--Petite Bleue, lui répondit Blanche, tu n'as que des connaissances

bornées. Tu ignores que Fa-haï est doué d'une puissance prodigieuse;

c'est un autre homme que le Tao-ssé du mont Mao-chân. Pour le moment il

faut nous garder d'avoir recours aux moyens violents. Allons ensemble

sur la Montagne-d'Or, je lui parlerai d'une voix suppliante, et nous

verrons s'il consentira à laisser sortir Hân-wen.

--Madame, lui répondit la petite Bleue, j'approuve votre résolution.»

Soudain les deux fées montent sur un char de nuages et se transportent

au couvent de la Montagne-d'Or. Elles descendent du milieu du nuage et

se présentent à l'entrée de la montagne. Elles voyent un jeune religieux

qui était assis à la porte du couvent. «Mon frère, lui dit Blanche,

veuillez avertir votre respectable supérieur, et lui dire que nous

sommes des parentes de M. Hiu, qui venons pour le voir.»

A ces mots, le jeune religieux entre dans le couvent pour s'acquitter de

sa commission. «Mon père, dit-il au supérieur, il y a, à la porte du

couvent, deux jeunes femmes qui s'annoncent comme les parentes de M. Hiu

et témoignent le désir de le voir.

--Voilà, s'écria Fa-haï, en souriant, des fées bien ignorantes, ou bien

téméraires!» Aussitôt il mit sur sa tête son bonnet sacré, et se revêtit

de sa tunique violette; il prit dans la main gauche son bâton, armé

d'une tête de dragon, et dans la droite, un vase d'or[28]. Fa-haï sort

du couvent dans une agitation difficile à décrire, et montrant du doigt

Blanche, «Méchante fée, lui dit-il, tu vois un religieux qu'anime la

bienveillance et la tendre pitié de Bouddha. Je sais que tu as cultivé

la vertu pendant des siècles, et pour ce motif, je ne veux point te

faire de mal. Vous avez toutes deux fasciné l'esprit de Hân-wen; mais ce

n'est pas là votre plus grand crime. Comment avez-vous osé franchir

aujourd'hui ma montagne d'or? Allons, retirez-vous au plus vite, si vous

voulez que je vous fasse grâce de la vie. Sans cela, je ferai évanouir,

comme une vaine fumée, les actions vertueuses que vous avez amassées

pendant mille ans; il serait alors trop tard de vous repentir de votre

témérité.»

Blanche se prosterna à ses pieds, et d'une voix suppliante:

«Saint-homme, lui dit-elle, votre servante n'a point fasciné l'esprit de

Hân-wen. Il y a déjà plusieurs années que je suis mariée avec lui, et

cette union était décrétée depuis des siècles. J'espère que le

Saint-homme voudra bien montrer sa bonté compatissante, et me rendre mon

époux. Ma reconnaissance sera sans bornes.

--Je sais, lui dit Fa-haï, que votre union était décrétée par le ciel;

mais quoique vous soyez enceinte, je ne puis maintenant me rendre à vos

désirs. Quand votre terme approchera, je permettrai à Hân-wen de

descendre de la montagne pour vous assister dans vos souffrances.

Excusez-moi aujourd'hui si je ne puis vous montrer cette tendre pitié

qui est le premier de mes devoirs.»

Blanche le supplia encore plusieurs fois en versant des larmes; mais

Fa-haï fut sourd à ses prières.

La petite Bleue, qui se tenait auprès d'eux, ne put contenir les

transports de sa colère, et l'accabla d'injures: «Ane tondu, lui

dit-elle, un disciple de Bouddha doit mettre avant tout, le bien de ses

semblables. Puisque tu brises les liens d'amour qui unissent les hommes,

puisses-tu être malheureux sur la terre et sur l'eau, et tomber au fond

des enfers! Je vais te déchirer en mille pièces pour assouvir ma

fureur.»

A ces mots, elle détache sa ceinture de soie rouge et la jette dans

l'air. Elle se change sur-le-champ en un dragon de feu qui s'élance vers

le visage de Fa-haï.

«Ta puissance est bien chétive, lui dit le religieux, souriant d'un air

de mépris: je vais te montrer à mon tour ce dont je suis capable.»

Soudain il élève son vase d'or de la main droite, et y reçoit le dragon

de feu.

La fureur de Blanche ne connaît plus de bornes. Elle lance avec sa

bouche une perle enflammée pour frapper le visage de Fa-haï.

Le religieux est glacé d'effroi, et la seule ressource qui lui reste est

de lancer son vase d'or au milieu des airs. Tout à coup le tonnerre

gronde, mille éclairs déchirent le voile des ténèbres, des vapeurs

rouges arrêtent la perle brûlante, et enveloppent la tête de Blanche

dans un réseau de feu.

A peine Blanche a-t-elle vu la puissance magique du vase sacré de

Bouddha, qu'elle est frappée de terreur, et son âme est prête à

s'échapper. Sans perdre de temps, elle reprend sa perle précieuse, monte

sur un nuage avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hâte.

Fa-haï ramasse le vase d'or et retourne au couvent. Dès qu'il est entré

dans la salle principale, il ordonne de battre le tambour et de sonner

les cloches pour rassembler tous les religieux qui sont sous ses ordres.

«Mes frères, leur dit Fa-haï, écoutez bien ce que je vais vous

recommander. Aujourd'hui deux Couleuvres-fées ont voulu mesurer leur

puissance magique avec la mienne; mais la vertu du vase sacré de Bouddha

les a mises en fuite. Elles conservent dans leur coeur des projets de

vengeance, et je sais qu'elles reviendront cette nuit pour inonder la

Montagne-d'Or, et faire périr sous les flots les innombrables habitants

de Tchîn-kiang. Quoique ces événements arrivent par la volonté du ciel,

je vais vous donner à chacun un talisman que vous tiendrez cette nuit

dans votre main. J'étendrai ma tunique violette sur les portes du

couvent, et je le préserverai ainsi des désastres de l'inondation. Je

veux veiller moi-même à l'entrée de la montagne, et je verrai à quoi

aboutiront les menaces de ces fées. Pour vous, tenez-vous sur vos

gardes, et suivez fidèlement mes avis.»

Les religieux obéissent; ils prennent les talismans, et se retirent

chacun dans leur cellule en attendant l'ennemi.

Revenons maintenant à Blanche. Elle était rentrée dans sa maison avec sa

servante, et de ses yeux s'échappaient deux ruisseaux de larmes.

«Madame, lui dit la petite Bleue, est-il possible que cet âne tondu

s'obstine à garder Hân-wen, et qu'il se soit emparé de votre précieuse

ceinture! Si vous m'en croyez, je retournerai avec vous sur la

Montagne-d'Or; nous nous saisirons de ce moine odieux, et nous

remmenerons votre époux.

--Petite Bleue, lui dit Blanche en soupirant, sa puissance magique est

plus forte que la mienne, et de plus, il possède un vase d'or qui est

toujours pour lui un instrument de victoire. C'est ce que tu as pu voir

de tes propres yeux. Heureusement que nous nous sommes échappées avant

qu'il n'engloutît notre âme au fond de son vase d'or. Je veux bien

retourner cette nuit sur la montagne. J'aurai seulement recours aux

prières et aux supplications. Nous verrons si Fa-haï daignera revenir à

des sentiments de bonté.»

Mais bientôt le disque rouge de la lune s'inclina vers l'Occident, et le

soleil commença à éclairer le ciel de ses premiers rayons. Les deux Fées

montent sur un nuage et se transportent sur la Montagne-d'Or. Elles

voient Fa-haï qui était assis sur le seuil du couvent, dont les portes

étaient étroitement fermées. Un réseau céleste était tendu à l'entrée de

la montagne. Blanche se prosterne avec la petite Bleue aux pieds du

religieux, et lui parle d'une voix suppliante: «Saint-homme, lui

dit-elle, nous espérons que vous ouvrirez votre coeur à la pitié, et que

vous laisserez sortir M. Hiu; vos servantes en conserveront une

reconnaissance éternelle.

--Monstres odieux! leur dit Fa-haï d'un ton courroucé, Hân-wen a fait

couper ses cheveux, et il a embrassé la vie religieuse; vous n'avez plus

besoin de penser à lui. Retournez promptement dans votre caverne, si

vous voulez échapper à une mort certaine.»

Lorsque Blanche eut entendu ces menaces, elle vit bien que Fa-haï ne

laisserait point partir Hân-wen. Elle se lève avec la petite Bleue, et

l'accable d'injures: «Ane tondu, lui dit-elle, puisque tu as la cruauté

de séparer l'époux de son épouse, je te jure une haine implacable.»

Elle dit et, avec sa bouche, elle lui lance à la figure une perle

précieuse.

Fa-haï ouvre aussitôt son vase d'or et y reçoit la balle meurtrière;

puis levant son bâton, il se prépare à en frapper Blanche. Heureusement

qu'un génie libérateur accourut du haut des airs. Le lecteur demandera

sans doute quel était son nom; c'était le génie de l'étoile Koueï-sing.

Comme Blanche portait dans son sein un fils qui devait obtenir le titre

Tchoang-youân (le premier des docteurs), sa mort eût été un événement

affreux. C'est pourquoi le génie de l'étoile Koueï-sing arrêta le bâton

du religieux avec la pointe de son pinceau, et sauva la vie à Blanche.

Dès que Blanche eut échappé ainsi à la mort, elle monta sur un nuage

avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hâte. Ce que voyant Fa-haï,

il comprit la cause secrète à laquelle elle devait sa délivrance. Il

ramassa son bâton, étendit sa tunique violette sur la porte du couvent,

et resta en sentinelle pour garder la Montagne-d'Or.

Mais revenons à Blanche qui s'était enfuie avec la petite Bleue.

«Est-il possible, s'écria-t-elle en grinçant les dents, que ce moine

tondu s'obstine à retenir mon époux, et qu'il se soit emparé de ma

précieuse ceinture! C'en est fait, je veux suivre l'axiome: «Si vous ne

réussissez pas la première fois, ne vous découragez pas la seconde.» Je

veux maintenant lui faire une guerre d'extermination. Je vais inonder la

Montagne-d'Or, et engloutir sous les eaux tous ces moines tondus dont le

couvent est rempli; c'est alors que j'aurai assouvi ma juste fureur.»

La petite Bleue félicite sa maîtresse de ce projet, et la presse de le

mettre à exécution.

Soudain Blanche monte sur un nuage avec la petite Bleue. Dès qu'elle

s'est élevée au haut des airs, elle prononce des paroles magiques et

appelle les rois des dragons qui habitent les quatre mers. Les rois des

dragons des quatre mers accourent en un clin d'oeil et se prosternent

devant elle. «Madame? s'écrient-ils d'une voix soumise, quels ordres

suprêmes avez-vous à nous donner?

--Soulevez les flots, leur dit Blanche, et engloutissez la

Montagne-d'Or.» Les rois des dragons obéissent. Soudain ils ordonnent à

leurs troupes écaillées, à leurs généraux à tête de homard, d'amonceler

des nuages et de verser des torrents de pluie. Bientôt tout le pays est

couvert d'une vaste inondation; les flots argentés, les vagues

blanchissantes montent en bouillonnant et enveloppent la Montagne-d'Or.

Dès que Fa-haï voit l'inondation arriver à grands flots, il prononce des

paroles sacrées, déploie sa tunique violette et ordonne à tous les

religieux de lancer dans l'eau leurs divins talismans. Au même instant,

les eaux se retirent, et descendent du haut de la montagne en torrents

écumeux.

Les rois des dragons ne peuvent lutter plus long-temps contre la

puissance de Fa-haï. Les flots qui tout à l'heure semblaient inonder le

ciel, s'abaissent comme par enchantement, et baignent à peine le pied de

la montagne. Qui ne verserait des larmes sur les habitants de la ville

de Tchîn-kiang! Les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers

sont tous engloutis sous les eaux.

A la vue de ces désastres, Blanche est remplie d'effroi. «Petite Bleue,

s'écrie-t-elle d'une voix gémissante, vous voyez que les eaux de la mer

n'ont pu s'élever au-dessus de la Montagne-d'Or, et que loin de servir

ma vengeance, elles ont fait périr les nombreux habitants de la ville de

Tchîn-kiang. Je me suis révoltée contre le ciel, j'ai commis un crime

impardonnable! Retournons ensemble dans la caverne du Vent-pur et

fixons-y quelque temps notre séjour; nous méditerons là sur ce que nous

devons faire.

--Vous avez raison, lui répondit la petite Bleue.» Blanche prit congé

des rois des dragons et leur adressa ses remercîments. Ceux-ci se

mettent à la tête de leurs troupes écaillées et retournent au fond des

mers. Blanche arrive avec sa servante sur la montagne de la Ville-bleue;

elle descend de son char de nuages et va se retirer dans la grotte du

Vent-pur.

Cette fois Blanche a pu soulever les flots sur une étendue de mille

lis; bientôt elle sera ensevelie sur la pagode de Louï-pong.

Les religieux de la Montagne-d'Or furent en émoi pendant toute la nuit.

Dès que le jour parut, Fa-haï rompit lui-même le charme auquel il avait

eu recours; il reprit sa tunique violette, et rentra dans le couvent.

Quand les religieux lui eurent rendu leurs devoirs, Fa-haï parla à

Hân-wen. «Monsieur, lui dit-il, votre femme a inondé la ville de

Tchîn-kiang, et elle a fait périr, sous les eaux, une multitude

innombrable d'êtres vivants. Par cette conduite, elle s'est révoltée

contre le ciel, et elle a commis un crime pour lequel il n'est point de

pardon. Elle a pris la fuite et s'est retirée dans la grotte du

Vent-pur. Vous ne pouvez rester long-temps dans ce couvent; et puisque

vous êtes arrivé au terme fixé pour l'expiation de vos fautes, vous

pouvez retourner dans votre ville natale. A Hang-tcheou, il y a un de

mes disciples qui demeure dans le couvent de Ling-în-ssé; je vais vous

donner une lettre de recommandation pour lui. Vous pourrez rester

quelque temps dans ce pieux asile où vous goûterez le bonheur que

procure le calme de la vie religieuse, et vous échapperez ainsi aux

dangers d'un monde corrompu.»

A ces mots, il écrit la lettre destinée à Hân-wen. Celui-ci salue

Fa-haï, en se prosternant jusqu'à terre, et le remercie de lui avoir

sauvé la vie; puis il prend la lettre et lui fait ses adieux. En

descendant de la montagne, Hân-wen aperçoit de loin la ville de

Tchîn-kiang, que l'inondation a changée en une affreuse solitude. Il ne

peut s'empêcher de songer que la maison de Siu-kien a sans doute été

enveloppée dans le même désastre, et cette pensée remplit son âme

d'amertume et de douleur. Pendant son voyage, il ne s'arrêtait que pour

prendre ses repas, et se reposer la nuit des fatigues du jour.

Laissons Hân-wen continuer sa route, et revenons à Blanche. Depuis

qu'elle s'était retirée dans sa grotte, elle ne cessait de penser à

Hân-wen, et s'abandonnait tout le jour aux pleurs et aux gémissements.

La petite Bleue s'efforçait de la consoler. «Madame, lui dit-elle un

jour, il est temps de mettre un terme à votre douleur. J'ai l'intention

d'aller sur la Montagne-d'Or pour savoir des nouvelles de votre mari;

nous verrons alors ce que nous devons faire. Que pensez-vous de mon

projet?»

Blanche fit un mouvement de tête en signe d'assentiment. Soudain la

petite Bleue monte sur un nuage enchanté, et arrive à la Montagne-d'Or.

Elle se métamorphose, et s'introduit dans le couvent sous la forme d'un

papillon. Bientôt elle sut tous les détails relatifs à Hân-wen; ensuite

elle retourna promptement à la grotte du Vent-pur, et elle apprit à sa

maîtresse que Fa-haï avait engagé Hân-wen à retourner à Hang-tcheou.

A cette nouvelle, Blanche fut remplie de joie. Elle sortit aussitôt avec

la petite Bleue de la grotte du Vent-pur, monta sur un char de nuages,

et se dirigea vers Hang-tcheou. Du haut des nues, les deux Fées

aperçoivent Hân-wen, qui arrivait dans un pays dépendant de Hang-tcheou,

et nommé Tié-mou-kiao. Elles descendent de leur char vaporeux, et

courent au-devant de lui. «Monsieur, lui dirent-elles, où allez-vous?»

Hân-wen lève les yeux, et dès qu'il les a reconnues, il est frappé de

stupeur, et reste comme privé de l'usage de ses sens.

«Monsieur, lui dit Blanche les yeux baignés de larmes, vous avez ajouté

foi aux paroles d'un charlatan, et vous m'avez fait l'injure de me

prendre pour une fée! Depuis que votre servante est unie avec vous par

les liens du mariage, elle a partagé pendant plusieurs années les soins

de votre profession, et elle n'a épargné aucunes peines pour faire

prospérer l'établissement que vous aviez formé. Et quand même elle

serait une fée, vous savez qu'elle ne vous a jamais fait de mal. Je vous

en prie, monsieur, réfléchissez mûrement sur ce que vous devez faire.

--J'ai embrassé la vie religieuse, lui répondit Hân-wen; vous n'avez pas

besoin de venir encore m'obséder.

--Monsieur, lui dit Blanche avec un sourire amer, il faut que vous ayez

perdu la raison! Si vous embrassez la vie religieuse, dites-moi, je

vous prie, qui est-ce qui acquittera votre dette envers vos ancêtres,

qui est-ce qui leur donnera des descendants de qui ils attendent des

sacrifices funèbres? Ce n'est pas tout: l'enfant que je porte dans mon

sein est votre chair et votre sang! Si vous êtes devenu étranger aux

sentiments qui unissent un époux à son épouse, songez du moins aux

devoirs que vous impose l'amour paternel.» Elle dit, et verse un torrent

de larmes.

Hân-wen est ému jusqu'au fond du coeur, et reste quelque temps sans

pouvoir proférer un mot. Il songe aux marques d'amour que lui a données

Blanche pendant plusieurs années, et il ne peut résister plus long-temps

à ses pleurs et à ses tendres prières.

«Monsieur, lui dit la petite Bleue en s'approchant de lui, bannissez

d'injustes soupçons. Comme ma maîtresse met au-dessus de tout, sa vertu

et sa réputation, elle aurait cru se déshonorer en passant dans les bras

d'un autre époux. Voyant que vous ne reveniez pas de la Montagne-d'Or,

où vous étiez allé vous promener, elle éprouva, ainsi que moi, la plus

vive inquiétude, et elle y alla elle-même pour vous chercher. Mais tout

à coup, la ville de Tchîn-kiang fut désolée par une vaste inondation.

Heureusement que nous nous trouvions ensemble sur la montagne, et nous

avons ainsi échappé à une mort certaine. Mais, hélas! notre maison est

entièrement ruinée, et nous ne savons maintenant où chercher un asile.

Il y a quelques années, lorsque vous étiez exilé à Sou-tcheou, ma

maîtresse a envoyé secrètement cent onces d'argent à Ki-kong-fou, votre

beau-frère[29]. Maintenant, se voyant sans ressources et sans appui,

elle se disposait à aller le trouver à Hang-tcheou, lorsqu'elle a eu le

bonheur de vous rencontrer ici. J'ose espérer que vous reviendrez à des

sentiments de bienveillance, et que vous cesserez d'être insensible aux

peines et à l'affection de votre épouse.»

Hân-wen se sent attendrir par ces dernières paroles. «Chère épouse,

s'écria-t-il, j'ai été un instant plongé dans l'aveuglement; et pour

m'être laissé tromper par les contes ridicules d'un moine imposteur,

j'avais ouvert mon coeur à d'injustes soupçons; j'espère que vous

daignerez oublier mon crime.

--Monsieur, s'écria Blanche en serrant tendrement sa main, puisque vous

revenez à des sentiments de bienveillance, et que vous ne réduisez pas

votre servante à gémir jusqu'à ce que l'âge ait blanchi ses cheveux, je

reconnais là une preuve de votre excellent coeur; quel pardon

pourriez-vous me demander maintenant?»

Hân-wen est transporté de joie. «Chère épouse, lui dit-il, où

voulez-vous que nous allions fixer notre séjour?

--Monsieur, lui répondit Blanche, j'ai déposé cent onces d'argent entre

les mains de votre beau-frère, allons le trouver ensemble; cet argent

nous offrira des ressources pour vivre: plus tard, nous délibérerons sur

ce que nous devons faire.

--J'approuve entièrement votre projet, lui répondit Hân-wen.» Et à ces

mots, ils se dirigent tous trois vers la ville de Tsien-tang.

Depuis ce départ, il se passa beaucoup d'événements qui méritent d'être

racontés. Si, d'un côté, des parents se rapprochent plus intimement par

de nouveaux liens, de l'autre, un ennemi implacable sent redoubler sa

haine et ses désirs de vengeance. Si vous désirez savoir ce qui arriva

ensuite, lisez le chapitre onzième.

NOTES:

[28] Il y a dans le texte _po-iu_, expression qui désigne un vase dont

les religieux bouddhistes se servent pour demander l'aumône.

[29] Voyez plus haut, page 177.

CHAPITRE XI.

ARGUMENT.

Le Tao-ssé de Mao-chân descend, avec la rage dans le coeur, du

sommet de sa montagne.

L'astre Wen-sing[30] entre dans le monde, et sa naissance fait

éclater des transports de joie.

Depuis mille automnes l'astre Wen-sing[31] vivait inconnu sur une

montagne céleste[32]. Tantôt il dormait sur les nuages, tantôt il

dirigeait une barque légère dans les vagues de l'empyrée.

Les péchés des deux astres qui lui ont donné le jour le retenaient

encore captif; mais une fois entré dans le monde, il arrive au

faîte des honneurs.

Hân-wen ayant renoué ses premières relations avec les deux Fées, se

dispose à les accompagner dans la ville de Tsiên-tang. Ils louent un

bateau et arrivent chez Ki-kong-fou, qui se trouvait en ce moment sur le

seuil de sa porte. Dès qu'il eut aperçu Hân-wen, il fut rempli de joie,

et rentra promptement dans l'intérieur de sa maison. «Chère épouse,

dit-il à Hiu-chi, voilà votre frère qui arrive.»

En entendant ces paroles, Kiao-yong éprouve la même allégresse que son

mari, et s'élance en un instant hors du vestibule. Elle voit Hân-wen qui

se tenait devant la porte, avec deux jeunes femmes d'une rare beauté.

Quand Hân-wen eut salué sa soeur, «Je vous félicite, lui dit Hiu-chi, de

revenir aujourd'hui chez nous; mais dites-moi, je vous prie, quelles

sont ces deux jeunes femmes?

--L'une est mon épouse, lui répondit Hân-wen; son nom est Blanche, et

son surnom est Tchîn-niang; l'autre est sa servante, qui s'appelle la

petite Bleue.

--Je me réjouis, lui dit Hiu-chi, d'avoir une belle-soeur aussi

distinguée.» Blanche et Bleue s'avancèrent ensuite pour saluer Hiu-chi.

Quand tous se furent assis à la place marquée par les rites, le frère et

la soeur se racontèrent ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.

«Depuis que vous m'avez quittée pour aller en exil, dit Hiu-chi, je n'ai

eu de repos ni le jour ni la nuit. Heureusement que l'hiver dernier,

nous avons reçu de vos nouvelles lorsque vous nous avez envoyé un dépôt

d'argent; nous avons su que vous étiez à Kou-sou, et que tout

réussissait au gré de vos désirs. Quelque temps après, nous apprîmes

qu'une nouvelle condamnation vous avait fait exiler à Tchîn-kiang, et

cette nouvelle changea notre joie en tristesse. Mais grâces au ciel,

vous revenez aujourd'hui avec votre épouse; cet événement met le comble

à notre bonheur.»

Hân-wen allait répondre à sa soeur, mais Blanche eut peur qu'il ne

laissât échapper quelque parole imprudente, et se hâta de parler à sa

place. «Ma soeur, dit-elle, l'an dernier nous demeurions à Kou-sou. Le

jour où l'on célèbre la naissance du dieu Tsou-ssé, l'usage veut que

l'on présente dans le temple des objets rares et précieux. J'en avais

plusieurs que j'avais trouvés dans l'héritage de mon père; je les remis

à mon mari, afin qu'il les offrît dans cette solennité. Quelque temps

après, le jour de sa naissance, mon mari étala ces objets précieux dans

le vestibule; mais en les voyant, des brigands, venus je ne sais d'où,

sentirent s'éveiller leur cupidité. Ils traînèrent M. Hiu devant le

magistrat, qui, à force de tortures, lui fit avouer un vol qui lui était

faussement imputé, et l'exila à Tchîn-kiang. Votre servante recueillit

alors tout l'argent qu'elle possédait, et le déposa entre vos mains.

Ensuite elle se rendit à Tchîn-kiang pour servir son mari. Le premier

jour de l'année, comme il était allé se promener sur la Montagne-d'Or,

il se laissa tromper par un moine nommé Fa-haï, qui l'engagea à se faire

couper les cheveux et à embrasser la vie religieuse. Dès que j'eus

appris cette nouvelle, j'allai avec ma servante, sur la Montagne-d'Or,

pour ramener mon mari. Mais soudain, la ville de Tchîn-kiang fut

couverte d'une vaste inondation qui engloutit tous les habitants. Le

ciel a permis que je me trouvasse en ce moment sur la Montagne-d'Or, et

que j'échappasse ainsi à la fureur des flots. Aujourd'hui que nous voici

de retour, nous osons vous demander la permission de demeurer quelques

jours chez vous; nous espérons que vous voudrez bien nous accorder cette

précieuse faveur.

--Mon frère, dit alors Hiu-chi, il serait difficile de trouver au monde

une personne aussi accomplie; tâchez de lui témoigner tout l'amour

qu'elle mérite. Mais notre maison est trop étroite pour vous recevoir

même pendant quelques jours.

--Ne vous inquiétez pas, lui dit Kong-fou, il y a tout près d'ici une

petite maison composée de deux chambres spacieuses. Le propriétaire

cherche maintenant à la vendre. Je vais aller le trouver et en arrêter

le prix.» A ces mots, Hân-wen fut transporté de joie.

Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois · 第 9 / 13 段