Le lendemain, le préfet monta sur son tribunal; il fit extraire Hân-wen

de sa prison, et donna ordre de l'amener devant lui. «Je sais, lui

dit-il, que ce sont les maléfices des fées qui t'ont fait commettre ce

crime odieux. J'ai envoyé des soldats pour les prendre; mais elles

avaient disparu. La loi porte qu'il faut punir de mort quiconque dérobe

des objets précieux dans le palais de l'empereur. Mais en considération

des services que tu m'as rendus dernièrement en guérissant ma femme, et

par pitié pour le malheur où t'ont jeté les maléfices des fées, je me

contente de t'appliquer une peine légère, celle du bannissement à temps,

avec exemption de la marque: je t'exile à Tchin-kiang.»

Hân-wen se prosterna aux pieds du juge. «Seigneur, lui dit-il en

pleurant, je suis profondément touché de ce grand bienfait, et je ne

l'oublierai de toute ma vie.»

Le préfet ordonna aussitôt à deux gendarmes de le conduire à sa

destination, et leur donna vingt onces d'argent pour les dépenses de

leur voyage. Il leur remit en outre un rapport qu'il adressait à

l'empereur, et où il exposait que Hân-wen étant devenu coupable par

suite des maléfices des fées, ce motif l'avait empêché d'appliquer la

peine capitale.

Hân-wen témoigna au préfet la reconnaissance dont il était pénétré. Les

deux sergents ayant pris la pièce officielle, Hân-wen sortit avec eux

du tribunal; et le préfet leva l'audience et rentra chez lui.

Hân-wen étant sorti de la préfecture avec les deux gendarmes, il

rencontra M. Wou, qui l'attendait à la porte depuis le matin.

Dès que M. Wou les eut aperçus, il alla au-devant de Hân-wen, et

l'invita, avec les deux soldats, à venir jusque chez lui. «Mon fils, lui

dit-il, dans l'origine, j'ignorais que Blanche fût une fée; et, en

t'engageant à la reconnaître et à l'épouser, je t'ai entraîné dans le

malheur qui pèse maintenant sur toi. C'est moi qui t'ai perdu!

--O mon bienfaiteur! lui dit Hân-wen, quelles paroles avez-vous laissé

échapper? Il était dans ma destinée d'appeler sur moi les maléfices des

fées, et le malheur qui m'arrive aujourd'hui était décrété d'en haut.

Comment oserais-je vous en accuser?

--Où êtes-vous exilé, lui demanda M. Wou?

--Dans le département de Tchin-kiang, lui répondit Hân-wen.

--Mon fils, reprit en souriant M. Wou, n'ayez aucune inquiétude. J'ai à

Tchin-kiang un neveu dont le nom est Siu, et le surnom Kien. Il est

jeune et riche, et, de plus, il a beaucoup d'amis dans le tribunal de la

ville. Je suis en correspondance habituelle avec lui; je vais lui écrire

une lettre de recommandation que vous lui remettrez vous-même. Je vous

réponds qu'il vous tirera d'affaire.

--Monsieur, lui dit Hân-wen en le remerciant, vous n'avez cessé de me

combler de bienfaits, et je ne sais comment vous en témoigner ma

reconnaissance.»

Aussitôt M. Wou écrivit la lettre et la donna à Hân-wen, après l'avoir

mise sous enveloppe. Ensuite il lui offrit dix onces d'argent pour les

dépenses du voyage. Il remit en outre quatre onces d'argent aux deux

gendarmes, en leur recommandant d'avoir des égards pour lui pendant

toute la route.

Hân-wen fait ses préparatifs de départ, et prend congé de M. Wou, après

lui avoir exprimé toute sa reconnaissance. Il sort de la ville avec les

gendarmes, et marche dans la direction de Tchin-kiang, où ils arrivèrent

après un long et pénible voyage.

Les gendarmes déposèrent leurs bagages dans une hôtellerie, et allèrent

présenter leur mandat à la préfecture.

Le gouverneur de la ville ayant pris connaissance de cette pièce

officielle, envoya Hân-wen au relai de Siao-yong pour y occuper un des

derniers emplois. Les deux gendarmes reçurent ensuite la réponse écrite

du préfet, et s'en retournèrent à Sou-tcheou-fou.

Quand Hân-wen fut arrivé à la poste de Siao-yong, il alla rendre visite

au directeur, et lui offrit un cadeau. Le directeur fut charmé de cette

politesse, et ne songea nullement à le molester ou à gêner sa liberté.

Un jour Hân-wen demanda à un homme attaché au relai, s'il connaissait

dans ce village une personne nommée monsieur Siu.

--Serait-ce, lui répondit-il, un jeune homme surnommé Kien?

--C'est lui-même, répliqua Hân-wen.

--Pourquoi me demandez-vous des renseignements sur lui?

--Il a dans la ville de Sou-tcheou-fou un parent qui m'a remis une

lettre pour lui; je désire la lui présenter moi-même.

--Il demeure près de la porte orientale de la ville, dans la rue des

Feuilles-de-saule. Vous voyez là-bas cette grande maison qui regarde le

midi d'un côté, et de l'autre le nord, et dont les murs sont peints en

rouge: c'est la sienne.

--Je vous remercie, lui répondit Hân-wen.»

Aussitôt il mit la lettre dans sa manche, et sortit. A peine fut-il

arrivé dans la rue des Feuilles-de-saule, qu'il aperçut en effet une

grande maison qui regardait le midi d'un côté, et de l'autre le nord, et

dont les murs étaient peints en rouge. Il reconnut à l'instant que

c'était celle qu'il cherchait. Il frappa à la porte, et demanda: «Est-ce

ici l'hôtel de monsieur Siu?»

Un vieux domestique vint ouvrir, et lui dit: «C'est ici. Qui êtes-vous?

quelle importante affaire vous engage à demander sa Seigneurie?

--Monsieur Wou de Sou-tcheou, lui répondit Hân-wen, m'a confié une

lettre qui est destinée à votre maître.» En disant ces mots il tire la

lettre de sa manche, et la remet au vieux domestique, qui va la porter

dans l'intérieur de la maison.

Ce jour-là, M. Siu était assis tranquillement dans le salon. Le vieux

domestique entre, et lui présente à deux mains la lettre: «Voici, dit-il

à son maître, une lettre que M. Wou de Sou-tcheou désire vous faire

remettre.»

M. Siu prit la lettre, et quand il l'eut ouverte et examinée un instant,

il rappela le domestique: «Où est la personne qui a apporté cette

lettre? lui demanda-t-il avec vivacité.

--Elle est à l'entrée de la porte,» répondit le vieux domestique.

M. Siu sort pour aller recevoir Hân-wen, et rentre avec lui dans le

salon. Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et

qu'ils eurent pris le thé: «Je sais le motif de votre visite, lui dit M.

Siu; vous pouvez, monsieur, tranquilliser votre esprit et bannir toute

inquiétude.

--Monsieur, lui dit Hân-wen en le saluant avec respect, je me repose

entièrement sur votre appui, et si vous daignez me sauver, je serai

pénétré pour vous d'une reconnaissance sans bornes.

--C'est mon devoir! c'est mon devoir! s'écria M. Siu.» Sur-le-champ il

écrivit une caution, prit dix onces d'argent, et sortit avec Hân-wen. Il

se rendit au relai de Siao-yong, et quand il eut vu le directeur, il lui

expliqua le but de sa démarche; puis il lui présenta la caution écrite,

et les dix onces d'argent.

Le directeur reçut l'argent, et laissa éclater dans ses yeux la joie que

lui causait ce cadeau.

M. Siu ordonna à un domestique de remporter les effets de son ami.

Ensuite il prit congé du directeur et s'en retourna avec Hân-wen.

Aussitôt qu'il fut arrivé, il fit balayer son cabinet d'étude, qui

devait devenir la chambre à coucher de Hân-wen.

Dès ce moment Hân-wen se fixa dans la maison de M. Siu, où il menait une

vie douce et tranquille.

Revenons maintenant à Blanche. Elle s'était d'abord enfuie avec la

petite Bleue. Mais quand elles eurent vu que les gendarmes étaient

partis après avoir fermé la porte avec un cadenas, elles firent comme

auparavant un tour de magie pour se rendre invisibles, et rentrèrent

sans être aperçues. Blanche s'assit dans le vestibule, le coeur serré

par la douleur. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, nous avons encore fait le

malheur de Hân-wen; nous sommes cause qu'il a été banni à Tchin-kiang.

Pourrons-nous souffrir qu'il endure, par notre faute, toutes les

rigueurs de l'exil?» Elle dit, et pleure amèrement.

La petite Bleue s'efforce de consoler sa maîtresse: «Madame, lui

dit-elle, vos larmes ne serviront de rien. Si vous m'en croyez, nous

prendrons notre argent, nous nous déguiserons en hommes, et nous irons

à Hang-tcheou déposer ce petit trésor entre les mains de son beau-frère.

Ensuite nous retournerons à Tchin-kiang, où nous tâcherons de nous

réunir à Hân-wen. Que pensez-vous de mon projet?

--Petite Bleue, répondit Blanche en essuyant ses larmes, ton idée est

excellente.» Soudain elle prend son argent et le serre dans une

cassette. Les deux fées font un léger mouvement, et se changent aussitôt

en hommes. Elles montent sur un nuage enchanté, se transportent en un

clin d'oeil dans la ville de Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou, et

arrivent tout droit à la maison de Kong-fou. La petite Bleue s'avance la

première et frappe à la porte.

Kong-fou sort et voit deux jeunes gens d'une rare beauté, qui, d'après

leur costume, paraissaient être le maître et le domestique. «Mes nobles

amis, leur demanda-t-il avec empressement, quel motif vous amène ici?

--Votre serviteur arrive de Kou-sou, lui répondit Blanche; veuillez me

dire si c'est bien ici la maison de M. Li-kong-fou?

--Vous l'avez dit, répliqua Kong-fou; c'est ici mon humble demeure.»

Soudain il invite les deux jeunes voyageurs à entrer dans l'intérieur,

et les pria de s'asseoir auprès de lui, à la place marquée par les

rites. La petite Bleue resta debout, à côté de sa maîtresse.

«Messieurs, leur demanda Kong-fou, quel est votre divin pays, votre

illustre nom de famille et votre noble surnom? Veuillez m'apprendre quel

motif vous a conduits sous mon humble toit.

--Votre serviteur a résidé à Kou-sou, lui répondit Blanche; mon nom de

famille est Wang, et mon obscur surnom est Tien-piao; nous nous sommes

liés d'amitié, à Kou-sou, avec M. Hiu-hân-wen, votre noble parent. Comme

je devais venir dans votre illustre pays pour un service public, M. Hiu

m'a confié une lettre et une cassette, et m'a prié de vous les remettre

moi-même.» A ces mots, elle présente à Kong-fou la lettre et la

cassette.

Kong-fou reçut la cassette dans sa main, et sentit qu'elle contenait

quelque chose de très lourd. Quand Blanche eut pris le thé, elle dit

adieu à son hôte, et partit avec sa servante.

Kong-fou reconduisit les deux jeunes voyageurs jusqu'en dehors de la

porte, et rentra dans sa maison. Il présenta à Hiu-chi, sa femme, la

lettre et la cassette qu'ils ouvrirent ensemble: elle était remplie d'or

et d'argent. Les deux époux croient rêver, et se perdent en conjectures

sur l'origine de ce trésor, dont la possession leur cause une joie

inexprimable.

Ils ne songeaient qu'à l'exil que subissait Hân-wen; pouvaient-ils

s'attendre à recevoir de lui un coffre rempli d'or et d'argent?

Les deux fées sortirent, après avoir pris congé de Kong-fou. Dès

qu'elles se trouvent dans un endroit tranquille et solitaire, elles

montent sur un nuage enchanté, et arrivent en un clin d'oeil à

Tchin-kiang, où elles apprirent que Hân-wen demeurait dans la maison de

M. Siu. Après avoir mûrement délibéré, elles louent deux petits

logements dans la rue des Trois-branches. L'un était situé à gauche, et

c'est là qu'elles viennent demeurer; elles ouvrirent dans l'autre, qui

se trouvait en face, une petite pharmacie, à laquelle elles donnèrent,

comme dans l'origine, le nom de _Pao-ngân-tang_ (le Magasin de la

santé). Cette rue des Trois-branches n'était pas éloignée de la maison

de M. Siu. Mais laissons les deux fées vendre des médicaments dans leur

pharmacie.

Hân-wen demeurait chez M. Siu, qui avait pour lui autant d'affection que

pour un parent. Mais il s'élève au ciel des tempêtes imprévues, et, sur

la terre, les hommes sont tous les jours frappés de malheurs inopinés.

Comme Hân-wen avait été glacé de terreur quelques jours auparavant, et

qu'ensuite il avait enduré sur la route les rigueurs du vent et de la

gelée, il tomba dangereusement malade. Il restait couché dans le cabinet

d'étude, et éprouvait tour à tour un sentiment de froid et de chaleur

brûlante. Quelquefois il se trouvait privé de connaissance; et le danger

de sa position augmentait de jour en jour. On appela un médecin, dont

les ordonnances furent exécutées fidèlement; mais les ressources de la

science restèrent sans effet.

M. Siu était agité de crainte et d'inquiétude, et se tenait tristement

assis dans le vestibule voisin de la chambre où se trouvait Hân-wen. Un

jour il vit entrer le vieux portier de la maison, qui lui dit:

«Monsieur Siu, depuis quelques jours, deux dames, nouvellement arrivées,

se sont établies dans la rue des Trois-branches, et ont ouvert ensemble

une boutique de pharmacie. J'ai entendu dire qu'elles vendent des

pilules d'une vertu miraculeuse, qui coûtent cinq _tsien_[26] le grain.

Pourquoi, monsieur, n'allez-vous pas en acheter un grain, que vous ferez

prendre à M. Hiu? Je vous réponds qu'il sera guéri sur-le-champ.»

A ces mots M. Siu est rempli de joie; il donne cinq _tsien_ au vieux

portier, et le charge d'aller acheter de ces pilules.

Le vieillard obéit; il sort sans tarder, et va acheter des pilules au

_Magasin de la santé_, dans la rue des Trois-branches.

Blanche savait d'avance le motif qui l'amenait dans sa boutique. Elle

reçoit l'argent, enveloppe avec soin les pilules et les remet au

vieillard, qui se hâte de les rapporter à M. Siu.

Aussitôt M. Siu ordonne à un domestique de les faire dissoudre dans de

l'eau bouillante, et va lui-même porter la potion dans la chambre du

malade. Il ouvre les rideaux du lit, et voit que Hân-wen est privé de

connaissance. Il prie un domestique de soulever le malade, et lui fait

avaler toute la potion; puis il l'enveloppe de plusieurs couvertures

moelleuses, et le couche comme auparavant.

Au bout de quelques instants, Hân-wen éprouva une transpiration

abondante, et s'écria à plusieurs reprises: Je suis sauvé! je suis

sauvé!

«M. Hiu, lui demanda son hôte, comment se trouve votre noble personne?

--Dans cet instant, répondit Hân-wen, je me sens entièrement rétabli.

--Ces pilules ont vraiment une vertu miraculeuse, s'écria M. Siu en

riant; à peine les avez-vous prises que vous voilà tout à coup guéri.

--Monsieur, demanda Hân-wen, à quel célèbre médecin suis-je redevable de

ma guérison?

--Les médicaments des docteurs, répondit M. Siu, n'ont produit aucun

effet. Mais heureusement que, depuis peu, deux dames ont ouvert, dans la

rue des Trois-branches, une boutique de pharmacie, qui s'appelle

_Pao-ngân-tang_ (le Magasin de la santé.) Ayant entendu dire qu'elles

vendaient des pilules d'une vertu miraculeuse, j'en ai envoyé acheter un

grain que je vous ai fait prendre moi-même, et l'effet a répondu à mon

attente.

--Monsieur, dit vivement Hân-wen, ce titre de _Pao-ngân-tang_ (le

Magasin de la santé) est exactement celui que j'avais mis sur l'enseigne

de ma boutique à Sou-tcheou-fou. Comment se fait-il que cette boutique

porte le même nom que la mienne? Pourquoi est-elle tenue par des femmes,

et non par des hommes? Il y a là-dessous quelque chose de louche. Ne

serait-ce pas les deux fées qui sont encore venues me chercher ici?

Demain matin, j'irai avec vous dans la rue des Trois-branches, pour

m'assurer de la vérité.

--Gardez-vous d'y aller, lui dit M. Siu; songez que vous êtes en

convalescence, et il est probable que si vous les revoyez, vous

éprouverez une émotion funeste à votre santé. Soignez-vous encore

quelques jours, et quand vous serez parfaitement rétabli, vous pourrez y

aller sans inconvénient. A quoi bon vous tant presser?

--Je vous remercie mille fois de m'avoir sauvé la vie, lui dit Hân-wen;

comment pourrais-je résister à vos conseils, qui sont précieux comme

l'or?

--Je ne suis pour rien dans cet heureux résultat, lui répondit M. Siu;

il faut uniquement l'attribuer au rare bonheur qui vous accompagne

partout.»

A ces mots, il quitte Hân-wen, et entrant dans l'intérieur de la maison,

il ordonne à un domestique d'avoir soin de fournir à Hân-wen les

bouillons et le riz dont il avait besoin.

Hân-wen soupçonnait au fond de son coeur que les deux fées étaient

encore venues le chercher pour renouer leurs premières relations. Cette

idée l'accablait d'inquiétude. Au bout de quelques jours Hân-wen se

trouva parfaitement rétabli; il commença à sortir comme auparavant, et

invita M. Siu à venir avec lui dans la rue des Trois-branches, au

_Magasin de la santé_. A peine a-t-il jeté les yeux sur les personnes

qui tenaient la pharmacie, qu'il reconnaît Blanche et Bleue. «Méchantes

fées, leur dit-il, en les accablant d'injures, vous êtes donc décidées à

me poursuivre partout et à me tourmenter? Dans la province de

Tchin-kiang, j'ai enduré par votre faute les plus cruelles tortures, et

j'ai été exilé à Sou-tcheou. A Sou-tcheou, vous m'avez entraîné dans de

nouveaux malheurs, et j'ai été exilé dans ce pays. Heureusement que M.

Siu que voici, m'a tiré de peine, et m'a préservé des souffrances qui

m'étaient réservées. Pourquoi venez-vous me chercher ici? Vous voulez

sans doute me faire encore du mal, et continuer vos persécutions jusqu'à

mon dernier moment?»

En entendant ces paroles, Blanche fut couverte de confusion, «Monsieur,

lui dit-elle en pleurant, pourquoi donnez-vous à votre épouse le nom

injurieux de fée? Je suis unie avec vous par les liens du mariage;

comment pourrais-je songer à vous faire du mal? Feu mon père était jadis

inspecteur-général des frontières; croyez-vous qu'il n'avait ni onces

d'argent ni objets précieux? Le gouverneur de Tsien-tang a manqué de

lumières et de prudence, et il s'est trompé en croyant reconnaître

l'argent du trésor. Le préfet de Sou-tcheou a commis une erreur

semblable, en s'imaginant que les objets précieux qui étaient chez vous

avaient été dérobés dans le trésor de l'empereur. Comme j'appartiens à

une famille de magistrats, j'ai craint de me compromettre, et c'est pour

cela que je n'ai pas voulu paraître devant le juge pour montrer mon

innocence. Je me suis enfuie secrètement dans ce pays, et j'ai été cause

de votre condamnation. Le jour de l'anniversaire de votre naissance,

deux voleurs, venus je ne sais d'où ont senti leur cupidité se réveiller

à la vue des objets précieux que vous aviez exposés dans le vestibule,

et ils vous ont traîné violemment devant le juge, qui, gagné par leurs

présens, vous fit avouer, au moyen des tortures, un crime dont vous

étiez innocent. On voit tous les jours, dans le monde, une multitude

d'injustices et de fausses accusations: il n'y a pas que moi qui aie à

me plaindre de la malignité des hommes! J'espère que mon époux

reconnaîtra mon innocence.

--Monsieur Hân-wen, disait M. Siu, qui se tenait à côté de lui, ce que

dit votre illustre épouse paraît juste et fondé; daignez l'écouter.»

Mais Hân-wen restait plongé dans ses réflexions et ne proférait pas un

mot.

«Monsieur, lui dit Blanche, je suis venue ici avec ma servante à travers

mille dangers, et il nous a fallu gravir des montagnes et traverser des

rivières impétueuses. Comme je suis enceinte de trois mois, et que

l'enfant que je porte est votre chair et votre sang, j'ai craint de ne

pouvoir trouver personne à Sou-tcheou qui me donnât les soins et

l'assistance dont j'ai besoin. C'est pour cela que j'ai bravé toute

sorte de peines et de fatigues pour venir vous trouver ici. Ne

connaissant point votre domicile, j'ai loué en cet endroit une boutique

où je vends des médicaments afin de subsister. Monsieur, si vous ne vous

laissez pas guider par votre ancienne affection, que ce soit au moins

par l'amour de Fo (Bouddha), et si vous oubliez l'attachement que vous

avez voué à votre épouse, songez que l'enfant que je porte est votre

chair et votre sang. Des étrangers auraient pitié de moi; mais vous, il

faut que vous ayez des entrailles de fer!» Elle dit et verse des larmes,

en poussant des cris déchirants.

Hân-wen se laisse attendrir par les paroles hypocrites de Blanche, et se

rend aux instances de M. Siu, qui s'efforce de le désarmer. Tout à coup

il se sent ému jusqu'au fond du coeur, et implore lui-même le pardon de

son épouse. «Chère amie, lui dit-il, votre mari vous a injustement

accusée; il espère que vous voudrez bien oublier son crime.

--Monsieur, lui dit la petite Bleue, puisque vous daignez revenir sur le

compte de votre épouse et la reconnaître de bon coeur, comment

pourrait-elle vous garder du ressentiment?»

A ces mots, Hân-wen est transporté de joie; il tire M. Siu par la main,

et entre avec lui dans la boutique.

Blanche et la petite Bleue les introduisent dans le salon, et leur

offrent le thé.

Hân-wen retint aussitôt M. Siu à dîner. Celui-ci envoya un domestique

chez lui pour rapporter les effets de Hân-wen. Quand le repas fut

achevé, M. Siu prit congé de ses hôtes et s'en retourna dans sa maison.

Cette nuit-là, les deux époux se donnèrent, sous la couverture brodée,

de nouvelles marques de tendresse et d'amour. Ils sont heureux comme le

laboureur, qui, après une longue sécheresse, obtient une pluie douce et

féconde; comme le voyageur, qui, dans un pays étranger, rencontre un

ancien ami!

Dès ce moment les deux époux continuèrent à s'aimer comme auparavant, et

Hân-wen reprit sa première profession de pharmacien. Cette

reconnaissance donna lieu à beaucoup d'événements. Une rencontre subite

remplit l'âme du plus vif amour. Si vous désirez savoir ce qui arriva

ensuite, lisez le chapitre huitième.

NOTES:

[26] La moitié d'un _liang_, ou 3 fr. 75 c. de notre monnaie.

CHAPITRE VIII

ARGUMENT.

Siu-kien est épris de Blanche, et cherche un stratagème pour la

posséder.

LORSQUE M. Siu était allé, avec Hân-wen, à la pharmacie de la rue des

Trois-branches, il avait vu Blanche, qui était douée d'une rare beauté,

et en était devenu follement épris. Rentré chez lui, il ne faisait que

penser à elle du soir au matin, et poussait sans cesse de profonds

soupirs. Tchin-chi, sa femme, lui demanda souvent le sujet de sa

tristesse, mais elle n'obtint aucune réponse. Au bout de quelques jours,

il tomba malade et fut obligé de se mettre au lit; tout son corps était

en feu. Il prit des médicaments, mais ce fut en vain. La maison entière

était en émoi, et l'on ne savait plus quel parti prendre. Il y avait un

domestique nommé Laï-hing, qui avait accompagné son maître avec Hân-wen,

et qui savait le secret de sa maladie. Un jour il était tristement assis

au bas de l'escalier, et disait en soupirant: «Lorsqu'on n'adore pas le

Pousa (le dieu) qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha qui

habite le ciel d'Occident.» Comme Tchin-chi sortait en ce moment, elle

remarqua ces paroles qui vinrent frapper son oreille. «Laï-hing,

demanda-t-elle au domestique, que veux-tu dire par ces mots: «Si l'on

n'adore pas le Pousa qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha

qui habite le ciel d'Occident?»

--Hélas! madame, s'écria Laï-hing, la maladie de M. Siu est une maladie

qu'il s'est donnée lui-même.

--Qu'entendez-vous, repartit Tchin-chi, par une maladie qu'il s'est

donnée lui-même? Parlez, je vous écoute.»

Laï-hing voulut parler, mais il s'arrêta dès les premiers mots.

Tchin-chi entra en colère. «Si vous voulez parler, lui dit-elle, eh

bien, parlez jusqu'au bout. Que signifie cette hésitation?»

Laï-hing ne put résister aux instances pressantes de sa maîtresse.

«Madame, lui dit-elle, ces jours derniers, monsieur est allé avec

Hân-wen dans la rue des Trois-branches, où il a vu Blanche, sa femme,

qui est douée de la plus rare beauté. Depuis ce moment, il ne cesse de

penser à elle, et c'est là la seule cause de son mal. N'avais-je pas

raison de dire que c'est une maladie qu'il s'est donnée lui-même?»

En entendant ces paroles, Tchin-chi eut autant envie de rire que de se

fâcher. Elle entre précipitamment dans la chambre de son mari, ouvre les

rideaux, et s'assied au bord du lit. Elle voit que M. Siu était dans un

accablement profond, et qu'il était même privé de connaissance.

«Monsieur! lui cria-t-elle d'une voix forte, comment vous

trouvez-vous?»

M. Siu ouvre les yeux, et quand il aperçoit sa femme, il reste

long-temps sans parler, et pousse de longs soupirs.

«Monsieur, lui dit-elle avec bonté, si l'amour est pour quelque chose

dans votre maladie, dites-le-moi franchement. Je ne suis point une femme

jalouse, et vous auriez tort de me cacher la vérité.»

M. Siu s'aperçut, d'après ce peu de mots, que sa femme connaissait la

véritable source de son mal; il vit bien qu'il lui serait impossible de

la tromper. «Chère épouse, lui dit-il, depuis que j'ai vu la rare beauté

de Blanche, je ne puis m'empêcher de penser à elle du matin au soir.

Voilà la cause de ma maladie. Imaginez, je vous en prie, quelque

stratagème qui me fournisse l'occasion de me trouver seul avec Blanche;

autrement c'en est fait de moi.

Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois · 第 7 / 13 段