nuit et il ne put rien ou presque rien voir; d'ailleurs les arbres que
j'avais plantés, comme je l'ai dit dans mon premier récit, ayant poussé
à une grande hauteur, interceptaient sa vue; en sorte que tout ce qu'il
pût voir en levant les yeux, fut un ciel clair et étoilé. N'entendant
aucun bruit, il revint sur ses pas et se recoucha; mais ce fut
inutilement: il ne put dormir ni goûter un instant de repos; ses pensées
continuaient à être agitées et inquiètes sans qu'il sût pourquoi.
Ayant fait quelque bruit en se levant et en allant et venant, l'un de
ses compagnons s'éveilla et demanda quel était celui qui se levait. Le
gouverneur lui dit ce qu'il éprouvait.--«Vraiment! dit l'autre espagnol,
ces choses là méritent qu'on s'y arrête, je vous assure: il se prépare
en ce moment quelque chose contre nous, j'en ai la certitude»;--et
sur-le champ il lui demanda où étaient les Anglais.--«Ils sont dans
leurs huttes, dit-il, tout est en sûreté de ce côté-là.»--Il paraît que
les Espagnols avaient pris possession du logement principal, et avaient
préparé un endroit où les trois Anglais, depuis leur dernière mutinerie,
étaient toujours relégués sans qu'ils pussent communiquer avec les
autres.--«Oui, dit l'Espagnol, il doit y avoir quelque chose là-dessous,
ma propre expérience me l'assure. Je suis convaincu que nos âmes, dans
leur enveloppe charnelle, communiquent avec les esprits incorporels,
habitants du monde invisible et en reçoivent des clartés. Cet
avertissement, ami, nous est sans doute donné pour notre bien si nous
savons le mettre à profit. Venez, dit-il, sortons et voyons ce qui se
passe; et si nous ne trouvons rien qui justifie notre inquiétude, je
vous conterai à ce sujet une histoire qui vous convaincra de la vérité
de ce que je vous dis.»
En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline où
j'avais coutume d'aller; mais, étant en force et en bonne compagnie, ils
n'employèrent pas la précaution que je prenais, moi qui étais tout seul,
de monter au moyen de l'échelle, que je tirais après moi, et replaçais
une seconde fois pour gagner le sommet; mais ils traversèrent le bocage
sans précaution et librement, lorsque tout-à-coup ils furent surpris de
voir à très-peu de distance la lumière d'un feu et d'entendre, non pas
une voix ou deux, mais les voix d'un grand nombre d'hommes.
Toutes les fois que j'avais découvert des débarquements de Sauvages dans
l'île, j'avais constamment fait en sorte qu'on ne pût avoir le moindre
indice que le lieu était habité; lorsque les événements le leur
apprirent, ce fut d'une manière si efficace, que c'est tout au plus si
ceux qui se sauvèrent purent dire ce qu'ils avaient vu, car nous
disparûmes aussitôt que possible, et aucun de ceux qui m'avaient vu ne
s'échappa pour le dire à d'autres, excepté les trois Sauvages qui, lors
de notre dernière rencontre, sautèrent dans la pirogue, et qui, comme je
l'ai dit, m'avaient fait craindre qu'ils ne retournassent auprès de
leurs compatriotes et n'amenassent du renfort.
Était-ce ce qu'avaient pu dire ces trois hommes qui en amenait
maintenant un aussi grand nombre, ou bien était-ce le hasard seul ou
l'un de leurs festins sanglants, c'est ce que les Espagnols ne purent
comprendre, à ce qu'il paraît; mais, quoi qu'il en fût, il aurait mieux
valu pour eux qu'ils se fussent tenus cachés et qu'ils n'eussent pas vu
les Sauvages, que de laisser connaître à ceux-ci que l'île était
habitée. Dans ce dernier cas, il fallait tomber sur eux avec vigueur, de
manière à n'en pas laisser échapper un seul; ce qui ne pouvait se faire
qu'en se plaçant entre eux et leurs canots: mais la présence d'esprit
leur manqua, ce qui détruisit pour long-temps leur tranquillité.
Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui l'accompagnait,
surpris à cette vue, ne soient retournés précipitamment sur leurs pas et
n'aient donné l'alarme à leurs compagnons, en leur faisant part du
danger imminent dans lequel ils étaient touts. La frayeur fut grande en
effet; mais il fut impossible de les faire rester où ils étaient: touts
voulurent sortir pour juger par eux-mêmes de l'état des choses.
Tant qu'il fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner
tout à leur aise à la lueur de trois feux qu'ils avaient allumés à
quelque distance l'un de l'autre: ils ne savaient ce que faisaient les
Sauvages, ni ce qu'ils devaient faire eux-mêmes; car d'abord les ennemis
étaient trop nombreux, ensuite ils n'étaient point réunis, mais séparés
en plusieurs groupes, et occupaient divers endroits du rivage.
Les Espagnols à cet aspect furent dans une grande consternation; les
voyant parcourir le rivage dans touts les sens, ils ne doutèrent pas que
tôt ou tard quelques-uns d'entre eux ne découvrissent leur habitation ou
quelque autre lieu où ils trouveraient des vestiges d'habitants; ils
éprouvèrent aussi une grande inquiétude à l'égard de leurs troupeaux de
chèvres, car leur destruction les eût réduits presque à la famine. La
première chose qu'ils firent donc fut de dépêcher trois hommes, deux
Espagnols et un Anglais, avant qu'il fût jour, pour emmener toutes les
chèvres dans la grande vallée où était située la caverne, et pour les
cacher, si cela était nécessaire, dans la caverne même. Ils étaient
résolus à attaquer les Sauvages, fussent-ils cent, s'ils les voyaient
réunis touts ensemble et à quelque distance de leurs canots; mais cela
n'était pas possible: car ils étaient divisés en deux troupes éloignées
de deux milles l'une de l'autre, et, comme on le sut plus tard, il y
avait là deux nations différentes.
Après avoir long-temps réfléchi sur ce qu'ils avaient à faire et s'être
fatigué le cerveau à examiner leur position actuelle, ils résolurent
enfin d'envoyer comme espion, pendant qu'il faisait nuit, le vieux
Sauvage, père de VENDREDI, afin de découvrir, si cela était possible,
quelque chose touchant ces gens, par exemple d'où ils venaient, ce
qu'ils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers, et,
s'étant mis tout nu, comme étaient la plupart des Sauvages, il partit.
Après une heure ou deux d'absence, il revint et rapporta qu'il avait
pénétré au milieu d'eux sans avoir été découvert, il avait appris que
c'étaient deux expéditions séparées et deux nations différentes en
guerre l'une contre l'autre; elles s'étaient livré une grande bataille
dans leur pays, et, un certain nombre de prisonniers ayant été faits de
part et d'autre dans le combat, ils étaient par hasard débarqués dans la
même île pour manger leurs prisonniers et se réjouir; mais la
circonstance de leur arrivée dans le même lieu avait troublé toute leur
joie. Ils étaient furieux les uns contre les autres et si rapprochés
qu'on devait s'attendre à les voir combattre aussitôt que le jour
paraîtrait. Il ne s'était pas apperçu qu'ils soupçonnassent que d'autres
hommes fussent dans l'île. Il avait à peine achevé son récit qu'un grand
bruit annonça que les deux petites armées se livraient un combat
sanglant.
Le père de VENDREDI fit tout ce qu'il put pour engager nos gens à se
tenir clos et à ne pas se montrer; il leur dit que leur salut en
dépendait, qu'ils n'avaient d'autre chose à faire qu'à rester
tranquilles, que les Sauvages se tueraient les uns les autres et que les
survivants, s'il y en avait, s'en iraient; c'est ce qui arriva; mais il
fut impossible d'obtenir cela, surtout des Anglais: la curiosité
l'emporta tellement en eux sur la prudence, qu'ils voulurent absolument
sortir et être témoins de la bataille; toutefois ils usèrent de quelque
précaution, c'est-à-dire qu'au lieu de marcher à découvert dans le
voisinage de leur habitation, ils s'enfoncèrent plus avant dans les
bois, et se placèrent dans une position avantageuse d'où ils pouvaient
voir en sûreté le combat sans être découverts, du moins ils le
pensaient; mais il paraît que les Sauvages les apperçurent, comme on
verra plus tard.
Le combat fut acharné, et, si je puis en croire les Anglais,
quelques-uns des combattants avaient paru à l'un des leurs des hommes
d'une grande bravoure et doués d'une énergie invincible, et semblaient
mettre beaucoup d'art dans la direction de la bataille. La lutte,
dirent-ils, dura deux heures avant qu'on pût deviner à qui resterait
l'avantage; mais alors le parti le plus rapproché de l'habitation de nos
gens commença à ployer, et bientôt quelques-uns prirent la fuite. Ceci
mit de nouveau les nôtres dans une grande consternation; ils craignirent
que les fuyards n'allassent chercher un abri dans le bocage qui masquait
leur habitation, et ne la découvrissent, et que, par conséquent, ceux
qui les poursuivaient ne vinssent à faire la même découverte. Sur ce,
ils résolurent de se tenir armés dans l'enceinte des retranchements, et
si quelques Sauvages pénétraient dans le bocage, de faire une sortie et
de les tuer, afin de n'en laisser échapper aucun si cela était possible:
ils décidèrent aussi que ce serait à coups de sabre ou de crosse de
fusil qu'on les tuerait, et non en faisant feu sur eux, de peur que le
bruit ne donnât l'alarme.
PRISE DES TROIS FUYARDS
La chose arriva comme ils l'avaient prévu: trois hommes de l'armée en
déroute cherchèrent leur salut dans la fuite; et, après avoir traversé
la crique, ils coururent droit au bocage, ne soupçonnant pas le moins du
monde où ils allaient, mais croyant se réfugier dans l'épaisseur d'un
bois. La vedette postée pour faire le guet en donna avis à ceux de
l'intérieur, en ajoutant, à la satisfaction de nos gens, que les
vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n'avaient pas vu la
direction qu'ils avaient prise. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui
était plein d'humanité, ne voulut pas permettre qu'on tuât les trois
fugitifs; mais, expédiant trois hommes par le haut de la colline, il
leur ordonna de la tourner, de les prendre à revers et de les faire
prisonniers; ce qui fut exécuté. Les débris de l'armée vaincue se
jetèrent dans les canots et gagnèrent la haute mer. Les vainqueurs se
retirèrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se réunissant touts
en un seul groupe, ils poussèrent deux grands cris, qu'on supposa être
des cris de triomphe: c'est ainsi que se termina le combat. Le même
jour, sur les trois heures de l'après-midi, ils se rendirent à leurs
canots. Et alors les Espagnols se retrouvèrent paisibles possesseurs de
l'île, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs années ils ne
revirent aucun Sauvage.
Lorsqu'ils furent touts partis, les Espagnols sortirent de leur grotte,
et, parcourant le champ de bataille, trouvèrent environ trente-deux
morts sur la place. Quelques-uns avaient été tués avec de grandes et
longues flèches, et ils en virent plusieurs dans le corps desquels elles
étaient restées plongées; mais la plupart avaient été tués avec de
grands sabres de bois, dont seize ou dix-sept furent trouvés sur le
lieu du combat, avec un nombre égal d'arcs et une grande quantité de
flèches. Ces sabres étaient de grosses et lourdes choses difficiles à
manier, et les hommes qui s'en servaient devaient être extrêmement
forts. La majeure partie de ceux qui étaient tués ainsi avaient la tête
mise en pièces, ou, comme nous disons en Angleterre, _brains knocked
out_,--la cervelle hors du crâne,--et en outre les jambes et les bras
cassés; ce qui attestait qu'ils avaient combattu avec une furie et une
rage inexprimables. Touts les hommes qu'on trouva là gisants étaient
tout-à-fait morts; car ces barbares ne quittent leur ennemi qu'après
l'avoir entièrement tué, ou emportent avec eux touts ceux qui tombés
sous leurs coups ont encore un souffle de vie.
Le danger auquel on venait d'échapper apprivoisa pour long-temps les
trois anglais. Ce spectacle les avait remplis d'horreur, et ils ne
pouvaient penser sans un sentiment d'effroi qu'un jour ou l'autre ils
tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les tueraient
non-seulement comme ennemis, mais encore pour s'en nourrir comme nous
faisons de nos bestiaux. Et ils m'ont avoué que cette idée d'être mangés
comme du bœuf ou du mouton, bien que cela ne dût arriver qu'après leur
mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu'elle leur
soulevait le cœur et les rendait malades, et qu'elle leur avait rempli
l'esprit de terreurs si étranges qu'ils furent tout autres pendant
quelques semaines.
Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d'apprivoiser nos trois
brutaux d'Anglais, dont je vous ai entretenu. Ils furent long-temps fort
traitables, et prirent assez d'intérêt au bien commun de la société; ils
plantaient, semaient, récoltaient et commençaient à se faire au pays.
Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.
Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l'ai consigné, et comme
ils étaient touts trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des
serviteurs, qui apprirent à travailler pour eux, et se montrèrent assez
bons esclaves. Mais leurs maîtres n'agirent pas à leur égard comme
j'avais fait envers VENDREDI: ils ne crurent pas, après leur avoir sauvé
la vie, qu'il fût de leur devoir de leur inculquer de sages principes de
morale, de religion, de les civiliser et de se les acquérir par de bons
traitements et des raisonnements affectueux. De même qu'ils leur
donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient
une besogne, et les occupaient totalement à de vils travaux: aussi
manquèrent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister
et pour combattre, comme j'avais eu mon serviteur VENDREDI, qui m'était
aussi attaché que ma chair à mes os.
Mais revenons à nos affaires domestiques. Étant alors touts bons
amis,--car le danger commun, comme je l'ai dit plus haut, les avait
parfaitement réconciliés,--ils se mirent à considérer leur situation en
général. La première chose qu'ils firent ce fut d'examiner si, voyant
que les Sauvages fréquentaient particulièrement le côté où ils étaient,
et l'île leur offrant plus loin des lieux plus retirés, également
propres à leur manière de vivre et évidemment plus avantageux, il ne
serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans
quelque endroit où ils trouveraient plus de sécurité pour eux, et
surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et leur grain.
Enfin, après une longue discussion, ils convinrent qu'ils n'iraient pas
habiter ailleurs; vu qu'un jour ou l'autre il pourrait leur arriver des
nouvelles de leur gouverneur, c'est-à-dire de moi, et que si j'envoyais
quelqu'un à leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de
l'île; que là, trouvant la place rasée, on en conclurait que les
habitants avaient touts été tués par les Sauvages, et qu'ils étaient
partis pour l'autre monde, et qu'alors le secours partirait aussi.
Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les
transporter dans la vallée où était ma caverne, le sol y étant dans une
étendue suffisante, également propre à l'un et à l'autre. Toutefois,
après une seconde réflexion, ils modifièrent cette résolution; ils se
décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu'une partie de leurs bestiaux, et
à n'y semer qu'une portion de leur grain, afin que si une partie était
détruite l'autre pût être sauvée. Ils adoptèrent encore une autre mesure
de prudence, et ils firent bien; ce fut de ne point laisser connaître
aux trois Sauvages leurs prisonniers qu'ils avaient des cultures et des
bestiaux dans la vallée, et encore moins qu'il s'y trouvait une caverne
qu'ils regardaient comme une retraite sûre en cas de nécessité. C'est là
qu'ils transportèrent les deux barils de poudre que je leur avais
abandonnés lors de mon départ.
Résolus de ne pas changer de demeure, et reconnaissant l'utilité des
soins que j'avais pris à masquer mon habitation par une muraille ou
fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vérité que leur
salut dépendait du secret de leur retraite, ils se mirent à l'ouvrage
afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu'auparavant. À cet
effet j'avais planté des arbres--ou plutôt enfoncé des pieux qui avec le
temps étaient devenus des arbres.--Dans un assez grand espace, devant
l'entrée de mon logement, ils remplirent, suivant la même méthode, tout
le reste du terrain depuis ces arbres jusqu'au bord de la crique, où,
comme je l'ai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et même jusqu'au
sol vaseux que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit
où l'on pût débarquer ni rien qui indiquât qu'un débarquement fût
possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai,
étaient d'un bois d'une prompte végétation; ils eurent soin de les
choisir généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que
ceux que j'avais plantés, et de les placer si drus et si serrés, qu'au
bout du trois ou quatre ans il était devenu impossible à l'œil de
plonger très-avant dans la plantation. Quant aux arbres que j'avais
plantés, ils étaient devenus gros comme la jambe d'un homme. Ils en
placèrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits si
rapprochés qu'ils formaient comme une palissade épaisse d'un quart de
mille, où l'on n'eût pu pénétrer qu'avec une petite armée pour les
abattre touts; car un petit chien aurait eu de la peine à passer entre
les arbres, tant ils étaient serrés.
Mais ce n'est pas tout, ils en firent de même sur le terrain à droite et
à gauche, et tout autour de la colline jusqu'à son sommet, sans laisser
la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir, si ce n'est
au moyen de l'échelle qu'on appuyait contre le flanc de la colline, et
qu'on replaçait ensuite pour gagner la cime; une fois cette échelle
enlevée, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilèges pour parvenir
jusqu'à eux.
Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de s'en
applaudir; ce qui a servi à me convaincre que comme la prudence humaine
est justifiée par l'autorité de la Providence, c'est la Providence qui
la met à l'œuvre; et si nous écoutions religieusement sa voix, je suis
pleinement persuadé que nous éviterions un grand nombre d'adversités
auxquelles, par notre propre négligence notre vie est exposée. Mais ceci
soit dit en passant.
Je reprends le fil de mon histoire. Depuis cette époque ils vécurent
deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites
des Sauvages. Il est vrai qu'un matin ils eurent une alerte qui les jeta
dans une grande consternation. Quelques-uns des Espagnols étant allés au
côté occidental, ou plutôt à l'extrémité de l'île, dans cette partie
que, de peur d'être découvert, je ne hantais jamais, ils furent surpris
de voir plus de vingt canots d'indiens qui se dirigeaient vers le
rivage.
Épouvantés, ils revinrent à l'habitation en toute hâte donner l'alarme à
leurs compagnons, qui se tinrent clos tout ce jour-là et le jour
suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Ils eurent le
bonheur de s'être trompés dans leur appréhension; car, quel que fût le
but des Sauvages, ils ne débarquèrent pas cette fois-là dans l'île, mais
poursuivirent quelqu'autre projet.
Il s'éleva vers ce temps-là une nouvelle querelle avec les trois
Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des
trois esclaves qu'ils avaient faits prisonniers, parce qu'il n'exécutait
pas exactement quelque chose qu'il lui avait ordonné et se montrait peu
docile à ses instructions, tira de son ceinturon la hachette qu'il
portait à son côté, et s'élança sur le pauvre Sauvage, non pour le
corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui était près de là, le
voyant porter à ce malheureux, à dessein de lui fendre la tête, un rude
coup de hachette qui entra fort avant dans l'épaule, crut que la pauvre
créature avait le bras coupé, courut à lui, et, le suppliant de ne pas
tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le Sauvage pour prévenir le
crime.
Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre
l'Espagnol, et jura qu'il le traiterait comme il avait voulu traiter le
Sauvage. L'Espagnol, voyant venir le coup, l'évita, et avec une pelle
qu'il tenait à la main,--car il travaillait en ce moment au champ de
blé,--étendit par terre ce forcené. Un autre Anglais, accourant au
secours de son camarade, renversa d'un coup l'Espagnol; puis, deux
Espagnols vinrent à l'aide de leur compatriote, et le troisième Anglais
tomba sur eux: aucun n'avait d'arme à feu; ils n'avaient que des
hachettes et d'autres outils, à l'exception du troisième Anglais.
Celui-ci était armé de l'un de mes vieux coutelas rouillés, avec lequel
il s'élança sur les Espagnols derniers arrivants et les blessa touts les
deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur; du renfort suivint,
et les trois Anglais furent faits prisonniers. Il s'agit alors de voir
ce que l'on ferait d'eux. Ils s'étaient montrés souvent si mutins, si
terribles, si paresseux, qu'on ne savait trop quelle mesure prendre à
leur égard; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degré, ne
valaient pas le mal qu'ils donnaient. En un mot, il n'y avait pas de
sécurité à vivre avec eux.
NOUVEL ATTENTAT DE WILL ATKINS
L'Espagnol qui était gouverneur leur dit en propres termes que s'ils
étaient ses compatriotes il les ferait pendre; car toutes les lois et
touts les gouvernants sont institués pour la conservation de la société,
et ceux qui sont nuisibles à la société doivent être repoussés de son
sein; mais que comme ils étaient Anglais, et que c'était à la généreuse
humanité d'un Anglais qu'ils devaient touts leur vie et leur délivrance,
il les traiterait avec toute la douceur possible, et les abandonnerait
au jugement de leurs deux compatriotes.
Un des deux honnêtes Anglais se leva alors, et dit qu'ils désiraient
qu'on ne les choisît pas pour juges;--«car, ajouta-t-il, j'ai la
conviction que notre devoir serait de les condamner à être
pendus.»--Puis, il raconta comment WILL ATKINS, l'un des trois, avait
proposé aux Anglais de se liguer touts les cinq pour égorger les
Espagnols pendant leur sommeil.
Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s'adressa à Will
ATKINS:--«Comment, senõr ATKINS, dit-il, vous vouliez nous tuer touts?
Qu'avez-vous à dire à cela?»--Ce coquin endurci était si loin de le
nier, qu'il affirma que cela était vrai, et, Dieu me damne, jura-t-il,
si nous ne le faisons pas avant de démêler rien autre avec vous.--«Fort
bien; mais, señor ATKINS, dit l'Espagnol, que vous avons-nous fait pour
que vous veuillez nous tuer? et que gagneriez-vous à nous tuer? et que
devons-nous faire pour vous empêcher de nous tuer? Faut-il que nous vous
tuions ou que nous soyons tués par vous? Pourquoi voulez-vous nous
réduire à cette nécessité, señor ATKINS? dit l'Espagnol avec beaucoup de
calme et en souriant.
Señor ATKINS entra dans une telle rage contre l'Espagnol qui avait fait
une raillerie de cela, que, s'il n'avait été retenu par trois hommes, et
sans armes, il est croyable qu'il aurait tenté de le tuer au milieu de
toute l'assemblée.
Cette conduite insensée les obligea à considérer sérieusement le parti
qu'ils devaient prendre. Les deux Anglais et l'Espagnol qui avait sauvé
le pauvre esclave étaient d'opinion qu'il fallait pendre l'un des trois,
pour l'exemple des autres, et que ce devait être celui-là qui avait deux
fois tenté de commettre un meurtre avec sa hachette; et par le fait, on
aurait pu penser, non sans raison, que le crime était consommé; car le
pauvre Sauvage était dans un état si misérable depuis la blessure qu'il
avait reçue, qu'on croyait qu'il ne survivrait pas.
Mais le gouverneur espagnol dit encore--«Non»,--répétant que c'était un
Anglais qui leur avait sauvé à touts la vie, et qu'il ne consentirait
jamais à mettre un Anglais à mort, eût-il assassiné la moitié d'entre
eux; il ajouta que, s'il était lui-même frappé mortellement par un
Anglais, et qu'il eût le temps de parler, ce serait pour demander son
pardon.