étranges, la diversité de postures, par lesquels ces pauvres gens, à une
délivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes.
L'affliction et la crainte se peuvent décrire aisément: des soupirs, des
gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font toute la
variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie entraîne à
mille extravagances.--Il y en avait en larmes, il y en avait qui
faisaient rage et se déchiraient eux-mêmes comme s'ils eussent été dans
la plus douloureuse agonie; quelques-uns, tout-à-fait en délire, étaient
de véritables lunatiques; d'autres couraient çà et là dans le navire en
frappant du pied; d'autres se tordaient les mains, d'autres dansaient,
plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantité,
absolument muets, ne pouvaient proférer une parole; ceux-ci étaient
malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison étaient près de tomber en
défaillance;--un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.
Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup
rendirent grâces par la suite, mais tout d'abord la commotion, trop
forte pour qu'ils pussent la maîtriser, les plongea dans l'extase et
dans une sorte de frénésie; et il n'y en eut que fort peu qui se
montrèrent graves et dignes dans leur joie.
Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils
appartenaient y contribua-t-il; j'entends la nation française, dont
l'humeur est réputée plus volatile, plus passionnée, plus ardente et
l'esprit plus fluide que chez les autres nations.--Je ne suis pas assez
philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j'avais vu
jusqu'alors n'égalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre
VENDREDI, mon fidèle Sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue,
est ce qui s'en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses
deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient
débarqués dans l'île, y ressemblait quelque peu aussi: néanmoins rien ne
pouvait entrer en comparaison, ni ce que j'avais observé chez VENDREDI,
ni ce que j'avais observé partout ailleurs durant ma vie.
Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient point,
sous les différentes formes dont j'ai fait mention, chez différentes
personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité apparaissait en
une brève succession d'instants chez un seul même individu. Tel homme
que nous voyions muet, et, pour ainsi dire, stupide et confondu, à la
minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d'ensuite
il s'arrachait les cheveux, mettait ses vêtements en pièces, les foulait
aux pieds comme un furibond; peu après, tout en larmes, il se trouvait
mal, il s'évanouissait, et s'il n'eût reçu de prompts secours, encore
quelques secondes et il était mort. Il en fut ainsi, non pas d'un ou de
deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j'ai bonne
souvenance, à plus de trente d'entre eux notre chirurgien fut obligé de
tirer du sang.
Il y avait deux prêtres parmi eux, l'un vieillard, l'autre jeune homme;
et, chose étrange! le vieillard ne fut pas le plus sage.
Dès qu'il mit le pied à bord de notre bâtiment et qu'il se vit en
sûreté, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas
le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui
appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits; il
était le seul du navire qui ne le croyait pas mort. À la fin il lui
ouvrit une veine au bras, ayant premièrement massé et frotté la place
pour l'échauffer autant que possible. Le sang, qui n'était d'abord venu
que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l'homme
ouvrit les yeux, un quart d'heure après il parla, se trouva mieux et au
bout de peu de temps tout-à-fait bien. Quand la saignée fut arrêtée il
se promena, nous assura qu'il allait à merveille, but un trait d'un
cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute
sa connaissance.--Environ un quart d'heure après on accourut dans la
cabine avertir le chirurgien, occupé à saigner une femme française
évanouie, que le prêtre était devenu entièrement insensé. Sans doute en
repassant dans sa tête la vicissitude de sa position, il s'était
replongé dans un transport de joie; et, ses esprits circulant plus vite
que les vaisseaux ne le comportaient, la fièvre avait enflammé son sang,
et le bonhomme était devenu aussi convenable pour Bedlam[13] qu'aucune
des créatures qui jamais y furent envoyées. En cet état le chirurgien ne
voulut pas le saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour
l'assoupir et l'endormir qui opéra sur lui assez promptement, et le
lendemain matin il s'éveilla calme et rétabli.
Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut
réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord du
navire il s'inclina, il se prosterna pour rendre grâces de sa
délivrance. Dans cet élancement j'eus malheureusement la maladresse de
le troubler, le croyant véritablement évanoui; mais il me parla avec
calme, me remercia, me dit qu'il bénissait Dieu de son salut, me pria de
le laisser encore quelques instants, ajoutant qu'après son Créateur je
recevrais aussi ses bénédictions.
Je fus profondément contrit de l'avoir troublé; et non-seulement je
m'éloignai, mais encore j'empêchai les autres de l'interrompre. Il
demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, après
que je me fus retiré; puis il vint à moi, comme il avait dit qu'il
ferait, et avec beaucoup de gravité et d'affection, mais les larmes aux
yeux, il me remercia de ce qu'avec la volonté de Dieu je lui avais sauvé
la vie ainsi qu'à tant de pauvres infortunés. Je lui répondis que je ne
l'engagerais point à en témoigner sa gratitude à Dieu plutôt qu'à moi,
n'ignorant pas que déjà c'était chose faite; puis j'ajoutai que nous
n'avions agi que selon ce que la raison et l'humanité dictent à touts
les hommes, et qu'autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui
nous avait bénis jusque là de nous faire les instruments de sa
miséricorde envers un si grand nombre de ses créatures.
Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes: il
travailla à les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et
raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la saine
raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres, d'assez
long-temps ils ne rentrèrent en puissance d'eux-mêmes.
Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture, dans la
conviction qu'elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux desquels
elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrêmes; car si un
excès de joie peut entraîner l'homme si loin au-delà des limites de la
raison, où ne nous emportera pas l'exaltation de la colère, de la
fureur, de la vengeance? Et par le fait j'ai vu là-dedans combien nous
devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, soient-elles de
joie et de bonheur, soient-elles de douleur et de colère.
Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances de
nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les logements
qu'on leur avait préparés aussi bien que le permettait notre navire,
fatigués, brisés par l'effroi, ils s'endormirent profondément pour la
plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une toute autre espèce
de gens.
Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu'ils
ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions rendus:
les Français, on ne l'ignore pas, sont naturellement portés à donner
dans l'excès de ce côté-là.--Le capitaine et un des prêtres m'abordèrent
le jour suivant, et, désireux de s'entretenir avec moi et mon neveu le
commandant, ils commencèrent par nous consulter sur nos intentions à
leur égard. D'abord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauvé la
vie, tout ce qu'ils possédaient ne serait que peu en retour du bienfait
qu'ils avaient reçu. Puis le capitaine nous déclara qu'ils avaient à la
hâte arraché aux flammes et mis en sûreté dans leurs embarcations de
l'argent et des objets de valeur, et que si nous voulions l'accepter ils
avaient mission de nous offrir le tout; seulement qu'ils désiraient être
mis à terre, sur notre route, en quelque lieu où il ne leur fût point
impossible d'obtenir passage pour la France.
Mon neveu tout d'abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte à
voir ce qu'on ferait d'eux plus tard; mais je l'en détournai, car je
savais ce que c'était que d'être déposé à terre en pays étranger. Si le
capitaine portugais qui m'avait recueilli en mer avait agi ainsi envers
moi, et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que je
possédais, il m'eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brésil
comme je l'avais été en Barbarie, à la seule différence que je n'aurais
pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu'un Portugais soit
meilleur maître qu'un Turc, voire même qu'il ne soit pire en certains
cas.
REQUÊTE DES INCENDIÉS
Je répondis donc au capitaine français:--«À la vérité nous vous avons
secourus dans votre détresse; mais c'était notre devoir, parce que nous
sommes vos semblables, et que nous désirerions qu'il nous fût ainsi fait
si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrémité. Nous
avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers
nous si nous avions été dans votre situation et vous dans la nôtre. Nous
vous avons accueillis à bord pour vous assister, et non pour vous
dépouiller; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le
peu que vous avez sauvé des flammes, puis de vous mettre à terre et de
vous abandonner; ce serait vous avoir premièrement arrachés aux mains de
la mort pour vous tuer ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage
pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu'on accepte
de vous la moindre des choses.--Quant à vous déposer à terre,
ajoutai-je, c'est vraiment pour nous d'une difficulté extrême; car le
bâtiment est chargé pour les Indes-Orientales; et quoique à une grande
distance du côté de l'Ouest, nous soyons entraînés hors de notre course,
ce que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est
néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre
considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait
justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s'est engagé par
une charte-partie à se rendre à sa destination par la route du Brésil.
Tout ce qu'à ma connaissance il peut faire pour vous, c'est de nous
mettre en passe de rencontrer des navires revenant des
Indes-Occidentales, et, s'il est possible, de vous faire accorder
passage pour l'Angleterre ou la France.»
La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante
qu'ils ne purent que m'en rendre grâces, mais ils tombèrent dans une
grande consternation, surtout les passagers, à l'idée d'être emmenés aux
Indes-Orientales. Ils me supplièrent, puisque j'étais déjà entraîné si
loin à l'Ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir
la même route jusqu'aux Bancs de Terre-Neuve, où sans doute je
rencontrerais quelque navire ou quelque _sloop_ qu'ils pourraient
prendre à louage pour retourner au Canada, d'où ils venaient.
Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j'inclinais à
l'accorder; car je considérais que, par le fait, transporter tout ce
monde aux Indes-Orientales serait non-seulement agir avec trop de dureté
envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète de notre
voyage, par l'absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que
ce n'était point là une infraction à la charte-partie, mais une
nécessité qu'un accident imprévu nous imposait, et que nul ne pouvait
nous imputer à blâme; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient
enjoint d'accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si
profonde détresse, et la force des choses nous faisait une obligation,
envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à terre quelque
part, de les rendre à eux-mêmes. Je consentis donc à les conduire à
Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas
contraire, à la Martinique, dans les Indes-Occidentales.
Le vent continua de souffler fortement de l'Est; cependant le temps se
maintint assez bon; et, comme le vent s'établit dans les aires
intermédiaires entre le Nord-Est et le Sud-Est, nous perdîmes plusieurs
occasions d'envoyer nos hôtes en France; car nous rencontrâmes plusieurs
navires faisant voile pour l'Europe, entre autres deux bâtiments
français venant de Saint-Christophe; mais ils avaient louvoyé si
long-temps qu'ils n'osèrent prendre des passagers, dans la crainte de
manquer de vivres et pour eux-mêmes et pour ceux qu'ils auraient
accueillis. Nous fûmes donc obligés de poursuivre.--Une semaine après
environ nous parvînmes aux Bancs de Terre-Neuve, où, pour couper court,
nous mîmes touts nos Français à bord d'une embarcation qu'ils prirent à
louage en mer, pour les mener à terre, puis ensuite les transporter en
France s'ils pouvaient trouver des provisions pour l'avitailler. Quand
je dis que touts nos Français nous quittèrent, je dois faire observer
que le jeune prêtre dont j'ai parlé, ayant appris que nous allions aux
Indes-Orientales, désira faire le voyage avec nous pour débarquer à la
côte de Coromandel. J'y consentis volontiers, car je m'étais pris
d'affection pour cet homme, et non sans bonne raison, comme on le verra
plus tard.--Quatre matelots s'enrôlèrent aussi à bord, et se montrèrent
bons compagnons.
De là nous prîmes la route des Indes-Occidentales, et nous gouvernions
Sud et Sud-quart-Est depuis environ vingt jours, parfois avec peu ou
point de vent, quand nous rencontrâmes une autre occasion, presque aussi
déplorable que la précédente, d'exercer notre humanité.
Nous étions par 27 degrés 5 minutes de latitude septentrionale, le 19
mars 1694-5, faisant route Sud-Est-quart-Sud, lorsque nous découvrîmes
une voile. Nous reconnûmes bientôt que c'était un gros navire, et qu'il
arrivait sur nous; mais nous ne sûmes que conclure jusqu'à ce qu'il fut
un peu plus approché, et que nous eûmes vu qu'il avait perdu son grand
mât de hune, son mât de misaine et son beaupré. Il tira alors un coup de
canon en signal de détresse. Le temps était assez bon, un beau frais
soufflait du Nord-Nord-Ouest; nous fûmes bientôt à portée de lui parler.
Nous apprîmes que c'était un navire de Bristol, qui chargeant à la
Barbade pour son retour, avait été entraîné hors de la rade par un
terrible ouragan, peu de jours avant qu'il fût prêt à mettre à la voile,
pendant que le capitaine et le premier lieutenant étaient allés touts
deux à terre; de sorte que, à part la terreur qu'imprime une tempête,
ces gens ne s'étaient trouvés que dans un cas ordinaire où d'habiles
marins auraient ramené le vaisseau. Il y avait déjà neuf semaines qu'ils
étaient en mer, et depuis l'ouragan ils avaient essuyé une autre
terrible tourmente, qui les avait tout-à-fait égarés et jetés à l'Ouest,
et qui les avait démâtés, ainsi que je l'ai noté plus haut. Ils nous
dirent qu'ils s'étaient attendu à voir les îles Bahama, mais qu'ils
avaient été emportés plus au Sud-Est par un fort coup de vent
Nord-Nord-Ouest, le même qui soufflait alors. N'ayant point de voiles
pour manœuvrer le navire, si ce n'est la grande voile, et une sorte de
tréou sur un mât de misaine de fortune qu'ils avaient élevé, ils ne
pouvaient courir au plus près du vent, mais ils s'efforçaient de faire
route pour les Canaries.
Le pire de tout, c'est que pour surcroît des fatigues qu'ils avaient
souffertes ils étaient à demi morts de faim. Leur pain et leur viande
étaient entièrement consommés, il n'en restait pas une once dans le
navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils
avaient encore de l'eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de
sucre. Dans l'origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures,
mais elles avaient été dévorées. Sept barils de _rum_ restaient encore.
Il se trouvait à bord comme passagers un jeune homme, sa mère et une
fille de service, qui, croyant le bâtiment prêt à faire voile, s'y
étaient malheureusement embarqués la veille de l'ouragan. Leurs
provisions particulières une fois consommées, leur condition était
devenue plus déplorable que celle des autres; car l'équipage, réduit
lui-même à la dernière extrémité, n'avait eu, la chose est croyable,
aucune compassion pour les pauvres passagers: ils étaient vraiment
plongés dans une misère douloureuse à dépeindre.
Je n'aurais peut-être jamais connu ce fait dans touts ses détails si, le
temps étant favorable et le vent abattu, ma curiosité ne m'avait conduit
à bord de ce navire.--Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris
le commandement, vint à notre bord, et me dit qu'ils avaient dans la
grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un état
déplorable.--«Voire même, ajouta-t-il, je pense qu'ils sont morts; car
je n'en ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et j'ai
craint de m'en informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation.»
Nous nous appliquâmes aussitôt à donner tout soulagement possible à ce
malheureux navire, et, par le fait, j'influençai si bien mon neveu, que
j'aurais pu l'approvisionner, eussions-nous dû aller à la Virginie ou en
tout autre lieu de la côte d'Amérique pour nous ravitailler nous-mêmes;
mais il n'y eut pas nécessité.
Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger: ils avaient
à redouter de manger trop, quel que fût même le peu de nourriture qu'on
leur donnât.--Le second ou commandant avait amené avec lui six matelots
dans sa chaloupe; mais les infortunés semblaient des squelettes et
étaient si faibles qu'ils pouvaient à peine se tenir à leurs rames. Le
second lui-même était fort mal et à moitié mort de faim; car il ne
s'était rien réservé, déclara-t-il, de plus que ses hommes, et n'avait
toujours pris que part égale de chaque pitance.
Je lui recommandai de manger avec réserve, et je m'empressai de lui
présenter de la nourriture; il n'eut pas avalé trois bouchées qu'il
commença à éprouver du malaise: aussi s'arrêta-t-il, et notre chirurgien
lui mêla avec un peu de bouillon quelque chose qu'il dit devoir lui
servir à la fois d'aliment et de remède. Dès qu'il l'eut pris il se
sentit mieux. Dans cette entrefaite je n'oubliai pas les matelots. Je
leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dévorèrent plutôt
qu'ils ne les mangèrent. Ils étaient si affamés qu'ils enrageaient en
quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangèrent
avec tant de voracité, qu'ils faillirent à mourir le lendemain matin.
La vue de la détresse de ces infortunés me remua profondément, et
rappela à mon souvenir la terrible perspective qui se déroulait devant
moi à mon arrivée dans mon île, où je n'avais pas une bouchée de
nourriture, pas même l'espoir de m'en procurer; où pour surcroît j'étais
dans la continuelle appréhension de servir de proie à d'autres
créatures.--Pendant tout le temps que le second nous fit le récit de la
situation misérable de l'équipage je ne pus éloigner de mon esprit ce
qu'il m'avait conté des trois pauvres passagers de la grande cabine,
c'est-à-dire la mère, son fils et la fille de service, dont il n'avait
pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait
l'avouer, on avait entièrement négligés, les propres souffrances de son
monde étant si grandes. J'avais déduit de cela qu'on ne leur avait
réellement donné aucune nourriture, par conséquent qu'ils devaient touts
avoir péri, et que peut-être ils étaient touts étendus morts sur le
plancher de la cabine.
Tandis que je gardais à bord le lieutenant, que nous appelions le
capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je n'oubliai pas que le
reste de l'équipage se mourait de faim, et j'envoyai vers le navire ma
propre chaloupe, montée par mon second et douze hommes, pour lui porter
un sac de biscuit et quatre ou cinq pièces de bœuf. Notre chirurgien
enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en leur présence, et
de faire sentinelle dans la cuisine pour empêcher ces infortunés de
manger la viande crue ou de l'arracher du pot avant qu'elle fût bien
cuite, puis de n'en donner à chacun que peu à la fois. Par cette
précaution il sauva ces hommes, qui autrement se seraient tués avec
cette même nourriture qu'on leur donnait pour conserver leur vie.
J'ordonnai en même temps au second d'entrer dans la grande cabine et de
voir dans quel état se trouvaient les pauvres passagers, et, s'ils
étaient encore vivants, de les réconforter et de leur administrer les
secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon
préparé, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel
bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit à petit.
LA CABINE
Non content de cela, et, comme je l'ai dit plus haut, ayant un grand
désir d'assister à la scène de misère que je savais devoir m'être
offerte par le navire lui-même d'une manière plus saisissante que tout
récit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on l'appelait
alors, et je partis peu après dans sa chaloupe.
Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte pour arracher
la viande de la chaudière avant qu'elle fût cuite; mais mon second avait
suivi ses ordres et fait faire bonne garde à la porte de la cuisine; et
la sentinelle qu'il avait placée là, après avoir épuisé toutes
persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les repoussait
par la force. Néanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques
biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon,--on appelle cela
_brewis_,--et d'en distribuer un à chacun pour appaiser leur faim:
c'était leur propre conservation qui l'obligeait, leur disait-elle, de
ne leur en donner que peu à la fois. Tout cela était bel et bon; mais si
je ne fusse pas venu à bord en compagnie de leur commandant et de leurs
officiers, si je ne leur avais adressé de bonnes paroles et même
quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois qu'ils auraient
pénétré de vive force dans la cuisine et arraché la viande du fourneau:
car Ventre affamé n'a point d'oreilles.--Nous les pacifiâmes pourtant:
d'abord nous leur donnâmes à manger peu à peu et avec retenue, puis nous
leur accordâmes davantage, enfin nous les mîmes à discrétion, et ils
s'en trouvèrent assez bien.
Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d'une autre
nature et bien au-delà de tout le reste; car, l'équipage ayant si peu
pour lui-même, il n'était que trop vrai qu'il les avait d'abord tenus
fort chétivement, puis à la fin qu'il les avait totalement négligés; de
sorte qu'on eût pu dire qu'ils n'avaient eu réellement aucune nourriture
depuis six ou sept jours, et qu'ils n'en avaient eu que très-peu les
jours précédents.
La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rapporta, était une
femme de bon sens et de bonne éducation, s'était par tendresse pour son
fils imposé tant de privations, qu'elle avait fini par succomber; et
quand notre second entra elle était assise sur le plancher de la cabine,
entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuyé
contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et semblable à un
cadavre, bien qu'elle ne fût pas tout-à-fait morte. Mon second lui dit
tout ce qu'il put pour la ranimer et l'encourager, et avec une cuillère
lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lèvres, elle
leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu'il
lui disait, et lui fit signe qu'il était trop tard pour elle; puis elle
lui montra son enfant, comme si elle eût voulu dire: Prenez-en soin.
Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle, s'efforçait de
lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu'il
prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées: je doute qu'il
en fût bien sûr. N'importe! c'était trop tard: elle mourut la même nuit.