affectionnée des mères, ne se trouvait pas tout-à-fait aussi affaibli;
cependant il était étendu roide sur un lit, n'ayant plus qu'un souffle
de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau d'un vieux gant qu'il avait
dévoré. Comme il était jeune et avait plus de vigueur que sa mère, le
second réussit à lui verser quelque peu de la potion dans le gosier, et
il commença sensiblement à se ranimer; pourtant quelque temps après, lui
en ayant donné deux ou trois grosses cuillerées, il se trouva fort mal
et les rendit.
Des soins furent ensuite donnés à la pauvre servante. Près de sa
maîtresse elle était couchée tout de son long sur le plancher, comme une
personne tombée en apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses membres
étaient tordus: une de ses mains était agrippée à un bâton de chaise, et
le tenait si ferme qu'on ne put aisément le lui faire lâcher; son autre
bras était passé sur sa tête, et ses deux pieds, étendus et joints,
s'appuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait
là comme un agonisant dans le travail de la mort: cependant elle
survécut aussi.
La pauvre créature n'était pas seulement épuisée par la faim et brisée
par les terreurs de la mort; mais, comme nous l'apprîmes de l'équipage,
elle avait le cœur déchiré pour sa maîtresse, qu'elle voyait mourante
depuis deux ou trois jours et qu'elle aimait fort tendrement.
Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lorsque notre
chirurgien, qui était un homme de beaucoup de savoir et d'expérience,
l'eut à grands soins rappelée à la vie, il eut à lui rendre la raison;
et pendant fort long-temps elle resta à peu près folle, comme on le
verra par la suite.
Quiconque lira ces mémoires voudra bien considérer que les visites en
mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, où l'on séjourne
quelquefois une ou deux semaines en un même lieu. Il nous appartenait de
secourir l'équipage de ce navire en détresse, mais non de demeurer avec
lui; et, quoiqu'il désirât fort d'aller de conserve avec nous pendant
quelques jours, il nous était pourtant impossible de convoyer un
bâtiment qui n'avait point de mâts. Néanmoins, quand le capitaine nous
pria de l'aider à dresser un grand mât de hune et une sorte de mâtereau
de hune à son mât de misaine de fortune, nous ne nous refusâmes pas à
rester en panne trois ou quatre jours. Alors, après lui avoir donné cinq
barils de bœuf et de porc, deux barriques de biscuits, et une provision
de pois, de farine et d'autres choses dont nous pouvions disposer, et
avoir pris en retour trois tonneaux de sucre, du _rum_, et quelques
pièces de huit, nous les quittâmes en gardant à notre bord, à leur
propre requête, le jeune homme et la servante avec touts leurs bagages.
Le jeune homme, dans sa dix-septième année environ, garçon aimable, bien
élevé, modeste et sensible, profondément affligé de la perte de sa mère,
son père étant mort à la Barbade peu de mois auparavant, avait supplié
le chirurgien de vouloir bien m'engager à le retirer de ce vaisseau,
dont le cruel équipage, disait-il, était l'assassin de sa mère; et par
le fait il l'était, du moins passivement: car, pour la pauvre veuve
délaissée ils auraient pu épargner quelques petites choses qui
l'auraient sauvée, n'eût-ce été que juste de quoi l'empêcher de mourir.
Mais la faim ne connaît ni ami, ni famille, ni justice, ni droit; c'est
pourquoi elle est sans remords et sans compassion.
Le chirurgien lui avait exposé que nous faisions un voyage de long
cours, qui le séparerait de touts ses amis et le replongerait peut-être
dans une aussi mauvaise situation que celle où nous l'avions trouvé,
c'est-à-dire mourant de faim dans le monde; et il avait répondu:--«Peu
m'importe où j'irai, pourvu que je sois délivré, du féroce équipage
parmi lequel je suis! Le capitaine,--c'est de moi qu'il entendait
parler, car il ne connaissait nullement mon neveu,--m'a sauvé la vie, je
suis sûr qu'il ne voudra pas me faire de chagrin; et quant à la
servante, j'ai la certitude, si elle recouvre sa raison, qu'elle sera
très-reconnaissante, n'importe le lieu où vous nous emmeniez.»--Le
chirurgien m'avait rapporté tout ceci d'une façon si touchante, que je
n'avais pu résister, et que nous les avions pris à bord touts les deux,
avec touts leurs bagages, excepté onze barriques de sucre qu'on n'avait
pu remuer ou aveindre. Mais, comme le jeune homme en avait le
connaissement, j'avais fait signer à son capitaine un écrit par lequel
il s'obligeait dès son arrivée à Bristol à se rendre chez un M. Rogers,
négociant auquel le jeune homme s'était dit allié, et à lui remettre une
lettre de ma part, avec toutes les marchandises laissées à bord
appartenant à la défunte veuve. Il n'en fut rien, je présume: car je
n'appris jamais que ce vaisseau eût abordé à Bristol. Il se sera perdu
en mer, cela est probable. Désemparé comme il était et si éloigné de
toute terre, mon opinion est qu'à la première tourmente qui aura soufflé
il aura dû couler bas. Déjà il faisait eau et avait sa cale avariée
quand nous le rencontrâmes.
Nous étions alors par 19 degrés 32 minutes de latitude, et nous avions
eu jusque là un voyage passable comme temps, quoique les vents d'abord
eussent été contraires.--Je ne vous fatiguerai pas du récit des petits
incidents de vents, de temps et de courants advenus durant la traversée;
mais, coupant court eu égard à ce qui va suivre, je dirai que j'arrivai
à mon ancienne habitation, à mon île, le 10 avril 1695.--Ce ne fut pas
sans grande difficulté que je la retrouvai. Comme autrefois venant du
Brésil, je l'avais abordée par le Sud et Sud-Est, que je l'avais quittée
de même, et qu'alors je cinglais entre le continent et l'île, n'ayant ni
carte de la côte, ni point de repère, je ne la reconnus pas quand je la
vis. Je ne savais si c'était elle ou non.
Nous rôdâmes long-temps, et nous abordâmes à plusieurs îles dans les
bouches de la grande rivière Orénoque, mais inutilement. Toutefois
j'appris en côtoyant le rivage que j'avais été jadis dans une grande
erreur, c'est-à-dire que le continent que j'avais cru voir de l'île où
je vivais n'était réellement point la terre ferme, mais une île fort
longue, ou plutôt une chaîne d'îles s'étendant d'un côté à l'autre des
vastes bouches de la grande rivière; et que les Sauvages qui venaient
dans mon île n'étaient pas proprement ceux qu'on appelle Caribes, mais
des insulaires et autres barbares de la même espèce, qui habitaient un
peu plus près de moi.
Bref, je visitai sans résultat quantité de ces îles: j'en trouvai
quelques-unes peuplées et quelques-unes désertes. Dans une entre autres
je rencontrai des Espagnols, et je crus qu'ils y résidaient; mais, leur
ayant parlé, j'appris qu'ils avaient un _sloop_ mouillé dans une petite
crique près de là; qu'ils venaient en ce lieu pour faire du sel et
pêcher s'il était possible quelques huîtres à perle; enfin qu'ils
appartenaient à l'île de la Trinité, située plus au Nord, par les 10 et
11 degrés de latitude.
Côtoyant ainsi d'une île à l'autre, tantôt avec le navire, tantôt avec
la chaloupe des Français,--nous l'avions trouvée à notre convenance, et
l'avions gardée sous leur bon plaisir,--j'atteignis enfin le côté Sud de
mon île, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc mettre le
navire à l'ancre, en face de la petite crique où gisait mon ancienne
habitation.
Sitôt que je vins en vue de l'île j'appelai VENDREDI et je lui demandai
s'il savait où il était. Il promena ses regards quelque temps, puis tout
à coup il battit des mains et s'écria:--«O, oui! O, voilà! O, oui! O,
voilà!»--Et montrant du doigt notre ancienne habitation, il se prit à
danser et à cabrioler comme un fou, et j'eus beaucoup de peine à
l'empêcher de sauter à la mer pour gagner la rive à la nage.
--«Eh bien! VENDREDI, lui demandai-je, penses-tu que nous trouvions
quelqu'un ici? penses-tu que nous revoyions ton père?»--Il demeura
quelque temps muet comme une souche; mais quand je nommai son père, le
pauvre et affectionné garçon parût affligé, et je vis des larmes couler
en abondance sur sa face.--«Qu'est-ce, VENDREDI? lui dis-je, te
fâcherait-il de revoir ton père?»--«Non, non, répondit-il en secouant la
tête, non voir lui plus, non jamais plus voir encore!»--Pourquoi donc,
VENDREDI, repris-je, comment sais-tu cela?»--«Oh non! oh non!
s'écria-t-il; lui mort il y a long-temps; il y a long-temps lui beaucoup
vieux homme.»--«Bah! bah! VENDREDI, tu n'en sais rien; mais allons-nous
trouver quelqu'un autre?»--Le compagnon avait, à ce qu'il paraît, de
meilleurs yeux que moi; il les jeta juste sur la colline au-dessus de
mon ancienne maison, et, quoique nous en fussions à une demi-lieue, il
se mit à crier:--«Moi voir! moi voir! oui, oui, moi voir beaucoup hommes
là, et là, et là.»
RETOUR DANS L'ÎLE
Je regardai, mais je ne pus voir personne, pas même avec ma lunette
d'approche, probablement parce que je la braquais mal, car mon serviteur
avait raison: comme je l'appris le lendemain, il y avait là cinq ou six
hommes arrêtés à regarder le navire, et ne sachant que penser de nous.
Aussitôt que VENDREDI m'eut dit qu'il voyait du monde, je fis déployer
le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, pour donner à
entendre que nous étions amis; et, un demi-quart d'heure après, nous
apperçûmes une fumée s'élever du côté de la crique. J'ordonnai
immédiatement de mettre la chaloupe à la mer, et, prenant VENDREDI avec
moi, j'arborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me rendis
directement à terre, accompagné du jeune religieux dont il a été
question. Je lui avais conté l'histoire de mon existence en cette île,
le genre de vie que j'y avais mené, toutes les particularités ayant
trait et à moi-même et à ceux que j'y avais laissés, et ce récit l'avait
rendu extrêmement désireux de me suivre. J'avais en outre avec moi
environ seize hommes très-bien armés pour le cas où nous aurions trouvé
quelques nouveaux hôtes qui ne nous eussent pas connus; mais nous
n'eûmes pas besoin d'armes.
Comme nous allions à terre durant le flot, presque à marée haute, nous
voguâmes droit dans la crique; et le premier homme sur lequel je fixai
mes yeux fut l'Espagnol dont j'avais sauvé la vie, et que je reconnus
parfaitement bien à sa figure; quant à son costume, je le décrirai plus
tard. J'ordonnai d'abord que, excepté moi, personne ne mît pied à terre;
mais il n'y eut pas moyen de retenir VENDREDI dans la chaloupe: car ce
fils affectionné, avait découvert son père par delà les Espagnols, à une
grande distance, où je ne le distinguais aucunement; si on ne l'eût pas
laissé descendre au rivage, il aurait sauté à la mer. Il ne fut pas plus
tôt débarqué qu'il vola vers son père comme une flèche décochée d'un
arc. Malgré la plus ferme résolution, il n'est pas un homme qui eût pu
se défendre de verser des larmes en voyant les transports de joie de ce
pauvre garçon quand il rejoignit son père; comment il l'embrassa, le
baisa, lui caressa la face, le prit dans ses bras, l'assit sur un arbre
abattu et s'étendit près de lui; puis se dressa et le regarda pendant un
quart d'heure comme on regarderait une peinture étrange; puis se coucha
par terre, lui caressa et lui baisa les jambes; puis enfin se releva et
le regarda fixement. On eût dit une fascination; mais le jour suivant un
chien même aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son
affection. Dans la matinée, durant plusieurs heures il se promena avec
son père çà et là le long du rivage, le tenant toujours par la main
comme s'il eût été une lady; et de temps en temps venant lui chercher
dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de liqueur, un
biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans l'après-midi ses folies se
transformèrent encore: alors il asseyait le vieillard, par terre, se
mettait à danser autour de lui, faisait mille postures, mille
gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en même temps
pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce qui lui
était advenu dans les contrées lointaines. Bref, si la même affection
filiale pour leurs parents se trouvait chez les Chrétiens, dans notre
partie du monde, on serait tenté de dire que ç'eût été chose à peu près
inutile que le cinquième Commandement.
Mais ceci est une digression; je retourne à mon débarquement. S'il me
fallait relater toutes les cérémonies et toutes les civilités avec
lesquelles les Espagnols me reçurent, je n'en aurais jamais fini. Le
premier Espagnol qui s'avança, et que je reconnus très-bien, comme je
l'ai dit, était celui dont j'avais sauvé la vie. Accompagné d'un des
siens, portant un drapeau parlementaire, il s'approcha de la chaloupe.
Non-seulement, il ne me remit pas d'abord, mais il n'eut pas même la
pensée, l'idée, que ce fût moi qui revenais, jusqu'à ce que je lui eusse
parlé.--«Senhor, lui dis-je en portugais, ne me reconnaissez-vous
pas?»--Il ne répondit pas un mot; mais, donnant son mousquet à l'homme
qui était avec lui, il ouvrit les bras, et, disant quelque chose en
espagnol que je n'entendis qu'imparfaitement, il s'avança pour
m'embrasser; puis il ajouta qu'il était inexcusable de n'avoir pas
reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu comme celle d'un Ange
envoyé du Ciel pour lui sauver la vie; et une foule d'autres jolies
choses, comme en a toujours à son service un Espagnol bien élevé;
ensuite, faisant signe de la main à la personne qui l'accompagnait, il
la pria d'aller appeler ses camarades. Alors il me demanda si je voulais
me rendre à mon ancienne habitation, où il me remettrait en possession
de ma propre demeure, et où je verrais qu'il ne s'y était fait que de
chétives améliorations. Je le suivis donc; mais, hélas! il me fut aussi
impossible de retrouver les lieux que si je n'y fusse jamais allé; car
on avait planté tant d'arbres, on les avait placés de telle manière, si
épais et si près l'un de l'autre, et en dix ans de temps ils étaient
devenus si gros, qu'en un mot, la place était inaccessible, excepté par
certains détours et chemins dérobés que seulement ceux qui les avaient
pratiqués pouvaient reconnaître.
Je lui demandai à quoi bon toutes ces fortifications. Il me répondit que
j'en comprendrais assez la nécessité quand il m'aurait conté comment ils
avaient passé leur temps depuis leur arrivée dans l'île, après qu'ils
eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit qu'il n'avait pu que
participer de cœur à ma bonne fortune lorsqu'il avait appris que je m'en
étais allé sur un bon navire, et tout à ma satisfaction, que maintes
fois il avait été pris de la ferme persuasion qu'un jour ou l'autre il
me reverrait; mais que jamais il ne lui était rien arrivé dans sa vie de
plus consternant et de plus affligeant d'abord que le désappointement où
il tomba quand à son retour dans l'île il ne me trouva plus.
Quant aux trois barbares,--comme il les appelait--que nous avions
laissés derrière nous et sur lesquels il avait une longue histoire à me
conter, s'ils n'eussent été en si petit nombre, les Espagnols se
seraient touts crus beaucoup mieux parmi les Sauvages.--«Il y a
long-temps que s'ils avaient été assez forts nous serions touts en
Purgatoire, me dit-il en se signant sur la poitrine; mais, sir, j'espère
que vous ne vous fâcherez point quand je vous déclarerai que, forcés par
la nécessité, nous avons été obligés, pour notre propre conservation, de
désarmer et de faire nos sujets ces hommes, qui, ne se contentant point
d'être avec modération nos maîtres, voulaient se faire nos
meurtriers.»--Je lui répondis que j'avais profondément redouté cela en
laissant ces hommes en ces lieux, et que rien ne m'avait plus affecté à
mon départ de l'île que de ne pas les voir de retour, pour les mettre
d'abord en possession de toutes choses, et laisser les autres dans un
état de sujétion selon qu'ils le méritaient; mais que puisqu'ils les y
avaient réduits j'en étais charmé, bien loin d'y trouver aucun mal; car
je savais que c'étaient d'intraitables et d'ingouvernables coquins,
propres à toute espèce de crime.
Comme j'achevais ces paroles, l'homme qu'il avait envoyé revint, suivi
de onze autres. Dans le costume où ils étaient, il était impossible de
deviner à quelle nation ils appartenaient; mais il posa clairement la
question pour eux et pour moi: d'abord il se tourna vers moi et me dit
en les montrant:--«Sir, ce sont quelques-uns des gentlemen qui vous sont
redevables de la vie.»--Puis, se tournant vers eux et me désignant du
doigt, il leur fit connaître qui j'étais. Là-dessus ils s'approchèrent
touts un à un, non pas comme s'ils eussent été des marins et du petit
monde et moi leur pareil, mais réellement comme s'ils eussent été des
ambassadeurs ou de nobles hommes et moi un monarque ou un grand
conquérant. Leur conduite fut au plus haut degré obligeante et
courtoise, et cependant mêlé d'une mâle et majestueuse gravité qui leur
séyait très-bien. Bref, ils avaient tellement plus d'entregent que moi,
qu'à peine savais-je comment recevoir leurs civilités, beaucoup moins
encore comment leur rendre la réciproque.
L'histoire de leur venue et de leur conduite dans l'île après mon départ
est si remarquable, elle est traversée de tant d'incidents que la
première partie de ma relation aidera à comprendre, elle a tant de
liaison dans la plupart de ses détails avec le récit que j'ai déjà
donné, que je ne saurais me défendre de l'offrir avec grand plaisir à la
lecture de ceux qui viendront après moi.
Je n'embrouillerai pas plus long-temps le fil de cette histoire par une
narration à la première personne, ce qui me mettrait en dépense de dix
mille _dis-je, dit-il, et il me dit, et je lui dis_ et autres choses
semblables; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi
exactement que me les représentera ma mémoire, suivant qu'ils me les ont
contés, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux sur le
théâtre même.
Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible, il
me faut retourner aux circonstances dans lesquelles j'abandonnai l'île
et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont j'ai à parler.
D'abord il est nécessaire de répéter que j'avais envoyé le père de
VENDREDI et l'Espagnol, touts les deux sauvés, grâce moi, des Sauvages;
que je les avais envoyés, dis-je, dans une grande pirogue à la
terre-ferme, comme je le croyais alors, pour chercher les compagnons de
l'Espagnol, afin de les tirer du malheur où ils étaient, afin de les
secourir pour le présent, et d'inventer ensemble par la suite, si faire
se pouvait, quelques moyens de délivrance.
Quand je les envoyai ma délivrance n'avait aucune probabilité, rien ne
me donnait lieu de l'espérer, pas plus que vingt ans auparavant; bien
moins encore avais-je quelque prescience de ce qui après arriva,
j'entends qu'un navire anglais aborderait là pour les emmener. Aussi
quand ils revinrent quelle dut être leur surprise, non-seulement de me
trouver parti, mais de trouver trois étrangers abandonnés sur cette
terre, en possession de tout ce que j'avais laissé derrière moi, et qui
autrement leur serait échu!
La première chose dont toutefois je m'enquis,--pour reprendre où j'en
suis resté,--fut ce qui leur était personnel; et je priai l'Espagnol de
me faire un récit particulier de son voyage dans la pirogue à la
recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs
aventures offrait peu de variété, car rien de remarquable ne leur était
advenu en route: ils avaient eu un temps fort calme et une mer douce.
Quant à ses compatriotes, ils furent, à n'en pas douter, ravis de le
revoir.--À ce qu'il paraît, il était le principal d'entre eux, le
capitaine du navire sur lequel ils avaient naufragé étant mort depuis
quelque temps.--Ils furent d'autant plus surpris de le voir, qu'ils le
savaient tombé entre les mains des Sauvages, et le supposaient dévoré
comme touts les autres prisonniers. Quand il leur conta l'histoire de sa
délivrance et qu'il était à même de les emmener, ce fut comme un songe
pour eux. Leur étonnement, selon leur propre expression, fut semblable à
celui des frères de Joseph lorsqu'il se découvrit à eux et leur raconta
l'histoire de son exaltation à la Cour de Pharaon. Mais quand il leur
montra les armes, la poudre, les balles et les provisions qu'il avait
apportées pour leur traversée, ils se remirent, ne se livrèrent qu'avec
réserve à la joie de leur délivrance et immédiatement se préparèrent à
le suivre.
Leur première affaire fut de se procurer des canots; et en ceci ils se
virent obligés de faire violence à leur honneur, de tromper leurs amis
les Sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues, sous
prétexte d'aller à la pêche ou en partie de plaisir.
Dans ces embarcations ils partirent le matin suivant. Il est clair qu'il
ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs préparatifs, n'ayant ni
bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce qu'ils avaient
sur eux et quelques racines qui leur servaient à faire leur pain.
BATTERIE DES INSULAIRES
Mes deux messagers furent en tout trois semaines absents, et dans cet
intervalle, malheureusement pour eux, comme je l'ai rapporté dans la
première partie, je trouvai l'occasion de me tirer de mon île, laissant
derrière moi trois bandits, les plus impudents, les plus endurcis, les
plus ingouvernables, les plus turbulents qu'on eût su rencontrer, au
grand chagrin et au grand désappointement des pauvres Espagnols, ayez-en
l'assurance.
La seule chose juste que firent ces coquins, ce fut de donner ma lettre
aux Espagnols quand ils arrivèrent, et de leur offrir des provisions et
des secours, comme je le leur avais recommandé. Ils leur remirent aussi
de longues instructions écrites que je leur avais laissées, et qui
contenaient les méthodes particulières dont j'avais fait usage dans le
gouvernement de ma vie en ces lieux: la manière de faire cuire mon pain,
d'élever mes chèvres apprivoisées et de semer mon blé; comment je
séchais mes raisins, je faisais mes pois et en un mot tout ce que je
fabriquais. Tout cela, couché par écrit, fut remis par les trois
vauriens aux Espagnols, dont deux comprenaient assez bien l'anglais. Ils
ne refusèrent pas, qui plus est, de s'accommoder avec eux pour toute
autre chose, car ils s'accordèrent très-bien pendant quelque temps. Ils
partagèrent également avec eux la maison ou la grotte, et commencèrent
par vivre fort sociablement. Le principal Espagnol, qui m'avait assisté
dans beaucoup de mes opérations, administrait toutes les affaires avec
l'aide du père de VENDREDI. Quant aux Anglais, ils ne faisaient que
rôder çà et là dans l'île, tuer des perroquets, attraper des tortues; et
quand le soir ils revenaient à la maison, les Espagnols pourvoyaient à
leur souper.
Les Espagnols s'en seraient arrangés si les autres les avaient seulement
laissés en repos; mais leur cœur ne pouvait leur permettre de le faire
long-temps; et, comme le chien dans la crèche, ils ne voulaient ni
manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs différends
toutefois furent d'abord peu de chose et ne valent pas la peine d'être
rapportés; mais à la fin une guerre ouverte éclata et commença avec
toute la grossièreté et l'insolence qui se puissent imaginer, sans
raison, sans provocation, contrairement à la nature et au sens commun;
et, bien que le premier rapport m'en eût été fait par les Espagnols
eux-mêmes, que je pourrais qualifier d'accusateur, quand je vins à
questionner les vauriens, ils ne purent en démentir un mot.
Mais avant d'entrer dans les détails de cette seconde partie, il faut
que je répare une omission faite dans la première. J'ai oublié d'y
consigner qu'à l'instant de lever l'ancre pour mettre à la voile, il
s'engagea à bord de notre navire une petite querelle, qui un instant fit
craindre une seconde révolte; elle ne s'appaisa que lorsque le
capitaine, s'armant de courage et réclamant notre assistance, eut séparé
de vive force et fait prisonniers deux des plus séditieux, et les eut
fait mettre aux fers. Comme ils s'étaient mêlés activement aux premiers
désordres, et qu'en dernier lieu ils avaient laissé échapper quelques
propos grossiers et dangereux, il les menaça de les transporter ainsi en
Angleterre pour y être pendus comme rebelles et comme pirates.
Cette menace, quoique probablement le capitaine n'eût pas l'intention de
l'exécuter, effraya les autres matelots; et quelques-uns d'entre eux
mirent dans la tête de leurs camarades que le capitaine ne leur donnait
pour le présent de bonnes paroles qu'afin de pouvoir gagner quelque port
anglais, où ils seraient touts jetés en prison et mis en jugement.