promenait devant la porte. Blanche s'avance et lui fait une profonde
salutation. «Jeune immortel, lui dit-elle, j'ose vous prier d'aller
m'annoncer au dieu de ce palais. Votre servante s'appelle Blanche, et
son surnom est Tchîn-niang. Comme Hân-wen, mon époux, est dangereusement
malade, et qu'aucun médicament ne peut le sauver, le dieu Kouân-în, dans
sa bonté, m'a engagée à venir demander au dieu de ce palais une branche
de l'arbre d'immortalité pour sauver la vie à mon époux. J'ose espérer
que le jeune immortel qui m'écoute, daignera prendre pitié de mon sort,
et annoncer l'objet de ma visite. J'aurai pour lui une reconnaissance
sans bornes.»
En entendant ces mots, le jeune homme à tête de cerf fut pénétré de
saisissement et de respect, surtout parce qu'elle venait de la part du
dieu Kouân-în.
«Ma soeur, lui dit-il, par égard pour le puissant dieu Kouân-în, je vais
vous annoncer.»
Blanche le remercia à plusieurs reprises, pour lui témoigner sa
reconnaissance.
Le jeune homme à tête de cerf quitte Blanche, et entre dans le palais du
dieu. «Seigneur, lui dit-il en se prosternant à ses pieds, il y a en
dehors de cette enceinte une jeune femme qui s'annonce sous le nom de
Blanche. Elle dit que, comme Hân-wen son mari est dangereusement malade,
le dieu Kouân-în l'a engagée à venir vous demander une branche de la
plante d'immortalité. Elle est maintenant à la porte du palais. Je n'ai
pas osé la faire entrer de mon propre mouvement, et c'est pour ce motif
que je suis venu vous consulter. J'ignore, vénérable seigneur, quels
sont nobles vos intentions.»
--Je sais, lui répondit le dieu, que cette fée perverse n'a pas encore
brisé les liens qui l'attachent à la vie mortelle; je sais qu'elle n'a
pas encore payé la dette qu'elle a contractée par ses fautes, et qu'elle
a formé avec Hân-wen un mariage qui était décrété depuis des siècles.
Bientôt le génie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour
revenir sur la terre. Puisque c'est le dieu Kouân-în qui l'a envoyée
vers moi, va dans la _chambre de nuages_, tu prendras une branche de la
plante qui a le pouvoir de rappeler à la vie, et tu la lui remettras.
Le jeune homme à tête de cerf obéit aux ordres du dieu. Il se
transporte dans la _chambre de nuages_, et prend une branche de la
plante d'immortalité. Puis, sortant du palais, il appelle Blanche.
«Voici, lui dit-il, une branche de la plante d'immortalité que le dieu
m'a ordonné de vous remettre pour ressusciter votre époux.»
Blanche se jette à ses pieds, et après lui avoir témoigné sa
reconnaissance, elle prend la branche de la plante d'immortalité.
Le jeune homme à tête de cerf retourne au palais du dieu pour lui rendre
compte de sa commission.
Blanche est ravie d'avoir obtenu la plante d'immortalité; elle monte
aussitôt sur un nuage, et se hâte d'aller rendre la vie à son époux.
Mais tout à coup elle rencontra le génie de l'étoile Nân-sing, qui
préside à la vie des hommes.
Gardez-vous de laisser votre visage s'épanouir de joie; bientôt de
nouveaux malheurs vont fondre sur la Couleuvre blanche!
Le lecteur demandera sans doute ce que c'était que l'étoile Nân-sing.
Il faut savoir que le dieu du pôle austral avait sous ses ordres un
jeune homme à tête de cigogne blanche: c'était le génie de l'étoile
Nân-sing. Ce jour-là, comme aucune affaire ne le retenait dans
l'intérieur du palais, il s'amusait au dehors, en se promenant sur les
nuages. Tout à coup il aperçoit un nuage noir qui roulait rapidement
vers lui, et répandait au loin des vapeurs empestées. Le jeune homme à
tête de cigogne regarde un instant, et reconnaît que c'est une fée qui
arrive vers lui. Soudain il s'élance sur un char de nuages, et vole à sa
rencontre. «Monstre odieux! lui cria-t-il d'une voix courroucée, où
vas-tu?»
A peine Blanche a-t-elle entendu la voix du jeune homme à tête de
cigogne, qu'elle est glacée d'effroi, et que son âme s'échappe de son
corps; elle tombe du haut des airs, et va expirer au pied de la
montagne.
Le jeune homme à tête de cigogne la suit dans sa chute, d'un vol
impétueux, et il était sur le point de la mettre en pièces avec son bec
acéré. Mais tout à coup un jeune dieu à tête de loriot blanc, s'élance
du haut des airs et arrête le jeune homme à tête de cigogne. «Mon frère,
lui dit-il, il ne faut pas lui ôter la vie. Le malheur qui lui arrive
maintenant était décrété par le ciel. Mais le dieu Fo (Bouddha), qui
habite la mer du Midi, m'a envoyé vers vous dans la crainte que vous ne
fassiez périr cette créature perverse, faute de savoir les vues que le
destin a sur elle. Voilà, mon frère, le motif qui m'a engagé à venir
vous attendre ici. J'espère que vous aurez pitié d'elle, et que, pour
obéir au destin, vous lui laisserez la vie.
--Je déteste les fées comme mes plus cruels ennemis, répondit le jeune
homme à tête de cigogne. Mais puisque mon frère vient me trouver par
l'ordre suprême de Fo, je dois lui obéir, et laisser la vie à cette
méchante fée.»
Le jeune dieu à tête de loriot lui ayant fait des remercîments, le dieu
à tête de cigogne prit congé de lui, et s'en retourna au palais du pôle
austral.
Le jeune dieu à tête de loriot s'approche du corps de Blanche, et
voyant qu'elle ne respirait plus, il prononça des paroles magiques qui
ont le pouvoir de ressusciter les morts, et s'approchant de son visage,
il souffla dans sa bouche avec son haleine divine. Sur-le-champ Blanche
recouvra son âme qui s'était échappée, et se réveilla de sa léthargie.
Elle se prosterne aux pieds du dieu, et le remercie de lui avoir rendu
la vie.
«Blanche, lui dit le jeune dieu à tête de loriot, je suis venu par
l'ordre suprême de Fo, pour vous arracher à la mort. Retournez vite
auprès de votre époux, et rappelez-le à la vie.»
A ces mots, il s'élance sur un char de nuages, et s'en retourne vers la
mer du Midi, pour rendre compte au dieu Fo de sa commission.
Blanche ramassa la plante d'immortalité, et monta rapidement sur un char
vaporeux qui la transporta chez elle en un clin d'oeil. Elle entre dans
sa chambre, et appelle la petite Bleue. «Voici la plante d'immortalité,
lui dit-elle; prends-la vite et fais-la bouillir dans de l'eau, pour
ressusciter mon mari.»
La petite Bleue prit la plante d'immortalité. «Madame, demanda-t-elle à
Blanche, cette plante vient-elle des bords divins du lac Yao-tchi?
Pourquoi avez-vous été absente aussi long-temps?
--Petite Bleue, lui répondit Blanche en soupirant, j'ai failli perdre la
vie pour aller chercher cette plante d'immortalité.» Elle lui raconta
alors qu'étant allée près du lac Yao-tchi pour dérober une parcelle
d'ambroisie, elle avait rencontré un jeune dieu à tête de singe blanc
qui gardait la grotte, et l'avait empêchée d'entrer. «Je fus obligée,
ajouta-t-elle, de lui avouer la vérité. Il voulait se saisir de moi, et
me conduire dans la grotte, devant la déesse Ching-mou. Pour me
débarrasser de lui, je lui lançai à la figure une perle précieuse, et je
lui fis une profonde blessure. Mais la déesse Ching-mou m'enveloppa dans
un vaste filet, et voulait me couper la tête. Heureusement que le dieu
Kouân-în vola à mon secours, et supplia Ching-mou de me laisser la vie.
Ce n'est pas tout: le même dieu m'engagea à aller sur la montagne de
Tsé-weï, auprès du dieu du pôle austral, pour lui demander une branche
de la plante divine qui a le pouvoir de rappeler à la vie. J'allai donc
au palais du pôle austral. Le dieu qui l'habitait eut pitié de moi, et
m'accorda une branche de la plante d'immortalité. Je le remerciai de
cette faveur signalée; mais comme je m'en revenais, je rencontrai en
chemin un jeune dieu à tête de cigogne qui me poursuivit avec
acharnement. Je poussai un cri d'effroi et je tombai sans vie au pied de
la montagne. Il s'élança après moi d'un vol impétueux, et se préparait à
me déchirer à coups de bec; mais un jeune dieu à tête de loriot blanc
accourut par l'ordre de Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi; il
arrêta la fureur du dieu à tête de cigogne, et me délivra de la mort. Si
le dieu à tête de loriot blanc ne m'eût communiqué son souffle divin,
comment aurais-je pu revenir à la vie? J'ai bravé mille morts pour aller
chercher cette plante divine. Hâte-toi de la faire bouillir avec le
plus grand soin, afin de ressusciter mon époux.»
En entendant ces paroles, la petite Bleue restait pensive et
silencieuse, et se tenait, sans bouger, à côté de sa maîtresse.
Blanche est transportée de colère. «Misérable! s'écria-t-elle, je me
suis exposée à mille dangers à cause de mon époux, j'ai bravé même la
mort pour obtenir cette plante; et lorsque je t'ordonne d'aller la faire
bouillir, afin de le rappeler à la vie, tu restes dans une froide
indifférence! Il faut que tu aies les entrailles d'une bête féroce!
--Madame, répondit la petite Bleue, vous connaissez mal le fond de mon
coeur. Si je ne vais pas faire bouillir cette plante, ce n'est point que
j'aie les entrailles d'une bête féroce. Naguères, pour avoir bu du vin
mêlé de soufre mâle, vous avez laissé voir votre première forme, et vous
avez fait mourir votre époux de peur. Si je fais bouillir maintenant
cette plante, et que vous le rappeliez à la vie, il ne manquera pas de
dire que nous sommes des fées, et quand vous auriez mille bouches et
mille langues, il vous serait impossible de vous laver de ce reproche et
de le réduire au silence. Voilà ce qui me rend si lente à vous obéir;
voilà ce qui m'empêche de faire bouillir cette plante divine. Il faut,
madame, que vous imaginiez quelque stratagème merveilleux pour tromper
votre époux et dissiper ses doutes.»
Blanche est ébranlée par les paroles de la petite Bleue, et reste
quelque temps en silence. Puis elle relève la tête d'un air épanoui.
«Petite Bleue, s'écria-t-elle, j'ai un moyen excellent.» Soudain elle
ouvre un coffre, et en tire une écharpe de soie blanche. Elle la prend
dans sa main, murmure quelques paroles magiques, et souffle dessus en
criant: _pien!_ (change!)
A ces mots, l'écharpe de soie se change en une Couleuvre blanche. La Fée
saisit une précieuse épée qui était suspendue au mur, et coupe la
Couleuvre blanche en plusieurs morceaux, qu'elle jette dans le
vestibule.
La petite Bleue est transportée de joie à la vue de ce prodige.
«Madame, dit-elle à Blanche, en la félicitant, en vérité, vous êtes
douée d'une puissance merveilleuse. De cette manière, il vous sera
facile de tromper votre époux.»
Elle prit de suite la plante d'immortalité, et sortit de la chambre.
Elle revint bientôt avec l'infusion, qui fut préparée en peu d'instants.
Blanche prit Hân-wen dans ses bras, et lui entr'ouvrit la bouche, et la
petite Bleue lui fit avaler tout le breuvage divin.
En un clin d'oeil il revint aux portes de la vie. Les articulations de
tous ses membres furent agitées d'un mouvement subit, et son âme anima
une seconde fois le séjour qu'elle avait quitté. Il s'éveille en
s'écriant: «Hélas! quel profond sommeil!» Il se retourne, se lève sur
son séant, et voit Blanche qui était assise sur le bord de son lit, et
la petite Bleue qui se tenait debout à ses côtés. «Ainsi donc,
s'écria-t-il en les accablant d'injures, vous êtes toutes deux des
esprits de Couleuvres, qui êtes venues ici pour tourmenter ma vie!
Depuis le commencement, vous n'avez cessé de me tromper, et je vois
clairement que c'est vous qui m'avez fait mourir de frayeur.
Heureusement, le ciel avait décrété que ma famille ne devait pas encore
s'éteindre, et c'est pour cela que je suis revenu à la vie.
Éloignez-vous au plus vite, sans cela je vous extermine avec cette
épée.»
En entendant ces injures, Blanche est couverte de confusion; ses yeux se
baignent de larmes, et elle ne cesse de pousser des cris déchirants.
«Monsieur, dit la petite Bleue, en s'approchant de Hân-wen, est-il
possible que vous montriez tant d'ingratitude! Comme vous étiez allé
voir la joute des barques à têtes de dragon, madame, étant sortie de
l'ivresse où vous l'aviez plongée, entra dans la chambre du fond pour
s'informer de ma maladie. Pendant ce temps-là, une Couleuvre blanche est
venue, je ne sais d'où, et s'est élancée sur son lit. Madame vous
entendant pousser des cris affreux, accourut en toute hâte; elle vous
trouva étendu par terre, sans mouvement, et elle vit sortir du milieu du
lit une énorme Couleuvre qui voulait vous dévorer. Ma maîtresse resta
glacée d'effroi, et fut quelque temps sans savoir quel parti prendre.
Puis elle saisit sa précieuse épée, et coupa ce serpent infernal en
plusieurs morceaux, qu'elle jeta dans la cour. Mais, comme la vue de ce
serpent diabolique vous avait fait mourir de frayeur, elle alla trouver
la vénérable déesse qui habite sur le mont Li-chân. Elle obtint d'elle
une branche de la plante d'immortalité, qu'elle fit bouillir; elle vous
en fit boire une infusion et vous rappela à la vie. Et maintenant,
monsieur, au lieu de reconnaître un si grand bienfait, vous poursuivez
madame de toute votre haine; vous l'accablez d'injures, et vous la
traitez de fée! Si vous ne voulez pas me croire, monsieur, allez dans la
cour, et vous verrez vous-même la vérité de ce que j'avance.
--La petite Bleue a raison, se dit Hân-wen en lui-même; je vais aller
dans la cour, pour m'assurer moi-même de la vérité.» Sur-le-champ, il se
lève et se dispose à sortir.
«Monsieur, lui dit Blanche en l'arrêtant par le bras, songez que vous
êtes en convalescence. Il fait beaucoup de vent dehors, et il y aurait
du danger à vous y exposer.»
D'un côté, se dit Hân-wen en lui-même, la petite Bleue m'invite à aller
voir la couleuvre; de l'autre, Blanche me retient pour m'en empêcher: il
est évident que ces deux femmes se sont liguées contre moi pour me
tromper. Soudain il repousse Blanche, sort précipitamment de sa chambre,
et s'élance dans la cour. Il voit en effet, au bas du vestibule, une
couleuvre blanche qui était coupée en plusieurs morceaux, et dont le
sang avait rougi la terre. Tous les doutes de Hân-wen sont dissipés; il
rentre dans sa chambre, et, s'approchant de Blanche: «Chère épouse, lui
dit-il en riant, apaisez votre juste colère. J'ignorais que vous vous
fussiez donné tant de peine pour me sauver la vie. Je vous ai accusée
injustement; daignez me pardonner. Il faut maintenant enterrer cette
couleuvre, et tout sera fini.
--Monsieur, lui répondit Blanche d'un air joyeux, si vos doutes sont
dissipés et que vous ne me preniez plus pour une fée, je serai au
comble du bonheur, et j'oublierai pour toujours vos cruels reproches.»
A ces mots, elle ordonne à la petite Bleue de prendre la fausse
couleuvre, de la brûler dehors, et d'enterrer ses débris.
La petite Bleue enterra la fausse couleuvre après l'avoir brûlée, et
revint dans la chambre auprès de sa maîtresse.
«Petite Bleue, s'écria Blanche en pleurant à dessein, lorsque j'ai
affronté mille dangers et enduré toutes sortes de fatigues pour aller
chercher l'herbe d'immortalité et rappeler mon époux à la vie, mon
unique désir était de vivre avec lui dans une heureuse union, jusqu'à la
vieillesse la plus avancée. Pouvais-je prévoir que mon époux, sans avoir
égard à toutes les peines que j'ai souffertes pour lui, concevrait
d'injurieux soupçons, et me traiterait de fée!... Au reste, en
réfléchissant à ces reproches, à ces marques de mépris, je reconnais que
c'est la conséquence des péchés que j'ai commis dans ma vie passée. J'ai
l'intention de me couper les cheveux et d'entrer dans un couvent, afin
de me préparer un sort heureux dans ma vie future.»
Hân-wen est consterné en entendant ces dernières paroles. «Chère épouse,
lui dit-il, je vous ai offensée sans le savoir; j'espère que vous
songerez à l'affection éternelle que vous m'avez jurée; je vous en
supplie, pardonnez-moi, et oubliez ce funeste dessein.
--Seigneur, lui dit Blanche, il est bien vrai que je suis une Fée;
laissez-moi entrer en religion, afin qu'à l'avenir je ne tourmente plus
votre existence qui est aussi précieuse que l'or.
--Chère épouse, lui dit Hân-wen, à quoi bon tenir un pareil langage? Si
votre époux vous a offensée, il avoue ses torts et il vous en demande
pardon.» Il dit et se prosterne à ses pieds.
Blanche est remplie d'émotion et se jette à genoux devant lui.
«Monsieur, s'écria-t-elle, levez-vous! Un homme ne doit point se mettre
à genoux, quand ce serait pour ramasser de l'or. Tuez-moi plutôt: tout
cela n'est arrivé que par l'imprudence de ma langue. J'espère que vous
oublierez mon crime et que vous m'accorderez un généreux pardon.»
Hân-wen releva Blanche avec empressement, et se livra à toute la joie
que lui causait cette réconciliation.
Depuis ce moment les deux époux vécurent, comme auparavant, dans une
heureuse harmonie. La petite Bleue riait en secret de la simplicité de
Hân-wen, et du stratagème adroit qu'avait employé sa maîtresse; mais
passons à un autre sujet.
Le préfet de Sou-tcheou-fou s'appelait Tchîn; son surnom était Lun, et
son nom honorifique était So-king. Il s'était élevé à cette charge par
ses succès littéraires. C'était un homme pur et intègre dans
l'accomplissement de ses devoirs, et il aimait le peuple comme sa propre
famille. Sa femme, nommée Hao-chi, était enceinte de neuf mois, et
touchait au terme de sa grossesse. Mais elle ressentit pendant trois
jours et trois nuits les douleurs de l'enfantement, sans pouvoir devenir
mère. Il appela tous les médecins de la ville, qui déclarèrent
unanimement que les ressources de l'art étaient impuissantes. Le préfet
fut rempli d'effroi et de douleur. Il s'assied, tout découragé, dans la
salle de réception; mais bientôt la fatigue s'empare de ses sens, ses
yeux s'obscurcissent, et il s'endort d'un profond sommeil. Il vit en
songe un homme vêtu de blanc, qui lui dit: «Monsieur le préfet Tchîn, je
suis le dieu Kouân-în; je connais la pureté et le désintéressement que
vous avez constamment montré dans toutes vos fonctions; je veux vous en
récompenser aujourd'hui. Votre femme est en travail d'enfant et ne peut
devenir mère; je viens vous indiquer le moyen de la délivrer de ses
souffrances. Envoyez quelqu'un dans la rue de Wou-kia, à la boutique
appelée Pao-ngan-tang (le magasin de la santé), et appelez auprès d'elle
le médecin célèbre que l'on nomme Hiu-hân-wen: c'est le seul homme qui
puisse la sauver. Souvenez-vous bien de mes paroles: adieu!»
Après avoir dit ces mots, il monte sur un char de nuages étincelants, et
disparaît dans l'espace.
Soudain le préfet s'éveilla. Tout à l'heure, se dit-il en lui-même, le
dieu Kouân-în a daigné m'apparaître en songe, et m'a engagé à faire
appeler le docteur Hiu-hân-wen, en m'assurant que ce médecin était
capable de sauver ma femme.
Sans perdre de temps, il envoie deux de ses serviteurs, qu'il charge
d'aller lui remettre un billet pour l'inviter à venir.
Les deux serviteurs obéissent à l'ordre du préfet, et se hâtent d'aller
remplir leur commission.
Le lecteur demandera si c'était en effet le dieu Kouân-în qui était
apparu en songe au préfet: ce dieu n'était autre que Blanche. Comme elle
savait que la femme du préfet était près d'accoucher, et qu'elle ne
pouvait devenir mère, elle s'esquiva de la vue de Hân-wen, prit la forme
et le costume du dieu Kouân-în, et alla se montrer en songe au préfet,
qu'elle invita à venir consulter son époux.
Il y avait déjà quelques instants que Blanche était de retour chez elle,
quand les deux serviteurs arrivèrent devant sa porte. Ils entrent dans
la boutique, présentent le billet du préfet, et font connaître le motif
de leur visite. Tao-jin reçoit le billet, et va les annoncer à Hân-wen.
A cette nouvelle, Hân-wen est rempli d'étonnement. «Chère épouse, dit-il
à Blanche, le préfet de la ville envoie ses serviteurs avec un billet de
sa main, pour me prier de traiter sa femme qui est en travail d'enfant.
Je ne connais que les propriétés des plantes, et je n'entends rien à la
doctrine du pouls. Ajoutez à cela, qu'il s'agit de la femme du préfet;
ce n'est pas comme si je devais donner mes soins à une personne
vulgaire. Si, par hasard, je commets quelque imprudence dans mes
prescriptions médicales, je suis un homme perdu! Comment faire?
--Monsieur, lui dit Blanche, n'ayez aucune inquiétude. Je sais que la
femme du préfet porte dans son sein deux jumeaux, et c'est pour cela
qu'elle a tant de peine à les mettre au jour. J'ai préparé d'avance deux
pilules d'un effet merveilleux. Emportez-les avec vous, je vous réponds
qu'elle accouchera aussitôt après les avoir prises, et que le préfet
vous offrira un riche cadeau pour vous témoigner sa reconnaissance.»
Aussitôt, elle ordonne à la petite Bleue d'ouvrir une cassette et d'y
prendre les deux pilules, qu'elle remit à Hân-wen.
«J'ai vraiment une femme prodigieuse, s'écria Hân-wen transporté de
joie; elle sait trouver des expédients qui annoncent un pouvoir divin.»
Il prit les deux pilules, les serra dans sa manche, et sortit avec les
deux serviteurs.
Dès qu'il fut arrivé à la préfecture, les deux serviteurs entrèrent
devant lui, et allèrent l'annoncer.
A cette nouvelle, le préfet sortit de son cabinet pour aller au-devant
de Hân-wen, et le fit asseoir dans la salle de réception.
«Seigneur, demanda Hân-wen après avoir pris le thé, j'ignore pour quelle
personne votre Excellence me fait l'honneur de réclamer mes soins.
--Monsieur le docteur, répondit le préfet, ma femme est près de son
terme, et elle ressent, depuis trois jours et trois nuits, les douleurs
de l'enfantement sans pouvoir devenir mère. Je connais depuis
long-temps votre haute réputation, et c'est pour ce motif que je vous ai
prié de venir. J'espère que vous voudrez bien aider ma femme de votre
divin savoir, et sauver la vie à deux personnes à la fois; vous pouvez
compter sur ma reconnaissance.
--Seigneur, répondit Hân-wen, que votre noble coeur cesse de
s'inquiéter. Par mon humble condition, je suis soumis aux ordres de
votre Excellence, et je dois faire tous mes efforts pour soulager votre
illustre épouse. J'ose vous promettre qu'elle se sentira soulagée dès
qu'elle aura pris mes médicaments.»
Le préfet est rempli de joie, et accompagne Hân-wen dans la chambre de
sa femme. Le docteur, prenant un air d'importance, tâte le pouls de la
main droite et de la main gauche, et sort avec le préfet, qui le fait
asseoir auprès de lui dans la salle de réception. «Je vous félicite,
seigneur, s'écria tout à coup Hân-wen; l'épouse de votre Excellence
porte deux fils jumeaux dans son sein, et c'est pour cela que son
accouchement est si laborieux. J'ai apporté deux pilules d'une vertu
merveilleuse; donnez-les à madame dans une tasse de bouillon, je vous
réponds qu'elle accouchera sur-le-champ.»
A ces mots il tire de sa manche les deux pilules, et les remet gravement
au préfet.
Celui-ci est ravi de joie; il reçoit dans sa main les deux pillules, et
ordonne à une servante de les faire avaler à sa femme dans une tasse de
bouillon.
Cette prescription médicale donna lieu à beaucoup d'événements. Deux
jumeaux font surgir une foule de malheurs. Le lecteur désire sans doute
savoir si la femme du préfet accoucha après avoir avalé les deux
pilules; qu'il lise le chapitre sixième.
CHAPITRE VI
ARGUMENT.
Les médecins irrités imaginent un stratagème pour perdre Hân-wen.
Un magistrat bienveillant lui témoigne son affection, et le condamne
à une peine légère.
COMME le préfet était occupé à causer avec Hân-wen dans la salle de
réception sur la maladie de sa femme, il vit accourir une servante qui
lui dit: «Seigneur, bonnes nouvelles! Dès que l'épouse de Votre
Excellence eut avalé les deux pilules, elle éprouva une violente
douleur, et accoucha sur-le-champ de deux fils, qui tenaient chacun
une pilule dans la main gauche.»
A ces mots, le préfet est ravi de joie: «Monsieur le docteur, dit-il à
Hân-wen, avec un visage épanoui, vos pilules ont vraiment une vertu
merveilleuse; vous êtes le premier médecin de l'empire, et je suis
convaincu même que vous n'avez point de rival au monde.»
Hân-wen fut enchanté de ces compliments. «Seigneur, répondit-il d'un ton
modeste, cet heureux résultat ne peut être attribué qu'au bonheur qui
accompagne Votre Excellence et sa digne épouse. Votre serviteur
n'oserait jamais l'attribuer à son faible mérite.»
Le préfet fit préparer un festin splendide pour traiter Hân-wen. Nous
n'avons pas besoin de dire que, pendant le repas, il eut pour lui toutes
sortes d'attentions, et qu'il ne cessa de vanter sa rare habileté.
Quand le festin fut terminé, Hân-wen se leva, fit ses adieux au préfet
et lui adressa ses remercîments. Le magistrat lui offrit quatre pièces
de satin à fleurs, et mille onces d'argent, pour lui témoigner sa
reconnaissance.
«Seigneur, lui dit Hân-wen, le faible service que je vous ai rendu ne me
permet pas d'accepter de si riches présents.
--Ne soyez pas si modeste, lui dit le préfet en riant; j'ai voulu
seulement vous donner une preuve de ma gratitude.»