disposa deux tables séparées. Kong-fou s'assit dans le vestibule avec
Hân-wen, et Hiu-chi se plaça dans sa chambre avec Blanche et la petite
Bleue. Tout en causant à table, Hân-wen apprit que M. Wang était mort
depuis long-temps. Il se rappela les bienfaits qu'il avait reçus de lui,
et ne put s'empêcher de verser des larmes.
Quand le repas fut fini, Kong-fou loua, dans le voisinage, un
appartement où ses trois hôtes pussent passer la nuit. Le lendemain il
prit les cent onces d'argent qui lui avaient été confiées, et les remit
à Hân-wen.
«Mon frère, lui dit celui-ci, il n'est pas nécessaire de me rendre ce
dépôt; je vous prie d'en employer une partie pour acheter la petite
maison dont vous m'avez parlé, et la garnir des meubles et des
ustensiles dont nous avons besoin; le reste de la somme me servira à
monter une boutique.
--Puisque telles sont vos dispositions, lui dit Kong-fou, je me charge
de toute cette affaire, et je vais m'en occuper dans l'instant même.
--Je me repose entièrement sur vous, lui dit Hân-wen.
--Nous sommes étroitement unis par les liens de famille, reprit
Kong-fou, et je ne fais que remplir un devoir sacré.» Aussitôt il prit
l'argent, et alla trouver le propriétaire de la maison, qui n'eut pas de
peine à tomber d'accord avec lui. Ensuite il signe le contrat de vente,
et paie la somme convenue. De là, Kong-fou va acheter les meubles et les
ustensiles de ménage dont Hân-wen et Blanche avaient besoin. Hân-wen
choisit un jour heureux dans le calendrier, et se transporta ensuite
avec ses effets dans sa nouvelle maison. Kong-fou remit à son beau-frère
l'argent qui lui restait.
Hân-wen remercia son beau-frère, et après avoir mûrement délibéré avec
Blanche, il ouvrit, comme auparavant, une boutique de pharmacie. Ces
deux familles étant voisines l'une de l'autre, se voyaient tous les
jours, et resserraient ainsi leurs liens d'affection et de parenté.
Comme Blanche avait inondé la ville de Tchîn-kiang, et qu'elle avait
fait périr tous ses habitants, elle se rendait chaque nuit dans un
jardin fleuri où elle brûlait de l'encens, et adressait des prières au
ciel, dans l'espoir d'effacer ses crimes, et d'échapper au juste
châtiment qu'elle avait mérité.
Au fond de son coeur elle désire de voir calmer les vents et les
flots; mais la tempête qu'elle a suscitée va se grossir d'une
nouvelle tempête.
Laissons un instant Blanche, et revenons au Saint-homme Lo-i. Le jour où
Blanche l'avait vaincu et couvert de confusion, il était retourné, avec
la rage dans le coeur, sur sa montagne sacrée, pour cultiver la vertu et
se perfectionner davantage dans l'étude de la raison. Il avait reçu
parmi ses disciples l'esprit d'un serpent noir[33]. Un jour qu'il était
dans sa grotte, occupé de soins religieux, il se dit en lui-même: «Le
serpent noir possède maintenant toutes les ressources de la science
magique; il faut que je le fasse descendre avec moi de la montagne, et
que je le charge de me venger.» Soudain il appelle son disciple, et
demande où il est.
Le serpent noir accourt à la voix de son maître, et lui dit d'une voix
soumise: «Mon père, voici votre disciple; quels ordres suprêmes
avez-vous à lui donner?
--Sage disciple, lui dit le Saint-homme, voici pourquoi je t'ai appelé.
Jadis, comme je me trouvais à Sou-tcheou, dans le temple du dieu
Liu-tsou, la Couleuvre blanche de la montagne de la ville Bleue m'a
suspendu au haut des airs, et m'a couvert de honte. Cet affront sanglant
n'est pas encore vengé. La Couleuvre blanche est maintenant à
Hang-tcheou. Veux-tu descendre avec moi de la montagne, et aller à
Hang-tcheou pour exterminer ce monstre odieux, et satisfaire ma juste
fureur?»
Le serpent noir s'élance devant lui par un mouvement impétueux. «Mon
père, lui dit-il, votre disciple désire descendre avec vous de la
montagne, et exterminer cette méchante fée, pour laver votre affront.»
Le Saint-homme est ravi de cette résolution. Soudain il sort de sa
grotte avec le serpent noir, monte sur un nuage enchanté, et arrive en
un clin d'oeil à la ville de Hang-tcheou. Le maître et le disciple
descendent de leur char vaporeux, et se rendent d'abord dans le temple
du dieu qui protège la ville. «Sage disciple, dit Lo-i au serpent noir,
va maintenant exterminer la Couleuvre blanche. Mais il faut user de
prudence, et ne l'attaquer qu'au moment favorable; tâche surtout qu'elle
ne puisse s'échapper.»
Le serpent noir obéit. Il monte sur un nuage qui le transporte dans le
jardin fleuri de Blanche, et s'y cache en l'attendant.
Revenons maintenant à Blanche. Elle s'était levée au milieu du calme de
la nuit, et s'était rendue dans son jardin fleuri pour prier le ciel et
brûler des parfums. Comme elle allait se prosterner jusqu'à terre, le
serpent noir la voit, et s'élance rapidement de son côté. Blanche est
frappée tout à coup d'une odeur empestée, qui s'exhalait autour d'elle.
Elle lève la tête, et quand elle aperçoit le monstre, elle tombe par
terre sans connaissance et sans mouvement.
Le serpent noir ouvre une gueule béante et se prépare à la dévorer.
Mais, du milieu des airs, accourut tout à coup un jeune dieu à tête de
loriot blanc. Ému du danger de Blanche, il arriva d'un vol rapide par
l'ordre suprême de Bouddha. Dès qu'il eut vu le serpent noir qui allait
déchirer Blanche avec ses dents envenimées, il fondit du haut des nues
sur ce monstre, et, d'un coup de bec, il lui emporta la moitié du corps;
l'autre moitié resta toute sanglante par terre. Aussitôt que le jeune
dieu eut ainsi délivré Blanche, il retourna vers la mer du Midi, pour
rendre compte à Bouddha de sa commission.
La petite Bleue, se trouvant par hasard dehors, entendit pousser des
cris affreux dans le jardin. Elle accourut précipitamment, et aperçut sa
maîtresse qui était étendue par terre, sans donner signe de vie. Elle la
relève avec empressement, et parvient à rappeler l'usage de ses sens.
«Madame, lui demanda-t-elle, comment êtes-vous tombée de la sorte?
--Petite Bleue, lui répondit Blanche, quand elle fut sortie de sa
léthargie, tout à l'heure j'étais venue brûler des parfums, et implorer
la clémence du ciel; mais tout à coup je fus attaquée par un serpent
noir qui était sur le point de me dévorer. Je fus glacée d'effroi et je
tombai par terre sans connaissance. Comment as-tu appris ce triste
événement, qui est-ce qui t'a envoyée à mon secours?
--Madame, répondit la petite Bleue, j'ai entendu vos cris d'effroi, et
voilà pourquoi je suis accourue. Je pense que le serpent noir s'est
enfui.» En disant ces mots, elle ramène Blanche dans sa chambre.
Parlons maintenant du Saint-homme Lo-i, qui était resté dans le temple.
Ne voyant pas revenir le serpent noir, il conçut les plus vives
inquiétudes. Soudain, il monte sur un nuage, pour aller s'informer de ce
qu'il était devenu. Il vit le serpent noir qui venait d'expirer sous le
bec acéré du dieu à tête de loriot blanc, et resta frappé de stupeur.
La petite Bleue ayant conduit Blanche dans sa chambre à coucher,
retourna dans le jardin, pour rapporter la table des parfums, et
aperçut, au bas d'une touffe de fleurs, la moitié du corps du serpent
noir. Elle n'était pas encore sortie de son étonnement, lorsque, levant
la tête, elle vit le Saint-homme Lo-i, qui était monté sur un nuage. Les
soupçons de la petite Bleue s'éclaircissent sur-le-champ, et elle ne
peut s'empêcher de l'accabler de reproches et d'injures. «Misérable! lui
dit-elle, l'an passé ma maîtresse a eu pitié de toi, et t'a fait grâce
de la vie; et au lieu de lui témoigner ta reconnaissance, tu es venu
aujourd'hui avec un serpent noir pour la faire périr! Mais, grâces au
ciel, ce serpent est mort de lui-même. Sans cela, elle aurait succombée
sous tes coups homicides.
--Monstre odieux, lui répondit le religieux, elle a tué mon disciple, et
elle a redoublé ainsi ma haine acharnée.»
La petite Bleue est transportée de fureur, et lève son glaive pour lui
fendre la figure, mais le religieux pare le coup mortel avec un fouet
qu'il tenait dans sa main. Après avoir lutté quelques instants sans
succès, la fée détache sa ceinture de soie bleue, la lance dans l'air et
la transforme en une corde qui a le pouvoir de lier les dieux eux-mêmes.
Elle s'en sert pour garrotter le Saint-homme; ensuite elle appelle le
vaillant guerrier qui porte un bonnet jaune, et lui ordonne d'aller
précipiter le Saint-homme dans la mer d'Orient. La petite Bleue reprend
alors sa ceinture, descend de son char de nuages, et rentre dans la
chambre de sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, le stupide Tao-ssé du
temple de Liu-tsou, était venu avec ce serpent noir, pour venger ses
injures; mais je l'ai enchaîné avec ma ceinture bleue, et je l'ai jeté
dans la mer d'Orient. J'ignore quel dieu bienfaisant a exterminé ce
monstre, et a sauvé la vie de ma maîtresse.»
Blanche eut recours aux sorts. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, c'est le
jeune dieu à tête de loriot blanc, qui est venu par l'ordre de Fo
(Bouddha) pour me délivrer.» A ces mots, elle sort de sa chambre avec la
petite Bleue, et se tournant vers le ciel, elle remercia Fo de lui
avoir sauvé la vie.
Blanche avait éprouvé tant d'émotion et d'effroi qu'elle était tombée
malade, et était forcée de garder le lit. Hân-wen la soignait nuit et
jour avec un zèle et une tendresse infatigables. Hiu-chi en ayant été
informée, s'empressa de venir lui rendre visite. «Ma soeur, lui
dit-elle, j'ai appris la maladie qui afflige votre précieuse santé, et
j'ai voulu savoir moi-même de vos nouvelles.
--Je regrette, lui dit Blanche, que l'indisposition fortuite de votre
indigne servante vous ait engagée à fatiguer vos pieds, qui sont beaux
comme le jade; je ne mérite point un tel degré d'attention.»
La petite Bleue servit le thé dans la chambre à coucher. «Ma soeur, lui
dit ensuite Hiu-chi, votre grossesse touche bientôt à son terme; vous
devez prendre toutes les précautions convenables. Je ne forme qu'un
voeu: c'est que vous ayez un fils qui puisse propager les rejetons de la
famille de Hiu.
--Je vous remercie, lui dit Blanche, de ces paroles bienveillantes que
j'estime autant que l'or. J'ai appris que ma belle-soeur est devenue
enceinte en même temps que sa servante; j'aurais une prière à lui
adresser: j'ignore si elle daignera répondre à mes voeux.
--Ma soeur, lui répondit Hiu-chi en souriant, parlez, je n'ai rien à
vous refuser.
--Votre servante, lui dit Blanche toute joyeuse, arrivera comme vous, ce
mois-ci, au terme de sa grossesse. Si nous avons chacune un fils, je
désire qu'ils soient unis comme des frères; si nous avons deux filles,
elles se regarderont comme des soeurs; mais si l'une obtient un fils et
l'autre une fille, je désire qu'ils soient fiancés ensemble. J'ignore
quelles sont vos dispositions.
--Ce serait une affaire charmante, lui dit Hiu-chi en souriant; je serai
ravie de me rendre à votre désir. Ma résolution est prise; je jure de
n'en jamais changer.»
Blanche allait répondre, lorsque Hân-wen entra dans la chambre.
Aussitôt, elle l'informa du projet qu'elle venait de former avec
Hiu-chi.
«Puisque ma soeur est dans de si bonnes dispositions, lui dit Hân-wen en
riant, je veux lui remettre un faible présent, comme gage de notre
promesse.» En disant ces mots, il ôte de son doigt un anneau de jade, et
le présente à Hiu-chi. Celle-ci détache de sa tête une aiguille d'or,
qu'elle remet à Hân-wen. Hân-wen retint sa soeur, et lui offrit une
collation.
Quand le repas fut terminé, Hiu-chi prit congé de ses parents, et fit
connaître à son mari le projet de mariage qui devait resserrer encore
les liens des deux familles. Cette nouvelle remplit Kong-fou d'une joie
inexprimable.
Aujourd'hui elles ont formé un projet de mariage; dans la suite,
elles obtiendront de l'empereur de brillantes distinctions.
Revenons maintenant à Blanche. Comme elle était toujours malade, la
longue conversation qu'elle avait eue avec Hiu-chi dans cet état de
faiblesse, lui avait causé une vive émotion, et avait avancé l'époque de
son accouchement. Au milieu de la nuit, elle commença à éprouver les
premières douleurs. Hân-wen et la petite Bleue ne quittaient pas son
lit, et lui prodiguaient les soins les plus assidus. A la troisième
veille, à l'heure de midi, une clarté brillante illumina toute la
maison, et l'astre Wen-sing descendit dans le monde. La petite Bleue
prend l'enfant dans ses bras, et voyant que c'est un fils, elle se
réjouit avec Hân-wen de ce bonheur qui mettait le comble à ses voeux.
Ensuite, elle l'aide à porter Blanche sur son lit.
Quand le jour parut, Kong-fou, qui avait été informé de cet heureux
événement, accourut pour en féliciter Hân-wen.
Le troisième jour, Hân-wen prépara un repas, auquel il invita son
beau-frère et sa soeur. Après qu'ils eurent bu ensemble _le Vin de
l'allégresse_[34], on donna à l'enfant le petit nom de Mong-kiao, et le
nom honorifique de Yng-youân. Tout en buvant, Kong-fou dit à Hân-wen:
«Votre épouse vient de vous donner un Ki-lin[35] de jade; mais j'ignore
quel sera l'enfant de votre noble soeur.
--Mon frère, lui répondit Hân-wen, le ciel exauce toujours les voeux de
l'homme; je suis sûr qu'elle vous donnera une fille.» Bientôt le soir
vint, et les convives se séparèrent. Au milieu de la nuit, Hiu-chi
éprouva les premières douleurs de l'enfantement; et, au lever du soleil,
elle mit au monde une fille. Kong-fou et sa femme furent transportés de
joie, et reconnurent que le ciel avait en effet exaucé leur voeu. Cette
nouvelle ne fit qu'augmenter l'allégresse de Hân-wen et de Blanche.
Hân-wen acheta aussitôt un rouleau de satin rouge, et alla le porter le
troisième jour dans la maison de son beau-frère. Quand Kong-fou eut reçu
ce présent, il invita Hân-wen à boire _le Vin de l'allégresse_, et donna
à sa fille le nom de Pi-liên[36]. Pendant le repas, Hân-wen dit à
Kong-fou: «Je vous avais bien dit que ma soeur aurait une fille: vous
voyez que le ciel a exaucé nos voeux.» Quand le repas fut terminé, les
convives se séparèrent.
Les deux familles fiancèrent leurs enfants, et depuis ce moment, elles
se lièrent plus étroitement qu'auparavant. Mais, hélas! de cruels
malheurs doivent encore fondre sur Blanche. A peine est-elle sortie de
la caverne du tigre, qu'elle tombe sous la dent des dragons des eaux.
Si vous désirez savoir ce qui arriva ensuite, lisez le chapitre
douzième.
NOTES:
[30] Le mot Wen-sing signifie _l'astre de la littérature_. On comprendra
aisément pourquoi le fils de Blanche, qui n'est autre que cet astre
incarné, obtient dans la suite les premiers honneurs littéraires.
[31] On a vu, dans le chapitre V, pag. 125, ligne 2, que les Chinois
regardent les constellations comme des montagnes célestes habitées par
des dieux.
[32] Il y a, dans le texte chinois, Kin-sing son père, et Mou-sing sa
mère. Les mots Kin-sing et Mou-sing sont les noms des planètes que nous
appelons _Jupiter_ et _Vénus_.
[33] J'ai pris la liberté de mettre un _serpent noir_ au lieu d'un
insecte, dont le nom et les dimensions exiguës choquent à la fois le
goût et la vraisemblance.
[34] En chinois _Hi-tsieou_; on appelle ainsi le vin que l'on boit le
troisième jour après la naissance d'un enfant.
[35] Le Ki-lin est un animal fabuleux, qui apparaît, dit-on, à la
naissance des grands hommes. Cette expression _Ki-lin de jade_ désigne
ici un enfant distingué.
[36] Ce mot signifie nénuphar bleu.
CHAPITRE XII.
ARGUMENT.
Fa-haï, par l'ordre de Bouddha, reçoit l'âme de la Fée.
Le dieu Kouân-chi-în prend la forme d'un Tao-ssé, et guérit les
maladies.
La paix et le silence règnent dans l'enceinte sacrée, et les fleurs
les plus rares y répandent leurs parfums. Mais, hélas! des désirs
coupables pénètrent encore dans la salle de jade. Vous tournez la
tête, et des malheurs inouis viennent faire couler vos larmes. La
pureté du vent, la fraîcheur de la rosée, vous rappellent malgré
vous le sort de Lieou-lang.
REVENONS maintenant au religieux Fa-haï, qui avait engagé Hân-wen à se
retirer dans le couvent de Ling-în-sse. Il apprit, quelque temps après,
qu'il avait rencontré les deux Fées au milieu de la route; que, séduit
de nouveau par leurs discours perfides, il avait renoué ses premières
liaisons avec elles, et les avait ramenées dans la ville de Tsien-tang.
Cet événement remplit son âme d'amertume et de douleur.
Un jour que Fa-haï était absorbé dans sa méditation, il vit un
personnage vénérable qui tenait un papier jaune dans sa main, et entrait
dans sa cellule, située au milieu des nuages.
«Fa-haï, lui dit-il d'une voix imposante, j'arrive des extrémités du
Midi pour vous apporter un décret de Bouddha. L'astre Wen-sing vient
d'entrer dans la vie. Quand il aura atteint l'âge d'un mois, vous irez
dans la ville de Tsien-tang, vous recevrez dans votre vase d'or l'âme de
la Couleuvre blanche; et, pour accomplir le serment qu'elle a fait jadis
au génie du pôle du nord[37], vous l'ensevelirez sous la pagode de
Louï-pong. Vingt ans après, lorsque l'astre Wen-sing aura acquis un nom
brillant, et qu'après avoir obtenu des honneurs pour ses parents, il
viendra offrir un sacrifice dans cette pagode, vous permettrez à la mère
de voir un instant son fils; ensuite elle retournera dans le séjour des
âmes heureuses.» Il dit, et disparaît comme une vapeur légère.
Le religieux se prosterna au milieu de sa méditation pour recevoir les
ordres de Bouddha. Il quitte sa cellule mystérieuse, et parle ainsi à
ses disciples rassemblés: «Je vais descendre de la montagne, et voyager
dans l'empire; bientôt je reviendrai au milieu de vous. En attendant,
observez la règle dans toute sa pureté, et réprimez sévèrement les
écarts de votre coeur.» Ils promettent tous de suivre ses sages
instructions.
Fa-haï prend son vase d'or et son bâton sacré, et descend de la
montagne. Ensuite il s'élève sur un char de nuages qui le transporte au
couvent de Ling-în-sse, dans la ville de Tsien-tang.
Mais le temps s'écoule avec la rapidité de la flèche qui fend les airs.
Mong-kiao venait d'atteindre l'âge d'un mois. Hân-wen fait préparer un
repas splendide pour traiter ses parents, qui doivent venir le visiter à
cette occasion. La nuit suivante, comme Blanche tenait Mong-kiao dans
ses bras, elle éprouve une commotion subite, et il lui semble que tout
son sang remonte vers son coeur. A peine a-t-elle eu recours aux sorts,
qu'elle reste frappée d'effroi, et son âme est prête à s'échapper.
«Petite Bleue, s'écrie-t-elle d'une voix gémissante, demain un grand
malheur viendra fondre sur moi: comment faire pour le détourner?
--Madame, répond la petite Bleue, vous possédez mille moyens d'échapper
aux dangers; qui vous empêche d'avoir recours à votre puissance magique?
--Hélas! lui dit Blanche en soupirant, je crains que mon heure ne soit
venue, et alors, il n'y a ni sacrifices, ni science magique qui puissent
me faire échapper à ma destinée.»
La petite Bleue fit de nouvelles instances à sa maîtresse. «Eh bien, lui
dit Blanche, va préparer dans le jardin une table chargée de parfums:
je consens à offrir un sacrifice pour conjurer les calamités qui me
menacent.»
La petite Bleue obéit, et se hâte de disposer tous les objets
nécessaires pour cette pieuse cérémonie. Blanche se baigna dans une eau
parfumée, changea ses vêtements, et se rendit dans le jardin, les
cheveux épars, et armée d'un glaive étincelant.
Elle prononce à voix basse des paroles sacrées, brûle des parfums, et
consume des étoffes brochées d'or. Le sacrifice achevé, elle revient
dans sa chambre avec sa servante.
Le malheur et le bonheur ont été décrétés d'avance; ni les prières
ni les sacrifices ne peuvent changer la volonté du ciel.
Le lendemain matin, tous les parents et les amis de Hân-wen vinrent le
féliciter. Il allait au-devant d'eux avec un visage épanoui, et les
conduisait dans la salle de réception. Pendant qu'il était tout occupé
de faire les honneurs de sa maison, il voit un vieillard vénérable qui
se tenait sur le seuil de la porte. Hân-wen ne l'a pas plus tôt regardé,
qu'il reconnaît Fa-haï, le supérieur du couvent de la Montagne-d'Or. Il
se hâte d'aller le recevoir, et l'introduit dans le salon.
Le religieux s'étant assis, adressa la parole à Hân-wen. «Monsieur, lui
dit-il, vous souvenez-vous des conseils que ce vieux prêtre vous donna
dans le couvent? Vous vous êtes encore laissé tromper par Blanche; mais
le jour de votre délivrance est arrivé. Je viens aujourd'hui pour
chasser cette Fée qui vous obsède.
--Mon père, lui répondit Hân-wen, peu m'importe qu'elle soit une Fée;
elle ne m'a jamais fait de mal, et de plus elle est remplie de sagesse
et de vertus; voilà pourquoi votre disciple n'a pu se résoudre à
l'abandonner. J'ose espérer, mon père, que vous approuverez ma conduite.
--Eh bien, lui dit le religieux, puisque vous persévérez dans votre
aveuglement, je vous abandonne tous deux à votre sort; mais, après un si
long voyage, je sens ma bouche desséchée; je vous prie de m'apporter une
tasse de thé.
--Nous en avons, lui répondit vivement Hân-wen.» Comme il se levait pour
entrer dans l'intérieur de la maison, le religieux le retint. «Je
crains, lui dit-il, que vos tasses à thé ne soient pas parfaitement
pures. J'ai apporté avec moi un vase qui est à mon usage; vous pouvez
aller me le remplir de thé.» Il dit, et lui remet le vase sacré.
Hân-wen ne se doutait pas de la puissance mystérieuse de ce vase; il se
contenta de dire en lui-même: Ce religieux est d'une propreté bien
recherchée. Aussitôt il prit le vase, et entra dans l'intérieur de la
maison.
En ce moment, Blanche était occupée à faire sa toilette. Quand elle vit
entrer Hân-wen, qui tenait dans sa main un objet tout brillant d'or,
elle eut envie de l'interroger. Mais, tout à coup, le vase s'échappe des
mains de Hân-wen et s'élève dans l'air; et, au même instant, des
milliers de nuages rouges enveloppent la tête de Blanche d'une auréole
de feu. Blanche se sent étreindre par le vase de Bouddha; elle palpite
d'effroi, et son âme est prête à s'échapper. Elle se jette à deux genoux
par terre, et supplie le religieux de lui faire grâce de la vie.
Hân-wen est frappé de terreur; il s'élance vers Blanche, la serre dans
ses bras, et s'efforce d'arracher le vase; mais il semble qu'il ait pris
racine sur son corps, et il ne peut le remuer de l'épaisseur d'un
cheveu.
Blanche verse deux ruisseaux de larmes. «Cher époux, lui dit-elle, j'ai
outragé la majesté du ciel! Voilà ma dernière heure qui arrive; il faut
que je me sépare de vous. Confiez mon fils Mong-kiao à ma belle-soeur,
afin qu'elle l'élève avec la tendresse d'une mère. Pour vous, ménagez
votre précieuse santé, et ne l'altérez pas en me pleurant.»
Hân-wen sent son âme se briser de douleur, et il ne peut retenir ses
soupirs et ses sanglots.
La petite Bleue ayant appris ce qui se passait, accourut dans la
chambre, et se jeta aux genoux de Blanche. «Madame, lui dit-elle en
pleurant, lorsque je vous ai engagée à offrir un sacrifice expiatoire,
j'espérais que vous pourriez détourner les calamités qui vous
menaçaient. J'ignorais qu'il était impossible d'échapper à sa destinée,
et que vous deviez tomber dans cet affreux malheur.» Elle dit, et verse
un torrent de larmes.
«Petite Bleue, lui dit Blanche d'une voix éplorée, je sais que je ne
pourrai échapper aujourd'hui au malheur qui me menace. Pendant plusieurs
années, tu as été ma fidèle compagne. Quoique j'eusse le rang de
maîtresse, et toi celui de servante, cependant je t'ai aimée comme ma
soeur. Mais aujourd'hui il faut que je te quitte; voilà ce qui me brise
le coeur! Ma belle-soeur pourra prendre soin de mon fils. Fais tes
préparatifs de départ, et retourne dans la grotte du Vent pur: ne te
laisse point séduire comme moi par les plaisirs du monde; c'est le seul
moyen d'échapper au malheur.»
En entendant ces paroles, la petite Bleue s'abandonne de nouveau aux
transports de sa douleur. Elle se lève ensuite, prend congé de Hân-wen,
et, montant sur un nuage enchanté, elle retourne dans la grotte du Vent
pur, afin de se perfectionner encore dans la vertu, et d'être appelée,
dans la suite des temps, au céleste séjour de Bouddha. Mais passons à un
autre sujet.
Kong-fou et Hiu-chi, sa femme, accoururent précipitamment dans la
chambre de Blanche, et, en la voyant, ils restèrent frappés de crainte
et de stupeur.