Dans ces sentiments, je réfléchis à mes nouveaux liens: j'avais une

femme, un enfant, et ma femme en portait un autre; j'avais tout ce que

le monde pouvait me donner, et nullement besoin de chercher fortune à

travers les dangers. J'étais sur le déclin de mes ans, et devais plutôt

songer à quitter qu'à accroître ce que j'avais acquis. Quant à ce que

m'avait dit ma femme, que ce penchant était une impulsion venant du

Ciel, et qu'il serait de mon devoir de partir, je n'y eus point égard.

Après beaucoup de considérations semblables, j'en vins donc aux prises

avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai pour m'y arracher,

comme on peut toujours faire, il me semble, en pareilles circonstances,

si on en a le vouloir. Bref je sortis vainqueur: je me calmai à l'aide

des arguments qui se présentèrent à mon esprit, et que ma condition

d'alors me fournissait en abondance. Particulièrement, comme la méthode

la plus efficace, je résolus de me distraire par d'autres choses, et de

m'engager dans quelque affaire qui pût me détourner complètement de

toute excursion de ce genre; car je m'étais apperçu que ces idées

m'assaillaient principalement quand j'étais oisif, que je n'avais rien à

faire ou du moins rien d'important immédiatement devant moi.

Dans ce but j'achetai une petite métairie dans le comté de Bedfort, et

je résolus de m'y retirer. L'habitation était commode et les héritages

qui en dépendaient susceptibles de grandes améliorations, ce qui sous

bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que j'étais de

culture, d'économie, de plantation, d'améliorissement; d'ailleurs, cette

ferme se trouvant dans le cœur du pays, je n'étais plus à même de hanter

la marine et les gens de mer et d'ouïr rien qui eût trait aux lointaines

contrées du monde.

Bref, je me transportai à ma métairie, j'y établis ma famille, j'achetai

charrues, herses, charrette, chariot, chevaux, vaches, moutons, et, me

mettant sérieusement à l'œuvre, je devins en six mois un véritable

gentleman campagnard. Mes pensées étaient totalement absorbées:

c'étaient mes domestiques à conduire, des terres à cultiver, des

clôtures, des plantations à faire... Je jouissais, selon moi, de la plus

agréable vie que la nature puisse nous départir, et dans laquelle puisse

faire retraite un homme toujours nourri dans le malheur.

Comme je faisais valoir ma propre terre, je n'avais point de redevance à

payer, je n'étais gêné par aucune clause, je pouvais tailler et rogner à

ma guise. Ce que je plantais était pour moi-même, ce que j'améliorais

pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je n'avais pas le

moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde. Alors je croyais

réellement jouir de l'heureuse médiocrité que mon père m'avait si

instamment recommandée, une sorte d'existence céleste semblable à celle

qu'a décrite le poète en parlant de la vie pastorale:

/*[4]

_Exempte de vice et de soins,_

_Jeunesse est sans écart, vieillesse sans besoins_[9].

*/

Mais au sein de toute cette félicité un coup inopiné de la Providence me

renversa: non-seulement il me fit une blessure profonde et incurable,

mais, par ses conséquences, il me fit faire une lourde rechute dans ma

passion vagabonde. Cette passion, qui était pour ainsi dire née dans mon

sang, eut bientôt repris tout son empire, et, comme le retour d'une

maladie violente, elle revint avec une force irrésistible, tellement que

rien ne fit plus impression sur moi.--Ce coup c'était la perte de ma

femme.

Il ne m'appartient pas ici d'écrire une élégie sur ma femme, de retracer

toutes ses vertus privées, et de faire ma cour au beau sexe par la

flatterie d'une oraison funèbre. Elle était, soit dit en peu de mots, le

support de toutes mes affaires, le centre de toutes mes entreprises, le

bon génie qui par sa prudence me maintenait dans le cercle heureux où

j'étais, après m'avoir arraché au plus extravagant et au plus ruineux

projet où s'égarât ma tête. Et elle avait fait plus pour domter mon

inclination errante que les pleurs d'une mère, les instructions d'un

père, les conseils d'un ami, ou que toute la force de mes propres

raisonnements. J'étais heureux de céder à ses larmes, de m'attendrir à

ses prières, et par sa perte je fus en ce monde au plus haut point brisé

et désolé.

Sitôt qu'elle me manqua le monde autour de moi me parut mal: j'y étais,

me semblait-il, aussi étranger qu'au Brésil lorsque pour la première

fois j'y abordai, et aussi isolé, à part l'assistance de mes

domestiques, que je l'étais dans mon île. Je ne savais que faire ou ne

pas faire. Je voyais autour de moi le monde occupé, les uns travaillant

pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils excès ou de

vains plaisirs, et également misérables, parce que le but qu'ils se

proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes de plaisir chaque

jour se blasaient sur leurs vices, et s'amassaient une montagne de

douleur et de repentir, et les hommes de labeur dépensaient leurs forces

en efforts journaliers afin de gagner du pain de quoi soutenir ces

forces vitales qu'exigeaient leurs travaux; roulant ainsi dans un cercle

continuel de peines, ne vivant que pour travailler, ne travaillant que

pour vivre, comme si le pain de chaque jour était le seul but d'une vie

accablante, et une vie accablante la seule voie menant au pain de chaque

jour.

Cela réveilla chez moi l'esprit dans lequel je vivais en mon royaume,

mon île, où je n'avais point laissé croître de blé au-delà de mon

besoin, où je n'avais point nourri de chèvres au-delà de mon usage, où

mon argent était resté dans le coffre jusque-là de s'y moisir, et avait

eu à peine la faveur d'un regard pendant vingt années.

Si de toutes ces choses j'eusse profité comme je l'eusse dû faire et

comme la raison et la religion me l'avaient dicté, j'aurais eu appris à

chercher au-delà des jouissances humaines une félicité parfaite,

j'aurais eu appris que, supérieur à elles, il y a quelque chose qui

certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons

posséder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce côté-ci de

la tombe.

Mais ma sage conseillère n'était plus là: j'étais comme un vaisseau sans

pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes pensées volaient de

nouveau à leur ancienne passion, ma tête était totalement tournée par

une manie d'aventures lointaines; et touts les agréables et innocents

amusements de ma métairie et de mon jardin, mon bétail, et ma famille,

qui auparavant me possédaient tout entier, n'étaient plus rien pour moi,

n'avaient plus d'attraits, comme la musique pour un homme qui n'a point

d'oreilles, ou la nourriture pour un homme qui a le goût usé. En un mot,

je résolus de me décharger du soin de ma métairie, de l'abandonner, de

retourner à Londres: et je fis ainsi peu de mois après.

Arrivé à Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu'auparavant, la ville

m'ennuyait; je n'y avais point d'emploi, rien à faire qu'à baguenauder,

comme une personne oisive de laquelle on peut dire qu'elle est

parfaitement inutile dans la création de Dieu, et que pour le reste de

l'humanité il n'importe pas plus qu'un farthing[10] qu'elle soit morte

ou vive.--C'était aussi de toutes les situations celle que je détestais

le plus, moi qui avais usé mes jours dans une vie active; et je me

disais souvent à moi-même: L'état d'oisiveté est la lie de la vie.--Et

en vérité je pensais que j'étais beaucoup plus convenablement occupé

quand j'étais vingt-six jours à me faire une planche de sapin.

Nous entrions dans l'année 1693 quand mon neveu, dont j'avais fait,

comme je l'ai dit précédemment, un marin et un commandant de navire,

revint d'un court voyage à Bilbao, le premier qu'il eût fait. M'étant

venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient

proposé d'entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes-Orientales

et à la Chine.--«Et maintenant, mon oncle, dit-il, si vous voulez aller

en mer avec moi, je m'engage à vous débarquer à votre ancienne

habitation dans l'île, car nous devons toucher au Brésil.»

Rien ne saurait être une plus forte démonstration d'une vie future et de

l'existence d'un monde invisible que la coïncidence des causes secondes

et des idées que nous formons en notre esprit tout-à-fait intimement, et

que nous ne communiquons à pas une âme.

Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde

s'était de nouveau emparée de moi, et je ne me doutais pas de ce qu'il

avait l'intention de me dire quand le matin même, avant sa visite, dans

une très-grande confusion de pensées, repassant en mon esprit toutes les

circonstances de ma position, j'en étais venu à prendre la détermination

d'aller à Lisbonne consulter mon vieux capitaine; et, si c'était

raisonnable et praticable, d'aller voir mon île et ce que mon peuple y

était devenu. Je me complaisais dans la pensée de peupler ce lieu, d'y

transporter des habitants, d'obtenir une patente de possession, et je ne

sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je

l'ai dit, avec son projet de me conduire à mon île chemin faisant aux

Indes-Orientales.

À cette proposition je me pris à réfléchir un instant, et le regardant

fixement:--«Quel démon, lui dis-je, vous a chargé de ce sinistre

message?»--Mon neveu tressaillit, comme s'il eût été effrayé d'abord;

mais, s'appercevant que je n'étais pas très-fâché de l'ouverture, il se

remit.--«J'espère, sir, reprit-il, que ce n'est point une proposition

funeste; j'ose même espérer que vous serez charmé de voir votre nouvelle

colonie en ce lieu où vous régniez jadis avec plus de félicité que la

plupart de vos frères les monarques de ce monde.

Bref, ce dessein correspondait si bien à mon humeur, c'est-à-dire à la

préoccupation qui m'absorbait et dont j'ai déjà tant parlé, qu'en peu de

mots je lui dis que je partirais avec lui s'il s'accordait avec les

marchands, mais que je ne promettais pas d'aller au-delà de mon

île.--«Pourquoi, sir, dit-il? vous ne désirez pas être laissé là de

nouveau j'espère.»--«Quoi! répliquai-je, ne pouvez-vous pas me reprendre

à votre retour?»--Il m'affirma qu'il n'était pas possible que les

marchands lui permissent de revenir par cette route, avec un navire

chargé de si grandes valeurs, le détour étant d'un mois et pouvant

l'être de trois ou quatre.--«D'ailleurs, sir, ajouta-t-il, s'il me

mésarrivait, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors réduit

à la condition où vous étiez jadis.»

PROPOSITION DU NEVEU

C'était fort raisonnable; toutefois nous trouvâmes l'un et l'autre un

remède à cela. Ce fut d'embarquer à bord du navire un _sloop_[11] tout

façonné mais démonté en pièces, lequel, à l'aide de quelques

charpentiers que nous convînmes d'emmener avec nous, pouvait être

remonté dans l'île et achevé et mis à flot en peu de jours.

Je ne fus pas long à me déterminer, car réellement les importunités de

mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne m'aurait arrêté.

D'ailleurs, ma femme étant morte, je n'avais personne qui s'intéressât

assez à moi pour me conseiller telle voie ou telle autre, exception

faite de ma vieille bonne amie la veuve, qui s'évertua pour me faire

prendre en considération mon âge, mon aisance, l'inutile danger d'un

long voyage, et, par-dessus tout, mes jeunes enfants. Mais ce fut peine

vaine: j'avais un désir irrésistible de voyager.--«J'ai la créance, lui

dis-je, qu'il y a quelque chose de si extraordinaire dans les

impressions qui pèsent sur mon esprit, que ce serait en quelque sorte

résister à la Providence si je tentais de demeurer à la maison.»--Après

quoi elle mit fin à ses remontrances et se joignit à moi non-seulement

pour faire mes apprêts de voyage, mais encore pour régler mes affaires

de famille en mon absence et pourvoir à l'éducation de mes enfants.

Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune

que je laissais à mes enfants de telle manière, et je la plaçai en de

telles mains, que j'étais parfaitement tranquille et assuré que justice

leur serait faite quoi qu'il pût m'advenir. Quant à leur éducation, je

m'en remis entièrement à ma veuve, en la gratifiant pour ses soins d'une

suffisante pension, qui fut richement méritée, car une mère n'aurait pas

apporté plus de soins dans leur éducation ou ne l'eût pas mieux

entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma patrie, et moi-même

je vécus assez pour lui témoigner ma gratitude.

Mon neveu fut prêt à mettre à la voile vers le commencement de janvier

1694-5, et avec mon serviteur VENDREDI je m'embarquai aux Dunes le 8,

ayant à bord, outre le _sloop_ dont j'ai fait mention ci-dessus, un

chargement très-considérable de toutes sortes de choses nécessaires pour

ma colonie, que j'étais résolu de n'y laisser qu'autant que je la

trouverais en bonne situation.

Premièrement j'emmenai avec moi quelques serviteurs que je me proposais

d'installer comme habitants dans mon île, ou du moins de faire

travailler pour mon compte pendant que j'y séjournerais, puis que j'y

laisserais ou que je conduirais plus loin, selon qu'ils paraîtraient le

désirer. Il y avait entre autres deux charpentiers, un forgeron, et un

autre garçon fort adroit et fort ingénieux, tonnelier de son état, mais

artisan universel, car il était habile à faire des roues et des moulins

à bras pour moudre le grain, de plus bon tourneur et bon potier, et

capable d'exécuter toute espèce d'ouvrages en terre ou en bois. Bref,

nous l'appelions notre Jack-bon-à-tout.

Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui s'était présenté pour passer

aux Indes-Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la suite à

se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus utile et le

plus adroit compagnon qu'on eût su désirer, même dans beaucoup de choses

qui n'étaient pas de son métier; car, ainsi que je l'ai fait observer

autrefois, la nécessité nous rend industrieux.

Ma cargaison, autant que je puis m'en souvenir, car je n'en avais pas

dressé un compte détaillé, consistait en une assez grande quantité de

toiles et de légères étoffes anglaises pour habiller les Espagnols que

je m'attendais à trouver dans l'île. À mon calcul il y en avait assez

pour les vêtir confortablement pendant sept années. Si j'ai bonne

mémoire, les marchandises que j'emportai pour leur habillement, avec les

gants, chapeaux, souliers, bas et autres choses dont ils pouvaient avoir

besoin pour se couvrir, montaient à plus de 200 livres sterling, y

compris quelques lits, couchers, et objets d'ameublement,

particulièrement des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle

d'étain et de cuivre...: j'y avais joint en outre près de 100 livres

sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets,

crochets, gonds; bref, tout objet nécessaire auquel je pus penser.

J'emportai aussi une centaine d'armes légères, mousquets et fusils, de

plus quelques pistolets, une grande quantité de balles de tout calibre,

trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pièces de canon d'airain, et

comme j'ignorais pour combien de temps et pour quelles extrémités

j'avais à me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre, des épées, des

coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes; si bien qu'en un

mot nous avions un véritable arsenal de toute espèce de munitions. Je

fis aussi emporter à mon neveu deux petites caronades[12] en plus de ce

qu'il lui fallait pour son vaisseau, à dessein de les laisser dans l'île

si besoin était, afin qu'à notre débarquement nous pussions construire

un Fort, et l'armer contre n'importe quel ennemi; et par le fait dès mon

arrivée, j'eus lieu de penser qu'il serait assez besoin de tout ceci et

de beaucoup plus encore, si nous prétendions nous maintenir en

possession de l'île, comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Je n'eus pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les

précédents; aussi aurai-je moins sujet de détourner le lecteur,

impatient peut-être d'apprendre ce qu'il en était de ma colonie.

Toutefois quelques accidents étranges, des vents contraires et du

mauvais temps, qui nous advinrent à notre départ, rendirent la traversée

plus longue que je ne m'y attendais d'abord; et moi, qui n'avais jamais

fait qu'un voyage,--mon premier voyage en Guinée,--que je pouvais dire

s'être effectué comme il avait été conçu, je commençai à croire que la

même fatalité m'attendait encore, et que j'étais né pour ne jamais être

content à terre, et pour toujours être malheureux sur l'Océan.

Les vents contraires nous chassèrent d'abord vers le Nord, et nous fûmes

obligés de relâcher à Galway en Irlande, où ils nous retinrent

trente-deux jours; mais dans cette mésaventure nous eûmes la

satisfaction de trouver là des vivres excessivement à bon marché et en

très-grande abondance; de sorte que tout le temps de notre relâche, bien

loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutâmes plutôt.--Là

je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux, que, si nous

avions une bonne traversée, j'avais dessein de débarquer dans mon île:

mais nous trouvâmes occasion d'en disposer autrement.

Nous quittâmes l'Irlande le 5 février, à la faveur d'un joli frais qui

dura quelques jours.--Autant que je me le rappelle, c'était vers le 20

février, un soir, assez tard, le second, qui était de quart, entra dans

la chambre du Conseil, et nous dit qu'il avait vu une flamme et entendu

un coup de canon; et tandis qu'il nous parlait de cela, un mouce vint

nous avertir que le maître d'équipage en avait entendu un autre.

Là-dessus nous courûmes touts sur le gaillard d'arrière, où nous

n'entendîmes rien; mais au bout de quelques minutes nous vîmes une

grande lueur, et nous reconnûmes qu'il y avait au loin un feu terrible.

Immédiatement nous eûmes recours à notre estime, et nous tombâmes touts

d'accord que du côté où l'incendie se montrait il ne pouvait y avoir de

terre qu'à non moins 500 lieues, car il apparaissait à

l'Ouest-Nord-Ouest. Nous conclûmes alors que ce devait être quelque

vaisseau incendié en mer, et les coups de canon que nous venions

d'entendre nous firent présumer qu'il ne pouvait être loin. Nous fîmes

voile directement vers lui, et nous eûmes bientôt la certitude de le

découvrir; parce que plus nous cinglions, plus la flamme grandissait,

bien que de long-temps, le ciel étant brumeux, nous ne pûmes appercevoir

autre chose que cette flamme.--Au bout d'une demi-heure de bon sillage,

le vent nous étant devenu favorable, quoique assez faible, et le temps

s'éclaircissant un peu, nous distinguâmes pleinement un grand navire en

feu au milieu de la mer.

Je fus sensiblement touché de ce désastre, encore que je ne connusse

aucunement les personnes qui s'y trouvaient plongées. Je me représentai

alors mes anciennes infortunes, l'état où j'étais quand j'avais été

recueilli par le capitaine portugais, et combien plus déplorable encore

devait être celui des malheureuses gens de ce vaisseau, si quelque autre

bâtiment n'allait avec eux de conserve. Sur ce, j'ordonnai immédiatement

de tirer cinq coups de canon coup sur coup, à dessein de leur faire

savoir, s'il était possible, qu'ils avaient du secours à leur portée, et

afin qu'ils tâchassent de se sauver dans leur chaloupe; car, bien que

nous pussions voir la flamme dans leur navire, eux cependant, à cause de

la nuit, ne pouvaient rien voir de nous.

Nous étions en panne depuis quelque temps, suivant seulement à la dérive

le bâtiment embrasé, en attendant le jour quand soudain, à notre grande

terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauta

en l'air, et s'engloutit aussitôt. Ce fut terrible, ce fut un douloureux

spectacle, par la compassion qu'il nous donna de ces pauvres gens, qui,

je le présumais, devaient touts avoir été détruits avec le navire ou se

trouver dans la plus profonde détresse, jetés sur leur chaloupe au

milieu de l'Océan: alternative d'où je ne pouvais sortir à cause de

l'obscurité de la nuit. Toutefois, pour les diriger de mon mieux, je

donnai l'ordre de suspendre touts les fanaux que nous avions à bord, et

on tira le canon toute la nuit. Par là nous leur faisions connaître

qu'il y avait un bâtiment dans ce parage.

Vers huit heures du matin, à l'aide de nos lunettes d'approche, nous

découvrîmes les embarcations du navire incendié, et nous reconnûmes

qu'il y en avait deux d'entre elles encombrées de monde, et profondément

enfoncées dans l'eau. Le vent leur étant contraire, ces pauvres gens

ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient touts leurs efforts pour se

faire voir aussi de nous.

Nous déployâmes aussitôt notre pavillon pour leur donner à connaître que

nous les avions apperçus, et nous leur adressâmes un signal de

ralliement; puis nous forçâmes de voile, portant le cap droit sur eux.

En un peu plus d'une demi-heure nous les joignîmes, et, bref, nous les

accueillîmes touts à bord; ils n'étaient pas moins de soixante-quatre,

tant hommes que femmes et enfants; car il y avait un grand nombre de

passagers.

Enfin nous apprîmes que c'était un vaisseau marchand français de 300

tonneaux, s'en retournant de Québec, sur la rivière du Canada. Le

capitaine nous fit un long récit de la détresse de son navire. Le feu

avait commencé à la timonerie, par la négligence du timonier. À son

appel au secours il avait été, du moins tout le monde le croyait-il,

entièrement éteint. Mais bientôt on s'était apperçu que quelques

flammèches avaient gagné certaines parties du bâtiment, où il était si

difficile d'arriver, qu'on n'avait pu complètement les éteindre. Ensuite

le feu, s'insinuant entre les couples et dans le vaigrage du vaisseau,

s'était étendu jusqu'à la cale, et avait bravé touts les efforts et

toute l'habileté qu'on avait pu faire éclater.

Ils n'avaient eu alors rien autre à faire qu'à se jeter dans leurs

embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez

grandes. Ils avaient leur chaloupe, un grand canot et de plus un petit

esquif qui ne leur avait servi qu'à recevoir des provisions et de l'eau

douce, après qu'ils s'étaient mis en sûreté contre le feu. Toutefois ils

n'avaient que peu d'espoir pour leur vie en entrant dans ces barques à

une telle distance de toute terre; seulement, comme ils le disaient

bien, ils avaient échappé au feu, et il n'était pas impossible qu'un

navire les rencontrât et les prit à son bord.

LE VAISSEAU INCENDIÉ

Ils avaient des voiles, des rames et une boussole, et se préparaient à

mettre le cap en route sur Terre-Neuve, le vent étant favorable, car il

soufflait un joli frais Sud-Est quart-Est. Ils avaient en les ménageant

assez de provisions et d'eau pour ne pas mourir de faim pendant environ

douze jours, au bout desquels s'ils n'avaient point de mauvais temps et

de vents contraires, le capitaine disait qu'il espérait atteindre les

bancs de Terre-Neuve, où ils pourraient sans doute pêcher du poisson

pour se soutenir jusqu'à ce qu'ils eussent gagné la terre. Mais il y

avait dans touts les cas tant de chances contre eux, les tempêtes pour

les renverser et les engloutir, les pluies et le froid pour engourdir et

geler leurs membres, les vents contraires pour les arrêter et les faire

périr par la famine, que s'ils eussent échappé c'eût été presque

miraculeux.

Au milieu de leurs délibérations, comme ils étaient touts abattus et

prêts à se désespérer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, que

soudain ils avaient été surpris joyeusement en entendant un coup de

canon, puis quatre autres. C'étaient les cinq coups de canon que j'avais

fait tirer aussitôt que nous eûmes apperçu la lueur. Cela les avait

rendus à leur courage, et leur avait fait savoir,--ce qui, je l'ai dit

précédemment, était mon dessein,--qu'il se trouvait là un bâtiment à

portée de les secourir.

En entendant ces coups de canon ils avaient calé leurs mâts et leurs

voiles; et, comme le son venait du vent, ils avaient résolu de rester en

panne jusqu'au matin. Ensuite, n'entendant plus le canon, ils avaient à

de longs intervalles déchargé trois mousquets; mais, comme le vent nous

était contraire, la détonation s'était perdue.

Quelque temps après ils avaient été encore plus agréablement surpris par

la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que j'avais donné l'ordre

de tirer tout le reste de la nuit. À ces signaux ils avaient forcé de

rames pour maintenir leurs embarcations debout-au-vent, afin que nous

pussions les joindre plus tôt, et enfin, à leur inexprimable joie, ils

avaient reconnu que nous les avions découverts.

Robinson Crusoe (II/II) · 第 3 / 29 段