fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un personnage
important, j'irais avec le second les rassurer et leur dire qu'ils
pouvaient être certains, s'ils se conduisaient bien durant le reste du
voyage, que tout ce qu'ils avaient fait précédemment serait oublié. J'y
allai donc; ils parurent contents après que je leur eus donné ma parole
d'honneur, et plus encore quand j'ordonnai que les deux hommes qui
étaient aux fers fussent relâchés et pardonnés.
Cette mutinerie nous obligea à jeter l'ancre pour cette nuit, attendu
d'ailleurs que le vent était tombé; le lendemain matin nous nous
apperçûmes que nos deux hommes qui avaient été mis aux fers s'étaient
saisis chacun d'un mousquet et de quelques autres armes,--nous ignorions
combien ils avaient de poudre et de plomb,--avaient pris la pinace du
bâtiment, qui n'avait pas encore été halée à bord, et étaient allés
rejoindre à terre leurs compagnons de scélératesse.
Aussitôt que j'en fus instruit je fis monter dans la grande chaloupe
douze hommes et le second, et les envoyai à la poursuite de ces coquins;
mais ils ne purent les trouver non plus qu'aucun des autres; car dès
qu'ils avaient vu la chaloupe s'approcher du rivage ils s'étaient touts
enfuis dans les bois. Le second fut d'abord tenté, pour faire justice de
leur coquinerie, de détruire leurs plantations, de brûler leurs
ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer d'affaire comme
ils pourraient; mais, n'ayant pas d'ordre, il laissa toutes choses comme
il les trouva, et, ramenant la pinace, il revint à bord sans eux.
Ces deux hommes joints aux autres en élevaient le nombre à cinq; mais
les trois coquins l'emportaient tellement en scélératesse sur ceux-ci
qu'après qu'ils eurent passé ensemble deux ou trois jours, ils mirent à
la porte les deux nouveau-venus, les abandonnant à eux-mêmes et ne
voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusèrent même long-temps de
leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils n'étaient point
encore arrivés.
Dès que ceux-ci furent venus, les affaires commencèrent à marcher; ils
tâchèrent d'engager les trois scélérats d'Anglais à reprendre parmi eux
leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu'une seule
famille; mais ils ne voulurent rien entendre: en sorte que les deux
pauvres diables vécurent à part; et, voyant qu'il n'y avait que le
travail et l'application qui pût les faire vivre confortablement, ils
s'installèrent sur le rivage nord de l'île, mais un peu plus à l'ouest,
pour être à l'abri des Sauvages, qui débarquaient toujours dans la
partie orientale.
Là ils battirent deux huttes, l'une pour se loger et l'autre pour servir
de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé pour semer
et une partie des pois que je leur avais laissés, ils bêchèrent,
plantèrent, firent des clôtures, d'après l'exemple que je leur avais
donné à touts, et commencèrent à se tirer assez bien d'affaire.
Leur première récolte de blé était venue à bien; et, quoiqu'ils
n'eussent d'abord cultivé qu'un petit espace de terrain, vu le peu de
temps qu'ils avaient eu, néanmoins c'en fut assez pour les soulager et
les fournir de pain et d'autres aliments; l'un d'eux, qui avait rempli à
bord les fonctions d'aide de cuisine, s'entendait fort bien à faire des
soupes, des _puddings_, et quelques autres mets que le riz, le lait, et
le peu de viande qu'ils avaient permettaient d'apprêter.
C'est ainsi que leur position commençait à s'améliorer, quand les trois
dénaturés coquins leurs compatriotes se mirent en tête de venir les
insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l'île était à eux;
que le gouverneur,--c'était moi qu'ils désignaient ainsi,--leur en avait
donné la possession, que personne qu'eux n'y avait droit; et que, de par
touts les diables, ils ne leur permettraient point de faire des
constructions sur leur terrain, à moins d'en payer le loyer.
Les deux hommes crurent d'abord qu'ils voulaient rire; ils les prièrent
de venir s'asseoir auprès d'eux, d'examiner les magnifiques maisons
qu'ils avaient construites et d'en fixer eux-mêmes le loyer; l'un d'eux
ajouta en plaisantant que s'ils étaient effectivement les propriétaires
du sol il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y faisant des
améliorations, on devait, selon la coutume de touts les propriétaires,
leur accorder un long bail, et il les engagea à amener un notaire pour
rédiger l'acte. Un des trois scélérats se mit à jurer, et, entrant en
fureur, leur dit qu'il allait leur faire voir qu'ils ne riaient pas; en
même temps il s'approche de l'endroit où ces honnêtes gens avaient
allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison, l'applique sur
la partie extérieure de leur hutte et y met le feu: elle aurait brûlé
tout entière en quelques minutes si l'un des deux, courant à ce coquin,
ne l'eût chassé et n'eût éteint le feu avec ses pieds, sans de grandes
difficultés.
Le vaurien furieux d'être ainsi repoussé par cet honnête homme, s'avança
sur lui avec un gros bâton qu'il tenait à la main; et si l'autre n'eût
évité adroitement le coup et ne se fût enfui dans la hutte, c'en était
fait de sa vie. Son camarade voyant le danger où ils étaient touts deux,
courut le rejoindre, et bientôt ils ressortirent ensemble, avec leurs
mousquets; celui qui avait été frappé étendit à terre d'un coup de
crosse le coquin qui avait commencé la querelle avant que les deux
autres pussent arriver à son aide; puis, les voyant venir à eux, ils
leur présentèrent le canon de leurs mousquets et leur ordonnèrent de se
tenir à distance.
Les drôles avaient aussi des armes à feu; mais l'un des deux honnêtes
gens, plus décidé que son camarade et enhardi par le danger qu'ils
couraient, leur dit que s'ils remuaient pied ou main ils étaient touts
morts, et leur commanda résolument de mettre bas les armes. Ils ne
mirent pas bas les armes, il est vrai; mais, les voyant déterminés, ils
parlementèrent et consentirent à s'éloigner en emportant leur camarade,
que le coup de crosse qu'il avait reçu paraissait avoir grièvement
blessé. Toutefois les deux honnêtes Anglais eurent grand tort: ils
auraient dû profiter de leurs avantages pour désarmer entièrement leurs
adversaires comme ils le pouvaient, aller immédiatement trouver les
Espagnols et leur raconter comment ces scélérats les avaient traités;
car ces trois misérables ne s'occupèrent plus que des moyens de se
venger, et chaque jour en fournissait quelque nouvelle preuve.
Mais je ne crois pas devoir changer cette partie de mon histoire du
récit des manifestations les moins importantes de leur coquinerie,
telles que fouler aux pieds leurs blés, tuer à coups de fusil trois
jeunes chevreaux et une chèvre que les pauvres gens avaient apprivoisée
pour en avoir des petits. En un mot, ils les tourmentèrent tellement
nuit et jour, que les deux infortunés, poussés à bout, résolurent de
leur livrer bataille à touts trois à la première occasion. À cet effet
ils se décidèrent à aller au château,--c'est ainsi qu'ils appelaient ma
vieille habitation,--où vivaient à cette époque les trois coquins et les
Espagnols. Là leur intention était de livrer un combat dans les règles,
en prenant les Espagnols pour témoins. Ils se levèrent donc le lendemain
matin avant l'aube, vinrent au château et appelèrent les Anglais par
leurs noms, disant à l'Espagnol, qui leur demanda ce qu'ils voulaient,
qu'ils avaient à parler à leurs compatriotes.
Il était arrivé que la veille deux des Espagnols, s'étant rendus dans
les bois, avaient rencontré l'un des deux Anglais que, pour les
distinguer, j'appelle _honnêtes gens_; il s'était plaint amèrement aux
Espagnols des traitements barbares qu'ils avaient eu à souffrir de leurs
trois compatriotes, qui avaient détruit leur plantation, dévasté leur
récolte, qu'ils avaient eu tant de peine à faire venir; tué la chèvre et
les trois chevreaux qui formaient toute leur subsistance. Il avait
ajouté que si lui et ses amis, à savoir les Espagnols, ne venaient de
nouveau à leur aide, il ne leur resterait d'autre perspective que de
mourir de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, et que
tout le monde fut à souper, un d'entre eux prit la liberté de blâmer les
trois Anglais, bien qu'avec douceur et politesse, et leur demanda
comment ils pouvaient être aussi cruels envers des gens qui ne faisaient
de mal à personne, qui tâchaient de subsister par leur travail, et qui
avaient dû se donner bien des peines pour amener les choses à l'état de
perfection où elles étaient arrivées.
BRIGANDAGE DES TROIS VAURIENS
L'un des Anglais repartit brusquement:--«Qu'avaient-ils à faire
ici?»--ajoutant qu'ils étaient venus à terre sans permission, et que,
quant à eux, ils ne souffriraient pas qu'ils fissent de cultures ou de
constructions dans l'île; que le sol ne leur appartenait pas.--Mais, dit
l'Espagnol avec beaucoup de calme, señor ingles, ils ne doivent pas
mourir de faim.»--L'Anglais répondit, comme un mal appris qu'il était,
qu'ils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais qu'ils ne
planteraient ni ne bâtiraient dans ce lieu.--«Que faut-il donc qu'ils
fassent, señor? dit l'Espagnol.»--Un autre de ces rustres
répondit:--«_Goddam!_ qu'ils nous servent et travaillent pour
nous.»--«Mais comment pouvez-vous attendre cela d'eux? vous ne les avez
pas achetés de vos deniers, vous n'avez pas le droit d'en faire vos
esclaves.»--Les Anglais répondirent que l'île était à eux, que le
gouverneur la leur avait donnée, et que nul autre n'y avait droit; ils
jurèrent leurs grands Dieux qu'ils iraient mettre le feu à leurs
nouvelles huttes, et qu'ils ne souffriraient pas qu'ils bâtissent sur
leur territoire.
--«Mais señor, dit l'Espagnol, d'après ce raisonnement, nous aussi, nous
devons être vos esclaves.--«Oui, dit l'audacieux coquin, et vous le
serez aussi, et nous n'en aurons pas encore fini ensemble»,--entremêlant
à ses paroles deux ou trois _goddam_ placés aux endroits convenables.
L'Espagnol se contenta de sourire, et ne répondit rien. Toutefois cette
conversation avait échauffé la bile des Anglais, et l'un d'eux, c'était,
je crois, celui qu'ils appelaient WILL ATKINS, se leva brusquement et
dit à l'un de ses camarades:--«Viens, Jack, allons nous brosser avec
eux: je te réponds que nous démolirons leurs châteaux; ils n'établiront
pas de colonies dans nos domaines.»--
Ce disant, ils sortirent ensemble, armés chacun d'un fusil, d'un
pistolet et d'un sabre: marmottant entre eux quelques propos insolents
sur le traitement qu'ils infligeraient aux Espagnols quand l'occasion
s'en présenterait; mais il paraît que ceux-ci n'entendirent pas
parfaitement ce qu'ils disaient; seulement ils comprirent qu'on leur
faisait des menaces parce qu'ils avaient pris le parti des deux Anglais.
Où allèrent-ils et comment passèrent-ils leur temps ce soir-là, les
Espagnols me dirent n'en rien savoir; mais il paraît qu'ils errèrent çà
et là dans le pays une partie de la nuit; puis que, s'étant couchés dans
l'endroit que j'appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigués et
s'endormirent. Au fait, voilà ce qu'il en était: ils avaient résolu
d'attendre jusqu'à minuit, et alors de surprendre les pauvres diables
dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l'avouèrent, ils avaient le
projet de mettre le feu à la hutte des deux Anglais pendant qu'ils y
étaient, de les faire périr dans les flammes ou de les assassiner au
moment où ils sortiraient: comme la malignité dort rarement d'un profond
sommeil, il est étrange que ces gens-là ne soient pas restés éveillés.
Toutefois comme les deux honnêtes gens avaient aussi sur eux des vues,
plus honorables, il est vrai, que l'incendie et l'assassinat, il advint,
et fort heureusement pour touts, qu'ils étaient debout et sortis avant
que les sanguinaires coquins arrivassent à leurs huttes.
Quand ils y furent et virent que leurs adversaires étaient partis,
ATKINS, qui, à ce qu'il paraît, marchait en avant, cria à ses
camarades:--«Holà! Jack, voilà bien le nid; mais, qu'ils soient damnés!
les oiseaux sont envolés.»--Ils réfléchirent un moment à ce qui avait pu
les faire sortir de si bonne heure, et l'idée leur vint que c'étaient
les Espagnols qui les avaient prévenus; là-dessus ils se serrèrent la
main et se jurèrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitôt
qu'ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent à l'œuvre sur
l'habitation des pauvres gens. Ils ne brûlèrent rien; mais ils jetèrent
bas les deux huttes, et en dispersèrent les débris, de manière à ne rien
laisser debout et à rendre en quelque sorte méconnaissable l'emplacement
qu'elles avaient occupé; ils mirent en pièces tout leur petit mobilier,
et l'éparpillèrent de telle façon que les pauvres gens retrouvèrent plus
tard, à un mille de distance de leur habitation, quelques-uns des objets
qui leur avaient appartenu.
Cela fait, ils arrachèrent touts les jeunes arbres que ces pauvres gens
avaient plantés, ainsi que les clôtures qu'ils avaient établies pour
mettre en sûreté leurs bestiaux et leur grain; en un mot ils saccagèrent
et pillèrent toute chose aussi complètement qu'aurait pu le faire une
horde de Tartares.
Pendant ce temps les deux hommes étaient allés à leur recherche, décidés
à les combattre partout où ils les trouveraient, bien que n'étant que
deux contre trois: en sorte que s'ils se fussent rencontrés il y aurait
eu certainement du sang répandu; car, il faut leur rendre cette justice,
ils étaient touts des gaillards solides et résolus.
Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu'ils n'en mirent
eux-mêmes à se joindre: comme s'ils s'étaient donné la chasse, les trois
vauriens étaient à peine partis que les deux honnêtes gens arrivèrent;
puis quand ces deux-ci retournèrent sur leurs pas pour aller à leur
rencontre, les trois autres étaient revenus à la vieille habitation.
Nous allons voir la différence de leur conduite. Quand les trois drôles
furent de retour, encore furieux, et échauffés par l'œuvre de
destruction qu'ils venaient d'accomplir, ils abordèrent les Espagnols
par manière de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce
qu'ils avaient fait; l'un d'entre eux même, s'approchant de l'un des
Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ôta son
chapeau de dessus la tête, et, le faisant pirouetter, lui dit en lui
riant au nez:--«Et vous aussi, señor Jack Espagnol, nous vous mettrons à
la même sauce si vous ne réformez pas vos manières.»--L'Espagnol, qui,
quoique doux et pacifique, était aussi brave qu'un homme peut désirer de
l'être, et, d'ailleurs, fortement constitué, le regarda fixement pendant
quelques minutes; puis, n'ayant à la main aucune arme, il s'approcha
gravement de lui, et d'un coup du poing l'étendit par terre comme un
boucher abat un bœuf; sur quoi l'un des bandits, aussi scélérat que le
premier, fit feu de son pistolet sur l'Espagnol. Il le manqua, il est
vrai, car les balles passèrent dans ses cheveux; mais il y en eut une
qui lui toucha le bout de l'oreille et le fit beaucoup saigner. La vue
de son sang fit croire à l'Espagnol qu'il avait plus de mal qu'il n'en
avait effectivement; et il commença à s'échauffer, car jusque là il
avait agi avec le plus grand sang-froid; mais, déterminé d'en finir, il
se baissa, et, ramassant le mousquet de celui qu'il avait étendu par
terre, il allait coucher en joue l'homme qui avait fait feu sur lui,
quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent,
lui crièrent de ne pas tirer, et, s'étant avancés, s'assurèrent des deux
autres Anglais en leur arrachant leurs armes.
Quand ils furent ainsi désarmés, et lorsqu'ils se furent apperçus qu'ils
s'étaient fait des ennemis de touts les Espagnols, comme ils s'en
étaient fait de leurs propres compatriotes, ils commencèrent dès lors à
se calmer, et, baissant le ton, demandèrent qu'on leur rendit leurs
armes; mais les Espagnols, considérant l'inimitié qui régnait entre eux
et les deux autres Anglais, et pensant que ce qu'il y aurait de mieux à
faire serait de les séparer les uns des autres, leur dirent qu'on ne
leur ferait point de mal et que s'ils voulaient vivre paisiblement ils
ne demandaient pas mieux que de les aider et d'avoir des rapports avec
eux comme auparavant; mais qu'on ne pouvait penser à leur rendre leurs
armes lorsqu'ils étaient résolus à s'en servir contre leurs
compatriotes, et les avaient même menacés de faire d'eux touts des
esclaves.
Les coquins n'étaient pas alors plus en état d'entendre raison que
d'agir raisonnablement; mais, voyant qu'on leur refusait leurs armes,
ils s'en allèrent en faisant des gestes extravagants, et comme fous de
rage, menaçant, bien que sans armes à feu, de faire tout le mal en leur
pouvoir. Les Espagnols, méprisant leurs menaces, leur dirent de se bien
garder de causer le moindre dommage à leurs plantations ou à leur
bétail; que s'ils s'avisaient de le faire ils les tueraient à coups de
fusil comme des bêtes féroces partout où ils les trouveraient; et que
s'ils tombaient vivants entre leurs mains, ils pouvaient être sûrs
d'être pendus. Il s'en fallut toutefois que cela les calmât, et ils
s'éloignèrent en jurant et sacrant comme des échappés de l'enfer.
Aussitôt qu'ils furent partis, vinrent les deux autres, enflammés d'une
colère et possédés d'une rage aussi grandes, quoique d'une autre nature:
ce n'était pas sans motif, car, ayant été à leur plantation, ils
l'avaient trouvée toute démolie et détruite; à peine eurent-ils articulé
leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et touts
s'étonnèrent que trois hommes en bravassent ainsi dix-neuf impunément.
Les Espagnols les méprisaient, et, après les avoir ainsi désarmés,
firent peu de cas de leurs menaces; mais les deux Anglais résolurent de
se venger, quoi qu'il pût leur en coûter pour les trouver.
Ici les Espagnols s'interposèrent également, et leur dirent que leurs
adversaires étant déjà désarmés, ils ne pouvaient consentir à ce qu'ils
les attaquassent avec des armes à feu et les tuassent peut-être.--«Mais,
dit le grave Espagnol qui était leur gouverneur, nous ferons en sorte de
vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter à nous; il
n'est pas douteux que lorsque leur colère sera appaisée ils reviendront
vers nous, incapables qu'ils sont de subsister sans notre aide; nous
vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trêve qu'ils ne
vous aient donné pleine satisfaction; à cette condition, nous espérons
que vous nous promettrez de votre côté de ne point user de violence à
leur égard, si ce n'est dans le cas de légitime défense.
Les deux Anglais cédèrent à cette invitation de mauvaise grâce et avec
beaucoup de répugnance; mais les Espagnols protestèrent qu'en agissant
ainsi ils n'avaient d'autre but que d'empêcher l'effusion du sang, et de
rétablir l'harmonie parmi eux:--«Nous sommes bien peu nombreux ici,
dirent-ils, il y a place pour nous touts, et il serait dommage que nous
ne fussions pas touts bons amis.»--À la fin les Anglais consentirent, et
en attendant le résultat, demeurèrent quelques jours avec les Espagnols,
leur propre habitation étant détruite.
Au bout d'environ trois jours les trois exilés, fatigués d'errer çà et
là et mourant presque de faim,--car ils n'avaient guère vécu dans cet
intervalle que d'œufs de tortues,--retournèrent au bocage. Ayant trouvé
mon Espagnol qui, comme je l'ai dit, était le gouverneur, se promenant
avec deux autres sur le rivage, ils l'abordèrent d'un air humble et
soumis, et demandèrent en grâce d'être de nouveau admis dans la famille.
Les Espagnols les accueillirent avec politesse; mais leur déclarèrent
qu'ils avaient agi d'une manière si dénaturée envers les Anglais leurs
compatriotes, et d'une façon si incivile envers eux,--les Espagnols--,
qu'ils ne pouvaient rien conclure sans avoir préalablement consulté les
deux Anglais et le reste de la troupe; qu'ils allaient les trouver, leur
en parler, et que dans une demi-heure ils leur feraient connaître le
résultat de leur démarche. Il fallait que les trois coupables fussent
réduits à une bien rude extrémité, puisque, obligés d'attendre la
réponse pendant une demi-heure, ils demandèrent qu'on voulût bien dans
cet intervalle leur faire donner du pain; ce qui fut fait: on y ajouta
même un gros morceau du chevreau et un perroquet bouilli, qu'ils
mangèrent de bon appétit, car ils étaient mourants de faim.
SOUMISSION DES TROIS VAURIENS
Après avoir tenu conseil une demi-heure, on les fit entrer, et il
s'engagea à leur sujet un long débat: leurs deux compatriotes les
accusèrent d'avoir anéanti le fruit de leur travail et formé le dessein
de les assassiner: toutes choses qu'ils avaient avouées auparavant et
que par conséquent ils ne pouvaient nier actuellement; alors les
Espagnols intervinrent comme modérateurs; et, de même qu'ils avaient
obligé les deux Anglais à ne point faire de mal aux trois autres pendant
que ceux-ci étaient nus et désarmés, de même maintenant ils obligèrent
ces derniers à aller rebâtir à leurs compatriotes deux huttes, l'une
devant être de la même dimension, et l'autre plus vaste que les
premières; comme aussi à rétablir les clôtures qu'ils avaient arrachées,
à planter des arbres à la place de ceux qu'ils avaient déracinés, à
bêcher le sol pour y semer du blé là où ils avaient endommagé la
culture; en un mot, à rétablir toutes choses en l'état où ils les
avaient trouvées, autant du moins que cela se pouvait; car ce n'était
pas complètement possible: on ne pouvait réparer le temps perdu dans la
saison du blé, non plus que rendre les arbres et les haies ce qu'ils
étaient.
Ils se soumirent à toutes ces conditions; et, comme pendant ce temps on
leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent très-paisibles,
et la bonne intelligence régna de nouveau dans la société; seulement on
ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux-mêmes,
si ce n'est un peu par ci, par là, et selon leur caprice. Toutefois les
Espagnols leur dirent franchement que, pourvu qu'ils consentissent à
vivre avec eux d'une manière sociable et amicale, et à prendre en
général le bien de la plantation à cœur, on travaillerait pour eux, en
sorte qu'ils pourraient se promener et être oisifs tout à leur aise.
Ayant donc vécu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur
rendirent leurs armes, et leur donnèrent la permission de les porter
dans leurs excursions comme par le passé.
Une semaine s'était à peine écoulée depuis qu'ils avaient repris
possession de leurs armes et recommencé leurs courses, que ces hommes
ingrats se montrèrent aussi insolents et aussi peu supportables
qu'auparavant; mais sur ces entrefaites un incident survint qui mit en
péril la vie de tout le monde, et qui les força de déposer tout
ressentiment particulier, pour ne songer qu'à la conservation de leur
vie.
Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l'appelle,
c'est-à-dire l'Espagnol à qui j'avais sauvé la vie, et qui était
maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie, se
trouva tourmenté d'insomnie et dans l'impossibilité de fermer l'œil: il
se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit par la suite
en me contant cette histoire; seulement ses pensées se succédaient
tumultueusement, son esprit n'était plein que d'hommes combattant et se
tuant les uns les autres; cependant il était tout-à-fait éveillé et ne
pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta long-temps couché dans cet
état; mais, se sentant de plus en plus agité, il résolut de se lever.
Comme ils étaient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs
comme moi, qui étais seul, mais sur des peaux de chèvres étendues sur
des espèces de lits et de paillasses qu'ils s'étaient faits; en sorte
que quand ils voulaient se lever ils n'avaient qu'à se mettre sur leurs
jambes, à passer un habit et à chausser leurs souliers, et ils étaient
prêts à aller où bon leur semblait.