Et pourtant!…

Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il

voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en

empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger

avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux

calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui

pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!

Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne

s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de

ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière

responsabilité de cet échec?

J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux

larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait

caché. Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait

menacés dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes

par l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de

mille manières.

Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux

gavroches parisiens!

« Eh! va donc, redresseur d’axe!

— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!

— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! »

Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de rentrer

à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock de ses

tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston ­ à l’exemple de

Niobé ­ _noluit consolari_, parce que son canon n’avait pas produit sur le

sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la Saint-Jean!

Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses

anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la _North Polar

Practical Association_.

Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine

Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des

ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus

immense mystification des temps modernes?

Non!

Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le sultan,

sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains et saufs.

« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les épaules.

— En doutez-vous?

— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…

— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane.

Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il

n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.

Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de Bâli-Bâli,

non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la surface de

son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières du sultan,

et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point lieu de

regretter cette lucrative affaire.

Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, où

se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le

paquebot des Messageries maritimes _Moeris_ les transporta à Marseille, le

P.-L.-M. à Paris ­ sans déraillement ni collision ­ le chemin de fer de l’ouest

au Havre, et enfin le transatlantique _la Bourgogne_ en Amérique.

En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de New-York.

Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte de

l’hôtel de New-Park…

Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et

de J.-T. Maston.

Sans dessus dessous · 第 38 / 42 题