Les trois coquins s'étaient établis un peu plus loin que les deux

honnêtes gens, mais les uns et les autres sur le rivage septentrional de

l'île; de sorte qu'ils continuèrent à vivre séparément. Mon île fut donc

peuplée en trois endroits, et pour ainsi dire on venait d'y jeter les

fondements de trois villes.

Ici il est bon d'observer que, ainsi que cela arrive souvent dans le

monde,--la Providence, dans la sagesse de ses fins, en dispose-t-elle

ainsi? c'est ce que j'ignore--, les deux honnêtes gens eurent les plus

mauvaises femmes en partage, et les trois réprouvés, qui étaient à peine

dignes de la potence, qui n'étaient bons à rien, et qui semblaient nés

pour ne faire du bien ni à eux-mêmes ni à autrui, eurent trois femmes

adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes: non que les deux

premières fussent de mauvaises femmes sous le rapport de l'humeur et du

caractère; car toutes les cinq étaient des créatures très-prévenantes,

très-douces et très-soumises, passives plutôt comme des esclaves que

comme des épouses; je veux dire seulement qu'elles n'étaient pas

également adroites, intelligentes ou industrieuses, ni également

épargnantes et soigneuses.

Il est encore une autre observation que je dois faire, à l'honneur d'une

diligente persévérance d'une part, et à la honte d'un caractère

négligent et paresseux d'autre part; c'est que, lorsque j'arrivai dans

l'île, et que j'examinai les améliorations diverses, les cultures et la

bonne direction des petites colonies, les deux Anglais avaient de si

loin dépassé les trois autres, qu'il n'y avait pas de comparaison à

établir entre eux. Ils n'avaient ensemencé, il est vrai, les uns et les

autres, que l'étendue de terrain nécessaire à leurs besoins, et ils

avaient eu raison à mon sens; car la nature nous dit qu'il est inutile

de semer plus qu'on ne consomme; mais la différence dans la culture, les

plantations, les clôtures et dans tout le reste se voyait de prime

abord.

Les deux Anglais avaient planté autour de leur hutte un grand nombre de

jeunes arbres, de manière qu'en approchant de la place vous

n'apperceviez qu'un bois. Quoique leur plantation eût été ravagée deux

fois, l'une par leurs compatriotes et l'autre par l'ennemi comme on le

verra en son lieu, néanmoins ils avaient tout rétabli, et tout chez eux

était florissant et prospère. Ils avaient des vignes parfaitement

plantées, bien qu'eux-mêmes n'en eussent jamais vu; et grâce aux soins

qu'ils donnaient à cette culture, leurs raisins étaient déjà aussi bons

que ceux des autres. Ils s'étaient aussi fait une retraite dans la

partie la plus épaisse des bois. Ce n'était pas une caverne naturelle

comme celle que j'avais trouvée, mais une grotte qu'ils avaient creusée

à force de travail, où, lorsque arriva le malheur qui va suivre, ils

mirent en sûreté leurs femmes et leurs enfants, si bien qu'on ne put les

découvrir. Au moyen d'innombrables pieux de ce bois qui, comme je l'ai

dit, croît si facilement, ils avaient élevé à l'entour un bocage

impénétrable, excepté en un seul endroit où ils grimpaient pour gagner

l'extérieur, et de là entraient dans des sentiers qu'ils s'étaient

ménagés.

Quant aux trois réprouvés, comme je les appelle à juste titre, bien que

leur nouvelle position les eût beaucoup civilisés, en comparaison de ce

qu'ils étaient antérieurement, et qu'ils ne fussent pas à beaucoup près

aussi querelleurs, parce qu'ils n'avaient plus les mêmes occasions de

l'être, néanmoins l'un des compagnons d'un esprit déréglé, je veux dire

la paresse, ne les avait point abandonnés. Ils semaient du blé il est

vrai, et faisaient des enclos; mais jamais les paroles de Salomon ne se

vérifièrent mieux qu'à leur égard:--«J'ai passé par la vigne du

paresseux, elle était couverte de ronces.»--Car, lorsque les Espagnols

vinrent pour voir leur moisson, ils ne purent la découvrir en divers

endroits, à cause des mauvaises herbes; il y avait dans la haie

plusieurs ouvertures par lesquelles les chèvres sauvages étaient entrées

et avaient mangé le blé; çà et là on avait bouché le trou comme

provisoirement avec des broussailles mortes, mais c'était fermer la

porte de l'écurie après que le cheval était déjà volé. Lorsqu'au

contraire ils allèrent voir la plantation des deux autres, partout ils

trouvèrent des marques d'une industrie prospère: il n'y avait pas une

mauvaise herbe dans leurs blés, pas une ouverture dans leurs haies; et

eux aussi ils vérifiaient ces autres paroles de Salomon:--«La main

diligente devient riche»;--car toutes choses croissaient et se

bonifiaient chez eux, et l'abondance y régnait au-dedans et au-dehors:

ils avaient plus de bétail que les autres, et dans leur intérieur plus

d'ustensiles, plus de bien-être, plus aussi de plaisir et d'agrément.

Il est vrai que les femmes des trois étaient entendues et soigneuses;

elles avaient appris à préparer et à accommoder les mets de l'un des

deux autres Anglais, qui, ainsi que je l'ai dit, avait été aide de

cuisine à bord du navire, et elles apprêtaient fort bien les repas de

leurs maris. Les autres, au contraire, n'y entendirent jamais rien; mais

celui qui, comme je disais, avait été aide de cuisine, faisait lui-même

le service. Quant aux maris des trois femmes, ils parcouraient les

alentours, allaient chercher des œufs de tortues, pêcher du poisson et

attraper des oiseaux; en un mot ils faisaient tout autre chose que de

travailler: aussi leur ordinaire s'en ressentait-il. Le diligent vivait

bien et confortablement; le paresseux vivait d'une manière dure et

misérable; et je pense que généralement parlant, il en est de même en

touts lieux.

Mais maintenant nous allons passer à une scène différente de tout ce qui

était arrivé jusqu'alors soit à eux, soit à moi. Voici quelle en fut

l'origine.

Un matin de bonne heure abordèrent au rivage cinq ou six canots

d'Indiens ou Sauvages, appelez-les comme il vous plaira; et nul doute

qu'ils ne vinssent, comme d'habitude, pour manger leurs prisonniers;

mais cela était devenu si familier aux Espagnols, à touts nos gens,

qu'ils ne s'en tourmentaient plus comme je le faisais. L'expérience leur

ayant appris que leur seule affaire était de se tenir cachés, et que

s'ils n'étaient point vus des Sauvages, ceux-ci, l'affaire une fois

terminée, se retireraient paisiblement, ne se doutant pas plus alors

qu'ils ne l'avaient fait précédemment qu'il y eût des habitants dans

l'île; sachant cela, dis-je, ils comprirent qu'ils n'avaient rien de

mieux à faire que de donner avis aux trois plantations qu'on se tînt

renfermé et que personne ne se montrât; seulement ils placèrent une

vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se

seraient remis en mer.

Tant cela était sans doute fort raisonnable; mais un accident funeste

déconcerta toutes ces mesures et fit connaître aux Sauvages que l'île

était habitée, ce qui faillit à causer la ruine de la colonie tout

entière. Lorsque les canots des Sauvages se furent éloignés, les

Espagnols jetèrent au dehors un regard furtif, et quelques-uns d'entre

eux eurent la curiosité de s'approcher du lieu qu'ils venaient

d'abandonner pour voir ce qu'ils y avaient fait. À leur grande surprise,

ils trouvèrent trois Sauvages, restés là, étendus à terre, et endormis

profondément. On supposa que, gorgés à leur festin inhumain, ils

s'étaient assoupis comme des brutes, et n'avaient pas voulu bouger quand

les autres étaient partis, ou qu'égarés dans les bois ils n'étaient pas

revenus à temps pour s'embarquer.

À cette vue les Espagnols furent grandement surpris, et fort embarrassés

sur ce qu'ils devaient faire. Le gouverneur espagnol se trouvait avec

eux, on lui demanda son avis; mais il déclara qu'il ne savait quel parti

prendre. Pour des esclaves, ils en avaient assez déjà; quant à les tuer,

nul d'entre eux n'y était disposé. Le gouverneur me dit qu'ils n'avaient

pu avoir l'idée de verser le sang innocent, car les pauvres créatures ne

leur avaient fait aucun mal, n'avaient porté aucune atteinte à leur

propriété; et que touts pensaient qu'aucun motif ne pourrait légitimer

cet assassinat.

Et ici je dois dire, à l'honneur de ces Espagnols, que, quoi qu'on

puisse dire de la cruauté de ce peuple au Mexique et au Pérou, je n'ai

jamais dans aucun pays étranger rencontré dix-sept hommes d'une nation

quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modérés, si

vertueux, si courtois et d'une humeur si parfaite. Pour ce qui est de la

cruauté, on n'en voyait pas l'ombre dans leur nature: on ne trouvait en

eux ni inhumanité, ni barbarie, ni passions violentes; et cependant

touts étaient des hommes d'une grande ardeur et d'un grand courage.

FUITE À LA GROTTE

Leur douceur et leur calme s'étaient manifestés en supportant la

conduite intolérable des trois Anglais; et alors leur justice et leur

humanité se montrèrent à propos des Sauvages dont je viens de parler.

Après quelques délibérations, ils décidèrent qu'ils ne bougeraient pas

jusqu'à ce que, s'il était possible, ces trois hommes fussent partis.

Mais le gouverneur fit la réflexion que ces trois Indiens n'avaient pas

de pirogue; et que si on les laissait rôder dans l'île, assurément ils

découvriraient qu'elle était habitée, ce qui causerait la ruine de la

colonie.

Sur ce, rebroussant chemin et trouvant les compères qui dormaient encore

profondément, ils résolurent de les éveiller et de les faire

prisonniers; et c'est ce qu'ils firent. Les pauvres diables furent

étrangement effrayés quand ils se virent saisis et liés, et, comme les

femmes, ils craignirent qu'on ne voulût les tuer et les dévorer; car, à

ce qu'il paraît, ces peuples s'imaginent que tout le monde fait comme

eux et mange de la chair humaine; mais on les eut bientôt tranquillisés

là-dessus et on les emmena.

Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir

conduits à leur château, je veux dire à mon palais au pied de la

colline, mais de les avoir menés d'abord à la tonnelle, où étaient leurs

principales cultures, leurs chèvres et leurs champs de blé; et plus tard

à l'habitation des deux Anglais.

Là on les fit travailler, quoiqu'on n'eût pas grand ouvrage à leur

donner; et, soit négligence à les garder, soit qu'on ne crût pas qu'ils

pussent s'émanciper, un d'entre eux s'échappa, et, s'étant réfugié dans

les bois, on ne le revit plus.

On eut tout lieu de croire qu'il était retourné dans son pays avec les

Sauvages, qui débarquèrent trois ou quatre semaines plus tard, firent

leurs bombances accoutumées, et s'en allèrent au bout de deux jours.

Cette pensée atterra nos gens: ils conclurent, et avec beaucoup de

raison, que cet individu, retourné parmi ses camarades, ne manquerait

pas de leur rapporter qu'il y avait des habitants dans l'île, et combien

ils étaient faibles et en petit nombre; car, ainsi que je l'ai déjà dit,

on n'avait jamais fait connaître à ce Sauvage, et cela fut fort heureux,

combien nos hommes étaient et où ils vivaient; jamais il n'avait vu ni

entendu le feu de leurs armes; on s'était bien gardé à plus forte raison

de lui faire voir aucun des lieux de retraite, tels que la caverne dans

la vallée, ou la nouvelle grotte que les deux Anglais avaient creusée,

et ainsi du reste.

La première preuve qu'ils eurent de la trahison de ce misérable fut que,

environ deux mois plus tard, six canots de Sauvages, contenant chacun de

sept à dix hommes, s'approchèrent en voguant le long du rivage Nord de

l'île, où ils n'avaient pas coutume de se rendre auparavant, et

débarquèrent environ une heure après le lever du soleil dans un endroit

convenable, à un mille de l'habitation des deux Anglais, où avait été

gardé le fugitif. Comme me le dit le gouverneur espagnol, s'ils avaient

touts été là le dommage n'aurait pas été si considérable, car pas un de

ces Sauvages n'eût échappé; mais le cas était bien différent: deux

hommes contre cinquante, la partie n'était pas égale. Heureusement que

les deux Anglais les apperçurent à une lieue en mer, de sorte qu'il

s'écoula plus d'une heure avant qu'ils abordassent; et, comme ils

débarquèrent à environ un mille de leurs huttes, ce ne fut qu'au bout de

quelque temps qu'ils arrivèrent jusqu'à eux. Ayant alors grande raison

de croire qu'ils étaient trahis, la première chose qu'ils firent fut de

lier les deux esclaves qui restaient, et de commander à deux des trois

hommes qui avaient été amenés avec les femmes, et qui, à ce qu'il

paraît, firent preuve d'une grande fidélité, de les conduire avec leurs

deux épouses et tout ce qu'ils pourraient emporter avec eux au milieu du

bois, dans cette grotte dont j'ai parlé plus haut, et là, de garder ces

deux individus, pieds et poings liés, jusqu'à nouvel ordre.

En second lieu, voyant que les Sauvages avaient touts mis pied à terre

et se portaient de leur côté, ils ouvrirent les enclos dans lesquels

étaient leurs chèvres et les chassèrent dans le bois pour y errer en

liberté, afin que ces barbares crussent que c'étaient des animaux

farouches; mais le coquin qui les accompagnait, trop rusé pour donner

là-dedans, les mit au fait de tout, et ils se dirigèrent droit à la

place. Quand les pauvres gens effrayés eurent mis à l'abri leurs femmes

et leurs biens, ils députèrent leur troisième esclave venu avec les

femmes et qui se trouvait là par hasard, en toute hâte auprès des

Espagnols pour leur donner l'alarme et leur demander un prompt secours.

En même temps ils prirent leurs armes et ce qu'ils avaient de munitions,

et se retirèrent dans le bois, vers le lieu où avaient été envoyées

leurs femmes, se tenant à distance cependant, de manière à voir, si cela

était possible, la direction que suivraient les Sauvages.

Ils n'avaient pas fait beaucoup de chemin quand du haut d'un monticule

ils apperçurent la petite armée de leurs ennemis s'avancer directement

vers leur habitation; et un moment après, ils virent leurs huttes et

leurs meubles dévorés par les flammes, à leur grande douleur et à leur

grande mortification: c'était pour eux une perte cruelle, une perte

irréparable au moins pour quelque temps. Ils conservèrent un moment la

même position, jusqu'à ce que les Sauvages se répandirent sur toute la

place comme des bêtes féroces, fouillant partout à la recherche de leur

proie, et en particulier des habitants, dont on voyait clairement qu'ils

connaissaient l'existence.

Les deux Anglais, voyant cela et ne se croyant pas en sûreté où ils se

trouvaient, car il était probable que quelques-uns de ces barbares

viendraient de ce côté, et y viendraient supérieurs en forces, jugèrent

convenable de se retirer à un demi-mille plus loin, persuadés, comme

cela eut lieu en effet, que plus l'ennemi rôderait, plus il se

disséminerait.

Leur seconde halte se fit à l'aide d'un fourré épais où se trouvait un

vieux tronc d'arbre creux et excessivement grand: ce fut dans cet arbre

que touts deux prirent position, résolus d'attendre l'événement.

Il y avait peu de temps qu'ils étaient là, quand deux Sauvages

accoururent de ce côté, comme s'ils les eussent découverts et vinssent

pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et plus

loin encore cinq autres, touts s'avançant dans la même direction; en

outre ils en virent à une certaine distance sept ou huit qui couraient

d'un autre côté; car ils se répandaient sur touts les points, comme des

chasseurs qui battent un bois en quête du gibier.

Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexité, ne sachant

s'ils devaient rester et garder leur poste ou s'enfuir; mais après une

courte délibération, considérant que si les Sauvages parcouraient ainsi

le pays, ils pourraient peut-être avant l'arrivée du secours découvrir

leur retraite dans les bois, et qu'alors tout serait perdu, ils

résolurent de les attendre là et, s'ils étaient trop nombreux, de monter

au sommet de l'arbre, d'où ils ne doutaient pas qu'excepté contre le

feu, ils ne se défendissent tant que leurs munitions dureraient, quand

bien même touts les Sauvages, débarqués au nombre d'environ cinquante,

viendraient à les attaquer.

Ayant pris cette détermination, ils se demandèrent s'ils feraient feu

sur les deux premiers, ou s'ils attendraient les trois et tireraient sur

ce groupe intermédiaire: tactique au moyen de laquelle les deux et les

cinq qui suivaient seraient séparés. Enfin ils résolurent de laisser

passer les deux premiers, à moins qu'ils ne les découvrissent dans leur

refuge et ne vinssent les attaquer. Ces deux Sauvages les confirmèrent

dans cette résolution en se détournant un peu vers une autre partie du

bois; mais les trois et les cinq, marchant sur leur piste, vinrent

directement à l'arbre, comme s'ils eussent su que les Anglais y étaient.

Les voyant arriver droit à eux, ceux-ci résolurent de les prendre en

ligne, ainsi qu'ils s'avançaient; et, comme ils avaient décidé de ne

faire feu qu'un à la fois, il était possible que du premier coup ils les

atteignissent touts trois. À cet effet, celui qui devait tirer mit trois

ou quatre balles dans son mousquet, et, à la faveur d'une meurtrière,

c'est-à-dire d'un trou qui se trouvait dans l'arbre, il visa tout à son

aise sans être vu, et attendit qu'ils fussent à trente verges de

l'embuscade, de manière à ne pas manquer son coup.

Pendant qu'ils attendaient ainsi et que les Sauvages s'approchaient, ils

virent que l'un des trois était le fugitif qui s'était échappé de chez

eux, le reconnurent parfaitement, et résolurent de ne pas le manquer,

dussent-ils ensemble faire feu. L'autre se tint donc prêt à tirer, afin

que si le Sauvage ne tombait pas du premier coup, il fût sûr d'en

recevoir un second.

Mais le premier tireur était trop adroit pour le manquer; car pendant

que les Sauvages s'avançaient l'un après l'autre sur une seule ligne, il

fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tué roide d'une

balle dans la tête; le second, qui était l'indien fugitif, en reçut une

au travers du corps et tomba, mais il n'était pas tout-à-fait mort; et

le troisième eut une égratignure à l'épaule, que lui fit sans doute la

balle qui avait traversé le corps du second. Épouvanté, quoiqu'il n'eût

pas grand mal, il s'assit à terre en poussant des cris et des hurlements

affreux.

Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur

danger, s'arrêtèrent tout court d'abord; car les bois rendirent la

détonation mille fois plus terrible; les échos grondant çà et là, les

oiseaux s'envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris,

selon leur espèce; de même que le jour où je tirai le premier coup de

fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c'était une île.

Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans défiance,

ignorant la cause de ce bruit, jusqu'au lieu où étaient leurs compagnons

dans un assez pitoyable état. Là ces pauvres ignorantes créatures, qui

ne soupçonnaient pas qu'un danger pareil pût les menacer, se groupèrent

autour du blessé, lui adressant la parole et sans doute lui demandant

d'où venait sa blessure. Il est présumable que celui-ci répondit qu'un

éclair de feu, suivi immédiatement d'un coup de tonnerre de leurs dieux,

avait tué ses deux compagnons et l'avait blessé lui-même. Cela, dis-je,

est présumable; car rien n'est plus certain qu'ils n'avaient vu aucun

homme auprès d'eux, qu'ils n'avaient de leur vie entendu la détonation

d'un fusil, qu'ils ne savaient non plus ce que c'était qu'une arme à

feu, et qu'ils ignoraient qu'à distance on pût tuer ou blesser avec du

feu et des balles. S'il n'en eût pas été ainsi, il est croyable qu'ils

ne se fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de

leurs camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.

Nos deux hommes, comme ils me l'ont avoué depuis, se voyaient avec

douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n'avaient aucune idée

de leur danger; mais, les tenant là sous leurs coups et le premier ayant

rechargé son arme, ils se résolurent à tirer touts deux dessus. Convenus

de choisir un but différent, ils firent feu à la fois et en tuèrent ou

blessèrent grièvement quatre. Le cinquième, horriblement effrayé, bien

que resté sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant touts

gisants, crurent qu'ils les avaient touts expédiés.

La persuasion de n'en avoir manqué aucun fit sortir résolument de

l'arbre nos deux hommes avant qu'ils eussent rechargé leurs armes: et ce

fut une grande imprudence. Ils tombèrent dans l'étonnement quand ils

arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins de quatre

Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un entièrement

sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de crosse de

mousquet. D'abord ils s'assurèrent de l'Indien fugitif qui avait été la

cause de tout le désastre, ainsi que d'un autre blessé au genou, et les

délivrèrent de leurs peines. En ce moment celui qui n'avait point été

atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains levées, et par

gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent

comprendre un seul mot de ce qu'il disait.

DÉFENSE DES DEUX ANGLAIS

Toutefois ils lui signifièrent de s'asseoir près de là au pied d'un

arbre, et un des Anglais, avec une corde qu'il avait dans sa poche par

le plus grand hasard, l'attacha fortement, et lui lia les mains

par-derrière; puis on l'abandonna. Ils se mirent alors en toute hâte à

la poursuite des deux autres qui étaient allés en avant, craignant que

ceux-ci ou un plus grand nombre ne vînt à découvrir le chemin de leur

retraite dans le bois, où étaient leurs femmes et le peu d'objets qu'ils

y avaient déposés. Ils apperçurent enfin les deux Indiens, mais ils

étaient fort éloignés; néanmoins ils les virent, à leur grande

satisfaction, traverser une vallée proche de la mer, chemin directement

opposé à celui qui conduisait à leur retraite pour laquelle ils étaient

en de si vives craintes. Tranquillisés sur ce point, ils retournèrent à

l'arbre où ils avaient laissé leur prisonnier, qui, à ce qu'ils

supposèrent, avait été délivré par ses camarades, car les deux bouts de

corde qui avaient servi à l'attacher étaient encore au pied de l'arbre.

Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que précédemment; ne

sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l'ennemi, ni

quelles étaient ses forces, ils prirent la résolution d'aller à la

grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout s'y

passait bien, et pour les délivrer de l'effroi où sûrement elles

étaient, car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en

avaient une peur horrible, et d'autant plus peut-être qu'elles savaient

tout ce qu'ils valaient.

Les Anglais à leur arrivée virent que les Sauvages avaient passé dans le

bois, et même très-près du lieu de leur retraite, sans toutefois l'avoir

découvert; car l'épais fourré qui l'entourait en rendait l'abord

inaccessible pour quiconque n'eût pas été guidé par quelque affilié, et

nos barbares ne l'étaient point. Ils trouvèrent donc toutes choses en

bon ordre, seulement les femmes étaient glacées d'effroi. Tandis qu'ils

étaient là, à leur grande joie, sept des Espagnols arrivèrent à leur

secours. Les dix autres avec leurs serviteurs, et le vieux VENDREDI, je

veux dire le père de VENDREDI, étaient partis en masse pour protéger

leur tonnelle et le blé et le bétail qui s'y trouvaient, dans le cas où

les Indiens eussent rôdé vers cette partie de l'île; mais ils ne se

répandirent pas jusque là. Avec les sept Espagnols se trouvait l'un des

trois Sauvages qu'ils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi

celui que, pieds et poings liés, les Anglais avaient laissés près de

l'arbre, car, à ce qu'il paraît, les Espagnols étaient venus par le

chemin où avaient été massacrés les sept Indiens, et avaient délié le

huitième pour l'emmener avec eux. Là, toutefois ils furent obligés de le

garrotter de nouveau, comme l'étaient les deux autres, restés après le

départ du fugitif.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 9 / 29 段