Le magistrat ordonna à deux domestiques de porter les pièces de soie et
les onces d'argent. Huit musiciens accompagnaient Hân-wen qui était
mollement assis dans une chaise à porteurs. Quand il fut arrivé chez lui
avec ce brillant cortége, il congédia toutes les personnes qui l'avaient
accompagné. Cet heureux succès fut un sujet de joie pour toute sa
maison.
Bientôt cette nouvelle se répandit parmi tous les médecins de la ville,
qui furent transportés de colère contre Hân-wen. Ils résolurent de se
réunir le lendemain dans le temple appelé San-hoang-miao, pour
délibérer ensemble sur les moyens de le perdre.
Le lendemain matin, de bonne heure, tous les médecins se trouvèrent
réunis dans le temple. Après qu'ils se furent salués, et que chacun eut
pris la place qui lui était assignée, un jeune médecin se leva et leur
parla en ces termes:
«Vénérables confrères, Hân-wen, cet homme digne de tout votre mépris,
n'est autre chose qu'un criminel qui a été exilé dans notre ville de
Sou-tcheou-fou. Il a eu l'audace d'aller à la préfecture; et non
seulement il a réussi, par sa jactance insensée, à détruire la
réputation dont nous jouissons tous dans ce pays, il a même obtenu, sans
aucun titre, sans aucun mérite, une énorme somme d'argent; n'a-t-il pas
provoqué ainsi votre indignation? Si vous voulez suivre mon humble avis,
nous rédigerons ensemble une plainte contre lui, et nous l'accuserons
devant le préfet, de leurrer la multitude par des paroles ensorcelées,
et de les pousser à ajouter crime sur crime. De cette manière, nous
satisferons notre vengeance, et en second lieu, nous montrerons ce dont
nous sommes capables. Vénérables collègues, que pensez-vous de mon
projet?»
A ces mots, du milieu de l'assemblée se leva un vieillard dont le nom
était Lieou, et le surnom Fong. «Ne l'écoutez pas! ne l'écoutez pas!
s'écria-t-il à haute voix. Hân-wen n'est plus maintenant dans la même
position qu'auparavant. Le préfet a pour lui la plus haute estime; si
vous l'accusez, ce magistrat ne manquera pas de prendre sa défense et de
le tirer d'embarras. Vous savez que dans toutes les choses qui dépendent
des bureaux, celui qui a de l'argent et de l'autorité est toujours sûr de
réussir. Si vous avez le dessous, je crains fort que vous ne vous
attiriez quelque mauvaise affaire. Vous feriez mieux de suivre mon
humble avis.--C'est demain qu'on célèbre la naissance du dieu Tsou-ssé.
L'usage veut que nous exposions dans le temple des objets rares et
précieux pour fêter dignement le jour sacré de sa naissance. Je pense
que comme Hân-wen a beaucoup voyagé de contrée en contrée, il doit
avoir rapporté un grand nombre d'objets curieux. S'il n'en a pas, nous
l'accablerons d'affronts, nous l'empêcherons d'exercer la pharmacie, et
nous le ferons chasser de la ville. Quand cette affaire sera devenue
publique, il n'est pas à craindre que le préfet le prenne sous sa
protection. Que pensez-vous de mon projet?
--Votre stratagème est excellent, s'écria l'assemblée, et, dès ce moment
même, nous allons nous occuper de le faire réussir.»
Sur-le-champ tous les médecins se lèvent, et se rendent ensemble à la
pharmacie de Hân-wen, qui les reçut poliment et les fit entrer dans sa
maison.
«Messieurs, leur demanda Hân-wen quand ils furent assis, veuillez
apprendre à votre serviteur quel noble motif vous a engagés à honorer
son humble boutique de l'éclat de votre présence.
--Mon frère Hiu, lui répondit Lieou-fong, c'est demain qu'on célèbre la
sainte naissance du dieu que notre ville adore. A cette occasion, nous
autres pharmaciens, nous avons coutume de présenter tous les ans, chacun
notre tour, des objets rares et précieux, et de servir dans le temple le
meilleur vin et les mets les plus exquis. C'est demain votre tour, et
voilà le motif qui nous a engagés à venir dans votre célèbre boutique,
afin d'informer votre seigneurie de l'honneur qui lui est réservé.
--Messieurs, leur répondit Hân-wen tout troublé, veuillez considérer que
je suis étranger dans votre noble pays. Cette contrée et ses habitants
me sont également inconnus, et je ne pourrais suivre votre illustre
exemple, et me procurer des objets rares et précieux. Mais je ne manque
pas d'argent pour acheter des parfums; si vous voulez, messieurs, faire
pour mon compte les emplettes nécessaires, je vous en aurai une
reconnaissance sans bornes.
--Quelles paroles avez-vous laissé échapper? répondirent-ils tous à la
fois. Chacun doit s'acquitter lui-même de son devoir. Cette année,
c'est votre tour; qui est-ce qui oserait vous remplacer? Si vous
refusez de manger notre riz, il n'est pas besoin de rien acheter. Il
vous sera même impossible d'exercer désormais la médecine, et de vendre
des simples.»
A ces mots, ils sortent transportés de colère. Hân-wen les reconduisit
avec un visage riant; mais à peine fut-il rentré dans sa chambre, qu'il
se mit à pleurer et à pousser des sanglots.
Blanche l'ayant vu tout en larmes, lui demanda la cause de sa douleur.
Hân-wen lui raconta de point en point la visite des médecins de la
ville, qui voulaient l'engager à présenter cette année, dans le temple,
des objets rares et précieux.
«Cela est bien aisé, lui répondit Blanche en souriant; à quoi bon vous
en inquiéter? Quand mon père vivait, il était revêtu de la haute charge
d'inspecteur des frontières. Croyez-vous qu'il n'avait pas des objets
rares et des vases précieux? Demain matin vous pourrez satisfaire à leur
demande.»
A ces mots, le chagrin de Hân-wen se change en allégresse; il soupe
avec gaîté, et va se coucher tranquillement.
Alors Blanche appela la petite Bleue, et lui donna les ordres suivants:
«Petite Bleue, mon mari veut célébrer demain la naissance du dieu
Tsou-ssé, et il se désole de ne pouvoir présenter, suivant l'usage, des
objets rares et des choses précieuses. Autrefois, lorsque je me
promenais dans la ville de King-hoa, j'ai entendu dire qu'il y avait
dans le palais de l'empereur de la dynastie des Liang une multitude
d'objets précieux. Va à la capitale, et glisse-toi dans le trésor de
l'empereur; tu choisiras quelques objets précieux, tu les enlèveras
secrètement, et tu me les apporteras cette nuit, afin que mon mari
puisse les présenter demain matin dans le temple.»
La petite Bleue obéit; elle monte soudain sur un char de nuages, et
arrive au palais de l'empereur; elle s'y glisse sans être vue, et dérobe
quatre objets du plus grand prix. C'étaient un arbre de corail, un jeune
dieu en jade, une cassolette en forme de ki-lîn[25], et deux paons en
cornaline. Elle détourne son char vaporeux, et rapporte ces objets à
Blanche.
Blanche est ravie de joie; elle prend aussitôt ces quatre objets
précieux, et les serre dans un coffre: après quoi elles vont se coucher
chacune de leur côté.
Le lendemain, Hân-wen se leva de grand matin, et s'empressa de demander
à Blanche ce qu'elle lui avait promis. «Chère épouse, lui dit-il, où
sont les objets précieux?» Blanche ouvrit la cassette, et en tira les
quatre objets précieux qu'elle y avait déposés.
Hân-wen les examine et ne peut se lasser de faire éclater sa joie et son
admiration. «Chère épouse, s'écria-t-il, j'ignorais que vous eussiez
dans cette cassette des objets aussi rares et aussi précieux. Je ne
crains plus maintenant qu'ils viennent me faire affront.»
Sur-le-champ il ordonne à Tao-jîn d'aller acheter les fruits qu'il
devait offrir au dieu. Les médecins vinrent encore plusieurs fois dans
sa boutique pour l'importuner des mêmes demandes.
Tao-jîn eut bientôt acheté toutes les offrandes nécessaires, et il
chargea quelqu'un d'aller les déposer dans le temple.
Quand tous ces préparatifs furent terminés, Hân-wen apporta avec Tao-jîn
les quatre objets précieux. Au moment où il entrait dans le temple, tous
les médecins allèrent au-devant de lui, et l'arrêtèrent en lui
demandant: «Monsieur Hiu, quels sont les objets précieux que vous offrez
au dieu Tsou-ssé?
--Messieurs, leur dit en riant Hân-wen, je ne m'acquitte que faiblement
du devoir qui m'est imposé. J'ose espérer que vous voudrez bien excuser
l'exiguité de mes offrandes.»
A ces mots, il découvre les quatre objets précieux, et les place sur la
table sacrée; puis Tao-jîn range avec ordre plusieurs vases remplis du
vin le plus exquis.
Les médecins sont frappés de stupeur. «Notre intention, se dirent-ils
en eux-mêmes, était de le mettre dans l'embarras. Qui aurait pu penser
que ce petit animal eût des objets aussi précieux, qui l'emportent dix
fois sur ceux que nous avons offerts nous-mêmes les années précédentes?»
Ce résultat inattendu les couvrit de confusion, et ils s'en retournèrent
tristement chez eux.
Hân-wen rit en lui-même de leur dépit, et fit semblant de ne pas s'en
être aperçu. Quand il eut fini de brûler des parfums, il recueillit avec
Tao-jîn les objets précieux qu'il avait apportés; ensuite il revint chez
lui, et raconta à Blanche et à la petite Bleue tout ce qui venait de se
passer. Il n'est pas besoin de dire que son récit les combla de joie.
Vous avez beau employer votre pouvoir surnaturel, je crains bien que
de grands malheurs ne viennent effacer vos succès.
Parlons maintenant de ce qui se passe à la capitale. L'empereur fut par
hasard attaqué d'une ophtalmie; il voulut prendre le dieu de jade pour
lui demander la guérison de ses yeux, et ordonna à l'impératrice
d'aller elle-même le chercher dans la partie du trésor où étaient placés
les objets rares et précieux.
L'impératrice alla dans le cabinet, chercha de tous côtés, et ne put
réussir à trouver le petit dieu de jade. Elle recommença ses
perquisitions, et en voulant passer en revue tous les objets précieux,
elle s'aperçut qu'on avait enlevé également un arbre de corail, une
cassolette en forme de ki-lîn et deux paons en cornaline. La perte de
ces quatre objets la remplit d'étonnement et de tristesse. Elle revint
au palais, et informa l'empereur de cette fâcheuse découverte.
L'empereur fut transporté de colère, «Qui a osé, s'écria-t-il, dérober
les objets précieux de mon trésor?» Sur-le-champ il rendit un décret
qu'il envoya dans le département où se trouvait la capitale, afin qu'on
se saisît du coupable. Il écrivit un second ordre semblable au premier,
et chargea les officiers de sa maison d'aller dans chaque province pour
découvrir le voleur, le livrer au magistrat du pays où on l'aurait
pris, et le faire punir conformément aux lois.
Dès que les officiers de l'empereur eurent reçu cet ordre, ils n'osèrent
apporter aucun retard à son exécution. Ils prirent leur mandat, et s'en
allèrent, chacun de leur côté, dans les différentes provinces de
l'empire. Ceux d'entre eux qui avaient mission d'aller dans le Kiang-nân
prirent la route de cette province, où nous les laisserons faire sur
tout leur chemin les perquisitions les plus sévères.
Revenons maintenant à Hân-wen. Depuis le jour où les médecins, qu'il
avait surpassés en magnificence, avaient quitté le temple tout couverts
de confusion, il avait senti redoubler son affection pour Blanche, qu'il
ne quittait plus ni la nuit ni le jour. Comme ils étaient occupés à
boire et à causer ensemble, Blanche lui dit en riant: «Votre servante,
est heureuse des marques de tendresse que vous ne cessez de lui donner;
mais depuis quelque temps elle éprouve dans tout son corps quelque
chose d'extraordinaire; il lui semble qu'elle aura bientôt le bonheur
d'être mère.»
A ces mots, Hân-wen est ravi de joie. «Grâce au ciel, s'écria-t-il, ma
femme est enceinte! Je ne forme plus qu'un voeu, c'est qu'elle ait un
fils qui puisse donner une postérité à ma famille.»
Les deux époux soupèrent gaîment, et allèrent prendre du repos; mais la
nuit fut bien vite écoulée.
Le lendemain, comme c'était l'anniversaire de la naissance de Hân-wen,
il ne put se dispenser de préparer un festin pour traiter les personnes
qui viendraient le féliciter. M. Wou vint aussi faire sa visite à
Hân-wen, et comme la grossesse de Blanche lui causait une joie
inexprimable, il retint chez lui son ancien maître. Il prit les quatre
objets précieux, les exposa dans le vestibule, et ouvrit la grande porte
qui donnait sur la rue. Puis il invita M. Wou à venir boire auprès de
ces objets précieux pour les voir et les admirer. Tous les passants
s'arrêtaient à les contempler, et ne se lassaient point de féliciter
Hân-wen. En un clin d'oeil cette nouvelle se répandit de bouche en
bouche, et dans toute la ville il n'était bruit que des objets précieux
qui ornaient la maison de Hân-wen; mais il ne songeait pas que ces
objets, dont il se faisait gloire, devaient lui causer d'amers regrets.
Ce même jour, les officiers de l'empereur venaient par hasard d'arriver
à Sou-tcheou, et parcouraient toutes les rues de la ville en poursuivant
leurs recherches. Au moment où ils passaient, plusieurs personnes
parlaient, avec l'accent de l'admiration, des objets précieux qui
ornaient la maison de Hân-wen, dans la rue de Wou-kia.
Ce propos n'échappa point à l'un d'eux. «Mes amis, dit-il à ses
collègues, avez-vous bien entendu? Dans cette foule, on parle avec de
pompeux éloges de je ne sais quels objets précieux que possède Hân-wen,
qui demeure dans la rue de Wou-kia. Allons faire des perquisitions chez
lui; il y a mille à parier contre un que nous trouverons les objets
précieux qui ont été dérobés dans le trésor de l'empereur.
--Il a raison,» s'écrièrent tous ses collègues. Sur-le-champ ils le
suivent et se rendent ensemble à la maison de Hân-wen, qui était située
dans la rue de Wou-kia. Ils s'arrêtent sur le seuil de la porte, et à
peine ont-ils jeté un regard dans la maison, qu'ils reconnaissent que
ces quatre objets précieux sont exactement les mêmes qui ont été
enlevés dans le trésor de l'empereur. Soudain ils entrent avec
impétuosité dans le vestibule pour mettre la main sur Hân-wen.
M. Wou ignorait le motif de cette brusque visite. Il est frappé de
crainte en les voyant, et s'esquive au plus vite pour se tirer
d'embarras.
Les officiers, sans laisser à Hân-wen le temps de s'expliquer, lui
attachent une chaîne au cou, reprennent les objets précieux, et
l'entraînent hors de la maison en l'accablant d'injures. «Misérable, lui
dirent-ils, comment as-tu osé dérober ces objets précieux dans le trésor
de l'empereur? Tu es cause des courses pénibles que nous avons faites en
tous lieux pour chercher l'auteur de ce vol. Nous espérons que cette
tête d'âne ne tiendra pas long-temps sur ton col.»
Hân-wen est rempli d'effroi; dans son trouble mortel, qui lui laisse à
peine l'usage de ses sens, il lui est impossible de s'expliquer.
Les officiers l'emmènent et arrivent promptement au tribunal de
Sou-tcheou-fou. Ils frappent sur le tambour qui est placé à la porte.
Le magistrat, qui se trouvait dans l'intérieur de la salle, ayant
entendu le bruit du tambour, ordonna sur-le-champ d'ouvrir l'audience.
Les huissiers sortent de chaque côté en criant d'une voix retentissante:
_Son Excellence Tchîn est assise!_
Les officiers entrent et se prosternent au pied du tribunal. «Seigneur,
lui dirent-ils, vos serviteurs viennent de la capitale, où ils sont
attachés au palais de l'empereur de la dynastie des Liang. On a dérobé,
il y a quelques mois, dans le trésor de l'empereur quatre objets
précieux, un arbre de corail, un jeune dieu en jade, une cassolette en
forme de ki-lîn, et deux paons de cornaline. Sa Majesté a rendu un
décret à cette occasion, et nous a chargés d'aller en tous lieux pour
trouver le coupable. Aujourd'hui, comme nous nous promenions dans la rue
de Wou-kia, nous avons reconnu ces objets précieux, et nous avons arrêté
l'auteur de ce vol; nous prions Votre Excellence de le punir suivant la
rigueur des lois.» A ces mots ils présentent au préfet le mandat de
l'empereur.
A peine le magistrat l'a-t-il examiné, qu'il est transporté de colère,
et ordonne qu'on lui amène le coupable.
Les officiers obéissent en poussant un cri, et amènent Hân-wen, qui se
met à genoux au pied du tribunal.
Le préfet reconnaît le docteur Hiu-hân-wen; il est rempli d'étonnement,
et ne peut s'empêcher de concevoir des doutes. «C'est un homme probe et
loyal, se dit-il en lui-même, comment aurait-il pu commettre un tel
crime? Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. Tâchons d'abord de
nous assurer de la vérité.»
Aussitôt il fit semblant de ne point reconnaître Hân-wen, et lui dit
d'un ton courroucé: «Hân-wen, quel est ton nom de famille, ton surnom?
Où demeures-tu? Combien y a-t-il de temps que tu as dérobé ces quatre
objets précieux dans le trésor de l'empereur de la dynastie des Liang?
Quels sont tes complices? Allons, dis toute la vérité devant mon
tribunal, si tu veux échapper aux peines les plus sevères.
--Seigneur, lui répondit-il, mon nom de famille est Hiu, et mon surnom
Hân-wen; je demeure dans la rue de Wou-kia, ma femme s'appelle Blanche,
et sa servante, la petite Bleue. Votre serviteur exerce honnêtement la
profession de médecin, et jamais il n'a fait tort à personne de
l'épaisseur d'un cheveu. Comme c'était l'anniversaire de la naissance du
dieu Tsou-ssé, et que, depuis nombre d'années, les médecins ont coutume
de présenter chacun leur tour, dans le temple, des objets rares et
précieux; me trouvant obligé cette fois de remplir ce devoir, je me
désolais de ne point avoir les objets précieux qu'on exigeait de moi.
Heureusement que Blanche, ma femme, me tira d'embarras, en me donnant
quatre objets précieux qui avaient appartenu à son père. Quelque temps
après, ayant à célébrer une fête de famille, j'exposai ces quatre objets
dans le vestibule. Mais tout à coup cette multitude d'hommes est entrée
précipitamment dans ma maison, s'est emparée de moi, et m'a entraîné
jusqu'ici, m'accusant de les avoir volés à je ne sais quel empereur de
la dynastie des Liang. Pour moi, j'ignore absolument ce qu'ils veulent
dire. J'ose compter sur la sagesse et la justice de votre Excellence.
--Vous êtes-vous marié avec une femme de ce pays-ci? lui demanda le
préfet.
--Non, répondit Hân-wen, c'est une personne du district de Tsien-tang,
qui dépend de Hang-tcheou-fou, dans la province de Tché-kiang. Elle
m'avait donné une promesse de mariage dans la ville de Hang-tcheou-fou.
Quelque temps après, ayant été amené dans ce pays par une affaire
imprévue, elle vint m'y trouver, et nous nous unîmes ensemble, suivant
les usages prescrits par les rites.»
La conduite de Blanche m'inspire des doutes sérieux, se dit en lui-même
le préfet. En regardant chaque soir les astres, je vois briller au ciel
une lueur de l'aspect le plus étrange; peut-être correspond-elle au
corps de cette femme.
Aussitôt il fit approcher les officiers, et leur donna les ordres
suivants: «Messieurs, leur dit-il, reportez à l'empereur ces quatre
objets précieux. Cette cause est très compliquée; j'ai besoin de faire
comparaître Blanche avant de rendre ma sentence, et d'appliquer la peine
méritée; plus tard, j'aurai l'honneur d'adresser un rapport à
l'empereur.»
En disant ces mots, il prit vingt onces d'argent et les donna aux
officiers pour subvenir aux dépenses de leur voyage.
Ceux-ci se prosternèrent devant le magistrat pour le remercier; puis ils
se levèrent, et remportèrent à la capitale les quatre objets précieux.
Le magistrat fit mettre Hân-wen en prison, et, sans perdre de temps, il
envoya huit soldats pour prendre Blanche.
Depuis leur départ, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être
racontés. Si vous désirez connaître la suite de cette histoire, lisez le
chapitre septième.
NOTES:
[25] Le ki-lîn est un animal fabuleux.
CHAPITRE VII
ARGUMENT.
Blanche vend des médicaments à Tchin-kiang.
Hân-wen, follement épris de sa femme, la reconnaît au milieu de la
rue.
LA petite Bleue se trouvait derrière un paravent au moment où les
gendarmes entrèrent pour se saisir de Hân-wen. Ayant regardé
furtivement, elle le vit emmener hors de la maison. Elle entre
précipitamment dans l'intérieur, et raconte cet événement à sa
maîtresse.
Blanche est frappée d'effroi. Soudain elle a recours aux sorts, et
s'écrie: «Malheur! malheur! Petite Bleue, de nouvelles calamités
viennent de fondre sur Hân-wen, et c'est encore nous qui en sommes
cause! Dès que Hân-wen sera sorti d'ici, il ne manquera pas de dire que
ces objets précieux lui avaient été donnés par moi; et le préfet enverra
sans doute des soldats pour se saisir de nous. Va vite prendre des
informations.»
La petite Bleue obéit; elle monte sur un char de nuages, et arrive en un
clin d'oeil à la préfecture. Elle voit les gendarmes qui en sortaient
pour aller la prendre avec sa maîtresse. Elle s'en retourne promptement,
et s'écrie en voyant Blanche: «Vous aviez raison, madame; les gendarmes
vont arriver dans un instant. Le temps presse; hâtez-vous de faire un
tour de magie.
--Mon coeur est trop troublé, lui répondit Blanche; il m'est impossible
de trouver aucun stratagème. Prends toutes les onces d'argent, et nous
nous esquiverons pendant quelque temps pour échapper à leurs
poursuites.»
La petite Bleue obéit; elle entre dans l'intérieur, et emporte tout
l'argent. Bientôt après, les gendarmes arrivent, et se disposent à
entrer. Mais les deux fées se rendirent invisibles par un tour de magie,
et sortirent sans être aperçues.
Les gendarmes pénètrent dans la maison; ils fouillent partout, et ne
voient pas même l'ombre des personnes qu'ils cherchaient. Alors ils se
saisissent de Tao-jîn, qui se trouvait dans la boutique, lui mettent une
corde au cou, et l'emmènent avec eux à la préfecture.
Dès qu'ils sont arrivés devant le tribunal, ils se prosternent à genoux.
«Seigneur, dirent-ils au préfet, d'après les ordres de Votre Excellence,
nous sommes allés pour prendre Blanche et la petite Bleue; mais nous
avons fouillé toutes les parties de la maison sans trouver la plus
légère trace des coupables. Tout ce que nous avons pu faire a été de
prendre un homme qui était dans la boutique, et nous vous l'avons amené
en venant vous rendre compte de notre mission.»
Le préfet ordonne qu'on le fasse paraître devant lui.
Les gendarmes obéissent. Ils amènent Tao-jîn, et le font mettre à genoux
sur les dalles rouges.
«Comment t'appelles-tu? lui demanda le juge. Quel est ton emploi dans la
maison de Hân-wen? Sais-tu en quel endroit se sont enfuies Blanche et la
petite Bleue?
--Seigneur, lui répondit Tao-jîn en inclinant la tête jusqu'à terre,
votre serviteur s'appelle Tao-jîn; il demeure dans la maison de M.
Hân-wen, en qualité d'aide de pharmacie. Je ne m'occupe que des objets
relatifs à mes fonctions, et j'ignore les affaires particulières de mes
maîtres. Quant à la manière dont Blanche et la petite Bleue se sont
enfuies, je n'en sais rien. J'ose espérer que Votre Excellence
reconnaîtra la vérité de ce que j'avance.
--Ce sont deux fées, reprit le magistrat, et elles se sont échappées à
l'aide d'un tour de magie: comment aurais-tu pu le savoir? J'aurais tort
de te punir pour cela. Ainsi je te permets de te retirer. Tu peux aller
reprendre tes occupations dans la pharmacie.»
A ces mots, Tao-jîn remercie le magistrat en inclinant sa tête jusqu'à
terre, et sort de la préfecture.
Le préfet leva l'audience et s'en retourna chez lui. «Il est évident, se
dit-il en lui-même, que ces quatre objets précieux ont été dérobés par
ces fées; et c'est parce que Hân-wen s'est laissé ensorceler par elles,
qu'il est tombé dans le malheur qui l'amène ici. Si je punis son crime
suivant la rigueur des lois, il me sera difficile de ne pas le condamner
à la peine capitale; mais comme il a dernièrement sauvé ma femme, et que
d'ailleurs il est tombé dans les liens diaboliques de ces fées, je dois
le traiter avec indulgence, et le préserver de la mort.»