--Vous avez vraiment perdu la tête, lui dit Tchin-chi en riant aux

éclats. Vous avez une femme légitime, et une femme du second rang:

dites-moi un peu quelles belles qualités vous trouvez dans Blanche, qui

n'est pas autre chose qu'une femme galante, pour tomber malade à cause

d'elle? Cependant, puisque vous êtes follement épris de ses prétendus

charmes, je vais chercher un stratagème qui puisse vous procurer le

remède que vous désirez.»

A ces mots, M. Siu ne se possède plus de joie. «Chère épouse, lui

dit-il, si vous avez quelque heureux stratagème, je vous supplie de le

mettre promptement en oeuvre pour me sauver.

--Monsieur, s'écria-t-elle après quelques instants de réflexion, j'ai

votre affaire; mais pour réaliser ce projet, il faut attendre que vous

soyez rétabli.

--Chère épouse, lui dit-il avec vivacité, puisque vous avez trouvé un

heureux stratagème, je n'ai plus besoin de soins ni de médicaments: je

suis guéri.» A ces mots, il se lève précipitamment, et supplie sa femme

de lui faire connaître son projet.

«Maintenant, lui dit-elle, les belles fleurs du Méou-tân qui est dans la

bibliothéque, viennent de s'épanouir dans tout leur éclat. Je

l'inviterai sous le prétexte de venir admirer les fleurs du Méou-tân.

Dès qu'elle sera arrivée, je ferai servir une collation dans votre

cabinet. Vous pourrez en attendant vous cacher dans ma chambre. Quand le

repas sera fini, j'entrerai dans ma chambre avec elle pour changer de

vêtements; ensuite je ferai exprès de sortir pour quelques instants:

alors le poisson tombera dans le filet. Je ne crains point qu'elle

résiste à vos désirs; mais je vois une difficulté: vous n'êtes pas

encore bien rétabli, et, par prudence, vous devez attendre que vous ayez

recouvré votre première vigueur.»

A ces mots, M. Siu est transporté de joie. «Chère épouse, s'écria-t-il,

vous avez vraiment trouvé un admirable stratagème, et la seule idée de

mon bonheur m'a presque guéri.

--Monsieur, lui dit Tchin-chi en souriant, n'allez pas si vite.... Vous

devez modérer cette ardeur imprudente.» Les deux époux continuèrent à

rire et à s'égayer d'avance sur le succès de ce stratagème.

L'amant se réjouirait d'expirer sous le Méou-tân en fleurs. Il

serait heureux d'aller au sombre empire, pourvu qu'il y fût

conduit par l'amour.

Au bout de quelques jours, M. Siu se trouva parfaitement rétabli; et

quand il eut mûrement arrêté son projet avec sa femme, il remit un

billet à Laï-hing pour qu'il allât inviter Blanche à accepter le

lendemain une collation.

Laï-hing remua la tête en faisant un signe d'intelligence. Il prit les

ordres de ses maîtres, et partit.

Dès qu'il fut arrivé à la maison de Hân-wen, «Monsieur Hiu, lui dit-il,

comme les fleurs du Méou-tân qui est dans la bibliothéque viennent de

s'épanouir ce matin, et que, de plus, M. Siu est absent, ma maîtresse

m'a chargé de remettre un billet à madame Blanche, afin qu'elle vienne

admirer ses fleurs. Elle ose espérer que vous voudrez bien lui permettre

de répondre à cette invitation.» A ces mots, il présente le billet à

Hân-wen.

«Je suis reconnaissant, répondit Hân-wen, de la peine que madame votre

maîtresse a bien voulu prendre. Je vous prie de vous asseoir.» A ces

mots, il entre en riant dans la chambre de sa femme. «Madame Siu, lui

dit-il, a envoyé exprès une personne, avec un billet de sa main, pour

vous inviter à venir voir demain matin les fleurs du Méou-tân qui sont

épanouies. J'ignore si vous voulez répondre à cette invitation.»

Blanche, qui savait d'avance de quoi il s'agissait, consentit gaîment à

cette demande.

Hân-wen sortit, et dit à Laï-hing: «Prenez la peine d'aller dire à

madame votre maîtresse que demain matin, ma femme se rendra à son hôtel

pour répondre à son aimable invitation; seulement elle la prie de ne

point se mettre en dépense.»

Laï-hing fut ravi de cet heureux résultat, et il quitta promptement

Hân-wen pour venir rendre compte à M. Siu du succès de sa commission.

Celui-ci fut transporté de joie, et il aurait voulu être déjà au

lendemain matin. On peut dire avec le poète:

Il se prépare secrètement à enlever le jade et à dérober le parfum.

Il voudrait vaincre par la ruse cette jeune beauté qui est douée de

divins attraits.

La nuit fut bientôt écoulée. Tchin-chi se leva de bonne heure, et fit

faire tous les préparatifs nécessaires. Quelques instants après,

Laï-hing accourut avec un air épanoui, et annonça que la chaise à

porteurs de madame Blanche était déjà devant la maison.

M. Siu s'esquiva promptement, et alla se cacher dans la chambre de sa

femme.

Tchin-chi sort pour recevoir Blanche au sortir de sa chaise, et la

conduisit dans le salon. A peine l'eut-elle regardée qu'elle fut frappée

de sa rare beauté, qui effaçait l'éclat de la lune et le coloris des

fleurs. «Je ne m'étonne plus, se dit-elle en elle-même, que mon mari

soit devenu malade à cause d'elle.» Aussitôt elle fit congédier les

porteurs de chaise. Elles s'assirent dans le salon, et après les

civilités d'usage: «Mon mari, lui dit Blanche, a reçu de grands

bienfaits de M. Siu; il lui doit son salut, et jusqu'ici il n'a pu lui

témoigner sa reconnaissance. Aujourd'hui encore, madame, vous avez

daigné m'inviter. J'avais l'intention de me défendre de cet honneur;

mais j'ai craint de manquer aux convenances. C'est pour ce motif que je

me suis hâtée de répondre à votre aimable invitation.

--Madame, lui répondit Tchin-chi, vos compliments me rendent confuse.

C'est moi, au contraire, qui vous dois de la reconnaissance. Mon mari

est sorti pour aller rendre visite à un parent. Il ne doit revenir que

demain matin; et comme les Méou-tân viennent de s'épanouir, j'ai profité

de cette double circonstance pour vous inviter à venir prendre une

petite collation, et jouir avec moi de la beauté des fleurs. J'espère

que vous voudrez bien m'excuser si je ne vous reçois pas d'une manière

digne de vous.»

Blanche se leva et lui fit ses remercîments. Comme elles étaient à

causer ensemble, elles voient arriver Laï-hing qui leur annonce que la

collation est servie, et invite sa maîtresse à passer dans la salle à

manger.

Tchin-chi conduit Blanche dans le cabinet d'étude pour voir les fleurs

du Méou-tân, dont les teintes blanches et pourprées semblaient rivaliser

de richesse et d'éclat. Quand elles eurent admiré la beauté des fleurs,

une jeune servante vint les presser de se mettre à table.

Madame Siu céda poliment le siége d'honneur à Blanche, et par déférence

elle alla s'asseoir trois places au-dessous d'elle. Après que le vin eut

été présenté plusieurs fois aux convives. Blanche se leva en faisant

semblant de prendre congé de Tchin-chi.

«Ma soeur, lui dit madame Siu, entrons dans ma chambre pour changer de

vêtements et causer gaîment ensemble.» Blanche fait un mouvement de tête

en signe d'assentiment; puis elle suit Tchin-chi dans sa chambre. Elles

changent de vêtements, et s'asseyent à la même table.

Tchin-chi demanda plusieurs fois le thé; mais personne ne lui répondit.

«Je ne sais où sont ces scélérates de servantes, s'écria-t-elle en

prenant à dessein un air irrité; est-il possible qu'il n'y en ait pas

une seule ici pour nous servir! Je vous en prie, ma soeur, veuillez

rester assise; j'irai moi-même chercher le thé.

--Comment pourrais-je souffrir, reprit vivement Blanche, que vous

preniez tant de peine à cause de moi?

--C'est mon devoir, c'est mon devoir,» lui répondit Tchin-chi. En disant

ces mots, elle sortit de la chambre.

Dans ce moment, M. Siu, qui était caché sous le lit, sortit promptement

de sa retraite et se présenta devant Blanche. Elle fait semblant d'être

remplie d'effroi à sa vue, et se lève comme pour s'enfuir. Il court

après Blanche, et se jetant à ses pieds: «Madame, lui dit-il, depuis le

jour où votre serviteur a vu l'éclat de vos charmes, son âme égarée ne

voit que vous, ne rêve qu'à vous seule! Il oublie de manger, il perd le

sommeil, et sa vie mourante est prête à s'échapper. Puisque le ciel m'a

accordé la faveur de vous trouver aujourd'hui, je vous en supplie, ayez

pitié de mon tourment, et accordez-moi un instant de bonheur. De ma vie,

je n'oublierai cette faveur inespérée.

--Monsieur, lui dit Blanche en lui présentant les deux mains pour le

relever, vous avez délivré mon mari des rigueurs de l'exil, vous l'avez

rendu aux voeux de son épouse, et jusqu'ici je n'ai pu vous remercier

dignement d'un si grand bienfait; quand je sacrifierais cent fois ma

vie, ce serait encore trop peu pour vous témoigner toute ma

reconnaissance. Puisque vous daignez, monsieur, m'honorer de votre

amour, comment oserais-je me refuser à vos ordres? Je suis heureuse de

pouvoir vous payer au moins de la millième partie de vos bienfaits; mais

je crains que votre femme ne vienne: je serais couverte de confusion si

elle nous surprenait en ce moment.

--Madame, s'écrie monsieur Siu transporté de joie, si vous daignez vous

rendre à mes voeux, j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes.

Quant à ma femme, c'est mon adjudant: ne craignez pas qu'elle vienne.

--Ah! ah! s'écria Blanche en riant, il paraît que vous aviez comploté

ensemble pour me faire tomber dans le piége. Eh bien, allez fermer la

porte de la chambre, et revenez tout de suite.» A ces mots elle se met

au lit la première, et laisse retomber les rideaux de soie.

M. Siu ne se possède pas de joie, et une vive émotion s'empare de tout

son corps. Il court fermer la porte de la chambre, revient promptement

sur ses pas, et s'élance vers le lit. Il ouvre, en palpitant, les

rideaux; mais il reste immobile d'étonnement et pousse des cris

d'effroi. Le lecteur se demande sans doute la cause de ses cris: le lit

était vide, et il n'y vit pas même l'ombre de Blanche.

Tchin-chi et tous les domestiques ayant entendu de dehors les cris

perçants qui retentissaient dans la chambre, accourent précipitamment

pour voir ce que c'était; mais ils trouvent la chambre étroitement

fermée. Ils enfoncent la porte, et ne voient point Blanche. M. Siu

était renversé par terre, les yeux effarés et la bouche béante. Tout le

monde s'empresse autour de lui, et tâche de rappeler l'usage de ses

sens. M. Siu et sa femme aperçoivent sur le chevet du lit une feuille de

papier écrit. Tchin-chi la prit et la présenta à son mari, qui y lut les

lignes suivantes:

Je suis venue du palais d'or qui s'élève aux bords du lac Yao-tchi.

Montée sur un phénix, je me promène dans le pays des dieux. Parce

que mon union avec Hân-wen était décrétée depuis des siècles, je

suis descendue, par ordre de ma maîtresse, de la cime sacrée que

j'habitais.

C'est en vain qu'un homme perdu de moeurs a employé un perfide

stratagème pour posséder la femme de son ami.

Les hommes doivent réprimer les désirs de leur coeur, s'ils veulent

se préserver de la corruption du siècle.

Après avoir lu ces vers, M. Siu pencha tristement la tête et tomba dans

un abattement profond. Tchin-chi s'efforça de le consoler, et défendit

aux domestiques de divulguer au dehors ce qui venait de se passer.

Seulement elle ignorait où s'était enfuie Blanche, et elle craignait que

Hân-wen ne vînt la chercher dans sa maison. Elle ne pouvait se défendre

d'une vive inquiétude. Cependant plusieurs jours s'étant passés sans que

Hân-wen vînt demander sa femme, elle commença à se tranquilliser.

Cet événement guérit M. Siu de sa folle passion. Si vous désirez savoir

ce qu'était devenue Blanche, lisez le chapitre neuvième.

CHAPITRE IX.

ARGUMENT.

Hân-wen étant allé se promener sur la Montagne-d'Or, Fa-haï veut le

délivrer de l'obsession des deux Fées.

REVENONS maintenant à Blanche. Au moment où Siu-kien vint pour ouvrir

les rideaux du lit, elle se rendit invisible, et s'en retourna chez

elle. Le jour commençait déjà à s'obscurcir. Hân-wen fut rempli de

surprise en la voyant. «Chère épouse, lui dit-il, comment se fait-il que

vous reveniez à pied?»

Blanche se garda bien de dire un mot du tour qu'elle venait de jouer à

son ami. «Mes porteurs de chaise se sont égarés au milieu du chemin, lui

répondit-elle en riant; je les ai laissés là, et je m'en suis revenue à

pied. Je suis toute fatiguée du voyage que j'ai fait.

--En ce cas, lui dit Hân-wen, entrez promptement dans votre chambre,

pour prendre le repos dont vous avez besoin.»

Blanche entra lentement dans sa chambre, et quand elle se vit seule avec

sa servante, elle lui raconta tout ce qui s'était passé. La petite Bleue

ne put s'empêcher de rire aux éclats de la mésaventure de Siu-kien.

Mais le temps s'écoule avec la rapidité de la flèche qui fend les airs.

Bientôt arriva l'hiver avec ses frimas, auxquels succédèrent les charmes

du printemps. Un jour Siu-kien invita Hân-wen à venir dîner chez lui, à

l'occasion de la saison nouvelle. Comme il se disposait à partir,

Blanche lui recommanda avec prières de revenir promptement: Hân-wen le

lui promit. Aussitôt il prit congé de sa femme et sortit. Quand il fut

arrivé, Siu-kien vint le recevoir, et le fit entrer dans la salle à

manger, où tout avait été préparé en l'attendant. Ils s'assirent et

burent gaîment ensemble.

Le repas fini, Siu-kien invita Hân-wen à faire une promenade. «Mon

frère, lui dit-il, près d'ici s'élève le temple de la Montagne-d'Or,

c'est une des merveilles de cette contrée. Ces jours derniers, on l'a

décoré avec une rare magnificence. Ce temple est sous la direction d'un

vénérable vieillard, dont le nom de religion est Fa-haï. Il possède une

grande puissance en magie, et il est doué de la connaissance du passé et

de l'avenir. Si vous voulez, nous profiterons de notre loisir et de

cette belle matinée de printemps, et nous irons nous promener dans ce

temple.

--Vous avez une heureuse idée, lui répondit Hân-wen d'un air épanoui.

J'y vois deux avantages: d'abord j'aurai l'occasion de voir un temple

magnifique; et en second lieu, je pourrai consulter ce Saint-homme sur

ma destinée. Partons sans perdre de temps.»

Siu-kien le voyant dans de si bonnes dispositions, ordonna sur-le-champ

à son domestique de desservir. Les deux amis s'occupent un instant de

leur toilette, et partent en se donnant le bras. Tout en marchant, ils

ne peuvent se lasser d'admirer les charmes du printemps qui se

déployaient à leurs yeux, tantôt sur de riants paysages, tantôt sur des

parterres brillant de mille couleurs. Bientôt ils arrivèrent au temple

de la Montagne-d'Or. A peine l'ont-ils regardé, qu'ils voient s'élever

au-dessus de leur tête une pagode d'une beauté et d'une richesse sans

égale.

Ils visitent le vaste temple[27] où règne un silence mystérieux; ils

voient des tours hardies qui s'élancent dans les airs, des milliers de

portes ornées de sculptures et étincelant de l'éclat des pierres

précieuses. Le palais de Bouddha était entouré de pics sourcilleux qui

dérobaient la vue des nuages et adoucissaient la brillante clarté du

jour. Des ruisseaux transparents serpentaient autour du temple, et des

vases élégants, placés sur leurs bords, répandaient dans l'air de

célestes parfums. Tantôt on entendait le sourd murmure des cloches,

tantôt le bruit solennel des cantiques, qui s'élevait par degrés comme

celui des vagues qu'apporte le flux de la mer. Les arbres de la montagne

flottaient majestueusement autour de l'édifice sacré, et le protégeaient

en toute saison de leur ombre fraîche et pure. Souvent les flots, qui

coulaient à ses pieds, étaient sillonnés par des barques ornées de

riches couleurs, que montaient des lettrés célèbres ou des voyageurs

distingués. Quelquefois, après une promenade entreprise dans un but

futile, ils entraient dans le couvent, et, renonçant tout à coup au

monde, ils demandaient à partager les devoirs de la vie religieuse. On

peut dire que la Montagne-d'Or, avec toutes ses merveilles, était un

séjour digne des dieux.

Les deux voyageurs ne peuvent se lasser d'admirer la magnificence du

temple. Après avoir parcouru plusieurs galeries, ils entrent dans le

sanctuaire et se prosternent devant la statue de Fo (Bouddha). Dans

l'intérieur du temple, un prêtre, nommé Fa-haï, était assis sous un dais

majestueux. Comme il savait d'avance l'arrivée de Hân-wen et de

Siu-kien, il sortit de l'enceinte sacrée, et alla au-devant d'eux.

«Messieurs, leur dit-il après les saluts d'usage, veuillez entrer afin

que je vous offre le thé.»

Ils rendent au religieux ses salutations, et après l'avoir remercié, ils

entrent avec lui dans le couvent. Quand ils se furent assis à la place

marquée par les rites, et qu'ils eurent pris le thé, Fa-haï leur adressa

la parole: «Ce matin, dit-il, pendant que j'étais en méditation, j'ai su

d'avance que deux nobles hôtes devaient m'honorer de leur visite.

J'oserai demander quel est leur illustre nom de famille?

--Votre disciple s'appelle Siu, répond l'ami de Hân-wen, et son surnom

est Kien; il est originaire de ce pays. Monsieur, que voici, s'appelle

Hiu, et son surnom est Sien; il est né dans la province de Tché-kiang.

Depuis long-temps nous avons entendu parler de la sainteté de cette

pagode et de vos sublimes leçons sur la doctrine de Bouddha. Voilà le

motif qui nous a engagés à venir admirer ce temple et recevoir vos sages

instructions.

--Il y a long-temps, il y a bien long-temps, lui répondit Fa-haï, que je

désirais de vous voir! J'oserai demander à monsieur Hiu, si son illustre

épouse ne porte pas le nom de Blanche, et le surnom de Tchin-niang?

--Oui, mon père, s'écria Hân-wen rempli d'étonnement, tels sont en effet

les noms de mon humble épouse. Comment avez-vous pu les savoir?

--Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, le vieux prêtre qui vous parle

connaît le passé et l'avenir. D'ailleurs, il n'est pas difficile

d'apercevoir cet air ensorcelé qui est répandu sur votre noble visage.

Cette fée n'a point une obscure origine. C'était jadis l'esprit de la

Couleuvre blanche, qui pratiquait la vertu dans _la grotte du

Vent-pur_, sur la _montagne de la Ville-bleue_, dans la province de

Ssé-tchouen. Elle pensa au monde, se transporta à Hang-tcheou, et fixa

son séjour dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang. Elle a une

servante nommée la petite Bleue, qui est aussi l'esprit d'une Couleuvre.

Il y a déjà plusieurs années que vous vous laissez fasciner par ces

fées, dont l'union avec vous était décrétée depuis des siècles. Elles

ont dérobé de l'argent dans le trésor de Tsien-tang, et des objets

précieux dans le cabinet de l'empereur, et deux fois elles vous ont

conduit à subir un châtiment rigoureux. Vous souvenez-vous, mon fils,

qu'à l'époque appelée Touan-yang, Blanche, pour avoir bu, malgré elle,

du vin mêlé de soufre mâle, reprit tout à coup sa première forme, et que

la vue de sa métamorphose vous fit mourir de frayeur? Quelque temps

après, elle vous trompa par un adroit stratagème, et vous avez continué

à vivre avec elle comme auparavant. Gardez-vous maintenant de retourner

chez vous, c'est le seul moyen de conserver votre vie. Mais si vous ne

suivez pas les conseils du vieux prêtre qui vous parle, vous êtes un

homme perdu!»

A ces mots, Hân-ven est saisi d'un frisson subit. «Les paroles de

Fa-haï, se dit-il en lui-même, sont précieuses comme l'or et le jade;

chaque mot, sorti de sa bouche, est l'expression de la vérité. C'en est

fait de moi, si je ne me dérobe pas sur-le-champ aux persécutions de ces

deux fées!»

Il dit, et se jetant aux pieds du religieux: «Mon père, lui cria-t-il

d'une voix suppliante, votre disciple s'est laissé tromper par des fées,

et il ne peut, tout seul, se soustraire à leur fatale puissance. Je vous

en prie, ayez pitié de moi, et daignez me sauver!

--Levez-vous, mon fils, lui dit Fa-haï en lui présentant la main. Ce

vieux prêtre, en entrant dans la vie religieuse, a adopté la

bienveillance et la tendre pitié, comme la base de sa conduite. Puisque

votre coeur s'ouvre à la vérité, et que vous priez ce vieux prêtre de

vous sauver du péril où vous êtes, c'est la chose la plus facile. Je

vous engage à rester quelque temps dans mon humble couvent. Je crois

bien que les deux Fées n'oseront venir vous chercher sur la

Montagne-d'Or; et quand elles se seront retirées dans un autre pays,

vous pourrez alors descendre de la montagne.

--Mon père, lui répondit Hân-wen avec émotion, votre serviteur est las

d'être obsédé par ces deux fées. Veuillez m'admettre au nombre de vos

disciples; mon unique désir est de me faire couper les cheveux et

d'embrasser la vie religieuse.

--Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, les liens qui vous attachent au

monde ne sont pas encore brisés; plus tard, nous nous retrouverons ici,

à l'époque marquée par le ciel. Maintenant il n'est pas nécessaire de

vous couper les cheveux, il vous suffira de rester quelque temps dans ce

couvent.

Hân-wen obéit. Siu-kien, qui se trouvait près d'eux, entendit les

paroles de Fa-haï, et il éprouva un sentiment de surprise et de

crainte, en songeant à tout ce qui s'était passé. Mais le changement

subit qui venait de s'opérer dans Hân-wen, redoublait encore sa surprise

et son émotion. Aussitôt il prit congé de Fa-haï et de Hân-wen,

descendit seul de la montagne, et s'en retourna chez lui.

Nous laisserons maintenant Hân-wen dans le monastère. Ce séjour

momentané donna lieu à une multitude d'événements qui méritent d'être

racontés. La place étroite où s'élevait le temple fut assaillie

subitement par une vaste inondation. Si le lecteur veut savoir ce qui se

passa ensuite, qu'il lise le chapitre dixième.

NOTES:

[27] Cette description est imprimée d'une manière aussi imparfaite que

le reste de l'ouvrage; mais la difficulté des vers m'a empêché de

rétablir tous les caractères illisibles ou incorrects qui s'y trouvent.

Plusieurs endroits de ma traduction ont dû se ressentir de ce défaut.

CHAPITRE X.

ARGUMENT.

Les deux Fées déploient leur puissance magique, et inondent la

Montagne-d'Or.

Elles rencontrent Hân-wen à Tié-mou-kiao, et lui racontent ce qui

leur est arrivé.

Le Religieux essaya d'arracher Hân-wen aux séductions des Fées, mais

Blanche ordonna aux flots d'inonder la Montagne-d'Or.

Après quelques printemps, l'époux et l'épouse se retrouvent avec

leur ancienne affection.

Quoiqu'ils se voyent réunis, ils craignent encore d'être bercés par

un songe.

REVENONS maintenant à Blanche. Depuis le moment que Hân-wen avait quitté

la maison, l'inquiétude s'empara de son âme. Elle l'attendit jusqu'au

soir, et, ne le voyant point revenir, elle éprouva de tristes

pressentiments. Ses pupilles tremblaient dans leur orbite, ses oreilles

étaient brûlantes, et son coeur était en proie à la plus vive agitation.

«Petite Bleue, dit-elle à sa servante, mon mari est allé ce matin chez

M. Siu-kien; comment n'est-il pas revenu à cette heure? Je meurs

d'inquiétude!

--Madame, répondit la petite Bleue, puisque vous êtes si inquiète,

permettez-moi d'aller m'informer où il est.»

Aussitôt elle monte sur un char enchanté, et lorsqu'elle s'est élevée au

haut des airs, elle promène ses regards pénétrants dans la maison de

Siu-kien; mais elle n'aperçoit pas même l'ombre de Hân-wen. Elle

détourne la tête, et arrêtant ses yeux sur la Montagne-d'Or, elle

reconnaît qu'il s'est retiré dans le couvent. Elle revient promptement

sur son char vaporeux, et se rend auprès de sa maîtresse. «Madame, lui

dit-elle, votre époux est allé se promener sur la Montagne-d'Or, et

voilà le motif qui l'a empêché de revenir auprès de vous.»

En entendant ces mots, une morne tristesse se répand sur le visage de

Blanche, et ses yeux se baignent de larmes. La petite Bleue l'interroge

avec émotion. «Hélas! lui répond Blanche, en soupirant: Vous ignorez que

dans le couvent de la Montagne-d'Or, il y a un prêtre appelé Fa-haï, qui

est doué d'une grande puissance en magie. Dès que M. Hiu est venu se

promener dans le temple, il lui aura sans doute promis de rompre les

liens qui l'attachent à nous. Je suis sûre que mon mari s'est laissé

retenir par lui, et que dès ce moment il a étouffé au fond de son coeur

l'affection qu'il avait jurée à son épouse.» A peine eut-elle cessé de

parler, qu'elle se mit à pleurer et à pousser des cris déchirants.

La petite Bleue s'efforce de consoler sa maîtresse. «Madame, lui

dit-elle, pourquoi vous abandonner à la douleur? Rappelez-vous qu'il y a

quelques années un stupide Tao-ssé du mont Mao-chân, se vantait

follement de sa puissance, et vous l'avez châtié de sa témérité en le

suspendant au milieu des airs. Comment pouvez-vous craindre cet âne

tondu de la Montagne-d'Or?

Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois · 第 8 / 13 段