Depuis ce départ, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être

racontés. Mong-kiao l'emporte sur tous ses concurrents, et voit

inscrire son nom sur la liste d'or.

Si vous désirez connaître la fin de cette histoire, lisez le chapitre

treizième.

NOTES:

[37] Voyez page 5, ligne 5.

[38] Voyez page 127.

[39] Son oncle, qui le faisait passer pour son fils, s'appelait

_Ki-kong-fou_.

[40] Dans ce passage, les mots _ma mère_ et _mon père_ désignent la

tante et l'oncle de Mong-kiao. Plus bas, ils doivent se prendre dans

leur véritable acception.

[41] La liste des docteurs.

[42] Le mot _Sieou-tsaï_ signifie talent en fleurs; il s'applique à ceux

qui ont obtenu le premier degré littéraire, qui répond à peu près au

titre de Bachelier.

[43] L'examen de province appelé Hiang-chi, pour obtenir le second degré

littéraire, ou le grade de Kiu-jîn. Il répond à celui de Licencié.

[44] On appelle ainsi le premier de ceux qui obtiennent le grade de

Kiu-jîn, qui est le plus élevé auquel on puisse parvenir dans le

concours de province.

[45] Le repas du _Chant du cerf_, c'est-à-dire dans lequel on chante

l'ode du Chi-king, ou livre des Vers (part. I, chap. 1, od. 1), qui

commence par ces mots: _yeou-yeou lou-ming_, «le cerf fait entendre sa

voix.» On offre ce repas à ceux qui viennent d'obtenir le grade de

Kiu-jîn, ou de Licencié. L'examinateur en chef et le vice-gouverneur

président à cette cérémonie, à laquelle assistent les principaux

fonctionnaires civils de la province.

[46] Cueillir la branche de l'_olea fragrans_, c'est-à-dire obtenir le

grade de docteur.

[47] Plus haut (page 115, ligne 12), c'est ainsi qu'il faut lire, au

lieu de: _honneurs posthumes_.

[48] Le lecteur n'a pas oublié la prédiction du religieux Fa-haï,

lorsqu'il ensevelit Blanche sous la pagode de Louï-pong. Voy. page 315.

CHAPITRE XIII.

ARGUMENT.

Hân-wen est inscrit sur la liste d'or, et son nom est proclamé dans

les rues de la capitale.

Il forme un heureux mariage qui réunit deux familles.

Des nuages d'un heureux augure entourent le palais de l'empereur.

Des parfums délicieux pénètrent dans le vestibule rouge.

Un décret suprême descend du neuvième ciel.[49]

Il[50] va à la pagode de Louï-pong, et se voit élevé au séjour des

dieux.

MONG-KIAO ayant fait ses adieux à son oncle et à sa tante, partit pour

la capitale, où il désirait obtenir le grade de Tsîn-ssé[51]. Dès qu'il

fut arrivé, il choisit un hôtel, où il continua ses travaux littéraires

en attendant l'époque du concours. Au jour marqué, il entra avec ses

rivaux dans la salle des examens. Il acheva ses trois compositions[52],

dont l'élégance et l'éclat ne pouvaient se comparer qu'à une riche

broderie, ou à un réseau formé de perles et de pierres précieuses.

Quelques jours après, on publia avec solennité la liste des docteurs:

Mong-kiao occupait le premier rang.

Quand cette nouvelle parvint à son hôtel, il fut transporté de joie; et

à peine le messager fut-il parti, que tous les employés[53] du concours

vinrent lui rendre visite et lui présenter leurs félicitations.

Mong-kiao les reçut en habits de cérémonie, et se rendit ensuite au

banquet que l'empereur offre aux nouveaux docteurs. Il salua le

président, et partagea avec ses collègues tous les plaisirs de cette

fête. Bientôt vint l'examen appelé Tiên-chi[54], dans lequel l'empereur

pose lui-même des questions d'économie politique. Tous les magistrats se

tenaient debout, et deux cents Tsîn-ssé (docteurs) étaient prosternés

sur les dalles rouges.

Quand on proclama les trois premiers docteurs[55], Mong-kiao s'entendit

donner le titre de Tchoang-youân. On nomma ensuite les deux docteurs qui

avaient obtenu le titre de Pang-yân et de Tân-hoa.

Ils burent chacun trois tasses de vin, qui leur fut offert au nom de

l'empereur; ensuite on orna leurs cheveux de fleurs, et on suspendit au

haut d'un étendard, l'ordre impérial qui leur accordait la faveur

d'être promenés en pompe dans toute la ville[56]. Pendant trois jours,

ils furent entourés d'honneurs et comblés de félicitations. Tous les

habitants de la capitale accoururent en foule pour contempler leur

brillant cortége, et ils ne purent s'empêcher de faire éclater leur

admiration en voyant la jeunesse et la beauté du Tchoang-youân[57].

Quand cette cérémonie fut achevée, les trois docteurs allèrent au palais

pour remercier l'empereur du titre qu'il leur avait accordé.

Quelque temps après, Mong-kiao fut nommé membre de l'Académie des

Hân-lîn, et reçut la charge de Sieou-tchân[58]. A peine fut-il entré en

fonctions qu'il rédigea un placet, où il exposa succinctement

l'histoire de son père et de sa mère, et son séjour dans la maison de

Ki-kong-fou, qui avait pris soin de son éducation. A la cinquième

veille, il fut admis dans la salle d'audience. Aussitôt que l'empereur

fut entré, et qu'il eut été salué par les acclamations unanimes de tous

les magistrats, Mong-kiao se prosterna au bas des degrés d'or, et

prononça ces paroles: «Votre humble sujet, Hiu-mong-kiao, nouvellement

élevé au grade de Tchoang-youân, demande la faveur de présenter un

placet à Votre Majesté.

--Quel est l'objet de ce placet?» lui demanda l'empereur.

Mong-kiao ayant remis son placet sur la table du dragon[59], l'empereur

l'ouvrit, et le lut en entier avec une grande attention. Ce placet était

ainsi conçu:

_Le nouveau Tchoang-youân, membre de l'Académie des Hân-lin_,

_votre sujet_

_Hiu-mong-kiao, a l'honneur d'exposer, depuis l'origine, les

malheurs de son père et de sa mère. Il supplie_

VOTRE MAJESTÉ

_de daigner l'écouter, et d'accorder des honneurs à ses parents._

_votre sujet_

_a toujours entendu dire que le prince ne fait qu'un corps avec son

peuple; qu'il regarde ses sujets comme ses propres enfants, et qu'il

se plaît à exaucer les voeux que forme leur piété filiale. Le père

de_

_votre sujet_

_Hiu-siên, ayant perdu ses parents dès sa plus tendre enfance,

demeura dans la maison de sa soeur aînée, qui prit soin de l'élever.

La mère de_

_votre sujet_,

_Blanche, cultivait la vertu sur la Montagne-Bleue, dans la grotte

du Vent-pur, où elle avait fixé son séjour. Ils se rencontrèrent sur

le lac Si-hou, et ayant conçu l'un pour l'autre une affection

semblable à celle du phénix et de sa compagne, ils se donnèrent une

promesse de mariage. Après avoir vécu pendant cinq ans comme de

tendres époux, ils se sont vus séparer l'un de l'autre. Lorsque_

_votre sujet_

_eut atteint l'âge d'un mois, sa mère eut le malheur d'être

ensevelie sous une pagode. Comme_

_votre sujet_

_avait perdu son père, et qu'il se trouvait sans asile et sans

appui, sa tante Hiu-chi eut pitié de son délaissement et de sa

faiblesse, et l'éleva elle-même avec la tendresse d'une mère; elle

fit même de grands sacrifices pour payer les frais de son

instruction. Enfin elle lui a promis de lui donner sa fille en

mariage._

VOTRE MAJESTÉ

_a comblé de bienfaits cet indigne Hân-lîn; mais, hélas! son père et

sa mère n'ont encore obtenu aucun honneur, aucune dignité! Quand un

homme ne s'est point acquitté de ses devoirs de fils, il est à

craindre qu'il ne manque à ceux de sujet. Je supplie humblement_

VOTRE MAJESTÉ

_d'accorder à mon père et à ma mère de brillantes distinctions, et

de me permettre de retourner dans mon pays natal pour offrir un

sacrifice funèbre à mes parents. Je pourrai ainsi accomplir les

devoirs d'un fils, et je serai moins indigne de LA servir comme

sujet._

_Requête respectueuse._

L'empereur ayant lu ce placet, un sourire de joie brilla sur sa figure

majestueuse. «Puisque vos parents ont éprouvé de si grands malheurs,

dit-il à Mong-kiao, j'accorde avec plaisir, à votre père, le titre

de Tchong-ki-tiên-hio-ssé[60]; à votre mère, le titre de

Tsié-i-tiên-siên-fou-jîn[61]; à votre oncle Ki-kong-fou, qui vous a

instruit avec succès, le titre de Tchong-i-lang[62]; et à votre tante

Hiu-chi, qui vous a élevé comme une tendre mère, le titre de

Hién-cho-i-jîn[63]. Je vous accorde un congé d'un an pour retourner dans

votre pays natal, offrir un sacrifice à vos parents, et réaliser votre

projet de mariage. Vous reviendrez ensuite à la cour pour reprendre vos

fonctions.»

_Respectez cet ordre._

Mong-kiao remercia l'empereur, et sortit du palais par la porte appelée

Wou-men. Il se hâta de faire ses adieux à ses collègues, disposa tout ce

qui était nécessaire pour son voyage, et partit sur un char élégant qui

lui était destiné. Il fut fêté sur toute la route, et les officiers

civils et militaires des villes qu'il traversait vinrent le recevoir

avec solennité, et le comblèrent de marques de respect. En passant par

Tchîn-kiang, il ne put s'empêcher de songer aux événements qui s'y

étaient passés. Il ordonna aussitôt aux personnes de sa suite de

s'arrêter avec son équipage dans une hôtellerie. Il prit le costume de

bachelier, et se dirigea avec deux domestiques vers le couvent de la

Montagne-d'Or. Dès qu'il y fut arrivé, il ne s'arrêta pas à admirer les

merveilles qui s'y déploient de toutes parts; il alla droit au

sanctuaire du temple pour brûler des parfums et saluer la statue de

Bouddha. Il entra ensuite dans une chapelle où il trouva un vénérable

religieux qui l'invita à passer dans le couvent.

Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'un

novice leur eut servi le thé, le docteur prit la parole. «Mon père,

dit-il au religieux, est-ce vous qui êtes le vénérable Fa-haï?

--Fa-haï est le supérieur de ce couvent, lui répondit-il; maintenant il

voyage dans l'empire.

--Mon père, lui dit le docteur, quel est votre nom de religion? quel est

le nom honorable que vous portiez dans le monde? pourquoi avez-vous

embrassé la vie religieuse? Je vous supplie de satisfaire ma juste

curiosité.

--Mon obscur nom de religion est Tao-tsong, lui répondit-il; mon nom

séculier est Hiu; mon surnom, Siên; et mon nom honorifique, Hân-wen. Je

suis originaire de la ville de Tsiên-tang.» Ensuite il lui raconta son

séjour dans la maison de Ki-kong-fou, sa rencontre et son mariage avec

Blanche, son double exil, l'inondation de la ville Tchîn-kiang, son

retour à Tsiên-tang, la naissance de son fils Mong-kiao, qu'il avait

fiancé avec sa nièce lorsqu'ils étaient encore tous deux dans le sein de

leur mère, et lui dépeignit le rôle terrible de Fa-haï, qui, lorsque son

fils eut atteint l'âge d'un mois, ensevelit Blanche sous la pagode de

Louï-pong. «J'ai reconnu, ajouta-t-il, les vanités et la corruption du

monde; pour m'y soustraire, je me suis fait couper les cheveux dans le

couvent de la Montagne-d'Or, et il y a déjà plusieurs dizaines d'années

que je cultive ici la vertu sous la direction du vénérable Fa-haï. J'ai

confié mon fils à ma soeur aînée; j'ignore s'il est encore du monde.»

A peine le religieux eut-il achevé de parler que le docteur se jeta à

ses pieds en versant des larmes abondantes. «Mon père, s'écria-t-il, je

suis Hiu-mong-kiao, votre fils indigne.»

Hân-wen est rempli d'étonnement. Il examine attentivement le jeune

homme, et le relevant avec bonté: «Sage lettré, lui dit-il en souriant,

vous vous trompez.

--Je ne me trompe point, lui répondit Mong-kiao.» Il lui raconta alors

qu'ayant été l'objet des railleries de ses camarades d'école, il était

venu s'en plaindre à sa tante, qui lui avait appris l'histoire de ses

parents. «A force de pleurer et de gémir en songeant à mon père et à ma

mère, ajouta-t-il, je tombai malade. A peine fus-je guéri que je me

livrai à l'étude avec ardeur, et j'obtins bientôt le titre

Kiaï-youân[64]. J'allai à la capitale afin de concourir pour le

doctorat, et grâce à la bienveillance de l'empereur, je reçus le titre

de Tchoang-youân[65]. Sa Majesté a mis le comble à ses bienfaits en

accordant des honneurs à mon père et à ma mère. Comme je passais par

Tchîn-kiang, je suis venu au couvent de la Montagne-d'Or pour rendre

visite à mon père, le ramener avec moi dans la ville de Tsiên-tang, et

lui procurer une existence honorable, afin de remplir autant qu'il est

en moi les devoirs de la piété filiale.»

En entendant ces paroles, Hân-wen éprouva en même temps un sentiment de

douleur et de joie. «Mon enfant, s'écria-t-il, d'après votre récit, je

reconnais que je suis votre père. Je suis heureux de voir que le ciel a

daigné prendre pitié de vous, en permettant que votre nom fût inscrit

sur la liste d'or[66]. Mais, hélas! votre mère a été ensevelie sous la

pagode de Louï-pong! Cette pensée me poursuit et me tourmente jour et

nuit.» Il dit, et ses yeux se baignèrent de larmes.

«Mon père, lui dit Mong-kiao en pleurant, cessez de vous abandonner

ainsi à la douleur. J'ai obtenu des honneurs pour ma mère, et je vais

lui offrir un sacrifice à la pagode. J'ose espérer que vous voudrez bien

descendre de la montagne et accompagner votre fils.

--Mon enfant, lui répond Hân-wen, votre père a embrassé la vie

religieuse; il désirerait ne point fouler de nouveau la poussière d'un

monde corrompu. Cependant, touché de votre piété filiale et de vos

instantes prières, je consens à aller avec vous offrir un sacrifice à

votre mère. Je reviendrai ensuite sur la Montagne-d'Or.» Le docteur fut

transporté de joie.

Tous les religieux du couvent, ayant appris que Mong-kiao était le

Tchoang-youân[67] de la nouvelle promotion, et que Tao-tsong était son

père, ils furent remplis d'étonnement et de joie. Ils mettent à la hâte

leur tunique et leur bonnet, et accourent en foule dans la salle du

couvent.

«Seigneur, disent-ils à Mong-kiao en se prosternant à ses pieds, nous

ignorions que son Excellence le Tchoang-youân avait daigné visiter notre

obscur couvent. Nous avons manqué de venir le recevoir et lui rendre

hommage; nous méritons la mort! nous méritons la mort!»

Le docteur les releva l'un après l'autre. «Mes pères, leur dit-il en

souriant, pourquoi tenir un tel langage? Vous avez daigné accueillir

Hân-wen dans votre précieux couvent; cet humble lettré en conservera une

reconnaissance éternelle.

--Mes frères, leur dit à son tour Hân-wen, je ne puis souffrir que vous

vous abaissiez ainsi devant mon fils.»

Les religieux étaient transportés de joie, et ne pouvaient se lasser de

louer et d'exalter les talents du Tchoang-youân.

Hân-wen ayant fait connaître aux religieux les bienfaits dont l'empereur

l'avait comblé, ils croisèrent les mains sur leur poitrine en signe de

respect, et le comblèrent de félicitations.

Le docteur ordonna à un de ses domestiques d'offrir aux religieux vingt

onces d'argent[68] pour acheter des parfums.

«Monsieur le docteur, lui dirent-ils, nous ne pouvons recevoir un si

riche présent.»

Le docteur les ayant priés avec instance d'accepter cet argent, ils

n'osèrent persister dans leur refus. Il invita ensuite son père à

quitter avec lui le couvent de la Montagne-d'Or. Les religieux les

reconduisirent jusqu'au dehors de la porte.

Revenons maintenant à Ki-kong-fou. Aussitôt que le messager du concours

lui eut annoncé que Mong-kiao avait obtenu le titre de Tchoang-youân,

sa maison se remplit bientôt de musiciens dont les accords bruyants

ébranlaient le ciel et la terre. Ses parents et ses amis accoururent en

foule, et la rue fut encombrée en un instant des chevaux et des voitures

des visiteurs. Tous les magistrats de la ville vinrent aussi lui offrir

leurs félicitations.

Kong-fou et Hiu-chi étaient heureux comme s'ils fussent montés au ciel,

et faisaient éclater leurs transports de joie. Nous n'avons pas besoin

de dire que Pi-liên[69] partageait toute l'allégresse de ses parents.

Lorsque Kong-fou eut appris ensuite que le docteur avait obtenu un congé

pour offrir des sacrifices à ses ancêtres, et accomplir son projet de

mariage, il décora sa maison avec magnificence, et fit tous les

préparatifs nécessaires en l'attendant.

Le char du Tchoang-youân ne tarda pas à arriver. Tous les magistrats

sortirent de la ville pour aller au-devant de lui. Ils le conduisirent

en pompe dans sa maison, où il fut reçu au son des instruments de

musique, et avec de joyeuses acclamations.

Le docteur salua son oncle et sa tante, qui sentirent redoubler leur

joie en voyant que Hân-wen était revenu avec lui. Mong-kiao leur raconta

tous les détails de la visite qu'il avait faite au couvent de la

Montagne-d'Or, pour voir son père et le ramener auprès de ses parents.

Quand Hân-wen se trouva en présence de son beau-frère et de sa soeur,

ils s'embrassèrent tendrement et versèrent des larmes de joie.

Toute la famille se trouvant réunie, ils préparèrent un grand festin

pour célébrer ce bonheur inespéré. Mais comme Hân-wen voulait observer

fidèlement la règle de son ordre, on lui servit à part plusieurs plats

de végétaux. Les convives burent jusqu'au milieu de la nuit.

Le lendemain le docteur se leva dès l'aurore, prit avec lui plusieurs

domestiques, et, sortant par la porte de l'ouest, il alla offrir un

sacrifice funèbre sur les tombes de ses aïeux. Quand il fut de retour,

on le pria de montrer l'ordre impérial qui conférait des titres et des

dignités à ses parents.

Hân-wen, Kong-fou et Hiu-chi se revêtirent d'habits de cérémonie, et se

prosternèrent du côté du palais pour remercier l'empereur de ses

bienfaits.

Le docteur les pria ensuite d'acheter des présents funèbres, et de venir

avec lui offrir un sacrifice à la pagode de Louï-pong, sur les bords du

lac Si-hou.

Dès qu'ils furent arrivés, ils rangèrent sur une table les offrandes

prescrites. Le docteur se mit à genoux, et quand il eut lu le décret

impérial qui accordait à sa mère des honneurs posthumes, il poussa des

cris lugubres, et resta quelque temps absorbé dans sa douleur.

Hân-wen ne put résister aux émotions de son coeur; il embrassa Kong-fou

et Hiu-chi dans une attitude morne et silencieuse, et ils confondirent

ensemble leurs soupirs et leurs larmes. Mais tout à coup ils

aperçoivent le vénérable Fa-haï, qui descendait du milieu des airs.

«Illustre docteur, s'écria-t-il d'un ton inspiré, quel bonheur pour moi

de voir que vous êtes revenu aujourd'hui pour sacrifier à la pagode! Ce

vieux prêtre vient aussi en ce moment pour accomplir une grande oeuvre.»

En voyant le religieux, ils sont transportés de joie et le saluent

humblement. «Ce vieillard est le vénérable Fa-haï, dit Hân-wen au

docteur.

--Saint homme, lui dit le docteur en se prosternant à ses pieds, je vous

en supplie, faites sortir ma mère de sa prison.

--Docteur, lui dit le religieux en le relevant avec bonté, vous êtes

maintenant un des plus illustres serviteurs de l'empereur; comment ce

vieux prêtre oserait-il désobéir à vos ordres? Votre noble mère a rempli

aujourd'hui la mesure de ses peines, et je viens, par l'ordre de

Bouddha, pour l'arracher de sa prison et la mettre en présence de son

fils.»

En entendant ces paroles, le docteur est rempli d'une joie difficile à

décrire.

Soudain le religieux murmure en silence des paroles magiques, et frappe

la pagode de son bâton sacré. Au même instant, la pagode s'agite sur sa

base et s'éloigne de quelques pas. «_Blanche!_ s'écrie Fa-haï d'une voix

imposante, _Blanche! paraissez_.»

A ces mots, une lueur blanche s'élève du sein de la terre, et Blanche

apparaît à leurs yeux.

Le religieux frappe une seconde fois la pagode, et la pagode docile se

transporte aussitôt à la place qu'elle occupait.

Le docteur s'élance vers sa mère, et se jette à genoux devant elle. Puis

l'embrassant avec tendresse: «Ma mère, lui dit-il d'une voix éplorée,

vous avez éprouvé des malheurs inouïs; plût au ciel que votre fils eût

pu les endurer pour vous! Mais, hélas! c'est la première fois

aujourd'hui que j'ai le bonheur de voir ma mère.» Il dit, et pousse des

cris déchirants.

Blanche le caresse et le console. «Mon fils, lui dit-elle le visage

baigné de larmes, que je suis heureuse en ce jour! Après avoir inscrit

votre nom sur la liste d'or, et avoir obtenu des honneurs pour votre

mère, vous êtes venu encore la délivrer de ses souffrances! Voilà ce qui

met le comble à votre piété filiale.

--Tendre épouse! s'écria Hân-wen, votre mari craignait de ne plus vous

revoir dans cette vie; comment pouvait-il espérer de vous rencontrer en

ce jour?» Il dit, et pleure amèrement.

«Cher époux, lui dit Blanche d'une voix entrecoupée de sanglots, votre

servante a commis des crimes qui vous ont forcé de vous retirer dans un

couvent; en vous revoyant aujourd'hui, il lui semble qu'elle est bercée

par un songe.»

Hiu-chi et Kong-fou s'approchèrent ensuite de Blanche, et lui parlèrent

à leur tour avec une émotion mêlée de douleur et de joie.

L'homme rencontre dans la vie des douleurs sans nombre; mais il est

une douleur qui les embrasse toutes, c'est la séparation des

personnes qu'on aime.

Après avoir attendu la fin de cet entretien, le religieux appela

Blanche. «La mesure de vos malheurs et de vos souffrances est remplie

aujourd'hui, lui dit-il. Vous ne pouvez rester plus long-temps dans ce

monde corrompu. Ce vieux prêtre va vous faire passer au séjour des

dieux.» A ces mots, il prend une pièce de soie blanche, et l'étend par

terre. «Blanche, s'écria-t-il, marchez sur cette pièce de soie; je vais

vous élever aux célestes demeures.»

Blanche se prosterna devant lui pour le remercier d'un si grand

bienfait. Puis elle se lève, et place ses pieds sur la pièce de soie.

Le religieux montre du doigt la pièce de soie, et prononce à haute voix

des paroles sacrées. Soudain la pièce de soie se change en un nuage

blanc, qui embrasse mollement Blanche, et l'élève au neuvième ciel,

toute rayonnante de lumière et de gloire.

Fa-haï prend ensuite une pièce de soie bleue, et l'étend par terre. Puis

il appelle Hân-wen, de son nom de religion. «Tao-tsong, mon sage

disciple, lui dit-il, marchez sur cette pièce de soie bleue; ce vieux

prêtre va vous élever au séjour des dieux, pour partager le bonheur de

votre épouse.»

Hân-wen se prosterne devant lui en frappant la terre de son front;

ensuite il se lève et place ses pieds sur la pièce de soie bleue.

Le religieux ayant prononcé des paroles sacrées, la pièce de soie bleue

se changea en un nuage azuré, qui enveloppa Hân-wen, et l'éleva

majestueusement au milieu des airs. Au même instant, le ciel fut inondé

de vapeurs brillantes qui exhalaient une odeur embaumée. Les deux

groupes de nuages lumineux qui portaient Blanche et Hân-wen se

dirigèrent vers l'Occident, et disparurent dans l'espace.

Fa-haï ayant élevé ces deux mortels au séjour des dieux, monta sur un

nuage qui le transporta sur la montagne sacrée, où il rendit compte à

Bouddha de sa mission.

En ce moment, Kong-fou et Hiu-chi se mirent à genoux, et les yeux élevés

au ciel, ils saluèrent le religieux, qui les quittait pour toujours.

Mais le docteur resta par terre, absorbé dans sa douleur.

Kong-fou se penche vers lui et s'efforce de le consoler. «Mon enfant,

lui dit-il, votre père et votre mère viennent de monter au ciel en plein

jour; c'est un bonheur qu'il est donné à peu de mortels d'obtenir.

Pourquoi vous abandonner ainsi aux gémissements et aux larmes? Je vous

en prie, revenez avec nous.»

Le docteur céda aux tendres instances de Kong-fou, monta dans une chaise

à porteurs, et revint chez ses parents. Mais à peine fut-il arrivé,

qu'il se sentit tourmenté par le souvenir de son père et de sa mère. Il

fit mouler en or leur image chérie, qu'il plaça dans sa chambre pour les

saluer et leur offrir ses hommages du matin au soir, comme s'ils eussent

été vivants.

Le docteur étant resté quelque temps chez ses parents, il ne put

s'empêcher de songer que le congé que lui avait accordé l'empereur

allait bientôt expirer, et que son mariage n'était pas encore accompli.

Au moment où il était occupé de cette pensée, le gouverneur de

Tsiên-tang vint lui rendre visite. Il alla le recevoir d'un air joyeux,

et le fit entrer dans le salon. «Seigneur, lui dit-il quand il se fut

assis, votre serviteur a une affaire importante dont il désire charger

Votre Excellence.

--Illustre docteur, lui répondit le magistrat, daignez m'apprendre de

quoi il s'agit; je me ferai un devoir d'obéir à vos ordres.

Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois · 第 12 / 13 段