larmes et ses sanglots: «Mon beau-frère, ma belle-soeur, et vous, mon
époux, écoutez l'histoire de ma vie. J'étais jadis la Couleuvre blanche,
qui habitait la grotte du Vent pur, sur la montagne de la ville Bleue.
Il y avait déjà bien des années que je pratiquais la vertu dans cette
grotte mystérieuse. Mais un jour que je me promenais au pied de la
montagne de Tsouï-'go, je m'endormis, et au milieu d'un songe, je repris
ma première forme. Un mendiant me ramassa et me porta au marché pour me
vendre. Hân-wen, qui passait par hasard en cet endroit, fut ému de pitié
en me voyant. Il m'acheta, et me reporta sur la montagne, où je
continuai à vivre en liberté. Je conservai dans mon coeur le souvenir de
ce bienfait, et comme je savais que le destin l'avait condamné à ne
point avoir d'héritiers dans cette vie, je suis descendue de la
montagne pour m'unir avec lui par les liens du mariage, et lui donner
des enfans qui pussent continuer la postérité de sa famille. J'ai voulu
par là lui témoigner ma reconnaissance. Voyant qu'il était sans fortune,
je lui fis présent d'une somme d'argent qui avait été enlevée dans le
trésor de la ville. Ce crime le fit exiler à Kou-sou. J'allai le trouver
dans cette ville avec ma servante, la petite Bleue, et je l'épousai
suivant les usages prescrits par les rites. Je composai des pilules
d'une vertu miraculeuse, et je fis prospérer la pharmacie de mon époux.
Quelque temps après, comme Hân-wen célébrait la fête appelée Touân-yang,
il me fit avaler de force une tasse de vin soufré, et je repris ma
première forme. Mais la vue de ma métamorphose le fit mourir de frayeur.
Après avoir échappé à la mort comme par miracle, j'allai sur la montagne
sacrée qu'habite le dieu qui gouverne le pôle austral, et j'obtins de
lui un rameau de la plante d'immortalité, avec lequel je ressuscitai mon
mari. Mais craignant qu'il ne découvrît que j'étais une fée, j'imaginai
un stratagème pour le tromper[38] et dissiper ses doutes. Du matin au
soir je partageai les soins de son commerce, et je contribuai
puissamment à la réputation de sa pharmacie. Quelque temps après, vint
l'anniversaire de la naissance du dieu Liu-tsou. Les médecins de la
ville, qui avaient formé le projet de perdre mon mari, le pressèrent de
présenter dans le temple des objets rares et précieux. Hân-wen se
désolait de n'en point avoir. Pour le tirer d'embarras, j'eus recours à
l'adresse de la petite Bleue, qui alla dérober dans le cabinet de
l'empereur les objets précieux dont il avait besoin. Hân-wen ayant étalé
ces mêmes objets dans le vestibule, le jour de sa naissance, des
officiers que l'empereur avait chargés de chercher les auteurs de ce
vol, se saisirent de Hân-wen, et le traînèrent devant le magistrat, afin
qu'il le punît suivant la rigueur des lois. Heureusement que le préfet
de Sou-tcheou, qui était rempli d'humanité, ne lui infligea qu'une
peine légère, et l'exila à Tchîn-kiang. Je recueillis avec la petite
Bleue tout l'argent que nous possédions, et j'allai le déposer entre les
mains de son beau-frère; ensuite je revins trouver mon mari dans la
ville de Tchîn-kiang. Je voulais par là le remercier des bienfaits que
j'avais reçus de lui dans ma vie précédente, et quoiqu'il m'ait
abandonnée plusieurs fois, je ne lui en ai témoigné ni haine ni colère.
Quelque temps après, mon mari étant allé visiter le temple de la
Montagne-d'Or, Fa-haï le fit rester dans son couvent. Guidée par mon
amour pour lui, j'allai le chercher dans le couvent avec la petite
Bleue. N'ayant pu y réussir, je voulus inonder la Montagne-d'Or, et, par
mon imprudence, je fis périr sous les flots tous les habitants de
Tchîn-kiang. J'ai commis un crime pour lequel il n'est point de pardon.
Je désirais attendre que mon fils Mong-kiao eût atteint l'âge d'un mois;
je serais retournée dans ma grotte pour me perfectionner encore dans
l'étude de la vertu, et racheter mes fautes passées. J'ignorais qu'il
est impossible d'échapper à sa destinée. Je supplie ma belle-soeur
d'élever mon fils Mong-kiao, et de lui tenir lieu de mère, en souvenir
des liens de parenté et d'affection qui nous unissaient, afin que, quand
il sera devenu grand, il puisse donner des héritiers à mon époux.
J'espère que l'étrangeté de son origine ne l'empêchera pas de prendre
soin de lui.»
En entendant le récit de Blanche, Kong-fou et sa femme sont remplis à la
fois d'étonnement et de tristesse.
«Ma soeur, lui dit Hiu-chi, nous ne pouvions avec nos yeux charnels,
apercevoir le caractère divin que votre fils porte sur son visage.
Désormais, il sera encore davantage l'objet de mes soins et de ma
tendresse; je vous en prie, ne vous inquiétez point sur son sort. Je ne
forme plus qu'un voeu, c'est que le Saint-homme, qu'anime la
bienveillance de Bouddha, prenne enfin pitié de vous, et qu'à l'aide de
son vase sacré, il vous transporte au séjour des âmes heureuses.
--Chère épouse, dit alors Hân-wen, allons ensemble dans le salon
supplier le ministre de Bouddha.
--Ma destinée est irrévocable, lui répondit Blanche; vos larmes et vos
prières ne serviraient de rien.»
Pendant que les deux époux s'entretenaient douloureusement ensemble,
sans pouvoir se détacher l'un de l'autre, leurs parents et leurs amis
qui se trouvaient en dehors de la chambre, s'émurent au bruit de ces
nouvelles, et s'enfuirent chacun de leur côté, laissant le religieux
tout seul au milieu du salon.
Après avoir attendu long-temps sans voir revenir Hân-wen, il frappa la
terre avec le bâton sacré qu'il tenait dans sa main. Au même instant, le
vase mystérieux se détacha de lui-même, et _Blanche disparut_.
Hân-wen s'abandonne à tous les transports de sa douleur; Hiu-chi est
muette de saisissement, elle pousse des sanglots et laisse couler
silencieusement ses larmes. Hân-wen prend à deux mains le vase sacré, et
jetant les yeux dans l'intérieur de la maison, il aperçoit une petite
couleuvre blanche qui était roulée au haut du bâton. Hân-wen étendit la
main pour la détacher, mais il ne put y réussir. Alors il entre dans le
salon en tenant le vase sacré, et arrivé devant le religieux, il se
prosterne à ses pieds: «Mon père, lui dit-il, ayez pitié de votre
disciple qui vient d'être séparé de ce qu'il avait de plus cher au
monde.»
Fa-haï le relève en lui présentant les deux mains. «Mon fils, lui dit-il
avec gravité, son destin était fixé par le ciel: ce vieux prêtre qui
vous parle, n'était que l'exécuteur des volontés de Bouddha. Eh bien,
puisque telle est l'affliction de votre coeur, venez avec moi près du
lac Si-hou; je lui ordonnerai de paraître pour que vous la voyiez encore
une dernière fois.»
Hân-wen remercia le religieux, qui prit le vase sacré, et se dirigea
avec lui vers la porte du nord.
Lorsqu'ils sont arrivés près du lac Si-hou, au pied de la pagode de
Louï-pong, Fa-haï élève le vase d'or, et prononce à voix basse des
paroles sacrées, puis il dit d'un ton impérieux: «Blanche, paraissez!»
A ces mots une lumière blanche s'élève du milieu du vase; elle se
condense et prend la forme de Blanche.
Hân-wen la serre dans ses bras et la presse sur son coeur, en l'arrosant
de ses larmes. Au moment où les deux époux se tenaient tendrement
enlacés, et confondaient leurs caresses et leurs soupirs, le religieux
s'écria d'une voix imposante: «Blanche, partez!»
Blanche se prosterne toute tremblante à ses pieds: «Mon père, lui
dit-elle, j'obéis; mais après cette séparation cruelle, j'ignore si plus
tard je pourrai sortir de ma prison.
--Partez! lui dit le religieux. Si vous pouvez épurer votre coeur et
vous perfectionner dans la science de la vertu; quand votre fils aura
acquis un nom illustre, et qu'il reviendra pour offrir un sacrifice dans
cette pagode, je briserai moi-même les liens qui vous enchaînent ici, et
je vous ferai passer dans le séjour des âmes heureuses. Mais si vous ne
purifiez pas votre coeur, si vous n'effacez pas vos fautes, le lac se
dessèchera, la pagode tombera en ruines, et vous ne pourrez sortir de
votre prison.
--J'obéirai aux ordres de Bouddha,» lui dit Blanche, en frappant la terre
de son front.
Le religieux lève son bâton et en frappe la pagode. Au même instant elle
s'éloigne, et du sein de la terre s'échappe une source impétueuse.
«Blanche, descendez!» s'écrie Fa-haï d'une voix imposante; et soudain
Blanche se précipite dans les flots qui coulent aux pieds de la pagode.
Il frappe une seconde fois la pagode de son bâton, et la pagode
obéissante, revient couvrir la place qu'elle occupait.
Le religieux, ayant exécuté la sentence de Bouddha, monta sur un char de
nuages et s'en retourna au couvent de la Montagne-d'Or. On peut dire
avec le poète:
L'époux et l'épouse sont comme deux oiseaux d'une même forêt;
quand le terme fatal est arrivé, ils s'envolent chacun de leur côté.
Hân-wen s'abandonna si vivement aux émotions de sa douleur, qu'on
craignit un instant pour ses jours. A la fin, il partit, et s'en
retourna lentement dans sa maison; mais la vue de Mong-kiao ne fit que
redoubler ses gémissements et ses larmes. Kong-fou et sa femme
s'efforcent de le consoler, et parviennent à calmer son affliction.
«Mon beau-frère et ma soeur, leur dit-il d'une voix forte, je connais
maintenant les vanités et les illusions du monde. Je désire aller au
couvent de la Montagne-d'Or. Je me ferai couper les cheveux, et
j'embrasserai la vie religieuse. Je vous confie Mong-kiao, afin que vous
lui teniez lieu de père et de mère. Si par la suite il peut arriver à
l'âge mûr, j'ai l'espoir qu'il donnera des descendants à ses ancêtres.
Je vous abandonne tout ce que je possède.»
A ces mots, il part, n'emportant que les habits dont il est revêtu et
quelques onces d'argent pour subvenir aux dépenses de son voyage. Déjà
il a quitté la maison, et se dirige promptement vers Tchîn-kiang, afin
d'aller embrasser la vie religieuse dans le couvent de la
Montagne-d'Or.
Kong-fou et Hiu-chi furent remplis de douleur, et versèrent des larmes
abondantes. Ils recueillent tous les objets dont ils venaient d'hériter,
et emportent Mong-kiao, qu'ils élevèrent avec plus de soins et de
tendresse que s'il eût été leur propre fils.
Mais le temps s'échappe avec la vitesse de la navette que lance une main
légère. Mong-kiao atteignit bientôt l'âge de dix ans. Il était doué de
tous les charmes de la jeunesse, et possédait en même temps l'aplomb et
la gravité de l'âge mûr. Kong-fou et Hiu-chi le regardaient comme leur
propre enfant. Ils l'envoyèrent aussitôt à l'école, où il se distinguait
par la finesse et la pénétration de son esprit. Il lui suffisait de lire
une fois sa leçon pour être en état de la réciter. Lorsqu'on
l'interrogeait, ses réponses coulaient comme de source. Au bout de trois
ans, il acquit une connaissance profonde des auteurs classiques et des
historiens. Sa rare intelligence lui avait gagné l'estime et l'amitié de
son maître. Ses compagnons d'étude en conçurent de la haine et de la
jalousie, et ils ne cessaient de lui chercher querelle; mais Mong-kiao
n'y faisait nulle attention. Un jour que le maître était absent, ses
camarades se mirent à rire et à jaser sur son compte. «Son nom de
famille n'est pas Ki[39], dit l'un d'eux; il s'appelle Pé (Blanc).--Sa
mère était une fée, dit un autre. J'ai entendu dire qu'un religieux l'a
prise et l'a exterminée.--C'est le fils d'une Couleuvre, ajouta un
troisième; il n'a pas le droit de se comparer à nous. Dès ce moment,
nous devons rompre toute relation avec lui.»
Quelques-uns de ces propos frappèrent les oreilles de Mong-kiao, qui
entra en colère, et s'en retourna aussitôt chez ses parents. Quand il
fut arrivé à la maison, il appela sa mère, et la pria de lui ouvrir la
porte.
Hiu-chi, entendant la voix de Mong-kiao, alla promptement le recevoir.
«Mon fils, lui dit-elle, pourquoi avez-vous quitté si tôt l'école?»
Mong-kiao suit Hiu-chi dans l'intérieur de la maison, puis il se jette
à genoux devant elle. «Ma mère, s'écria-t-il en fondant en larmes, si
votre fils vous a offensée par quelque parole, daignez lui pardonner
d'avoir manqué aux devoirs de la piété filiale.
--Mon fils, lui dit Hiu-chi avec émotion, pourquoi tenir un tel langage?
--Ma mère, répond Mong-kiao en sanglotant, aujourd'hui, pendant que le
maître était absent, mes camarades ont dit entre eux que je n'étais pas
votre fils, et que je devais le jour à une fée! Je vous en supplie, ma
mère, veuillez éclairer votre fils.»
A ces mots, Hiu-chi reste quelque temps interdite, et ne peut retenir
ses larmes. «Mon enfant, lui dit-elle, vous voulez connaître le secret
de votre naissance: si je ne vous l'apprends pas, vous ne saurez jamais
qui étaient votre père et votre mère; mais ce récit réveillera dans mon
âme de bien tristes souvenirs!» A ces mots, elle lui raconta toute la
vie de Hân-wen et de Blanche, et lui dépeignit le rôle auguste et
terrible de Fa-haï.
Mong-kiao poussa des cris de douleur, et tomba par terre sans
connaissance et sans mouvement.
Hiu-chi le pressa dans ses bras en fondant en larmes, et s'efforça de
rappeler l'usage de ses sens.
Mong-kiao revient enfin de l'abattement dans lequel il était plongé. «Ma
mère[40], lui dit-il d'une voix éplorée, vous m'avez élevé avec
tendresse, et mon père m'a instruit par ses bienveillantes leçons.
Maintenant que je suis devenu grand, je songe avec amertume que je ne
pourrais, même par le sacrifice de ma vie, vous témoigner toute ma
reconnaissance. Mais, hélas! j'ai l'âme brisée par les malheurs de mon
père et de ma mère! Si du moins je pouvais les voir une seule fois, je
mourrais sans regret!
--Mon enfant, lui dit Hiu-chi, il ne faut pas vous abandonner ainsi à
la douleur. J'ai entendu dire jadis, d'après la prédiction d'un
religieux, que si un jour vous revenez à Tsien-tang, après avoir été
inscrit sur la liste d'Or[41] et avoir obtenu des honneurs pour vos
parents, vous aurez le bonheur de revoir votre mère. Vous devez, mon
enfant, tourner tous vos efforts vers les succès littéraires: peut-être
que cette heureuse prédiction pourra se réaliser.»
En entendant ces paroles, Mong-kiao passe de la tristesse à la joie;
mais il n'ose encore s'abandonner à l'espoir de revoir sa mère.
Depuis ce moment, il songeait jour et nuit à son père et à sa mère, et
telle était sa triste préoccupation, qu'il en perdit même le goût de
l'étude. Peu à peu sa figure devint pâle et décharnée, son corps
maigrit, et il tomba dans une maladie de consomption qui empirait à
chaque instant. Le jour et la nuit, il appelait son père et sa mère avec
l'accent du désespoir: on eût cru qu'il avait perdu la raison.
Kong-fou et Hiu-chi ne savaient plus quel parti prendre. Ils appelèrent
d'habiles médecins, ils invoquèrent les dieux; mais ce fut en vain.
Lorsque Kong-fou se trouvait seul avec elle, il lui adressait d'amers
reproches. «Vous autres femmes, lui disait-il, vous êtes vraiment
dépourvues de sens et de jugement. Il ne fallait pas lui révéler le
secret de sa naissance. C'est votre imprudence qui est cause de son
affliction profonde et de sa maladie. S'il arrive un malheur, vous aurez
à vous reprocher la perte de votre jeune frère, et vous aurez rendu
inutiles toutes les peines que nous avons prises pour l'élever.»
Hiu-chi ne répondait que par ses larmes et ses sanglots. Mong-kiao
continuait à appeler jour et nuit son père et sa mère avec une
persévérance qui semblait tenir de la folie. Kong-fou et sa femme
avaient épuisé, pour le guérir, tous les moyens que pouvait suggérer
leur tendre affection. Attachés jour et nuit à son chevet, ils ne
savaient plus que pleurer et gémir.
Mais laissons un instant Mong-kiao, et passons à un autre sujet. Un
jour le Bouddha compatissant de la mer du Midi, se promenait dans le
bois de bamboux violets; il rencontra par hasard le dieu Kouân-în. «Je
suis ravi de vous voir, lui dit-il; le génie de l'astre Wen-sing est
maintenant affligé d'une maladie qu'aucuns remèdes humains ne peuvent
guérir. Je veux vous prier d'aller lui sauver la vie.»
Kouân-în obéit. Il sort aussitôt du bois de bamboux violets, s'élève sur
un nuage brillant, et se transporte en un clin d'oeil aux bords du lac
Si-hou. Il se métamorphose, et prend la forme et le costume d'un
mendiant de la secte des Tao-ssé. Il arriva bientôt à la porte de
Kong-fou, et se mit à demander l'aumône.
En ce moment Kong-fou était dans le vestibule, ne songeant qu'à son
neveu, dont la maladie l'accablait de tristesse. Ayant entendu la voix
du religieux qui demandait l'aumône, il sortit dehors, et aperçut un
Tao-ssé, revêtu du costume de sa secte. Il avait un bâton à la main et
des sandales de paille aux pieds, et son visage était empreint d'un
caractère noble et élevé. Kong-fou va au-devant de lui, et se hâte de
l'introduire dans le salon. «Mon père, lui dit-il après lui avoir
présenté ses hommages et l'avoir fait asseoir, quelle est la montagne
céleste où se trouve votre cellule vénérée? Veuillez, je vous en
supplie, satisfaire à ma demande.
--Ce pauvre Tao-ssé, lui répondit le dieu, a embrassé la vie religieuse
dès son enfance. J'ai habité long-temps un couvent de l'Inde, où je
rencontrai un homme extraordinaire qui me transmit des recettes divines,
et m'apprit à composer des pilules d'une vertu miraculeuse. Je parcours
l'empire pour soulager les maux du genre humain. Étant arrivé depuis peu
dans votre noble pays, je suis venu aujourd'hui à votre illustre maison
pour vous demander une aumône.»
En entendant ces paroles, Kong-fou est transporté de joie. «Mon père,
lui dit-il, le fils de votre disciple a une maladie qui tient du délire,
et il ne cesse de crier et d'appeler jour et nuit; jusqu'ici, les
ressources de la médecine ont été impuissantes. Je suis heureux, mon
père, d'apprendre que vous possédez des recettes divines; mais j'ignore
si vous daignerez le sauver.
--Mon enfant, lui dit le dieu en souriant, l'unique but de ce pauvre
Tao-ssé est d'être utile aux hommes et de les soulager. Puisque le noble
fils de mon bienfaiteur est affligé d'une grave maladie, je me ferai un
devoir d'employer tous mes soins pour le guérir.»
Kong-fou fut ravi de cette promesse. Il se lève, et invite le dieu à
entrer dans la chambre du malade.
«Ce n'est rien, lui dit le dieu; la maladie de votre noble fils vient
d'une des sept affections de l'homme (la douleur), qui, portée à
l'excès, a égaré son esprit et sa raison. J'ai une pilule d'une vertu
miraculeuse: vous la ferez prendre à votre noble fils dans une tasse de
bouillon; je vous promets qu'il sera guéri sur-le-champ.»
En disant ces mots, il délie son sac et prend la pilule miraculeuse,
qu'il présente à Kong-fou. Celui-ci reçoit la pilule des deux mains, et
témoigne au religieux la reconnaissance dont il est pénétré. Puis il la
remet à Hiu-chi; et, quittant avec le dieu la chambre du malade, il va
s'asseoir près de lui dans la salle de réception, pendant qu'on prépare
le repas qu'il veut lui offrir.
Après avoir mangé, Kouân-în fit ses adieux à Kong-fou et s'en retourna
vers la mer du Midi, pour rendre compte à Fo (Bouddha) de sa commission.
Hiu-chi fit dissoudre la pilule; puis elle souleva Mong-kiao, et lui fit
avaler la potion prescrite.
En moins d'un instant, Mong-kiao se sentit soulagé; sa figure reprit un
air de santé et de fraîcheur, et il se trouva presque guéri.
Kong-fou et sa femme ne se possédaient pas de joie. «Cher enfant, lui
dirent-ils, tout-à-l'heure vous étiez affligé d'une maladie grave qui
vous avait fait perdre l'usage de la raison; toutes les ressources de la
médecine avaient été inutiles. Mais heureusement que le ciel nous a
envoyé aujourd'hui un saint homme, qui vous a sauvé la vie. Sans lui,
nous serions morts de douleur. Dès ce moment, tâchez de ne plus vous
abandonner à la tristesse et aux pleurs.»
Mong-kiao inclina la tête en signe d'assentiment. Peu à peu il recouvra
sa première santé. Kong-fou pria un maître d'un profond savoir, de venir
lui donner dans sa maison, des leçons particulières. Mong-kiao avait
entendu dire à sa tante, que s'il obtenait des succès dans les lettres,
il verrait un jour sa mère. Encouragé par ce doux espoir, il éloigna de
son esprit les pensées douloureuses qui avaient causé sa maladie, et se
livra à l'étude avec une ardeur infatigable. Au bout de quelques années,
il acquit une érudition précoce qui faisait l'admiration de tout le
monde.
Bientôt arriva l'examen annuel du premier degré littéraire. Mong-kiao se
présenta au concours, et obtint le premier rang sur la liste des
Sieou-tsaï[42]. Quand cette nouvelle parvint chez ses parents, Kong-fou
et Hiu-chi furent transportés de joie.
Pendant plusieurs jours, il fut obligé de faire des visites en habits de
cérémonie, et reçut les félicitations de tous ses amis. Mais le temps
s'échappe avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Le concours
d'automne[43] approchait; Mong-kiao fit ses préparatifs de départ, et se
rendit ensuite dans la capitale de sa province, pour obtenir le grade de
Kiu-jîn. Lorsque le concours fut terminé, et qu'on eut proclamé la liste
des candidats qui avaient réussi dans leurs trois compositions,
Mong-kiao se trouva le premier des licenciés, et obtint en conséquence
le titre de Kiaï-youân[44].
A cette nouvelle, Mong-kiao fut au comble de la joie. Quand il eut
assisté au repas appelé _Lou-ming-yen_[45], il alla saluer les
examinateurs du concours, qui ne manquèrent pas de le féliciter des
succès honorables qu'il venait d'obtenir.
Après s'être acquitté des devoirs que lui imposaient l'étiquette et les
convenances, il s'en retourna chez ses parents.
Nous n'avons pas besoin de dire que pendant plusieurs jours, une foule
de parents et d'amis vinrent le voir et lui offrir leurs compliments. En
entrant chez lui, Mong-kiao alla saluer Kong-fou et Hiu-chi, qui furent
transportés de joie.
«Cher neveu, lui dit Hiu-chi, que je suis heureuse de vous voir revenir
aujourd'hui avec un titre littéraire aussi distingué! Nous sommes bien
récompensés des peines que nous avons prises pendant dix ans pour votre
éducation. Je ne forme plus qu'un voeu, c'est que vous puissiez cueillir
la branche d'olivier[46], et qu'après avoir obtenu des honneurs[47] pour
vos parents, vous reveniez offrir un sacrifice à votre mère dans la
pagode de Louï-pong[48]. Vous pourrez ainsi la remercier de vous avoir
donné le jour. Mais il y a une circonstance importante que vous ignorez.
Votre père et votre mère vous ont jadis fiancé, avant le moment de votre
naissance, avec la fille que je portais dans mon sein. J'ai encore les
présents qu'ils m'ont donnés comme gage de leur promesse. Aussitôt que
j'eus mis au monde votre cousine Pi-liên, nos deux familles
sanctionnèrent ce mariage, suivant les usages prescrits. Depuis que
votre mère nous a quittés, vous êtes resté dans notre maison, et vous
vous êtes donné le nom de frère et de soeur. Maintenant votre cousine
est en âge de se marier, et elle n'attend plus que le moment où cette
union pourra se réaliser. Mais j'ignore, cher neveu, quelles sont vos
dispositions.
--Mon oncle et ma tante, répondit Mong-kiao, depuis mon enfance vous
m'avez élevé avec tendresse; et quand je sacrifierais ma vie pour vous,
je ne pourrais vous payer dignement de tous vos bienfaits. Si j'ai été
assez heureux pour obtenir quelques succès dans les lettres, je les dois
uniquement aux soins que vous avez pris de mon éducation. Si le ciel me
favorise, et que je puisse ajouter encore à la faible réputation que
j'ai acquise, je ne manquerai pas de demander à Sa Majesté des titres et
des honneurs qui puissent vous récompenser des sacrifices que vous avez
faits pour moi. Quant à mon mariage avec ma cousine, je vous prie de
vouloir bien en régler toutes les dispositions. Puisque vous ne me jugez
pas trop indigne d'elle, je me soumets d'avance à vos volontés; mais je
vous prie d'attendre la fin du concours de printemps. Je choisirai
ensuite un jour heureux pour accomplir cette union, qui est l'objet de
toutes mes espérances.
--Cher neveu, lui dit Kong-fou en faisant un mouvement de tête,
j'approuve entièrement l'idée que vous venez d'exprimer.»
Pi-liên fut remplie d'une joie secrète en apprenant cette nouvelle dans
son appartement retiré.
Mong-kiao fit ses préparatifs, et se disposa à aller à la capitale pour
subir son troisième examen, et obtenir le grade de docteur.
Kong-fou lui offrit le repas du départ; et Hiu-chi lui adressa, en le
quittant, de sages conseils et de tendres recommandations, qu'il promit
de suivre fidèlement.
Kong-fou chargea un vieillard, qui avait toute sa confiance,
d'accompagner son neveu dans la capitale.