honnêtes gens, mais les uns et les autres sur le rivage septentrional de
l'île; de sorte qu'ils continuèrent à vivre séparément. Mon île fut donc
peuplée en trois endroits, et pour ainsi dire on venait d'y jeter les
fondements de trois villes.
Ici il est bon d'observer que, ainsi que cela arrive souvent dans le
monde,--la Providence, dans la sagesse de ses fins, en dispose-t-elle
ainsi? c'est ce que j'ignore--, les deux honnêtes gens eurent les plus
mauvaises femmes en partage, et les trois réprouvés, qui étaient à peine
dignes de la potence, qui n'étaient bons à rien, et qui semblaient nés
pour ne faire du bien ni à eux-mêmes ni à autrui, eurent trois femmes
adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes: non que les deux
premières fussent de mauvaises femmes sous le rapport de l'humeur et du
caractère; car toutes les cinq étaient des créatures très-prévenantes,
très-douces et très-soumises, passives plutôt comme des esclaves que
comme des épouses; je veux dire seulement qu'elles n'étaient pas
également adroites, intelligentes ou industrieuses, ni également
épargnantes et soigneuses.
Il est encore une autre observation que je dois faire, à l'honneur d'une
diligente persévérance d'une part, et à la honte d'un caractère
négligent et paresseux d'autre part; c'est que, lorsque j'arrivai dans
l'île, et que j'examinai les améliorations diverses, les cultures et la
bonne direction des petites colonies, les deux Anglais avaient de si
loin dépassé les trois autres, qu'il n'y avait pas de comparaison à
établir entre eux. Ils n'avaient ensemencé, il est vrai, les uns et les
autres, que l'étendue de terrain nécessaire à leurs besoins, et ils
avaient eu raison à mon sens; car la nature nous dit qu'il est inutile
de semer plus qu'on ne consomme; mais la différence dans la culture, les
plantations, les clôtures et dans tout le reste se voyait de prime
abord.
Les deux Anglais avaient planté autour de leur hutte un grand nombre de
jeunes arbres, de manière qu'en approchant de la place vous
n'apperceviez qu'un bois. Quoique leur plantation eût été ravagée deux
fois, l'une par leurs compatriotes et l'autre par l'ennemi comme on le
verra en son lieu, néanmoins ils avaient tout rétabli, et tout chez eux
était florissant et prospère. Ils avaient des vignes parfaitement
plantées, bien qu'eux-mêmes n'en eussent jamais vu; et grâce aux soins
qu'ils donnaient à cette culture, leurs raisins étaient déjà aussi bons
que ceux des autres. Ils s'étaient aussi fait une retraite dans la
partie la plus épaisse des bois. Ce n'était pas une caverne naturelle
comme celle que j'avais trouvée, mais une grotte qu'ils avaient creusée
à force de travail, où, lorsque arriva le malheur qui va suivre, ils
mirent en sûreté leurs femmes et leurs enfants, si bien qu'on ne put les
découvrir. Au moyen d'innombrables pieux de ce bois qui, comme je l'ai
dit, croît si facilement, ils avaient élevé à l'entour un bocage
impénétrable, excepté en un seul endroit où ils grimpaient pour gagner
l'extérieur, et de là entraient dans des sentiers qu'ils s'étaient
ménagés.
Quant aux trois réprouvés, comme je les appelle à juste titre, bien que
leur nouvelle position les eût beaucoup civilisés, en comparaison de ce
qu'ils étaient antérieurement, et qu'ils ne fussent pas à beaucoup près
aussi querelleurs, parce qu'ils n'avaient plus les mêmes occasions de
l'être, néanmoins l'un des compagnons d'un esprit déréglé, je veux dire
la paresse, ne les avait point abandonnés. Ils semaient du blé il est
vrai, et faisaient des enclos; mais jamais les paroles de Salomon ne se
vérifièrent mieux qu'à leur égard:--«J'ai passé par la vigne du
paresseux, elle était couverte de ronces.»--Car, lorsque les Espagnols
vinrent pour voir leur moisson, ils ne purent la découvrir en divers
endroits, à cause des mauvaises herbes; il y avait dans la haie
plusieurs ouvertures par lesquelles les chèvres sauvages étaient entrées
et avaient mangé le blé; çà et là on avait bouché le trou comme
provisoirement avec des broussailles mortes, mais c'était fermer la
porte de l'écurie après que le cheval était déjà volé. Lorsqu'au
contraire ils allèrent voir la plantation des deux autres, partout ils
trouvèrent des marques d'une industrie prospère: il n'y avait pas une
mauvaise herbe dans leurs blés, pas une ouverture dans leurs haies; et
eux aussi ils vérifiaient ces autres paroles de Salomon:--«La main
diligente devient riche»;--car toutes choses croissaient et se
bonifiaient chez eux, et l'abondance y régnait au-dedans et au-dehors:
ils avaient plus de bétail que les autres, et dans leur intérieur plus
d'ustensiles, plus de bien-être, plus aussi de plaisir et d'agrément.
Il est vrai que les femmes des trois étaient entendues et soigneuses;
elles avaient appris à préparer et à accommoder les mets de l'un des
deux autres Anglais, qui, ainsi que je l'ai dit, avait été aide de
cuisine à bord du navire, et elles apprêtaient fort bien les repas de
leurs maris. Les autres, au contraire, n'y entendirent jamais rien; mais
celui qui, comme je disais, avait été aide de cuisine, faisait lui-même
le service. Quant aux maris des trois femmes, ils parcouraient les
alentours, allaient chercher des œufs de tortues, pêcher du poisson et
attraper des oiseaux; en un mot ils faisaient tout autre chose que de
travailler: aussi leur ordinaire s'en ressentait-il. Le diligent vivait
bien et confortablement; le paresseux vivait d'une manière dure et
misérable; et je pense que généralement parlant, il en est de même en
touts lieux.
Mais maintenant nous allons passer à une scène différente de tout ce qui
était arrivé jusqu'alors soit à eux, soit à moi. Voici quelle en fut
l'origine.
Un matin de bonne heure abordèrent au rivage cinq ou six canots
d'Indiens ou Sauvages, appelez-les comme il vous plaira; et nul doute
qu'ils ne vinssent, comme d'habitude, pour manger leurs prisonniers;
mais cela était devenu si familier aux Espagnols, à touts nos gens,
qu'ils ne s'en tourmentaient plus comme je le faisais. L'expérience leur
ayant appris que leur seule affaire était de se tenir cachés, et que
s'ils n'étaient point vus des Sauvages, ceux-ci, l'affaire une fois
terminée, se retireraient paisiblement, ne se doutant pas plus alors
qu'ils ne l'avaient fait précédemment qu'il y eût des habitants dans
l'île; sachant cela, dis-je, ils comprirent qu'ils n'avaient rien de
mieux à faire que de donner avis aux trois plantations qu'on se tînt
renfermé et que personne ne se montrât; seulement ils placèrent une
vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se
seraient remis en mer.
Tant cela était sans doute fort raisonnable; mais un accident funeste
déconcerta toutes ces mesures et fit connaître aux Sauvages que l'île
était habitée, ce qui faillit à causer la ruine de la colonie tout
entière. Lorsque les canots des Sauvages se furent éloignés, les
Espagnols jetèrent au dehors un regard furtif, et quelques-uns d'entre
eux eurent la curiosité de s'approcher du lieu qu'ils venaient
d'abandonner pour voir ce qu'ils y avaient fait. À leur grande surprise,
ils trouvèrent trois Sauvages, restés là, étendus à terre, et endormis
profondément. On supposa que, gorgés à leur festin inhumain, ils
s'étaient assoupis comme des brutes, et n'avaient pas voulu bouger quand
les autres étaient partis, ou qu'égarés dans les bois ils n'étaient pas
revenus à temps pour s'embarquer.
À cette vue les Espagnols furent grandement surpris, et fort embarrassés
sur ce qu'ils devaient faire. Le gouverneur espagnol se trouvait avec
eux, on lui demanda son avis; mais il déclara qu'il ne savait quel parti
prendre. Pour des esclaves, ils en avaient assez déjà; quant à les tuer,
nul d'entre eux n'y était disposé. Le gouverneur me dit qu'ils n'avaient
pu avoir l'idée de verser le sang innocent, car les pauvres créatures ne
leur avaient fait aucun mal, n'avaient porté aucune atteinte à leur
propriété; et que touts pensaient qu'aucun motif ne pourrait légitimer
cet assassinat.
Et ici je dois dire, à l'honneur de ces Espagnols, que, quoi qu'on
puisse dire de la cruauté de ce peuple au Mexique et au Pérou, je n'ai
jamais dans aucun pays étranger rencontré dix-sept hommes d'une nation
quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modérés, si
vertueux, si courtois et d'une humeur si parfaite. Pour ce qui est de la
cruauté, on n'en voyait pas l'ombre dans leur nature: on ne trouvait en
eux ni inhumanité, ni barbarie, ni passions violentes; et cependant
touts étaient des hommes d'une grande ardeur et d'un grand courage.
FUITE À LA GROTTE
Leur douceur et leur calme s'étaient manifestés en supportant la
conduite intolérable des trois Anglais; et alors leur justice et leur
humanité se montrèrent à propos des Sauvages dont je viens de parler.
Après quelques délibérations, ils décidèrent qu'ils ne bougeraient pas
jusqu'à ce que, s'il était possible, ces trois hommes fussent partis.
Mais le gouverneur fit la réflexion que ces trois Indiens n'avaient pas
de pirogue; et que si on les laissait rôder dans l'île, assurément ils
découvriraient qu'elle était habitée, ce qui causerait la ruine de la
colonie.
Sur ce, rebroussant chemin et trouvant les compères qui dormaient encore
profondément, ils résolurent de les éveiller et de les faire
prisonniers; et c'est ce qu'ils firent. Les pauvres diables furent
étrangement effrayés quand ils se virent saisis et liés, et, comme les
femmes, ils craignirent qu'on ne voulût les tuer et les dévorer; car, à
ce qu'il paraît, ces peuples s'imaginent que tout le monde fait comme
eux et mange de la chair humaine; mais on les eut bientôt tranquillisés
là-dessus et on les emmena.
Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir
conduits à leur château, je veux dire à mon palais au pied de la
colline, mais de les avoir menés d'abord à la tonnelle, où étaient leurs
principales cultures, leurs chèvres et leurs champs de blé; et plus tard
à l'habitation des deux Anglais.
Là on les fit travailler, quoiqu'on n'eût pas grand ouvrage à leur
donner; et, soit négligence à les garder, soit qu'on ne crût pas qu'ils
pussent s'émanciper, un d'entre eux s'échappa, et, s'étant réfugié dans
les bois, on ne le revit plus.
On eut tout lieu de croire qu'il était retourné dans son pays avec les
Sauvages, qui débarquèrent trois ou quatre semaines plus tard, firent
leurs bombances accoutumées, et s'en allèrent au bout de deux jours.
Cette pensée atterra nos gens: ils conclurent, et avec beaucoup de
raison, que cet individu, retourné parmi ses camarades, ne manquerait
pas de leur rapporter qu'il y avait des habitants dans l'île, et combien
ils étaient faibles et en petit nombre; car, ainsi que je l'ai déjà dit,
on n'avait jamais fait connaître à ce Sauvage, et cela fut fort heureux,
combien nos hommes étaient et où ils vivaient; jamais il n'avait vu ni
entendu le feu de leurs armes; on s'était bien gardé à plus forte raison
de lui faire voir aucun des lieux de retraite, tels que la caverne dans
la vallée, ou la nouvelle grotte que les deux Anglais avaient creusée,
et ainsi du reste.
La première preuve qu'ils eurent de la trahison de ce misérable fut que,
environ deux mois plus tard, six canots de Sauvages, contenant chacun de
sept à dix hommes, s'approchèrent en voguant le long du rivage Nord de
l'île, où ils n'avaient pas coutume de se rendre auparavant, et
débarquèrent environ une heure après le lever du soleil dans un endroit
convenable, à un mille de l'habitation des deux Anglais, où avait été
gardé le fugitif. Comme me le dit le gouverneur espagnol, s'ils avaient
touts été là le dommage n'aurait pas été si considérable, car pas un de
ces Sauvages n'eût échappé; mais le cas était bien différent: deux
hommes contre cinquante, la partie n'était pas égale. Heureusement que
les deux Anglais les apperçurent à une lieue en mer, de sorte qu'il
s'écoula plus d'une heure avant qu'ils abordassent; et, comme ils
débarquèrent à environ un mille de leurs huttes, ce ne fut qu'au bout de
quelque temps qu'ils arrivèrent jusqu'à eux. Ayant alors grande raison
de croire qu'ils étaient trahis, la première chose qu'ils firent fut de
lier les deux esclaves qui restaient, et de commander à deux des trois
hommes qui avaient été amenés avec les femmes, et qui, à ce qu'il
paraît, firent preuve d'une grande fidélité, de les conduire avec leurs
deux épouses et tout ce qu'ils pourraient emporter avec eux au milieu du
bois, dans cette grotte dont j'ai parlé plus haut, et là, de garder ces
deux individus, pieds et poings liés, jusqu'à nouvel ordre.
En second lieu, voyant que les Sauvages avaient touts mis pied à terre
et se portaient de leur côté, ils ouvrirent les enclos dans lesquels
étaient leurs chèvres et les chassèrent dans le bois pour y errer en
liberté, afin que ces barbares crussent que c'étaient des animaux
farouches; mais le coquin qui les accompagnait, trop rusé pour donner
là-dedans, les mit au fait de tout, et ils se dirigèrent droit à la
place. Quand les pauvres gens effrayés eurent mis à l'abri leurs femmes
et leurs biens, ils députèrent leur troisième esclave venu avec les
femmes et qui se trouvait là par hasard, en toute hâte auprès des
Espagnols pour leur donner l'alarme et leur demander un prompt secours.
En même temps ils prirent leurs armes et ce qu'ils avaient de munitions,
et se retirèrent dans le bois, vers le lieu où avaient été envoyées
leurs femmes, se tenant à distance cependant, de manière à voir, si cela
était possible, la direction que suivraient les Sauvages.
Ils n'avaient pas fait beaucoup de chemin quand du haut d'un monticule
ils apperçurent la petite armée de leurs ennemis s'avancer directement
vers leur habitation; et un moment après, ils virent leurs huttes et
leurs meubles dévorés par les flammes, à leur grande douleur et à leur
grande mortification: c'était pour eux une perte cruelle, une perte
irréparable au moins pour quelque temps. Ils conservèrent un moment la
même position, jusqu'à ce que les Sauvages se répandirent sur toute la
place comme des bêtes féroces, fouillant partout à la recherche de leur
proie, et en particulier des habitants, dont on voyait clairement qu'ils
connaissaient l'existence.
Les deux Anglais, voyant cela et ne se croyant pas en sûreté où ils se
trouvaient, car il était probable que quelques-uns de ces barbares
viendraient de ce côté, et y viendraient supérieurs en forces, jugèrent
convenable de se retirer à un demi-mille plus loin, persuadés, comme
cela eut lieu en effet, que plus l'ennemi rôderait, plus il se
disséminerait.
Leur seconde halte se fit à l'aide d'un fourré épais où se trouvait un
vieux tronc d'arbre creux et excessivement grand: ce fut dans cet arbre
que touts deux prirent position, résolus d'attendre l'événement.
Il y avait peu de temps qu'ils étaient là, quand deux Sauvages
accoururent de ce côté, comme s'ils les eussent découverts et vinssent
pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et plus
loin encore cinq autres, touts s'avançant dans la même direction; en
outre ils en virent à une certaine distance sept ou huit qui couraient
d'un autre côté; car ils se répandaient sur touts les points, comme des
chasseurs qui battent un bois en quête du gibier.
Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexité, ne sachant
s'ils devaient rester et garder leur poste ou s'enfuir; mais après une
courte délibération, considérant que si les Sauvages parcouraient ainsi
le pays, ils pourraient peut-être avant l'arrivée du secours découvrir
leur retraite dans les bois, et qu'alors tout serait perdu, ils
résolurent de les attendre là et, s'ils étaient trop nombreux, de monter
au sommet de l'arbre, d'où ils ne doutaient pas qu'excepté contre le
feu, ils ne se défendissent tant que leurs munitions dureraient, quand
bien même touts les Sauvages, débarqués au nombre d'environ cinquante,
viendraient à les attaquer.
Ayant pris cette détermination, ils se demandèrent s'ils feraient feu
sur les deux premiers, ou s'ils attendraient les trois et tireraient sur
ce groupe intermédiaire: tactique au moyen de laquelle les deux et les
cinq qui suivaient seraient séparés. Enfin ils résolurent de laisser
passer les deux premiers, à moins qu'ils ne les découvrissent dans leur
refuge et ne vinssent les attaquer. Ces deux Sauvages les confirmèrent
dans cette résolution en se détournant un peu vers une autre partie du
bois; mais les trois et les cinq, marchant sur leur piste, vinrent
directement à l'arbre, comme s'ils eussent su que les Anglais y étaient.
Les voyant arriver droit à eux, ceux-ci résolurent de les prendre en
ligne, ainsi qu'ils s'avançaient; et, comme ils avaient décidé de ne
faire feu qu'un à la fois, il était possible que du premier coup ils les
atteignissent touts trois. À cet effet, celui qui devait tirer mit trois
ou quatre balles dans son mousquet, et, à la faveur d'une meurtrière,
c'est-à-dire d'un trou qui se trouvait dans l'arbre, il visa tout à son
aise sans être vu, et attendit qu'ils fussent à trente verges de
l'embuscade, de manière à ne pas manquer son coup.
Pendant qu'ils attendaient ainsi et que les Sauvages s'approchaient, ils
virent que l'un des trois était le fugitif qui s'était échappé de chez
eux, le reconnurent parfaitement, et résolurent de ne pas le manquer,
dussent-ils ensemble faire feu. L'autre se tint donc prêt à tirer, afin
que si le Sauvage ne tombait pas du premier coup, il fût sûr d'en
recevoir un second.
Mais le premier tireur était trop adroit pour le manquer; car pendant
que les Sauvages s'avançaient l'un après l'autre sur une seule ligne, il
fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tué roide d'une
balle dans la tête; le second, qui était l'indien fugitif, en reçut une
au travers du corps et tomba, mais il n'était pas tout-à-fait mort; et
le troisième eut une égratignure à l'épaule, que lui fit sans doute la
balle qui avait traversé le corps du second. Épouvanté, quoiqu'il n'eût
pas grand mal, il s'assit à terre en poussant des cris et des hurlements
affreux.
Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur
danger, s'arrêtèrent tout court d'abord; car les bois rendirent la
détonation mille fois plus terrible; les échos grondant çà et là, les
oiseaux s'envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris,
selon leur espèce; de même que le jour où je tirai le premier coup de
fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c'était une île.
Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans défiance,
ignorant la cause de ce bruit, jusqu'au lieu où étaient leurs compagnons
dans un assez pitoyable état. Là ces pauvres ignorantes créatures, qui
ne soupçonnaient pas qu'un danger pareil pût les menacer, se groupèrent
autour du blessé, lui adressant la parole et sans doute lui demandant
d'où venait sa blessure. Il est présumable que celui-ci répondit qu'un
éclair de feu, suivi immédiatement d'un coup de tonnerre de leurs dieux,
avait tué ses deux compagnons et l'avait blessé lui-même. Cela, dis-je,
est présumable; car rien n'est plus certain qu'ils n'avaient vu aucun
homme auprès d'eux, qu'ils n'avaient de leur vie entendu la détonation
d'un fusil, qu'ils ne savaient non plus ce que c'était qu'une arme à
feu, et qu'ils ignoraient qu'à distance on pût tuer ou blesser avec du
feu et des balles. S'il n'en eût pas été ainsi, il est croyable qu'ils
ne se fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de
leurs camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.
Nos deux hommes, comme ils me l'ont avoué depuis, se voyaient avec
douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n'avaient aucune idée
de leur danger; mais, les tenant là sous leurs coups et le premier ayant
rechargé son arme, ils se résolurent à tirer touts deux dessus. Convenus
de choisir un but différent, ils firent feu à la fois et en tuèrent ou
blessèrent grièvement quatre. Le cinquième, horriblement effrayé, bien
que resté sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant touts
gisants, crurent qu'ils les avaient touts expédiés.
La persuasion de n'en avoir manqué aucun fit sortir résolument de
l'arbre nos deux hommes avant qu'ils eussent rechargé leurs armes: et ce
fut une grande imprudence. Ils tombèrent dans l'étonnement quand ils
arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins de quatre
Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un entièrement
sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de crosse de
mousquet. D'abord ils s'assurèrent de l'Indien fugitif qui avait été la
cause de tout le désastre, ainsi que d'un autre blessé au genou, et les
délivrèrent de leurs peines. En ce moment celui qui n'avait point été
atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains levées, et par
gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent
comprendre un seul mot de ce qu'il disait.
DÉFENSE DES DEUX ANGLAIS
Toutefois ils lui signifièrent de s'asseoir près de là au pied d'un
arbre, et un des Anglais, avec une corde qu'il avait dans sa poche par
le plus grand hasard, l'attacha fortement, et lui lia les mains
par-derrière; puis on l'abandonna. Ils se mirent alors en toute hâte à
la poursuite des deux autres qui étaient allés en avant, craignant que
ceux-ci ou un plus grand nombre ne vînt à découvrir le chemin de leur
retraite dans le bois, où étaient leurs femmes et le peu d'objets qu'ils
y avaient déposés. Ils apperçurent enfin les deux Indiens, mais ils
étaient fort éloignés; néanmoins ils les virent, à leur grande
satisfaction, traverser une vallée proche de la mer, chemin directement
opposé à celui qui conduisait à leur retraite pour laquelle ils étaient
en de si vives craintes. Tranquillisés sur ce point, ils retournèrent à
l'arbre où ils avaient laissé leur prisonnier, qui, à ce qu'ils
supposèrent, avait été délivré par ses camarades, car les deux bouts de
corde qui avaient servi à l'attacher étaient encore au pied de l'arbre.
Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que précédemment; ne
sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l'ennemi, ni
quelles étaient ses forces, ils prirent la résolution d'aller à la
grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout s'y
passait bien, et pour les délivrer de l'effroi où sûrement elles
étaient, car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en
avaient une peur horrible, et d'autant plus peut-être qu'elles savaient
tout ce qu'ils valaient.
Les Anglais à leur arrivée virent que les Sauvages avaient passé dans le
bois, et même très-près du lieu de leur retraite, sans toutefois l'avoir
découvert; car l'épais fourré qui l'entourait en rendait l'abord
inaccessible pour quiconque n'eût pas été guidé par quelque affilié, et
nos barbares ne l'étaient point. Ils trouvèrent donc toutes choses en
bon ordre, seulement les femmes étaient glacées d'effroi. Tandis qu'ils
étaient là, à leur grande joie, sept des Espagnols arrivèrent à leur
secours. Les dix autres avec leurs serviteurs, et le vieux VENDREDI, je
veux dire le père de VENDREDI, étaient partis en masse pour protéger
leur tonnelle et le blé et le bétail qui s'y trouvaient, dans le cas où
les Indiens eussent rôdé vers cette partie de l'île; mais ils ne se
répandirent pas jusque là. Avec les sept Espagnols se trouvait l'un des
trois Sauvages qu'ils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi
celui que, pieds et poings liés, les Anglais avaient laissés près de
l'arbre, car, à ce qu'il paraît, les Espagnols étaient venus par le
chemin où avaient été massacrés les sept Indiens, et avaient délié le
huitième pour l'emmener avec eux. Là, toutefois ils furent obligés de le
garrotter de nouveau, comme l'étaient les deux autres, restés après le
départ du fugitif.