Il m'est impossible de peindre les différents gestes, les extases

étranges, la diversité de postures, par lesquels ces pauvres gens, à une

délivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes.

L'affliction et la crainte se peuvent décrire aisément: des soupirs, des

gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font toute la

variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie entraîne à

mille extravagances.--Il y en avait en larmes, il y en avait qui

faisaient rage et se déchiraient eux-mêmes comme s'ils eussent été dans

la plus douloureuse agonie; quelques-uns, tout-à-fait en délire, étaient

de véritables lunatiques; d'autres couraient çà et là dans le navire en

frappant du pied; d'autres se tordaient les mains, d'autres dansaient,

plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantité,

absolument muets, ne pouvaient proférer une parole; ceux-ci étaient

malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison étaient près de tomber en

défaillance;--un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.

Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup

rendirent grâces par la suite, mais tout d'abord la commotion, trop

forte pour qu'ils pussent la maîtriser, les plongea dans l'extase et

dans une sorte de frénésie; et il n'y en eut que fort peu qui se

montrèrent graves et dignes dans leur joie.

Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils

appartenaient y contribua-t-il; j'entends la nation française, dont

l'humeur est réputée plus volatile, plus passionnée, plus ardente et

l'esprit plus fluide que chez les autres nations.--Je ne suis pas assez

philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j'avais vu

jusqu'alors n'égalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre

VENDREDI, mon fidèle Sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue,

est ce qui s'en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses

deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient

débarqués dans l'île, y ressemblait quelque peu aussi: néanmoins rien ne

pouvait entrer en comparaison, ni ce que j'avais observé chez VENDREDI,

ni ce que j'avais observé partout ailleurs durant ma vie.

Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient point,

sous les différentes formes dont j'ai fait mention, chez différentes

personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité apparaissait en

une brève succession d'instants chez un seul même individu. Tel homme

que nous voyions muet, et, pour ainsi dire, stupide et confondu, à la

minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d'ensuite

il s'arrachait les cheveux, mettait ses vêtements en pièces, les foulait

aux pieds comme un furibond; peu après, tout en larmes, il se trouvait

mal, il s'évanouissait, et s'il n'eût reçu de prompts secours, encore

quelques secondes et il était mort. Il en fut ainsi, non pas d'un ou de

deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j'ai bonne

souvenance, à plus de trente d'entre eux notre chirurgien fut obligé de

tirer du sang.

Il y avait deux prêtres parmi eux, l'un vieillard, l'autre jeune homme;

et, chose étrange! le vieillard ne fut pas le plus sage.

Dès qu'il mit le pied à bord de notre bâtiment et qu'il se vit en

sûreté, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas

le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui

appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits; il

était le seul du navire qui ne le croyait pas mort. À la fin il lui

ouvrit une veine au bras, ayant premièrement massé et frotté la place

pour l'échauffer autant que possible. Le sang, qui n'était d'abord venu

que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l'homme

ouvrit les yeux, un quart d'heure après il parla, se trouva mieux et au

bout de peu de temps tout-à-fait bien. Quand la saignée fut arrêtée il

se promena, nous assura qu'il allait à merveille, but un trait d'un

cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute

sa connaissance.--Environ un quart d'heure après on accourut dans la

cabine avertir le chirurgien, occupé à saigner une femme française

évanouie, que le prêtre était devenu entièrement insensé. Sans doute en

repassant dans sa tête la vicissitude de sa position, il s'était

replongé dans un transport de joie; et, ses esprits circulant plus vite

que les vaisseaux ne le comportaient, la fièvre avait enflammé son sang,

et le bonhomme était devenu aussi convenable pour Bedlam[13] qu'aucune

des créatures qui jamais y furent envoyées. En cet état le chirurgien ne

voulut pas le saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour

l'assoupir et l'endormir qui opéra sur lui assez promptement, et le

lendemain matin il s'éveilla calme et rétabli.

Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut

réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord du

navire il s'inclina, il se prosterna pour rendre grâces de sa

délivrance. Dans cet élancement j'eus malheureusement la maladresse de

le troubler, le croyant véritablement évanoui; mais il me parla avec

calme, me remercia, me dit qu'il bénissait Dieu de son salut, me pria de

le laisser encore quelques instants, ajoutant qu'après son Créateur je

recevrais aussi ses bénédictions.

Je fus profondément contrit de l'avoir troublé; et non-seulement je

m'éloignai, mais encore j'empêchai les autres de l'interrompre. Il

demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, après

que je me fus retiré; puis il vint à moi, comme il avait dit qu'il

ferait, et avec beaucoup de gravité et d'affection, mais les larmes aux

yeux, il me remercia de ce qu'avec la volonté de Dieu je lui avais sauvé

la vie ainsi qu'à tant de pauvres infortunés. Je lui répondis que je ne

l'engagerais point à en témoigner sa gratitude à Dieu plutôt qu'à moi,

n'ignorant pas que déjà c'était chose faite; puis j'ajoutai que nous

n'avions agi que selon ce que la raison et l'humanité dictent à touts

les hommes, et qu'autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui

nous avait bénis jusque là de nous faire les instruments de sa

miséricorde envers un si grand nombre de ses créatures.

Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes: il

travailla à les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et

raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la saine

raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres, d'assez

long-temps ils ne rentrèrent en puissance d'eux-mêmes.

Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture, dans la

conviction qu'elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux desquels

elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrêmes; car si un

excès de joie peut entraîner l'homme si loin au-delà des limites de la

raison, où ne nous emportera pas l'exaltation de la colère, de la

fureur, de la vengeance? Et par le fait j'ai vu là-dedans combien nous

devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, soient-elles de

joie et de bonheur, soient-elles de douleur et de colère.

Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances de

nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les logements

qu'on leur avait préparés aussi bien que le permettait notre navire,

fatigués, brisés par l'effroi, ils s'endormirent profondément pour la

plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une toute autre espèce

de gens.

Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu'ils

ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions rendus:

les Français, on ne l'ignore pas, sont naturellement portés à donner

dans l'excès de ce côté-là.--Le capitaine et un des prêtres m'abordèrent

le jour suivant, et, désireux de s'entretenir avec moi et mon neveu le

commandant, ils commencèrent par nous consulter sur nos intentions à

leur égard. D'abord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauvé la

vie, tout ce qu'ils possédaient ne serait que peu en retour du bienfait

qu'ils avaient reçu. Puis le capitaine nous déclara qu'ils avaient à la

hâte arraché aux flammes et mis en sûreté dans leurs embarcations de

l'argent et des objets de valeur, et que si nous voulions l'accepter ils

avaient mission de nous offrir le tout; seulement qu'ils désiraient être

mis à terre, sur notre route, en quelque lieu où il ne leur fût point

impossible d'obtenir passage pour la France.

Mon neveu tout d'abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte à

voir ce qu'on ferait d'eux plus tard; mais je l'en détournai, car je

savais ce que c'était que d'être déposé à terre en pays étranger. Si le

capitaine portugais qui m'avait recueilli en mer avait agi ainsi envers

moi, et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que je

possédais, il m'eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brésil

comme je l'avais été en Barbarie, à la seule différence que je n'aurais

pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu'un Portugais soit

meilleur maître qu'un Turc, voire même qu'il ne soit pire en certains

cas.

REQUÊTE DES INCENDIÉS

Je répondis donc au capitaine français:--«À la vérité nous vous avons

secourus dans votre détresse; mais c'était notre devoir, parce que nous

sommes vos semblables, et que nous désirerions qu'il nous fût ainsi fait

si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrémité. Nous

avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers

nous si nous avions été dans votre situation et vous dans la nôtre. Nous

vous avons accueillis à bord pour vous assister, et non pour vous

dépouiller; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le

peu que vous avez sauvé des flammes, puis de vous mettre à terre et de

vous abandonner; ce serait vous avoir premièrement arrachés aux mains de

la mort pour vous tuer ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage

pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu'on accepte

de vous la moindre des choses.--Quant à vous déposer à terre,

ajoutai-je, c'est vraiment pour nous d'une difficulté extrême; car le

bâtiment est chargé pour les Indes-Orientales; et quoique à une grande

distance du côté de l'Ouest, nous soyons entraînés hors de notre course,

ce que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est

néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre

considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait

justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s'est engagé par

une charte-partie à se rendre à sa destination par la route du Brésil.

Tout ce qu'à ma connaissance il peut faire pour vous, c'est de nous

mettre en passe de rencontrer des navires revenant des

Indes-Occidentales, et, s'il est possible, de vous faire accorder

passage pour l'Angleterre ou la France.»

La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante

qu'ils ne purent que m'en rendre grâces, mais ils tombèrent dans une

grande consternation, surtout les passagers, à l'idée d'être emmenés aux

Indes-Orientales. Ils me supplièrent, puisque j'étais déjà entraîné si

loin à l'Ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir

la même route jusqu'aux Bancs de Terre-Neuve, où sans doute je

rencontrerais quelque navire ou quelque _sloop_ qu'ils pourraient

prendre à louage pour retourner au Canada, d'où ils venaient.

Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j'inclinais à

l'accorder; car je considérais que, par le fait, transporter tout ce

monde aux Indes-Orientales serait non-seulement agir avec trop de dureté

envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète de notre

voyage, par l'absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que

ce n'était point là une infraction à la charte-partie, mais une

nécessité qu'un accident imprévu nous imposait, et que nul ne pouvait

nous imputer à blâme; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient

enjoint d'accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si

profonde détresse, et la force des choses nous faisait une obligation,

envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à terre quelque

part, de les rendre à eux-mêmes. Je consentis donc à les conduire à

Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas

contraire, à la Martinique, dans les Indes-Occidentales.

Le vent continua de souffler fortement de l'Est; cependant le temps se

maintint assez bon; et, comme le vent s'établit dans les aires

intermédiaires entre le Nord-Est et le Sud-Est, nous perdîmes plusieurs

occasions d'envoyer nos hôtes en France; car nous rencontrâmes plusieurs

navires faisant voile pour l'Europe, entre autres deux bâtiments

français venant de Saint-Christophe; mais ils avaient louvoyé si

long-temps qu'ils n'osèrent prendre des passagers, dans la crainte de

manquer de vivres et pour eux-mêmes et pour ceux qu'ils auraient

accueillis. Nous fûmes donc obligés de poursuivre.--Une semaine après

environ nous parvînmes aux Bancs de Terre-Neuve, où, pour couper court,

nous mîmes touts nos Français à bord d'une embarcation qu'ils prirent à

louage en mer, pour les mener à terre, puis ensuite les transporter en

France s'ils pouvaient trouver des provisions pour l'avitailler. Quand

je dis que touts nos Français nous quittèrent, je dois faire observer

que le jeune prêtre dont j'ai parlé, ayant appris que nous allions aux

Indes-Orientales, désira faire le voyage avec nous pour débarquer à la

côte de Coromandel. J'y consentis volontiers, car je m'étais pris

d'affection pour cet homme, et non sans bonne raison, comme on le verra

plus tard.--Quatre matelots s'enrôlèrent aussi à bord, et se montrèrent

bons compagnons.

De là nous prîmes la route des Indes-Occidentales, et nous gouvernions

Sud et Sud-quart-Est depuis environ vingt jours, parfois avec peu ou

point de vent, quand nous rencontrâmes une autre occasion, presque aussi

déplorable que la précédente, d'exercer notre humanité.

Nous étions par 27 degrés 5 minutes de latitude septentrionale, le 19

mars 1694-5, faisant route Sud-Est-quart-Sud, lorsque nous découvrîmes

une voile. Nous reconnûmes bientôt que c'était un gros navire, et qu'il

arrivait sur nous; mais nous ne sûmes que conclure jusqu'à ce qu'il fut

un peu plus approché, et que nous eûmes vu qu'il avait perdu son grand

mât de hune, son mât de misaine et son beaupré. Il tira alors un coup de

canon en signal de détresse. Le temps était assez bon, un beau frais

soufflait du Nord-Nord-Ouest; nous fûmes bientôt à portée de lui parler.

Nous apprîmes que c'était un navire de Bristol, qui chargeant à la

Barbade pour son retour, avait été entraîné hors de la rade par un

terrible ouragan, peu de jours avant qu'il fût prêt à mettre à la voile,

pendant que le capitaine et le premier lieutenant étaient allés touts

deux à terre; de sorte que, à part la terreur qu'imprime une tempête,

ces gens ne s'étaient trouvés que dans un cas ordinaire où d'habiles

marins auraient ramené le vaisseau. Il y avait déjà neuf semaines qu'ils

étaient en mer, et depuis l'ouragan ils avaient essuyé une autre

terrible tourmente, qui les avait tout-à-fait égarés et jetés à l'Ouest,

et qui les avait démâtés, ainsi que je l'ai noté plus haut. Ils nous

dirent qu'ils s'étaient attendu à voir les îles Bahama, mais qu'ils

avaient été emportés plus au Sud-Est par un fort coup de vent

Nord-Nord-Ouest, le même qui soufflait alors. N'ayant point de voiles

pour manœuvrer le navire, si ce n'est la grande voile, et une sorte de

tréou sur un mât de misaine de fortune qu'ils avaient élevé, ils ne

pouvaient courir au plus près du vent, mais ils s'efforçaient de faire

route pour les Canaries.

Le pire de tout, c'est que pour surcroît des fatigues qu'ils avaient

souffertes ils étaient à demi morts de faim. Leur pain et leur viande

étaient entièrement consommés, il n'en restait pas une once dans le

navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils

avaient encore de l'eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de

sucre. Dans l'origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures,

mais elles avaient été dévorées. Sept barils de _rum_ restaient encore.

Il se trouvait à bord comme passagers un jeune homme, sa mère et une

fille de service, qui, croyant le bâtiment prêt à faire voile, s'y

étaient malheureusement embarqués la veille de l'ouragan. Leurs

provisions particulières une fois consommées, leur condition était

devenue plus déplorable que celle des autres; car l'équipage, réduit

lui-même à la dernière extrémité, n'avait eu, la chose est croyable,

aucune compassion pour les pauvres passagers: ils étaient vraiment

plongés dans une misère douloureuse à dépeindre.

Je n'aurais peut-être jamais connu ce fait dans touts ses détails si, le

temps étant favorable et le vent abattu, ma curiosité ne m'avait conduit

à bord de ce navire.--Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris

le commandement, vint à notre bord, et me dit qu'ils avaient dans la

grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un état

déplorable.--«Voire même, ajouta-t-il, je pense qu'ils sont morts; car

je n'en ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et j'ai

craint de m'en informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation.»

Nous nous appliquâmes aussitôt à donner tout soulagement possible à ce

malheureux navire, et, par le fait, j'influençai si bien mon neveu, que

j'aurais pu l'approvisionner, eussions-nous dû aller à la Virginie ou en

tout autre lieu de la côte d'Amérique pour nous ravitailler nous-mêmes;

mais il n'y eut pas nécessité.

Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger: ils avaient

à redouter de manger trop, quel que fût même le peu de nourriture qu'on

leur donnât.--Le second ou commandant avait amené avec lui six matelots

dans sa chaloupe; mais les infortunés semblaient des squelettes et

étaient si faibles qu'ils pouvaient à peine se tenir à leurs rames. Le

second lui-même était fort mal et à moitié mort de faim; car il ne

s'était rien réservé, déclara-t-il, de plus que ses hommes, et n'avait

toujours pris que part égale de chaque pitance.

Je lui recommandai de manger avec réserve, et je m'empressai de lui

présenter de la nourriture; il n'eut pas avalé trois bouchées qu'il

commença à éprouver du malaise: aussi s'arrêta-t-il, et notre chirurgien

lui mêla avec un peu de bouillon quelque chose qu'il dit devoir lui

servir à la fois d'aliment et de remède. Dès qu'il l'eut pris il se

sentit mieux. Dans cette entrefaite je n'oubliai pas les matelots. Je

leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dévorèrent plutôt

qu'ils ne les mangèrent. Ils étaient si affamés qu'ils enrageaient en

quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangèrent

avec tant de voracité, qu'ils faillirent à mourir le lendemain matin.

La vue de la détresse de ces infortunés me remua profondément, et

rappela à mon souvenir la terrible perspective qui se déroulait devant

moi à mon arrivée dans mon île, où je n'avais pas une bouchée de

nourriture, pas même l'espoir de m'en procurer; où pour surcroît j'étais

dans la continuelle appréhension de servir de proie à d'autres

créatures.--Pendant tout le temps que le second nous fit le récit de la

situation misérable de l'équipage je ne pus éloigner de mon esprit ce

qu'il m'avait conté des trois pauvres passagers de la grande cabine,

c'est-à-dire la mère, son fils et la fille de service, dont il n'avait

pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait

l'avouer, on avait entièrement négligés, les propres souffrances de son

monde étant si grandes. J'avais déduit de cela qu'on ne leur avait

réellement donné aucune nourriture, par conséquent qu'ils devaient touts

avoir péri, et que peut-être ils étaient touts étendus morts sur le

plancher de la cabine.

Tandis que je gardais à bord le lieutenant, que nous appelions le

capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je n'oubliai pas que le

reste de l'équipage se mourait de faim, et j'envoyai vers le navire ma

propre chaloupe, montée par mon second et douze hommes, pour lui porter

un sac de biscuit et quatre ou cinq pièces de bœuf. Notre chirurgien

enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en leur présence, et

de faire sentinelle dans la cuisine pour empêcher ces infortunés de

manger la viande crue ou de l'arracher du pot avant qu'elle fût bien

cuite, puis de n'en donner à chacun que peu à la fois. Par cette

précaution il sauva ces hommes, qui autrement se seraient tués avec

cette même nourriture qu'on leur donnait pour conserver leur vie.

J'ordonnai en même temps au second d'entrer dans la grande cabine et de

voir dans quel état se trouvaient les pauvres passagers, et, s'ils

étaient encore vivants, de les réconforter et de leur administrer les

secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon

préparé, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel

bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit à petit.

LA CABINE

Non content de cela, et, comme je l'ai dit plus haut, ayant un grand

désir d'assister à la scène de misère que je savais devoir m'être

offerte par le navire lui-même d'une manière plus saisissante que tout

récit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on l'appelait

alors, et je partis peu après dans sa chaloupe.

Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte pour arracher

la viande de la chaudière avant qu'elle fût cuite; mais mon second avait

suivi ses ordres et fait faire bonne garde à la porte de la cuisine; et

la sentinelle qu'il avait placée là, après avoir épuisé toutes

persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les repoussait

par la force. Néanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques

biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon,--on appelle cela

_brewis_,--et d'en distribuer un à chacun pour appaiser leur faim:

c'était leur propre conservation qui l'obligeait, leur disait-elle, de

ne leur en donner que peu à la fois. Tout cela était bel et bon; mais si

je ne fusse pas venu à bord en compagnie de leur commandant et de leurs

officiers, si je ne leur avais adressé de bonnes paroles et même

quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois qu'ils auraient

pénétré de vive force dans la cuisine et arraché la viande du fourneau:

car Ventre affamé n'a point d'oreilles.--Nous les pacifiâmes pourtant:

d'abord nous leur donnâmes à manger peu à peu et avec retenue, puis nous

leur accordâmes davantage, enfin nous les mîmes à discrétion, et ils

s'en trouvèrent assez bien.

Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d'une autre

nature et bien au-delà de tout le reste; car, l'équipage ayant si peu

pour lui-même, il n'était que trop vrai qu'il les avait d'abord tenus

fort chétivement, puis à la fin qu'il les avait totalement négligés; de

sorte qu'on eût pu dire qu'ils n'avaient eu réellement aucune nourriture

depuis six ou sept jours, et qu'ils n'en avaient eu que très-peu les

jours précédents.

La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rapporta, était une

femme de bon sens et de bonne éducation, s'était par tendresse pour son

fils imposé tant de privations, qu'elle avait fini par succomber; et

quand notre second entra elle était assise sur le plancher de la cabine,

entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuyé

contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et semblable à un

cadavre, bien qu'elle ne fût pas tout-à-fait morte. Mon second lui dit

tout ce qu'il put pour la ranimer et l'encourager, et avec une cuillère

lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lèvres, elle

leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu'il

lui disait, et lui fit signe qu'il était trop tard pour elle; puis elle

lui montra son enfant, comme si elle eût voulu dire: Prenez-en soin.

Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle, s'efforçait de

lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu'il

prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées: je doute qu'il

en fût bien sûr. N'importe! c'était trop tard: elle mourut la même nuit.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 4 / 29 段