L'Espagnol mit tant d'insistance, qu'il n'y eut pas moyen de lui

résister; et, comme les conseils de la clémence prévalent presque

toujours lorsqu'ils sont appuyés avec autant de chaleur, touts se

rendirent à son sentiment. Mais il restait à considérer ce qu'on ferait

pour empêcher ces gens-là de faire le mal qu'ils préméditaient; car

touts convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, qu'il fallait

trouver le moyen de mettre la société à l'abri du danger. Après un long

débat, il fut arrêté tout d'abord qu'ils seraient désarmés, et qu'on ne

leur permettrait d'avoir ni fusils, ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni

armes quelconques; qu'on les expulserait de la société, et qu'on les

laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient; mais

qu'aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les fréquenterait, ne leur

parlerait et n'aurait avec eux la moindre relation; qu'on leur

défendrait d'approcher à une certaine distance du lieu où habitaient les

autres; et que s'ils venaient à commettre quelque désordre, comme de

ravager, de brûler, de tuer, ou de détruire le blé, les cultures, les

constructions, les enclos ou le bétail appartenant à la société, on les

ferait mourir sans miséricorde et on les fusillerait partout où on les

trouverait.

Le gouverneur, homme d'une grande humanité, réfléchit quelques instants

sur cette sentence; puis, se tournant vers les deux honnêtes

Anglais,--«Arrêtez, leur dit-il; songez qu'il s'écoulera bien du temps

avant qu'ils puissent avoir du blé et des troupeaux à eux: il ne faut

pas qu'ils périssent de faim; nous devons leur accorder des provisions.

Il fit donc ajouter à la sentence qu'on leur donnerait une certaine

quantité de blé pour semer et se nourrir pendant huit mois, après lequel

temps il était présumable qu'ils en auraient provenant de leur récolte;

qu'en outre on leur donnerait six chèvres laitières, quatre boucs, six

chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et

enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une

hache, une scie et autres objets; mais qu'on ne leur remettrait ni

outils ni provisions à moins qu'ils ne jurassent solemnellement qu'avec

ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et à

leurs camarades anglais.

C'est ainsi qu'expulsés de la société, ils eurent à se tirer d'affaire

par eux-mêmes. Ils s'éloignèrent hargneux et récalcitrants; mais, comme

il n'y avait pas de remède, jouant les gens à qui il était indifférent

de partir ou de rester, ils déguerpirent, prétendant qu'ils allaient se

choisir une place pour s'y établir, y planter et y pourvoir à leur

existence. On leur donna quelques provisions, mais point d'armes.

Quatre ou cinq jours après ils revinrent demander des aliments, et

désignèrent au gouverneur le lieu où ils avaient dressé leurs tentes et

tracé l'emplacement de leur habitation et de leur plantation. L'endroit

était effectivement très-convenable, situé au Nord-Est, dans la partie

la plus reculée de l'île, non loin du lieu où, grâce à la Providence,

j'abordai lors de mon premier voyage après avoir été emporté en pleine

mer, Dieu seul sait où! dans ma folle tentative de faire le tour de

l'île.

Là, à peu près sur le plan de ma première habitation, ils se bâtirent

deux belles huttes, qu'ils adossèrent à une colline ayant déjà quelques

arbres parsemés sur trois de ses côtés; de sorte qu'en en plantant

d'autres, il fut facile de les cacher de manière à ce qu'elles ne

pussent être apperçues sans beaucoup de recherches.--Ces exilés

exprimèrent aussi le désir d'avoir quelques peaux de bouc séchées pour

leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant

donné leur parole qu'ils ne troubleraient personne et respecteraient les

plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils dont on

pouvait se priver; des pois, de l'orge et du riz pour semer; en un mot

tout ce qui leur était nécessaire, sauf des armes et des munitions.

Ils vécurent, ainsi à part environ six mois, et firent leur première

récolte; à la vérité, cette récolte fut peu de chose, car ils n'avaient

pu ensemencer qu'une petite étendue de terrain, ayant toutes leurs

plantations à établir, et par conséquent beaucoup d'ouvrage sur les

bras. Lorsqu'il leur fallut faire des planches, de la poterie et autres

choses semblables, ils se trouvèrent fort empêchés et ne purent y

réussir; quand vint la saison des pluies, n'ayant pas de caverne, ils ne

purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger de se gâter: ceci

les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les

aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et en quatre jours on leur

creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre à

l'abri de la pluie leur grain et leurs autres provisions; mais c'était

après tout une triste grotte, comparée à la mienne et surtout à ce

qu'elle était alors; car les Espagnols l'avaient beaucoup agrandie et y

avaient pratiqué de nouveaux logements.

Environ trois trimestres après cette séparation il prit à ces chenapans

une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages qu'ils avaient

commis, attira sur eux le malheur et faillit à causer la ruine de la

colonie tout entière. Les trois nouveaux associés commencèrent, à ce

qu'il paraît, à se fatiguer de la vie laborieuse qu'ils menaient sans

espoir d'améliorer leur condition; il leur vint la fantaisie de faire un

voyage au continent d'où venaient les Sauvages, afin d'essayer s'ils ne

pourraient pas réussir à s'emparer de quelques prisonniers parmi les

naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se décharger sur

eux des travaux les plus pénibles.

Ce projet n'était pas mal entendu s'ils se fussent bornés à cela; mais

ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien où il n'y eût du mal

soit dans l'intention, soit dans le résultat; et, si je puis dire mon

opinion, il semblait qu'ils fussent placés sous la malédiction du Ciel;

car si nous n'accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de

châtiments visibles, comment concilierons-nous les événements avec la

justice divine? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes

de rébellion et de piraterie qu'ils avaient été amenés à la position où

ils se trouvaient; mais bien loin de montrer le moindre remords de ces

crimes, ils y ajoutaient de nouvelles scélératesses.; telles que cette

cruauté monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce qu'il n'exécutait

pas ou peut-être ne comprenait pas l'ordre qui lui était donné, de le

blesser de telle manière, que sans nul doute il en est resté estropié

toute sa vie, et dans un lieu où il n'y avait pour le guérir ni

chirurgien, ni médicaments; mais le pire de tout ce fut leur dessein

sanguinaire, c'est-à-dire, tout bien jugé, leur meurtre intentionnel,

car, à coup sûr, c'en était un, ainsi que plus tard leur projet concerté

d'assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.

Je laisse les réflexions, et je reprends mon récit. Les trois garnements

vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de très-humbles termes

demandèrent instamment à être admis à leur parler. Ceux-ci consentirent

volontiers à entendre ce qu'ils avaient à leur dire. Voilà de quoi il

s'agissait:--«Nous sommes fatigués, dirent-ils, de la vie que nous

menons; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous-mêmes tout ce

dont nous avons besoin; et, manquant d'aide, nous aurions à redouter de

mourir de faim; mais si vous vouliez nous permettre de prendre l'un des

canots dans lesquels vous êtes venus, et nous donner les armes et les

munitions nécessaires pour notre défense, nous gagnerions la terre ferme

pour chercher fortune, et nous vous délivrerions ainsi du soin de nous

pourvoir de nouvelles provisions.»

Les Espagnols étaient assez enchantés d'en être débarrassés. Cependant

ils leur représentèrent avec franchise qu'ils allaient courir à une mort

certaine, et leur dirent qu'eux-mêmes avaient éprouvé de telles

souffrances sur le continent, que, sans être prophètes, ils pouvaient

leur prédire qu'ils y mourraient de faim ou y seraient assassinés. Ils

les engagèrent à réfléchir à cela.

Ces hommes répondirent audacieusement qu'ils mourraient de faim s'ils

restaient, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler. Que

lorsqu'ils seraient là-bas le pire qui pourrait leur arriver c'était de

périr d'inanition; que si on les tuait, tant serait fini pour eux;

qu'ils n'avaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref, ils

renouvelèrent leur demande avec instance, déclarant que de toute manière

ils partiraient, qu'on leur donnât ou non des armes.

Les Espagnols leur dirent, avec beaucoup de bonté, que, s'ils étaient

absolument décidés à partir, ils ne devaient pas se mettre en route

dénués de tout et sans moyens de défense; et que, bien qu'il leur fût

pénible de se défaire de leurs armes à feu, n'en ayant pas assez pour

eux-mêmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet,

et de plus un coutelas et à chacun une hachette; ce qu'ils jugeaient

devoir leur suffire.

En un mot, les Anglais acceptèrent cette offre; et, les Espagnols leur

ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant

donné autant de viande de chèvre qu'ils en pourraient manger pendant

qu'elle serait fraîche, ainsi qu'un grand panier de raisins secs, une

cruche d'eau douce et un jeune chevreau vivant, ils montèrent hardiment

dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins quarante milles

de large.

CAPTIFS OFFERTS EN PRÉSENT

Ce canot était grand, et aurait pu aisément transporter quinze ou vingt

hommes: aussi ne pouvaient-ils le manœuvrer que difficilement;

toutefois, à la faveur d'une bonne brise et du flot de la marée, ils

s'en tirèrent assez bien. Ils s'étaient fait un mât d'une longue perche,

et une voile de quatre grandes peaux de bouc séchées qu'ils avaient

cousues ou lacées ensemble; et ils étaient partis assez joyeusement. Les

Espagnols leur crièrent--«buen viage». Personne ne pensait les revoir.

Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les deux

honnêtes Anglais qui étaient restés:--«Quelle vie tranquille et

confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons

sont partis!--Quant à leur retour, c'était la chose la plus éloignée de

leur pensée. Mais voici qu'après vingt-deux jours d'absence, un des

Anglais, qui travaillait dehors à sa plantation, apperçoit au loin trois

étrangers qui venaient à lui: deux d'entre eux portaient un fusil sur

l'épaule.

L'Anglais s'enfuit comme s'il eût été ensorcelé. Il accourut bouleversé

et effrayé vers le gouverneur espagnol, et lui dit qu'ils étaient touts

perdus; car des étrangers avaient débarqué dans l'île: il ne put dire

qui ils étaient. L'Espagnol, après avoir réfléchi un moment, lui

répondit:--«Que voulez-vous dire? Vous ne savez pas qui ils sont? mais

ce sont des Sauvages sûrement.»--«Non, non, répartit l'Anglais, ce sont

des hommes vêtus et armés.--«Alors donc, dit l'Espagnol, pourquoi vous

mettez-vous en peine? Si ce ne sont pas des Sauvages, ce ne peut être

que des amis, car il n'est pas de nation chrétienne sur la terre qui ne

soit disposée à nous faire plutôt du bien que du mal.»

Pendant qu'ils discutaient ainsi arrivèrent les trois Anglais, qui,

s'arrêtant en dehors du bois nouvellement planté, se mirent à les

appeler. On reconnut aussitôt leur voix, et tout le merveilleux de

l'aventure s'évanouit. Mais alors l'étonnement se porta sur un autre

objet, c'est-à-dire qu'on se demanda quels étaient leur dessein et le

motif de leur retour.

Bientôt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur le

lieu où ils étaient allés et sur ce qu'ils avaient fait. En peu de mots

ils racontèrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-ils, atteint la

terre en deux jours ou un peu moins; mais, voyant les habitants alarmés

à leur approche et s'armant de leurs arcs et de leurs flèches pour les

combattre, ils n'avaient pas osé débarquer, et avaient fait voile au

Nord pendant six au sept heures; alors ils étaient arrivés à un grand

chenal, qui leur fit reconnaître que la terre qu'on découvrait de notre

domaine n'était pas le continent, mais une île. Après être entrés dans

ce bras de mer, ils avaient apperçu une autre île à droite, vers le

Nord, et plusieurs autres à l'Ouest. Décidés à aborder n'importe où, ils

s'étaient dirigés vers l'une des îles situées à l'Ouest, et étaient

hardiment descendus au rivage. Là ils avaient trouvé des habitants

affables et bienveillants, qui leur avaient donné quantité de racines et

quelques poissons secs, et s'étaient montrés très-sociables. Les femmes

aussi bien que les hommes s'étaient empressés de les pourvoir de touts

les aliments qu'ils avaient pu se procurer, et qu'ils avaient apportés

de fort loin sur leur tête.

Ils demeurèrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demandé par

signes, du mieux qu'il leur était possible, quelles étaient les nations

environnantes, ceux-ci répondirent que presque de touts côtés habitaient

des peuples farouches et terribles qui, à ce qu'ils leur donnèrent à

entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant à eux, ils dirent

qu'ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes excepté ceux qu'ils

prenaient à la guerre; puis, ils avouèrent qu'ils faisaient de grands

festins avec la chair de leurs prisonniers.

Les Anglais leur demandèrent à quelle époque ils avaient fait un banquet

de cette nature; les Sauvages leur répondirent qu'il y avait de cela

deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts; et que leur

grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu'on engraissait pour

le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement désireux de voir

ces prisonniers; mais les autres, se méprenant, s'imaginèrent qu'ils

désiraient qu'on leur en donnât pour les emmener et les manger, et leur

firent entendre, en indiquant d'abord le soleil couchant, puis le

levant, que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en

amèneraient quelques-uns. En conséquence, le matin suivant ils amenèrent

cinq femmes et onze hommes,--et les leur donnèrent pour les transporter

avec eux,--comme on conduirait des vaches et des bœufs à un port de mer

pour ravitailler un vaisseau.

Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrés chez eux,

leur cœur se souleva à cette vue, et ils ne surent que résoudre: refuser

les prisonniers c'eût été un affront sanglant pour la nation sauvage qui

les leur offrait; mais qu'en faire, ils ne le savaient. Cependant après

quelques débats ils se déterminèrent à les accepter, et ils donnèrent en

retour aux Sauvages qui les leur avaient amenés une de leurs hachettes,

une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles: bien qu'ils

en ignorassent l'usage, ils en semblèrent extrêmement satisfaits; puis,

les Sauvages ayant lié sur le dos les mains des pauvres créatures, ils

les traînèrent dans le canot.

Les Anglais furent obligés de partir aussitôt après les avoir reçus, car

ceux qui leur avaient fait ce noble présent se seraient, sans aucun

doute, attendus à ce que le lendemain matin, ils se missent à l'œuvre

sur ces captifs, à ce qu'ils en tuassent deux ou trois et peut-être à ce

qu'ils les invitassent à partager leur repas.

Mais, ayant pris congé des Sauvages avec tout le respect et la politesse

possibles entre gens qui de part et d'autre n'entendent pas un mot de ce

qu'ils se disent, ils mirent à la voile et revinrent à la première île,

où en arrivant ils donnèrent la liberté à huit de leurs captifs, dont

ils avaient un trop grand nombre.

Pendant le voyage, ils tâchèrent d'entrer en communication avec leurs

prisonniers; mais il était impossible de leur faire entendre quoi que ce

fût. À chaque chose qu'on leur disait, qu'on leur donnait ou faisait,

ils croyaient qu'on allait les tuer. Quand ils se mirent à les délier,

ces pauvres misérables jetèrent de grands cris, surtout les femmes;

comme si déjà elles se fussent senti le couteau sur la gorge,

s'imaginant qu'on ne les détachait que pour les assassiner.

Il en était de même si on leur donnait à manger; ils en concluaient que

c'était de peur qu'ils ne dépérissent et qu'ils ne fussent pas assez

gras pour être tués. Si l'un d'eux était regardé d'une manière plus

particulière, il s'imaginait que c'était pour voir s'il était le plus

gras et le plus propre à être tué le premier. Après même que les Anglais

les eurent amenés dans l'île et qu'ils eurent commencé à en user avec

bonté à leur égard et à les bien traiter, ils ne s'en attendirent pas

moins chaque jour à servir de dîner ou de souper à leurs nouveaux

maîtres.

Quand les trois aventuriers eurent terminé cet étrange récit ou journal

de leur voyage, les Espagnols leur demandèrent où était leur nouvelle

famille. Ils leur répondirent qu'ils l'avaient débarquée et placée dans

l'une de leurs huttes et qu'ils étaient venus demander quelques vivres

pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais,

c'est-à-dire la colonie tout entière, résolurent d'aller la voir, et

c'est ce qu'ils firent: le père de VENDREDI les accompagna.

Quand ils entrèrent dans la hutte ils les virent assis et garrottés: car

lorsque les Anglais avaient débarqué ces pauvres gens, ils leur avaient

lié les mains, afin qu'ils ne pussent s'emparer du canot et s'échapper;

ils étaient donc là assis, entièrement nus. D'abord il y avait trois

hommes vigoureux, beaux garçons, bien découplés, droits et bien

proportionnés, pouvant avoir de trente à trente-cinq ans; puis cinq

femmes, dont deux paraissaient avoir de trente à quarante ans; deux

autres n'ayant pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et une

cinquième, grande et belle fille de seize à dix-sept ans. Les femmes

étaient d'agréables personnes aussi belles de corps que de visage,

seulement elles étaient basanées; deux d'entre elles, si elles eussent

été parfaitement blanches, auraient passé pour de jolies femmes, même à

Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance fort

modeste, surtout lorsque par la suite elles furent vêtues et parées,

comme ils disaient, bien qu'il faut l'avouer, ce fût peu de chose que

cette parure. Nous y reviendrons.

Cette vue, on n'en saurait douter, avait quelque chose de pénible pour

nos Espagnols, qui, c'est justice à leur rendre, étaient des hommes de

la conduite la plus noble, du calme le plus grand, du caractère le plus

grave, et de l'humeur la plus parfaite que j'aie jamais rencontrée, et

en particulier d'une très-grande modestie, comme on va le voir

tout-à-l'heure. Je disais donc qu'il était fort pénible pour eux de voir

trois hommes et cinq femmes nus, touts garrottés ensemble et dans la

position la plus misérable où la nature humaine puisse être supposée,

s'attendant à chaque instant à être arrachés de ce lieu, à avoir le

crâne fracassé et à être dévorés comme un veau tué pour un gala.

La première chose qu'ils firent fut d'envoyer le vieil Indien, le père

de VENDREDI, auprès d'eux, afin de voir s'il en reconnaîtrait quelqu'un,

et s'il comprendrait leur langue. Dès que ce vieillard fut entré il les

regarda avec attention l'un après l'autre, mais n'en reconnut aucun; et

aucun d'eux ne put comprendre une seule des paroles ou un seul des

signes qu'il leur adressait, à l'exception d'une des femmes.

Néanmoins ce fut assez pour le but qu'on se proposait, c'est-à-dire pour

les assurer que les gens entre les mains desquels ils étaient tombés

étaient des Chrétiens, auxquels l'action de manger des hommes et des

femmes faisait horreur, et qu'ils pouvaient être certains qu'on ne les

tuerait pas. Aussitôt qu'ils eurent l'assurance de cela, ils firent

éclater une telle joie, et par des manifestations si grotesques et si

diverses, qu'il serait difficile de la décrire: il paraît qu'ils

appartenaient à des nations différentes.

On chargea ensuite la femme qui servait d'interprète de leur demander

s'ils consentaient à être les serviteurs des hommes qui les avaient

emmenés dans le but de leur sauver la vie, et à travailler pour eux. À

cette question ils se mirent touts à danser; et aussitôt l'un prit une

chose, l'autre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs

mains, et le plaçaient sur leurs épaules, pour faire connaître par là

qu'ils étaient très-disposés à travailler.

Le gouverneur, qui prévit que la présence de ces femmes parmi eux ne

tarderait pas à avoir des inconvénients, et pourrait occasionner

quelques querelles et peut-être des querelles de sang, demanda aux trois

Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnières, et s'ils se

proposaient d'en faire leurs servantes ou leurs femmes? L'un d'eux

répondit brusquement et hardiment, qu'ils en feraient l'un et l'autre. À

quoi le gouverneur répliqua:--«Mon intention n'est pas de vous en

empêcher; vous êtes maîtres à cet égard. Mais je pense qu'il est juste,

afin d'éviter parmi vous les désordres et les querelles, et j'attends de

votre part par cette raison seulement que si quelqu'un de vous prend une

de ces créatures pour femme ou pour épouse, il n'en prenne qu'une, et

qu'une fois prise il lui donne protection; car, bien que nous ne

puissions vous marier, la raison n'en exige pas moins que, tant que vous

resterez ici, la femme que l'un de vous aura choisie soit à sa charge et

devienne son épouse, je veux dire, ajouta-t-il, que tant qu'il résidera

ici, nul autre que lui n'ait affaire à elle.»--Tout cela parut si juste

que chacun y donna son assentiment sans nulle difficulté.

LOTERIE

Alors les Anglais demandèrent aux Espagnols s'ils avaient l'intention de

prendre quelqu'une de ces Sauvages. Mais touts répondirent: «--Non.--»

Les uns dirent qu'ils avaient leurs femmes en Espagne, les autres qu'ils

ne voulaient pas de femmes qui n'étaient pas chrétiennes; et touts

déclarèrent qu'ils les respecteraient, ce qui est un exemple de vertu

que je n'ai jamais rencontré dans touts mes voyages. Pour couper court,

de leur côté, les cinq Anglais prirent chacun une femme, c'est-à-dire

une femme temporaire; et depuis ils menèrent un nouveau genre de vie.

Les Espagnols et le père de VENDREDI demeuraient dans ma vieille

habitation, qu'ils avaient beaucoup élargie à l'intérieur; ayant avec

eux les trois serviteurs qu'ils s'étaient acquis lors de la dernière

bataille des Sauvages. C'étaient les principaux de la colonie; ils

pourvoyaient de vivres touts les autres, ils leur prêtaient toute

l'assistance possible, et selon que la nécessité le requérait.

Le prodigieux de cette histoire est que cinq individus insociables et

mal assortis se soient accordés au sujet de ces femmes, et que deux

d'entre eux n'aient pas choisi la même, d'autant plus qu'il y en avait

deux ou trois parmi elles qui étaient sans comparaison plus agréables

que les autres. Mais ils trouvèrent un assez bon expédient pour éviter

les querelles: ils mirent les cinq femmes à part dans l'une des huttes

et allèrent touts dans l'autre, puis tirèrent au sort à qui choisirait

le premier.

Celui désigné pour choisir le premier alla seul à la hutte où se

trouvaient les pauvres créatures toutes nues, et emmena l'objet de son

choix. Il est digne d'observation que celui qui choisit le premier prit

celle qu'on regardait comme la moins bien et qui était la plus âgée des

cinq, ce qui mit en belle humeur ses compagnons: les Espagnols même en

sourirent. Mais le gaillard, plus clairvoyant qu'aucun d'eux,

considérait que c'est autant de l'application et du travail que de toute

autre chose qu'il faut attendre le bien-être; et, en effet, cette femme

fut la meilleure de toutes.

Quand les pauvres captives se virent ainsi rangées sur une file puis

emmenées une à une, les terreurs de leur situation les assaillirent de

nouveau, et elles crurent fermement qu'elles étaient sur le point d'être

dévorées. Aussi, lorsque le matelot anglais entra et en emmena une, les

autres poussèrent un cri lamentable, se pendirent après elle et lui

dirent adieu avec tant de douleur et d'affection que le cœur le plus dur

du monde en aurait été déchiré. Il fut impossible aux Anglais de leur

faire comprendre qu'elles ne seraient pas égorgées avant qu'ils eussent

fait venir le vieux père de VENDREDI, qui, sur-le-champ, leur apprit que

les cinq hommes qui étaient allés les chercher l'une après l'autre les

avaient choisies pour femmes.

Après que cela fut fait, et que l'effroi des femmes fut un peu dissipé,

les hommes se mirent à l'ouvrage. Les Espagnols vinrent les aider, et en

peu d'heures on leur eut élevé à chacun une hutte ou tente pour se loger

à part; car celles qu'ils avaient déjà étaient encombrées d'outils,

d'ustensiles de ménage et de provisions.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 8 / 29 段