Qui termine cette curieuse histoire aussi
véridique qu’invraisemblable.
« Barbicane?… Nicholl?…
— Maston!
— Vous?…
— Nous! »
Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton
singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.
J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui
sifflait entre ses lèvres comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du Terrail :
« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur de
vingt-sept? demanda-t-il.
— Oui!
— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de kilogrammes?
— Oui!
— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?
—Oui! »
Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. Maston.
« Alors je conclus… reprit-il.
— Comment?… demanda le président Barbicane.
— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, c’est
que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux mille
huit cents kilomètres!
— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.
— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de
paille! »
Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante
injure.
« Maston! s’écria-t-il.
— Nicholl!
— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…
— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! »
Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles
artilleurs.
« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… »
Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, disant :
« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston
devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl
devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données
de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?…
Peut-être ne le saura-t-on jamais?…
— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!
— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine
Nicholl.
— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous
permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!
— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine Nicholl.
— À quel taux vont tomber les actions de la _North Polar Practical
Association_? » s’écria le président Barbicane.
L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par paquet
au prix du vieux papier.
Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco
mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.
Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves
ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les
caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut
affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les
administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent
littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces
qualifications ne sauraient être redites pas même en latin pas même en
zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel
que les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que
Barbicane, Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient
à cette célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent
le gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.
Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre
Paulus il vivait encore à cette époque mit à la mode. Cette machine courut
les cafés-concerts du monde entier.
Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :
Pour modifier notre patraque,
Dont l’ancien axe se détraque,
Ils ont fait un canon qu’on braque,
Afin de mettra tout en vrac!
C’est bien pour vous flanquer le trac!
Ordre est donné pour qu’on les traque,
Ces trois imbéciles!… Mais… crac!
Le coup est parti… Rien ne craque!
Vive notre vieille patraque!
Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet
insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les
forces dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une
modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires
du Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au
point où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les
rayons solaires?
On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane
et de son collègue aux États-Unis.
Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. Hébrard
rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant pour sa
sécurité.
Cette note était ainsi conçue :
« On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait pour
but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T.
Maston, reposant sur des données justes, auraient produit les
résultats cherchés, si, par suite d’une distraction inexplicable, ils
n’eussent été entachés d’erreur dès le début.
« En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour
base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à
_quarante mille mètres_ au lieu de _quarante mille kilomètres_ ce
qui a faussé la solution du problème.
« D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… Comment
un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd
en vaines conjectures.
« Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de
l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement
résolu. Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de _douze
zéros_ au résultat final.
« Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de
vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion
de projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour
déplacer le Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la
puissance expansive que lui attribue le capitaine Nicholl.
« En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au
Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes
de millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum
que de neuf millièmes de microns.
« Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient
désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.
« ALCIDE PIERDEUX »
Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au
début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle
Société!
Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils
l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en
faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de
tout le mal ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde la
plus effroyable des catastrophes.
Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des
millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois
zéros!
J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien entendre
du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président
Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel
Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient jamais…
Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne
pouvait lui en vouloir.
Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à
admettre qu’il eût été distrait à ce point.
Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et
voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait
plus le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si
parfait au milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au
vieux Monde, à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.