Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance; sur quoi il

fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un personnage

important, j'irais avec le second les rassurer et leur dire qu'ils

pouvaient être certains, s'ils se conduisaient bien durant le reste du

voyage, que tout ce qu'ils avaient fait précédemment serait oublié. J'y

allai donc; ils parurent contents après que je leur eus donné ma parole

d'honneur, et plus encore quand j'ordonnai que les deux hommes qui

étaient aux fers fussent relâchés et pardonnés.

Cette mutinerie nous obligea à jeter l'ancre pour cette nuit, attendu

d'ailleurs que le vent était tombé; le lendemain matin nous nous

apperçûmes que nos deux hommes qui avaient été mis aux fers s'étaient

saisis chacun d'un mousquet et de quelques autres armes,--nous ignorions

combien ils avaient de poudre et de plomb,--avaient pris la pinace du

bâtiment, qui n'avait pas encore été halée à bord, et étaient allés

rejoindre à terre leurs compagnons de scélératesse.

Aussitôt que j'en fus instruit je fis monter dans la grande chaloupe

douze hommes et le second, et les envoyai à la poursuite de ces coquins;

mais ils ne purent les trouver non plus qu'aucun des autres; car dès

qu'ils avaient vu la chaloupe s'approcher du rivage ils s'étaient touts

enfuis dans les bois. Le second fut d'abord tenté, pour faire justice de

leur coquinerie, de détruire leurs plantations, de brûler leurs

ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer d'affaire comme

ils pourraient; mais, n'ayant pas d'ordre, il laissa toutes choses comme

il les trouva, et, ramenant la pinace, il revint à bord sans eux.

Ces deux hommes joints aux autres en élevaient le nombre à cinq; mais

les trois coquins l'emportaient tellement en scélératesse sur ceux-ci

qu'après qu'ils eurent passé ensemble deux ou trois jours, ils mirent à

la porte les deux nouveau-venus, les abandonnant à eux-mêmes et ne

voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusèrent même long-temps de

leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils n'étaient point

encore arrivés.

Dès que ceux-ci furent venus, les affaires commencèrent à marcher; ils

tâchèrent d'engager les trois scélérats d'Anglais à reprendre parmi eux

leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu'une seule

famille; mais ils ne voulurent rien entendre: en sorte que les deux

pauvres diables vécurent à part; et, voyant qu'il n'y avait que le

travail et l'application qui pût les faire vivre confortablement, ils

s'installèrent sur le rivage nord de l'île, mais un peu plus à l'ouest,

pour être à l'abri des Sauvages, qui débarquaient toujours dans la

partie orientale.

Là ils battirent deux huttes, l'une pour se loger et l'autre pour servir

de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé pour semer

et une partie des pois que je leur avais laissés, ils bêchèrent,

plantèrent, firent des clôtures, d'après l'exemple que je leur avais

donné à touts, et commencèrent à se tirer assez bien d'affaire.

Leur première récolte de blé était venue à bien; et, quoiqu'ils

n'eussent d'abord cultivé qu'un petit espace de terrain, vu le peu de

temps qu'ils avaient eu, néanmoins c'en fut assez pour les soulager et

les fournir de pain et d'autres aliments; l'un d'eux, qui avait rempli à

bord les fonctions d'aide de cuisine, s'entendait fort bien à faire des

soupes, des _puddings_, et quelques autres mets que le riz, le lait, et

le peu de viande qu'ils avaient permettaient d'apprêter.

C'est ainsi que leur position commençait à s'améliorer, quand les trois

dénaturés coquins leurs compatriotes se mirent en tête de venir les

insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l'île était à eux;

que le gouverneur,--c'était moi qu'ils désignaient ainsi,--leur en avait

donné la possession, que personne qu'eux n'y avait droit; et que, de par

touts les diables, ils ne leur permettraient point de faire des

constructions sur leur terrain, à moins d'en payer le loyer.

Les deux hommes crurent d'abord qu'ils voulaient rire; ils les prièrent

de venir s'asseoir auprès d'eux, d'examiner les magnifiques maisons

qu'ils avaient construites et d'en fixer eux-mêmes le loyer; l'un d'eux

ajouta en plaisantant que s'ils étaient effectivement les propriétaires

du sol il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y faisant des

améliorations, on devait, selon la coutume de touts les propriétaires,

leur accorder un long bail, et il les engagea à amener un notaire pour

rédiger l'acte. Un des trois scélérats se mit à jurer, et, entrant en

fureur, leur dit qu'il allait leur faire voir qu'ils ne riaient pas; en

même temps il s'approche de l'endroit où ces honnêtes gens avaient

allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison, l'applique sur

la partie extérieure de leur hutte et y met le feu: elle aurait brûlé

tout entière en quelques minutes si l'un des deux, courant à ce coquin,

ne l'eût chassé et n'eût éteint le feu avec ses pieds, sans de grandes

difficultés.

Le vaurien furieux d'être ainsi repoussé par cet honnête homme, s'avança

sur lui avec un gros bâton qu'il tenait à la main; et si l'autre n'eût

évité adroitement le coup et ne se fût enfui dans la hutte, c'en était

fait de sa vie. Son camarade voyant le danger où ils étaient touts deux,

courut le rejoindre, et bientôt ils ressortirent ensemble, avec leurs

mousquets; celui qui avait été frappé étendit à terre d'un coup de

crosse le coquin qui avait commencé la querelle avant que les deux

autres pussent arriver à son aide; puis, les voyant venir à eux, ils

leur présentèrent le canon de leurs mousquets et leur ordonnèrent de se

tenir à distance.

Les drôles avaient aussi des armes à feu; mais l'un des deux honnêtes

gens, plus décidé que son camarade et enhardi par le danger qu'ils

couraient, leur dit que s'ils remuaient pied ou main ils étaient touts

morts, et leur commanda résolument de mettre bas les armes. Ils ne

mirent pas bas les armes, il est vrai; mais, les voyant déterminés, ils

parlementèrent et consentirent à s'éloigner en emportant leur camarade,

que le coup de crosse qu'il avait reçu paraissait avoir grièvement

blessé. Toutefois les deux honnêtes Anglais eurent grand tort: ils

auraient dû profiter de leurs avantages pour désarmer entièrement leurs

adversaires comme ils le pouvaient, aller immédiatement trouver les

Espagnols et leur raconter comment ces scélérats les avaient traités;

car ces trois misérables ne s'occupèrent plus que des moyens de se

venger, et chaque jour en fournissait quelque nouvelle preuve.

Mais je ne crois pas devoir changer cette partie de mon histoire du

récit des manifestations les moins importantes de leur coquinerie,

telles que fouler aux pieds leurs blés, tuer à coups de fusil trois

jeunes chevreaux et une chèvre que les pauvres gens avaient apprivoisée

pour en avoir des petits. En un mot, ils les tourmentèrent tellement

nuit et jour, que les deux infortunés, poussés à bout, résolurent de

leur livrer bataille à touts trois à la première occasion. À cet effet

ils se décidèrent à aller au château,--c'est ainsi qu'ils appelaient ma

vieille habitation,--où vivaient à cette époque les trois coquins et les

Espagnols. Là leur intention était de livrer un combat dans les règles,

en prenant les Espagnols pour témoins. Ils se levèrent donc le lendemain

matin avant l'aube, vinrent au château et appelèrent les Anglais par

leurs noms, disant à l'Espagnol, qui leur demanda ce qu'ils voulaient,

qu'ils avaient à parler à leurs compatriotes.

Il était arrivé que la veille deux des Espagnols, s'étant rendus dans

les bois, avaient rencontré l'un des deux Anglais que, pour les

distinguer, j'appelle _honnêtes gens_; il s'était plaint amèrement aux

Espagnols des traitements barbares qu'ils avaient eu à souffrir de leurs

trois compatriotes, qui avaient détruit leur plantation, dévasté leur

récolte, qu'ils avaient eu tant de peine à faire venir; tué la chèvre et

les trois chevreaux qui formaient toute leur subsistance. Il avait

ajouté que si lui et ses amis, à savoir les Espagnols, ne venaient de

nouveau à leur aide, il ne leur resterait d'autre perspective que de

mourir de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, et que

tout le monde fut à souper, un d'entre eux prit la liberté de blâmer les

trois Anglais, bien qu'avec douceur et politesse, et leur demanda

comment ils pouvaient être aussi cruels envers des gens qui ne faisaient

de mal à personne, qui tâchaient de subsister par leur travail, et qui

avaient dû se donner bien des peines pour amener les choses à l'état de

perfection où elles étaient arrivées.

BRIGANDAGE DES TROIS VAURIENS

L'un des Anglais repartit brusquement:--«Qu'avaient-ils à faire

ici?»--ajoutant qu'ils étaient venus à terre sans permission, et que,

quant à eux, ils ne souffriraient pas qu'ils fissent de cultures ou de

constructions dans l'île; que le sol ne leur appartenait pas.--Mais, dit

l'Espagnol avec beaucoup de calme, señor ingles, ils ne doivent pas

mourir de faim.»--L'Anglais répondit, comme un mal appris qu'il était,

qu'ils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais qu'ils ne

planteraient ni ne bâtiraient dans ce lieu.--«Que faut-il donc qu'ils

fassent, señor? dit l'Espagnol.»--Un autre de ces rustres

répondit:--«_Goddam!_ qu'ils nous servent et travaillent pour

nous.»--«Mais comment pouvez-vous attendre cela d'eux? vous ne les avez

pas achetés de vos deniers, vous n'avez pas le droit d'en faire vos

esclaves.»--Les Anglais répondirent que l'île était à eux, que le

gouverneur la leur avait donnée, et que nul autre n'y avait droit; ils

jurèrent leurs grands Dieux qu'ils iraient mettre le feu à leurs

nouvelles huttes, et qu'ils ne souffriraient pas qu'ils bâtissent sur

leur territoire.

--«Mais señor, dit l'Espagnol, d'après ce raisonnement, nous aussi, nous

devons être vos esclaves.--«Oui, dit l'audacieux coquin, et vous le

serez aussi, et nous n'en aurons pas encore fini ensemble»,--entremêlant

à ses paroles deux ou trois _goddam_ placés aux endroits convenables.

L'Espagnol se contenta de sourire, et ne répondit rien. Toutefois cette

conversation avait échauffé la bile des Anglais, et l'un d'eux, c'était,

je crois, celui qu'ils appelaient WILL ATKINS, se leva brusquement et

dit à l'un de ses camarades:--«Viens, Jack, allons nous brosser avec

eux: je te réponds que nous démolirons leurs châteaux; ils n'établiront

pas de colonies dans nos domaines.»--

Ce disant, ils sortirent ensemble, armés chacun d'un fusil, d'un

pistolet et d'un sabre: marmottant entre eux quelques propos insolents

sur le traitement qu'ils infligeraient aux Espagnols quand l'occasion

s'en présenterait; mais il paraît que ceux-ci n'entendirent pas

parfaitement ce qu'ils disaient; seulement ils comprirent qu'on leur

faisait des menaces parce qu'ils avaient pris le parti des deux Anglais.

Où allèrent-ils et comment passèrent-ils leur temps ce soir-là, les

Espagnols me dirent n'en rien savoir; mais il paraît qu'ils errèrent çà

et là dans le pays une partie de la nuit; puis que, s'étant couchés dans

l'endroit que j'appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigués et

s'endormirent. Au fait, voilà ce qu'il en était: ils avaient résolu

d'attendre jusqu'à minuit, et alors de surprendre les pauvres diables

dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l'avouèrent, ils avaient le

projet de mettre le feu à la hutte des deux Anglais pendant qu'ils y

étaient, de les faire périr dans les flammes ou de les assassiner au

moment où ils sortiraient: comme la malignité dort rarement d'un profond

sommeil, il est étrange que ces gens-là ne soient pas restés éveillés.

Toutefois comme les deux honnêtes gens avaient aussi sur eux des vues,

plus honorables, il est vrai, que l'incendie et l'assassinat, il advint,

et fort heureusement pour touts, qu'ils étaient debout et sortis avant

que les sanguinaires coquins arrivassent à leurs huttes.

Quand ils y furent et virent que leurs adversaires étaient partis,

ATKINS, qui, à ce qu'il paraît, marchait en avant, cria à ses

camarades:--«Holà! Jack, voilà bien le nid; mais, qu'ils soient damnés!

les oiseaux sont envolés.»--Ils réfléchirent un moment à ce qui avait pu

les faire sortir de si bonne heure, et l'idée leur vint que c'étaient

les Espagnols qui les avaient prévenus; là-dessus ils se serrèrent la

main et se jurèrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitôt

qu'ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent à l'œuvre sur

l'habitation des pauvres gens. Ils ne brûlèrent rien; mais ils jetèrent

bas les deux huttes, et en dispersèrent les débris, de manière à ne rien

laisser debout et à rendre en quelque sorte méconnaissable l'emplacement

qu'elles avaient occupé; ils mirent en pièces tout leur petit mobilier,

et l'éparpillèrent de telle façon que les pauvres gens retrouvèrent plus

tard, à un mille de distance de leur habitation, quelques-uns des objets

qui leur avaient appartenu.

Cela fait, ils arrachèrent touts les jeunes arbres que ces pauvres gens

avaient plantés, ainsi que les clôtures qu'ils avaient établies pour

mettre en sûreté leurs bestiaux et leur grain; en un mot ils saccagèrent

et pillèrent toute chose aussi complètement qu'aurait pu le faire une

horde de Tartares.

Pendant ce temps les deux hommes étaient allés à leur recherche, décidés

à les combattre partout où ils les trouveraient, bien que n'étant que

deux contre trois: en sorte que s'ils se fussent rencontrés il y aurait

eu certainement du sang répandu; car, il faut leur rendre cette justice,

ils étaient touts des gaillards solides et résolus.

Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu'ils n'en mirent

eux-mêmes à se joindre: comme s'ils s'étaient donné la chasse, les trois

vauriens étaient à peine partis que les deux honnêtes gens arrivèrent;

puis quand ces deux-ci retournèrent sur leurs pas pour aller à leur

rencontre, les trois autres étaient revenus à la vieille habitation.

Nous allons voir la différence de leur conduite. Quand les trois drôles

furent de retour, encore furieux, et échauffés par l'œuvre de

destruction qu'ils venaient d'accomplir, ils abordèrent les Espagnols

par manière de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce

qu'ils avaient fait; l'un d'entre eux même, s'approchant de l'un des

Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ôta son

chapeau de dessus la tête, et, le faisant pirouetter, lui dit en lui

riant au nez:--«Et vous aussi, señor Jack Espagnol, nous vous mettrons à

la même sauce si vous ne réformez pas vos manières.»--L'Espagnol, qui,

quoique doux et pacifique, était aussi brave qu'un homme peut désirer de

l'être, et, d'ailleurs, fortement constitué, le regarda fixement pendant

quelques minutes; puis, n'ayant à la main aucune arme, il s'approcha

gravement de lui, et d'un coup du poing l'étendit par terre comme un

boucher abat un bœuf; sur quoi l'un des bandits, aussi scélérat que le

premier, fit feu de son pistolet sur l'Espagnol. Il le manqua, il est

vrai, car les balles passèrent dans ses cheveux; mais il y en eut une

qui lui toucha le bout de l'oreille et le fit beaucoup saigner. La vue

de son sang fit croire à l'Espagnol qu'il avait plus de mal qu'il n'en

avait effectivement; et il commença à s'échauffer, car jusque là il

avait agi avec le plus grand sang-froid; mais, déterminé d'en finir, il

se baissa, et, ramassant le mousquet de celui qu'il avait étendu par

terre, il allait coucher en joue l'homme qui avait fait feu sur lui,

quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent,

lui crièrent de ne pas tirer, et, s'étant avancés, s'assurèrent des deux

autres Anglais en leur arrachant leurs armes.

Quand ils furent ainsi désarmés, et lorsqu'ils se furent apperçus qu'ils

s'étaient fait des ennemis de touts les Espagnols, comme ils s'en

étaient fait de leurs propres compatriotes, ils commencèrent dès lors à

se calmer, et, baissant le ton, demandèrent qu'on leur rendit leurs

armes; mais les Espagnols, considérant l'inimitié qui régnait entre eux

et les deux autres Anglais, et pensant que ce qu'il y aurait de mieux à

faire serait de les séparer les uns des autres, leur dirent qu'on ne

leur ferait point de mal et que s'ils voulaient vivre paisiblement ils

ne demandaient pas mieux que de les aider et d'avoir des rapports avec

eux comme auparavant; mais qu'on ne pouvait penser à leur rendre leurs

armes lorsqu'ils étaient résolus à s'en servir contre leurs

compatriotes, et les avaient même menacés de faire d'eux touts des

esclaves.

Les coquins n'étaient pas alors plus en état d'entendre raison que

d'agir raisonnablement; mais, voyant qu'on leur refusait leurs armes,

ils s'en allèrent en faisant des gestes extravagants, et comme fous de

rage, menaçant, bien que sans armes à feu, de faire tout le mal en leur

pouvoir. Les Espagnols, méprisant leurs menaces, leur dirent de se bien

garder de causer le moindre dommage à leurs plantations ou à leur

bétail; que s'ils s'avisaient de le faire ils les tueraient à coups de

fusil comme des bêtes féroces partout où ils les trouveraient; et que

s'ils tombaient vivants entre leurs mains, ils pouvaient être sûrs

d'être pendus. Il s'en fallut toutefois que cela les calmât, et ils

s'éloignèrent en jurant et sacrant comme des échappés de l'enfer.

Aussitôt qu'ils furent partis, vinrent les deux autres, enflammés d'une

colère et possédés d'une rage aussi grandes, quoique d'une autre nature:

ce n'était pas sans motif, car, ayant été à leur plantation, ils

l'avaient trouvée toute démolie et détruite; à peine eurent-ils articulé

leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et touts

s'étonnèrent que trois hommes en bravassent ainsi dix-neuf impunément.

Les Espagnols les méprisaient, et, après les avoir ainsi désarmés,

firent peu de cas de leurs menaces; mais les deux Anglais résolurent de

se venger, quoi qu'il pût leur en coûter pour les trouver.

Ici les Espagnols s'interposèrent également, et leur dirent que leurs

adversaires étant déjà désarmés, ils ne pouvaient consentir à ce qu'ils

les attaquassent avec des armes à feu et les tuassent peut-être.--«Mais,

dit le grave Espagnol qui était leur gouverneur, nous ferons en sorte de

vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter à nous; il

n'est pas douteux que lorsque leur colère sera appaisée ils reviendront

vers nous, incapables qu'ils sont de subsister sans notre aide; nous

vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trêve qu'ils ne

vous aient donné pleine satisfaction; à cette condition, nous espérons

que vous nous promettrez de votre côté de ne point user de violence à

leur égard, si ce n'est dans le cas de légitime défense.

Les deux Anglais cédèrent à cette invitation de mauvaise grâce et avec

beaucoup de répugnance; mais les Espagnols protestèrent qu'en agissant

ainsi ils n'avaient d'autre but que d'empêcher l'effusion du sang, et de

rétablir l'harmonie parmi eux:--«Nous sommes bien peu nombreux ici,

dirent-ils, il y a place pour nous touts, et il serait dommage que nous

ne fussions pas touts bons amis.»--À la fin les Anglais consentirent, et

en attendant le résultat, demeurèrent quelques jours avec les Espagnols,

leur propre habitation étant détruite.

Au bout d'environ trois jours les trois exilés, fatigués d'errer çà et

là et mourant presque de faim,--car ils n'avaient guère vécu dans cet

intervalle que d'œufs de tortues,--retournèrent au bocage. Ayant trouvé

mon Espagnol qui, comme je l'ai dit, était le gouverneur, se promenant

avec deux autres sur le rivage, ils l'abordèrent d'un air humble et

soumis, et demandèrent en grâce d'être de nouveau admis dans la famille.

Les Espagnols les accueillirent avec politesse; mais leur déclarèrent

qu'ils avaient agi d'une manière si dénaturée envers les Anglais leurs

compatriotes, et d'une façon si incivile envers eux,--les Espagnols--,

qu'ils ne pouvaient rien conclure sans avoir préalablement consulté les

deux Anglais et le reste de la troupe; qu'ils allaient les trouver, leur

en parler, et que dans une demi-heure ils leur feraient connaître le

résultat de leur démarche. Il fallait que les trois coupables fussent

réduits à une bien rude extrémité, puisque, obligés d'attendre la

réponse pendant une demi-heure, ils demandèrent qu'on voulût bien dans

cet intervalle leur faire donner du pain; ce qui fut fait: on y ajouta

même un gros morceau du chevreau et un perroquet bouilli, qu'ils

mangèrent de bon appétit, car ils étaient mourants de faim.

SOUMISSION DES TROIS VAURIENS

Après avoir tenu conseil une demi-heure, on les fit entrer, et il

s'engagea à leur sujet un long débat: leurs deux compatriotes les

accusèrent d'avoir anéanti le fruit de leur travail et formé le dessein

de les assassiner: toutes choses qu'ils avaient avouées auparavant et

que par conséquent ils ne pouvaient nier actuellement; alors les

Espagnols intervinrent comme modérateurs; et, de même qu'ils avaient

obligé les deux Anglais à ne point faire de mal aux trois autres pendant

que ceux-ci étaient nus et désarmés, de même maintenant ils obligèrent

ces derniers à aller rebâtir à leurs compatriotes deux huttes, l'une

devant être de la même dimension, et l'autre plus vaste que les

premières; comme aussi à rétablir les clôtures qu'ils avaient arrachées,

à planter des arbres à la place de ceux qu'ils avaient déracinés, à

bêcher le sol pour y semer du blé là où ils avaient endommagé la

culture; en un mot, à rétablir toutes choses en l'état où ils les

avaient trouvées, autant du moins que cela se pouvait; car ce n'était

pas complètement possible: on ne pouvait réparer le temps perdu dans la

saison du blé, non plus que rendre les arbres et les haies ce qu'ils

étaient.

Ils se soumirent à toutes ces conditions; et, comme pendant ce temps on

leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent très-paisibles,

et la bonne intelligence régna de nouveau dans la société; seulement on

ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux-mêmes,

si ce n'est un peu par ci, par là, et selon leur caprice. Toutefois les

Espagnols leur dirent franchement que, pourvu qu'ils consentissent à

vivre avec eux d'une manière sociable et amicale, et à prendre en

général le bien de la plantation à cœur, on travaillerait pour eux, en

sorte qu'ils pourraient se promener et être oisifs tout à leur aise.

Ayant donc vécu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur

rendirent leurs armes, et leur donnèrent la permission de les porter

dans leurs excursions comme par le passé.

Une semaine s'était à peine écoulée depuis qu'ils avaient repris

possession de leurs armes et recommencé leurs courses, que ces hommes

ingrats se montrèrent aussi insolents et aussi peu supportables

qu'auparavant; mais sur ces entrefaites un incident survint qui mit en

péril la vie de tout le monde, et qui les força de déposer tout

ressentiment particulier, pour ne songer qu'à la conservation de leur

vie.

Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l'appelle,

c'est-à-dire l'Espagnol à qui j'avais sauvé la vie, et qui était

maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie, se

trouva tourmenté d'insomnie et dans l'impossibilité de fermer l'œil: il

se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit par la suite

en me contant cette histoire; seulement ses pensées se succédaient

tumultueusement, son esprit n'était plein que d'hommes combattant et se

tuant les uns les autres; cependant il était tout-à-fait éveillé et ne

pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta long-temps couché dans cet

état; mais, se sentant de plus en plus agité, il résolut de se lever.

Comme ils étaient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs

comme moi, qui étais seul, mais sur des peaux de chèvres étendues sur

des espèces de lits et de paillasses qu'ils s'étaient faits; en sorte

que quand ils voulaient se lever ils n'avaient qu'à se mettre sur leurs

jambes, à passer un habit et à chausser leurs souliers, et ils étaient

prêts à aller où bon leur semblait.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 6 / 29 段