craignaient tellement qu'ils ne leur échappassent, qu'ils s'imaginèrent
être, pour leur propre conservation, dans l'absolue nécessité de les
tuer touts. Mais le gouverneur n'y voulut pas consentir; il ordonna de
les envoyer à ma vieille caverne de la vallée, avec deux Espagnols pour
les garder et pourvoir à leur nourriture. Ce qui fut exécuté; et là, ils
passèrent la nuit pieds et mains liés.
L'arrivée des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais,
qu'ils n'entendirent pas s'arrêter plus long-temps. Ayant pris avec eux
cinq Espagnols, et réunissant à eux touts quatre mousquets, un pistolet
et deux gros bâtons à deux bouts, ils partirent à la recherche des
Sauvages. Et d'abord, quand ils furent arrivés à l'arbre où gisaient
ceux qui avaient été tués, il leur fut aisé de voir que quelques autres
Indiens y étaient venus; car ils avaient essayé d'emporter leurs morts,
et avaient traîné deux cadavres à une bonne distance, puis les avaient
abandonnés. De là ils gagnèrent le premier tertre où ils s'étaient
arrêtés et d'où ils avaient vu incendier leurs huttes, et ils eurent la
douleur de voir s'en élever un reste de fumée; mais ils ne purent y
découvrir aucun Sauvage. Ils résolurent alors d'aller, avec toute la
prudence possible, vers les ruines de leur plantation. Un peu avant d'y
arriver, s'étant trouvés en vue de la côte, ils apperçurent
distinctement touts les Sauvages qui se rembarquaient dans leurs canots
pour courir au large.
Il semblait qu'ils fussent fâchés d'abord qu'il n'y eût pas de chemin
pour aller jusqu'à eux, afin de leur envoyer à leur départ une salve de
mousqueterie; mais, après tout, ils s'estimèrent fort heureux d'en être
débarrassés.
Les pauvres Anglais étant alors ruinés pour la seconde fois, leurs
cultures étant détruites, touts les autres convinrent de les aider à
relever leurs constructions, et de les pourvoir de toutes choses
nécessaires. Leurs trois compatriotes même, chez lesquels jusque là on
n'avait pas remarqué la moindre tendance à faire le bien, dès qu'ils
apprirent leur désastre,--car, vivant éloignés, ils n'avaient rien su
qu'après l'affaire finie--, vinrent offrir leur aide et leur assistance,
et travaillèrent de grand cœur pendant plusieurs jours à rétablir leurs
habitations et à leur fabriquer des objets de nécessité.
Environ deux jours après ils eurent la satisfaction de voir trois
pirogues des Sauvages venir se jeter à peu de distance sur la grève,
ainsi que deux hommes noyés; ce qui leur fit croire avec raison qu'une
tempête, qu'ils avaient dû essuyer en mer, avait submergé quelques-unes
de leurs embarcations. Le vent en effet avait soufflé avec violence
durant la nuit qui suivit leur départ.
Si quelques-uns d'entre eux s'étaient perdus, toutefois il s'en était
sauvé un assez grand nombre, pour informer leurs compatriotes de ce
qu'ils avaient fait et de ce qui leur était advenu, et les exciter à une
autre entreprise de la même nature, qu'ils résolurent effectivement de
tenter, avec des forces suffisantes pour que rien ne pût leur résister.
Mais, à l'exception de ce que le fugitif leur avait dit des habitants de
l'île, ils n'en savaient par eux-mêmes que fort peu de chose; jamais ils
n'avaient vu ombre humaine en ce lieu, et celui qui leur avait raconté
le fait ayant été tué, tout autre témoin manquait qui pût le leur
confirmer.
Cinq ou six mois s'étaient écoulés, et l'on n'avait point entendu parler
des Sauvages; déjà nos gens se flattaient de l'espoir qu'ils n'avaient
point oublié leur premier échec, et qu'ils avaient laissé là toute idée
de réparer leur défaite, quand tout-à-coup l'île fut envahie par une
redoutable flotte de vingt-huit canots remplis de Sauvages armés d'arcs
et de flèches, d'énormes casse-têtes, de sabres de bois et d'autres
instruments de guerre. Bref, cette multitude était si formidable, que
nos gens tombèrent dans la plus profonde consternation.
Comme le débarquement s'était effectué le soir et à l'extrémité
orientale de l'île, nos hommes eurent toute la nuit pour se consulter et
aviser à ce qu'il fallait faire. Et d'abord, sachant que se tenir
totalement cachés avait été jusque-là leur seule planche de salut, et
devait l'être d'autant plus encore en cette conjoncture, que le nombre
de leurs ennemis était fort grand, ils résolurent de faire disparaître
les huttes qu'ils avaient bâties pour les deux Anglais, et de conduire
leurs chèvres à l'ancienne grotte, parce qu'ils supposaient que les
Sauvages se porteraient directement sur ce point sitôt qu'il ferait jour
pour recommencer la même échauffourée, quoiqu'ils eussent pris terre
cette fois à plus de deux lieues de là.
Ils menèrent aussi dans ce lieu les troupeaux qu'ils avaient à
l'ancienne tonnelle, comme je l'appelais, laquelle appartenait aux
Espagnols; en un mot, autant que possible, ils ne laissèrent nulle part
de traces d'habitation, et le lendemain matin, de bonne heure, ils se
posèrent avec toutes leurs forces près de la plantation des deux
Anglais, pour y attendre l'arrivée des Sauvages. Tout confirma leurs
prévisions: ces nouveaux agresseurs, laissant leurs canots à l'extrémité
orientale de l'île, s'avancèrent au longeant le rivage droit à cette
place, au nombre de deux cent cinquante, suivant que les nôtres purent
en juger. Notre armée se trouvait bien faible; mais le pire de
l'affaire, c'était qu'il n'y avait pas d'armes pour tout le monde. Nos
forces totales s'élevaient, je crois, ainsi:--D'abord, en hommes:
/*[2]
17 Espagnols.
5 Anglais.
1 Le vieux VENDREDI, c'est-à-dire le père de VENDREDI.
3 Esclaves acquis avec les femmes, lesquels avaient fait preuve de fidélité.
3 Autres esclaves qui vivaient avec les Espagnols.
29.
Pour armer ces gens, il y avait:
11 Mousquets.
5 Pistolets.
3 Fusils de chasse.
5 Mousquets ou arquebuses à giboyer pris aux matelots révoltés que
j'avais soumis.
2 Sabres.
3 Vieilles hallebardes.
29.
*/
On ne donna aux esclaves ni mousquets ni fusils; mais chacun d'eux fut
armé d'une hallebarde, ou d'un long bâton, semblable à un brindestoc,
garni d'une longue pointe de fer à chaque extrémité; ils avaient en
outre une hachette au côté. Touts nos hommes portaient aussi une hache.
Deux des femmes voulurent absolument prendre part au combat; elles
s'armèrent d'arcs et de flèches, que les Espagnols avaient pris aux
Sauvages lors de la première affaire, dont j'ai parlé, et qui avait eu
lieu entre les Indiens. Les femmes eurent aussi des haches.
Le gouverneur espagnol, dont j'ai si souvent fait mention, avait le
commandement général; et William ATKINS, qui, bien que redoutable pour
sa méchanceté, était un compagnon intrépide et résolu, commandait sous
lui.--Les Sauvages s'avancèrent comme des lions; et nos hommes, pour
comble de malheur, n'avaient pas l'avantage du terrain. Seulement Will
ATKINS, qui rendit dans cette affaire d'importants services, comme une
sentinelle perdue, était planté avec six hommes, derrière un petit
hallier, avec ordre de laisser passer les premiers, et de faire feu
ensuite au beau milieu des autres; puis sur-le-champ de battre en
retraite aussi vite que possible, en tournant une partie du bois pour
venir prendre position derrière les Espagnols, qui se trouvaient
couverts par un fourré d'arbres.
Quand les Sauvages arrivèrent, ils se mirent à courir çà et là en masse
et sans aucun ordre. WILL ATKINS en laissa passer près de lui une
cinquantaine; puis, voyant venir les autres en foule, il ordonna à trois
de ses hommes de décharger sur eux leurs mousquets chargés de six ou
sept balles, aussi fortes que des balles de gros pistolets. Combien en
tuèrent-ils ou en blessèrent-ils, c'est ce qu'ils ne surent pas; mais la
consternation et l'étonnement étaient inexprimables chez ces barbares,
qui furent effrayés au plus haut degré d'entendre un bruit terrible, de
voir tomber leurs hommes morts ou blessés, et sans comprendre d'où cela
provenait. Alors, au milieu de leur effroi, William ATKINS et ses trois
hommes firent feu sur le plus épais de la tourbe, et en moins d'une
minute les trois premiers, ayant rechargé leurs armes, leur envoyèrent
une troisième volée.
Si Williams ATKINS et ses hommes se fussent retirés immédiatement après
avoir tiré, comme cela leur avait été ordonné, ou si le reste de la
troupe eût été à portée de prolonger le feu, les Sauvages eussent été
mis en pleine déroute; car la terreur dont ils étaient saisis venait
surtout de ce qu'ils ne voyaient personne qui les frappât et de ce
qu'ils se croyaient tués par le tonnerre et les éclairs de leurs dieux.
Mais William ATKINS, en restant pour recharger, découvrit la ruse.
NOUVELLE INCURSION DES INDIENS
Quelques Sauvages, qui les épiaient au loin, fondirent sur eux par
derrière; et, bien que ATKINS et ses hommes les eussent encore salués de
deux ou trois fusillades et en eussent tué plus d'une vingtaine en se
retirant aussi vite que possible, cependant ils le blessèrent lui-même
et tuèrent avec leurs flèches un de ses compatriotes comme ils tuèrent
ensuite un des Espagnols et un des esclaves indiens acquis avec les
femmes. Cet esclave était un brave compagnon, qui avait combattu en
furieux. De sa propre main il avait tué cinq Sauvages, quoiqu'il n'eût
pour armes qu'un des bâtons ferrés et une hache.
ATKINS étant blessé et deux autres étant tués, nos hommes, ainsi
maltraités, se retirèrent sur un monticule dans le bois. Les Espagnols,
après avoir fait trois décharges opérèrent aussi leur retraite; car les
Indiens étaient si nombreux, car ils étaient si désespérés, que malgré
qu'il y en eût de tués plus de cinquante et un beaucoup plus grand
nombre de blessés, ils se jetaient sans peur du danger sous la dent de
nos hommes et leur envoyaient une nuée de flèches. On remarqua même que
leurs blessés qui n'étaient pas tout-à-fait mis hors de combat,
exaspérés par leurs blessures, se battaient comme des enragés.
Nos gens, dans leur retraite, avaient laissé derrière eux les cadavres
de l'Espagnol et de l'Anglais. Les Sauvages, quand ils furent arrivés
auprès, les mutilèrent de la manière la plus atroce, leur brisant les
bras, les jambes et la tête avec leurs massues et leurs sabres de bois,
comme de vrais Sauvages qu'ils étaient. Mais, voyant que nos hommes
avaient disparu, ils semblèrent ne pas vouloir les poursuivre, formèrent
une espèce de cercle, ce qu'ils ont coutume de faire, à ce qu'il paraît,
et poussèrent deux grands cris en signe de victoire; après quoi ils
eurent encore la mortification de voir tomber plusieurs de leurs blessés
qu'avait épuisés la perte de leur sang.
Le gouverneur espagnol ayant rassemblé tout son petit corps d'armée sur
une éminence, ATKINS, quoique blessé, opinait pour qu'on se portât en
avant et qu'on fît une charge générale sur l'ennemi. Mais l'Espagnol
répondit:--«Señor ATKINS, vous avez vu comment leurs blessés se battent;
remettons la partie à demain: touts ces écloppés seront roidis et
endoloris par leurs plaies, épuisés par le sang qu'ils auront perdu, et
nous aurons alors beaucoup moins de besogne sur les bras.»
L'avis était bon. Mais WILL ATKINS reprit gaîment:--«C'est vrai, señor;
mais il en sera de même de moi, et c'est pour cela que je voudrais aller
en avant tandis que je suis en haleine.»--«Fort bien, señor ATKINS, dit
l'Espagnol: vous vous êtes conduit vaillamment, vous avez rempli votre
tâche; nous combattrons pour vous si vous ne pouvez venir; mais je pense
qu'il est mieux d'attendre jusqu'à demain matin.»--Ils attendirent donc.
Mais, lorsqu'il fit un beau clair de lune, et qu'ils virent les Sauvages
dans un grand désordre, au milieu de leurs morts et de leurs blessés et
se pressant tumultueusement à l'entour, ils se résolurent à fondre sur
eux pendant la nuit, dans le cas surtout où ils pourraient leur envoyer
une décharge avant d'être apperçus. Il s'offrit à eux une belle occasion
pour cela: car l'un des deux Anglais, sur le terrain duquel l'affaire
s'était engagée, les ayant conduits par un détour entre les bois et la
côte occidentale, et là ayant tourné brusquement au Sud, ils arrivèrent
si proche du groupe le plus épais, qu'avant qu'on eût pu les voir ou les
entendre, huit hommes tirèrent au beau milieu et firent une terrible
exécution. Une demi-minute après huit autres tirèrent à leur tour et les
criblèrent tellement de leurs dragées, qu'ils en tuèrent ou blessèrent
un grand nombre. Tout cela se passa sans qu'ils pussent reconnaître qui
les frappait, sans qu'ils sussent par quel chemin fuir.
Les Espagnols rechargèrent vivement leurs armes; puis, s'étant divisés
en trois corps, ils résolurent de tomber touts ensemble sur l'ennemi.
Chacun de ces pelotons se composait de huit personnes: ce qui formait en
somme vingt-quatre combattants, dont vingt-deux hommes et deux femmes,
lesquelles, soit dit en passant, se battirent en désespérées.
On répartit par peloton les armes à feu, les hallebardes et les
brindestocs. On voulait que les femmes se tinssent derrière, mais elles
déclarèrent qu'elles étaient décidées à mourir avec leurs maris. Leur
petite armée ainsi disposée, ils sortirent d'entre les arbres et se
jetèrent sous la dent de l'ennemi en criant et en hélant de toutes leurs
forces. Les Indiens se tenaient là debout touts ensemble; mais ils
tombèrent dans la plus grande confusion en entendant les cris que
jetaient nos gens sur trois différents points. Cependant ils en seraient
venus aux mains s'ils nous eussent apperçus; car à peine fûmes-nous
assez près pour qu'ils nous vissent qu'ils nous décochèrent quelques
flèches, et que le pauvre vieux VENDREDI fut blessé, légèrement
toutefois. Mais nos gens, sans plus de temps, fondirent sur eux, firent
feu de trois côtés, puis tombèrent dessus à coups de crosses de
mousquet, à coups de sabres, de bâtons ferrés et de haches, et, en un
mot, les frottèrent si bien, qu'ils se mirent à pousser des cris et des
hurlements sinistres en s'enfuyant de touts côtés pour échapper à la
mort.
Les nôtres étaient fatigués de ce carnage: ils avaient tué ou blessé
mortellement, dans les deux rencontres, environ cent quatre-vingts de
ces barbares. Les autres, épouvantés, se sauvèrent à travers les bois et
sur les collines, avec toute la vitesse que pouvaient leur donner la
frayeur et des pieds agiles; et, voyant que nos hommes se mettaient peu
en peine de les poursuivre, ils se rassemblèrent sur la côte où ils
avaient débarqué et où leurs canots étaient amarrés. Mais leur désastre
n'était pas encore au bout: car, ce soir-là, un vent terrible s'éleva de
la mer, et il leur fut impossible de prendre le large. Pour surcroît, la
tempête ayant duré toute la nuit, à la marée montante la plupart de
leurs pirogues furent entraînées par la houle si avant sur la rive,
qu'il aurait fallu bien des efforts pour les remettre à flot.
Quelques-unes même furent brisées contre le rivage, ou en
s'entre-choquant.
Nos hommes, bien que joyeux de leur victoire, ne prirent cependant que
peu de repos cette nuit-là. Mais, après s'être refaits le mieux qu'ils
purent, ils résolurent de se porter vers cette partie de l'île où les
Sauvages avaient fui, afin de voir dans quel état ils étaient. Ceci les
mena nécessairement sur le lieu du combat, où ils trouvèrent plusieurs
de ces pauvres créatures qui respiraient encore, mais que rien n'aurait
pu sauver. Triste spectacle pour des cœurs généreux! car un homme
vraiment noble, quoique forcé par les lois de la guerre de détruire son
ennemi, ne prend point plaisir à ses souffrances.
Tout ordre, du reste, était inutile à cet égard, car les Sauvages que
les nôtres avaient à leur service dépêchèrent ces pauvres créatures à
coups de haches.
Ils arrivèrent enfin en vue du lieu où les chétifs débris le l'armée
indienne étaient rassemblés. Là restait environ une centaine d'hommes,
dont la plupart étaient assis à terre, accroupis, la tête entre leurs
mains et appuyée sur leurs genoux.
Quand nos gens ne furent plus qu'à deux portées de mousquet des vaincus,
le gouverneur espagnol ordonna de tirer deux coups à poudre pour leur
donner l'alarme, à dessein de voir par leur contenance ce qu'il avait à
en attendre, s'ils étaient encore disposés à combattre ou s'ils étaient
démontés au point d'être abattus et découragés, et afin d'agir en
conséquence.
Le stratagème eut un plein succès; car les Sauvages n'eurent pas plus
tôt entendu le premier coup de feu et vu la lueur du second qu'ils se
dressèrent sur leurs pieds dans la plus grande consternation imaginable;
et, comme nos gens se précipitaient sur eux, ils s'enfuirent criant,
hurlant et poussant une sorte de mugissement que nos hommes ne
comprirent pas et n'avaient point ouï jusque là, et ils se réfugièrent
sur les hauteurs plus avant dans le pays.
Les nôtres eussent d'abord préféré que le temps eût été calme et que les
Sauvages se fussent rembarqués. Mais ils ne considéraient pas alors que
cela pourrait en amener par la suite des multitudes auxquelles il leur
serait impossible de résister, ou du moins être la cause d'incursions si
redoutables et si fréquentes qu'elles désoleraient l'île et les feraient
périr de faim. WILL ATKINS, qui, malgré sa blessure, se tenait toujours
avec eux, se montra, dans cette occurrence, le meilleur conseiller: il
fallait, selon lui, saisir l'occasion qui s'offrait de se jeter entre
eux, et leurs canots, et, par là, les empêcher à jamais, de revenir
inquiéter l'île.
On tint long-temps conseil sur ce point. Quelques-uns s'opposaient à
cela, de peur qu'on ne forçât ces misérables à se retirer dans les bois,
et à n'écouter que leur désespoir.--«Dans ce cas, disaient-ils, nous
serons obligés de leur donner la chasse comme à des bêtes féroces; nous
redouterons de sortir pour nos travaux; nous aurons nos plantations
incessamment pillées, nos troupeaux détruits, bref nous serons réduits à
une vie de misères continuelles.»
WILL ATKINS répondit que mieux valait avoir affaire à cent hommes qu'à
cent nations; que s'il fallait détruire les canots il fallait aussi
détruire les hommes, sinon être soi-même détruit. En un mot, il leur
démontra cette nécessité d'une manière si palpable, qu'ils se rangèrent
touts à son avis. Aussitôt ils se mirent à l'œuvre sur les pirogues, et,
arrachant du bois sec d'un arbre mort, ils essayèrent de mettre le feu à
quelques-unes de ces embarcations; mais elles étaient si humides
qu'elles purent à peine brûler. Néanmoins, le feu endommagea tellement
leurs parties supérieures, qu'elles furent bientôt hors d'état de tenir
la mer. Quand les Indiens virent à quoi nos hommes étaient occupés,
quelques-uns d'entre eux sortirent des bois en toute hâte, et,
s'approchant le plus qu'ils purent, ils se jetèrent à genoux et se
mirent à crier:--«Oa, oa, waramokoa!» et à proférer quelques autres mots
de leur langue que personne ne comprit; mais, comme ils faisaient des
gestes piteux et poussaient des cris étranges, il fut aisé de
reconnaître qu'ils suppliaient pour qu'on épargnât leurs canots, et
qu'ils promettaient de s'en aller pour ne plus revenir.
Mais nos gens étaient alors convaincus qu'ils n'avaient d'autre moyen de
se conserver ou de sauver leur établissement que d'empêcher à tout
jamais les Indiens de revenir dans l'île, sachant bien que s'il arrivait
seulement à l'un d'eux de retourner parmi les siens pour leur conter
l'événement, c'en était fait de la colonie. En conséquence, faisant
comprendre aux Indiens qu'il n'y avait pas de merci pour eux, ils se
remirent l'œuvre et détruisirent les canots que la tempête avait
épargnés. À cette vue les Sauvages firent retentir les bois d'un
horrible cri que notre monde entendit assez distinctement; puis ils se
mirent à courir çà et là dans l'île comme des insensés, de sorte que nos
colons ne surent réellement pas d'abord comment s'y prendre avec eux.
Les Espagnols, avec toute leur prudence, n'avaient pas pensé que tandis
qu'ils réduisaient ainsi ces hommes au désespoir, ils devaient faire
bonne garde autour de leurs plantations; car, bien qu'ils eussent
transféré leur bétail et que les Indiens n'eussent pas déterré leur
principale retraite,--je veux dire mon vieux château de la colline,--ni
la caverne dans la vallée, ceux-ci avaient découvert cependant ma
plantation de la tonnelle, l'avaient saccagée, ainsi que les enclos et
les cultures d'alentour, foulant aux pieds le blé, arrachant les vignes
et les raisins déjà presque mûrs; et faisant éprouver à la colonie une
perte inestimable sans en retirer aucun profit.
Quoique nos gens pussent les combattre en toute occasion, ils n'étaient
pas en état de les poursuivre et de les pourchasser; car, les Indiens
étant trop agiles pour nos hommes quand ils les rencontraient seuls,
aucun des nôtres n'osait s'aventurer isolément, dans la crainte d'être
enveloppé par eux. Fort heureusement ils étaient sans armes: ils avaient
des arcs, il est vrai, mais point de flèches, ni matériaux pour en
faire, ni outils, ni instruments tranchants.
MORT DE FAIM!...
L'extrémité et la détresse où ils étaient réduits étaient grandes et
vraiment déplorables; mais l'état où ils avaient jeté nos colons ne
valait pas mieux: car, malgré que leurs retraites eussent été
préservées, leurs provisions étaient détruites et leur moisson ravagée.
Que faire, à quels moyens recourir? Ils ne le savaient. La seule
ressource qui leur restât c'était le bétail qu'ils avaient dans la
vallée près de la caverne, le peu de blé qui y croissait et la
plantation des trois Anglais, WILL ATKINS et ses camarades, alors
réduits à deux, l'un d'entre eux ayant été frappé à la tête, juste
au-dessous de la tempe, par une flèche qui l'avait fait taire à jamais.
Et, chose remarquable, celui-ci était ce même homme cruel qui avait
porté un coup de hache au pauvre esclave Indien, et qui ensuite avait
formé le projet d'assassiner les Espagnols.
À mon sens, la condition de nos colons était pire en ce temps-là que ne
l'avait jamais été la mienne depuis que j'eus découvert les grains
d'orge et de riz, et que j'eus acquis la méthode de semer et de cultiver
mon blé et d'élever mon bétail; car alors ils avaient, pour ainsi dire,
une centaine de loups dans l'île, prêts à faire leur proie de tout ce
qu'ils pourraient saisir, mais qu'il n'était pas facile de saisir
eux-mêmes.
La première chose qu'ils résolurent de faire, quand ils virent la
situation où ils se trouvaient, ce fut, s'il était possible, de reléguer
les Sauvages dans la partie la plus éloignée de l'île, au Sud-Est; afin
que si d'autres Indiens venaient à descendre au rivage, ils ne pussent
les rencontrer; puis, une fois là, de les traquer, de les harasser
chaque jour, et de tuer touts ceux qu'ils pourraient approcher, jusqu'à
ce qu'ils eussent réduit leur nombre; et s'ils pouvaient enfin les
apprivoiser et les rendre propres à quelque chose, de leur donner du
blé, et de leur enseigner à cultiver la terre et à vivre de leur travail
journalier.
En conséquence, ils les serrèrent de près et les épouvantèrent tellement
par le bruit de leurs armes, qu'au bout de peu de temps, si un des
colons tirait sur un Indien et le manquait, néanmoins il tombait de
peur. Leur effroi fut si grand qu'ils s'éloignèrent de plus en plus, et
que, harcelés par nos gens, qui touts les jours en tuaient ou blessaient
quelques-uns, ils se confinèrent tellement dans les bois et dans les
endroits creux, que le manque de nourriture les réduisit à la plus
horrible misère, et qu'on en trouva plusieurs morts dans les bois, sans
aucune blessure, que la faim seule avait fait périr.
Quand les nôtres trouvèrent ces cadavres, leurs cœurs s'attendrirent, et
ils se sentirent émus de compassion, surtout le gouverneur espagnol, qui
était l'homme du caractère le plus noblement généreux que de ma vie
j'aie jamais rencontré. Il proposa, si faire se pouvait, d'attraper
vivant un de ces malheureux, et de l'amener à comprendre assez leur
dessein pour qu'il pût servir d'interprète auprès des autres, et savoir
d'eux s'ils n'acquiesceraient pas à quelque condition qui leur
assurerait la vie, et garantirait la colonie du pillage.