La petite Bleue sachant bien que Hân-wen ne consentirait pas à lui

communiquer les papiers qu'il tenait, les lui arracha brusquement et

s'enfuit. Hân-wen courut après la petite Bleue pour les lui reprendre;

mais avant qu'il pût l'atteindre elle les déchira en pièces.

«Petite coquine, s'écria Blanche en faisant semblant de la gronder,

comment as-tu l'impudence de déchirer les ordonnances de mon mari?

--Madame, lui répondit la petite Bleue, ce n'étaient pas des

ordonnances; c'étaient des vers galants qui m'étaient adressés.

--A quoi bon me tromper, lui dit Blanche en souriant, je sais

parfaitement que c'étaient de maudits talismans qui lui ont été donnés

dans le temple de Liu-tsou, par un fripon de Tao-ssé du mont Mao-chân.

Mon mari s'est laissé leurrer par lui dans l'espoir de chasser je ne

sais quelles fées: ce n'est pas tout; le même charlatan lui a escamoté

quatre onces d'argent. Demain matin j'irai m'expliquer avec cet

imposteur et lui redemander l'argent.»

Hân-wen vit bien que Blanche avait découvert son secret; il fut frappé

de stupeur et ne proféra aucune parole. Il passa la nuit dans un morne

silence.

Le lendemain, dès l'aurore, Blanche se lève et promptement fait sa

toilette. «Monsieur, dit-elle à Hân-wen, venez avec moi au temple, je

veux parler à ce charlatan de Tao-ssé et lui redemander l'argent qu'il

vous a pris.»

Hân-wen se vit obligé de l'accompagner. La petite Bleue les suivit,

après avoir recommandé à Tao-jin de bien garder la maison.

Ils allèrent droit au temple de Liu-tsou, et quand ils furent entrés,

ils aperçurent le Saint-homme qui était assis dans la salle principale.

«Est-ce toi qui es le Saint-homme Lo-i? lui demanda Blanche.

--C'est moi-même, lui répondit le Saint-homme.

--Fripon de Tao-ssé, lui dit Blanche en l'accablant d'injures, de quel

pays es-tu? Comment as-tu osé venir dans ce lieu vénéré pour escamoter

l'argent de mon mari? Allons, rends-lui ses quatre onces et je te

laisse tranquille; mais si tu oses faire le moindre signe de refus,

c'est en vain que tu espérerais de sauver ta vie.

--Monstre odieux! lui répond le Saint-homme, comment as-tu eu la

témérité d'abuser de l'art magique pour fasciner Hân-wen? Je t'engage à

rentrer en toi-même et à te retirer promptement dans ta caverne. Tu

pourras alors échapper aux dangers qui te menacent; mais si tu ne

m'obéis pas, prends garde que, par un effet de ma puissance, je ne te

force sur-le-champ à reprendre ta première forme. Il serait trop tard de

te repentir de ton obstination.»

A ces mots Blanche devint rouge de colère. «Stupide Tao-ssé, lui

dit-elle en l'accablant d'injures, tu as osé me prendre pour une fée? Je

te demanderai quelle est cette puissance magique dont tu te vantes; je

désire voir quel est le plus fort de nous deux.»

A ces mots le Saint-homme est transporté d'indignation. Il met le pied

sur la constellation du Boisseau et prononce des paroles sacrées. Puis

il aspire dans un vase quelques gouttes d'eau pure, et les fait jaillir

au milieu des airs. Tout à coup le ciel devient sombre, la terre se

couvre de ténèbres que déchirent d'affreux éclairs, la pluie tombe par

torrents, et le tonnerre gronde et éclate dans l'espace.

«Ta puissance est bien chétive, lui dit Blanche en souriant; ce n'était

pas la peine d'en parler.» A ces mots elle prononce quelques paroles

magiques; et, montrant le ciel du doigt, elle s'écrie d'une voix

tonnante: «Que les nuages disparaissent sur-le-champ, que la pluie se

dissipe, et que le grand astre du jour brille dans toute sa splendeur.»

Le Saint-homme voyant qu'elle a rompu son charme, saisit la précieuse

épée qui pendait à sa ceinture et l'élève dans les airs pour frapper son

ennemie. Mais soudain des milliers de nuages rouges volent vers Blanche

en lançant des éclairs éblouissants, s'arrondissent sur sa tête et

l'entourent d'une auréole lumineuse. Blanche développe une écharpe, qui

s'appelait l'écharpe du ciel et de la terre, et en enveloppe sa tête.

Alors la précieuse épée ne pouvait plus l'atteindre et ne faisait que

frapper l'air de ses coups impuissants. Blanche prononce de nouveau des

paroles sacrées; et montrant du doigt la précieuse épée, elle crie d'une

voix tonnante: «_Tombe!_» et soudain l'épée a roulé dans la poudre. Elle

la ramasse et la rend invisible. Puis, d'un ton impérieux: «Où es-tu,

vaillant guerrier qui porte le bonnet jaune? Prends vite ce charlatan de

Tao-ssé, et suspends-le au milieu des airs.»

Elle n'avait pas encore achevé de parler que le vaillant guerrier au

bonnet jaune était déjà accouru à ses ordres. Il prend le Saint-homme et

le suspend au milieu des airs. Blanche ordonne au guerrier de le frapper

à coups redoublés.

Le Saint-homme, couvert de blessures, pousse des cris lamentables et

implore Blanche d'une voix suppliante. «Je ne connaissais pas, lui

dit-il, les prodiges sublimes de votre puissance magique; et c'est par

ignorance que je vous ai offensée. Je vous en conjure, ayez pitié de ce

pauvre Tao-ssé et laissez-lui la vie. Dans la suite il n'osera jamais

provoquer votre colère.

--Stupide Tao-ssé, lui dit Blanche en souriant, je suis l'élève de la

vénérable déesse du mont Li-chân; et c'est par ordre de ma maîtresse que

je suis descendue de la cime mystérieuse qu'elle habite. Tu as eu

l'audace de m'insulter en me traitant de fée. Hâte-toi de restituer

l'argent que tu as pris, et je te fais grâce de la vie.

--Madame, lui répondit le Saint-homme, l'argent est encore dans ma

cellule; je n'en ai pas ôté l'épaisseur d'un cheveu.»

Blanche, cédant à ses supplications qu'il accompagnait de larmes et de

sanglots, lui dit en riant: «Je te fais grâce aujourd'hui; plie bagage

et va-t-en dans un autre endroit. Si je te retrouve une seconde fois

ici, occupé à leurrer la multitude par tes contes et tes ridicules

prestiges, tu es un homme perdu!»

Elle dit, et, d'un ton impérieux, elle renvoie le guerrier au bonnet

jaune; puis elle détache le Saint-homme, et le remet à la place qu'il

occupait.

Le religieux est couvert de honte; il va dans sa cellule chercher les

quatre onces d'argent qu'il remet à Blanche; puis il retourne sur la

montagne où est situé son couvent, et va visiter son supérieur pour

méditer avec lui quelque moyen de vengeance.

Blanche prit les onces d'argent, et reçut les félicitations de toute la

foule qui remplissait le temple. Hân-wen et sa femme s'en retournèrent

transportés de joie. Quand il fut arrivé dans sa maison, il ordonna à la

petite Bleue de faire chauffer du vin afin de boire avec sa femme. Tout

en buvant, il ne pouvait se lasser de féliciter Blanche sur le triomphe

qu'elle avait obtenu, et sentit redoubler sa tendresse pour elle. Quand

le soir fut venu, il ne se contenta pas de paroles pour lui témoigner

son attachement.

Hân-wen, se trouvant un peu étourdi par les fumées du vin, alla se

coucher le premier.

Pendant ce temps-là, la petite Bleue dit à sa maîtresse: «Madame, vous

savez que c'est demain le jour de fête appelé Touan-yang[23]. Dans

toutes les familles, on achète du vin où l'on mêle du soufre mâle[24].

On dit communément que quand une Couleuvre voit du soufre mâle, c'est

comme lorsqu'un démon voit le roi des enfers. Pour moi, quand je respire

l'odeur de cette drogue fatale, j'éprouve des douleurs aussi cruelles

que si l'on me coupait par morceaux. Je crains que nous ne reprenions

notre première forme, et que Hân-wen ne nous aperçoive. Comment faire?

Mais il me vient une idée: il me semble que ce que nous avons de mieux à

faire est de nous enfuir ensemble demain matin à l'insu de Hân-wen, et

de nous retirer dans un autre endroit; nous reviendrons dans

l'après-midi. J'ignore ce que madame pense de mon projet.

--Petite Bleue, répondit Blanche, il y a bien des années que je cultive

la science du Tao; comment pourrais-je craindre le soufre mâle? Toi, tu

es d'une trempe commune; voilà pourquoi tu as peur pour si peu de chose.

J'ai un projet excellent. Il faut qu'à l'instant même tu te mettes au

lit, et que tu fasses semblant d'être malade; et demain matin, tu te

serviras de ce prétexte pour ne pas te lever. Moi-même je dirai que j'ai

la fièvre; et, dans l'après-midi du jour appelé Touan-yang, je me

lèverai, comme si j'étais subitement rétablie.»

Mais laissons pour l'instant le projet que Blanche vient de former avec

sa servante, et parlons seulement de la petite Bleue. Elle avait coutume

de préparer chaque jour les repas de son maître; mais ce jour-là,

l'heure du déjeuner se passa sans qu'on la vît paraître. Hân-wen

commence à concevoir des doutes et de l'inquiétude; il monte

précipitamment au premier étage, et dit à Blanche: «J'ignore pourquoi,

ce matin, la petite Bleue a négligé de préparer mon déjeuner.

--Hier soir, lui répondit Blanche, elle se plaignait de maux de tête et

de douleurs d'entrailles. Je vais aller la voir avec vous pour savoir

comment elle se porte; peut-être que cette friponne n'a d'autre maladie

que la paresse et l'envie de dormir.»

Elle dit; et donnant la main à Hân-wen, elle va avec lui dans la chambre

du fond. Ils voient la petite Bleue, qui avait les oreilles rouges et le

visage tout en feu.

«Petite Bleue, lui dit Hân-wen, comment vous trouvez-vous?

--Monsieur, lui répondit-elle, j'ai ressenti les atteintes du vent et du

froid, et c'est là le motif qui m'a empêchée de vous servir ce matin

avec madame.

--Si vous pouvez transpirer, lui dit Hân-wen, vous êtes sauvée: nous

vous quittons pour vous laisser reposer.» Le mari et la femme s'en

retournèrent dans leur chambre.

Mais à peine Blanche s'est-elle étendue sur son lit, qu'elle reste

privée de connaissance. Hân-wen l'appelle pendant long-temps, et à la

fin elle commence à reprendre l'usage de ses sens.

«J'avais par hasard éprouvé un étourdissement, lui dit Blanche; mais ce

n'est rien. Pour vous, allez dans le magasin, et occupez-vous des objets

qui réclament vos soins.»

Hân-wen fit préparer tout ce qui était nécessaire pour passer la fête.

Ensuite, il fit porter le riz et le vin soufré dans l'appartement

qu'occupait Blanche, afin de manger à la même table, et de célébrer avec

elle la fête appelée Touan-yang. Hân-wen prit une tasse, et engagea

Blanche à la boire.

«Depuis mon enfance, lui répondit-elle, je n'ai jamais pu boire une

goutte de ce vin; je prie mon époux de boire seul quelques tasses, pour

dissiper ses chagrins et faire évanouir les maléfices des démons. Je me

contenterai de m'asseoir auprès de vous pour vous tenir compagnie.»

Hân-wen leva la tasse, et la pressa à plusieurs reprises de la vider.

Comment Blanche aurait-elle pu répondre à son invitation? Elle opposa à

ses instances les refus les plus obstinés.

Hân-wen lui en témoigna son déplaisir. «Chère épouse, lui dit-il, ne

vous refusez pas plus long-temps à mes prières; et si vous ne pouvez

vider une tasse entière, buvez-en du moins quelques gouttes pour me

contenter.»

Blanche, voyant que son mari commençait à se fâcher, ne put se dispenser

de prendre la tasse pour en boire quelques gouttes. Mais Hân-wen poussa

brusquement la tasse avec ses mains, et lui fit avaler tout le vin

soufré qu'elle contenait.

Blanche est frappée de terreur, et aussitôt de légères douleurs

commencent à tirailler ses entrailles. Elle imagine une ruse. «Monsieur,

dit-elle à son mari, depuis que vous m'avez fait avaler de force toute

cette tasse de vin, je sens que mes yeux s'obscurcissent, et que ma tête

se trouble. Il me serait difficile de vous tenir plus long-temps

compagnie; permettez-moi de me coucher quelques instants. Pendant ce

temps-là, vous irez vous amuser à voir la joute des barques ornées de

têtes de dragons.

--En ce cas, lui répondit Hân-wen, je prie ma chère épouse de prendre du

repos.» A ces mots il ferma la porte de la chambre, et sortit pour

aller voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.

Blanche ayant été forcée par son mari d'avaler cette tasse de vin mêlé

de soufre mâle, elle gisait dans son lit, en proie aux plus cruelles

douleurs. Il lui semblait que le feu de la foudre lui dévorait les

entrailles, et que des lames d'acier déchiraient toutes les parties de

son corps. Au bout de quelques instants, elle reprit sa première forme.

Pendant ce temps-là, Hân-wen regardait au bord du fleuve la joute des

barques ornées de têtes de dragons; mais il était agité d'une inquiétude

secrète. Il pensait à sa femme qui était ensevelie dans l'ivresse, et à

la petite Bleue qui était tourmentée par la fièvre. «Si elles ont besoin

de thé ou de potions médicales, se dit-il en lui-même, qui est-ce qui

leur en donnera? Il vaut mieux que je retourne auprès d'elles.»

Aussitôt il part, et prend le chemin de sa maison. Il entre promptement

dans sa chambre, et ouvre les rideaux de soie pour voir Blanche. S'il

n'eût rien vu, encore passe. Mais quand il eut regardé, il aperçut sur

le lit une énorme Couleuvre, qui avait la tête grosse comme un boisseau;

ses yeux étaient larges comme des clochettes de cuivre, sa bouche

ressemblait à une écuelle pleine de sang, et sa langue exhalait des

vapeurs empestées. Il fut si épouvanté à la vue de ce monstre, qu'il

poussa un grand cri, et tomba sans mouvement.

Si vous désirez savoir comment Hân-wen recouvra la vie lisez le chapitre

suivant.

NOTES:

[21] Les Tao-ssé sont des religieux qui reconnaissent Lao-tseu pour leur

maître; ils forment en Chine une secte très nombreuse.

[22] Ces talismans étaient des feuilles de papier couvertes de

caractères magiques.

[23] Cette fête tombe le cinquième jour de la cinquième lune.

[24] On met du soufre mâle dans le vin pour chasser les maléfices des

démons.

CHAPITRE V.

ARGUMENT.

Blanche brave mille dangers pour aller dérober de l'ambroisie sur

les bords divins du lac Yao-tchi.

Elle exerce la médecine, et aide la femme du gouverneur à mettre au

monde deux jumeaux.

REVENONS à Hân-wen, qui, en entrant dans la chambre de sa femme, avait

ouvert les rideaux pour la voir. Dès qu'il eut aperçu sur le lit une

grande Couleuvre blanche, il était tombé à la renverse, et était mort de

frayeur. A cette époque de la journée, l'heure de midi était passée, et

la petite Bleue avait recouvré sa forme humaine. Ayant entendu pousser

des cris d'effroi dans la première chambre, elle se leva et y courut

avec empressement. Elle aperçoit par terre Hân-wen, qui était étendu

sans vie, et, sur le lit, elle vit Blanche qui avait repris sa forme de

Couleuvre. Elle pâlit d'effroi. «Madame, s'écrie-t-elle en appelant

Blanche d'une voix perçante, hâtez-vous de reprendre votre forme

humaine. Vous avez fait mourir votre époux de frayeur. Je vous en

supplie, réveillez-vous!»

Quoique Blanche fût plongée dans un sommeil léthargique, elle entendit

la voix de la petite Bleue; elle revint à elle, et reprit sa forme

humaine. Elle se lève avec effort, et aperçoit Hân-wen, qui gisait par

terre sans faire aucun mouvement. Elle pousse des cris et des sanglots,

et le serre tendrement dans ses bras. «Cher époux, dit-elle en pleurant,

lorsque vous m'avez fait boire de force ce vin mêlé de soufre mâle, j'ai

éprouvé des douleurs aussi cruelles que si l'on m'eût coupée par

morceaux. Il m'a été impossible de m'occuper de moi-même; je suis

tombée dans un sommeil léthargique, et j'ai repris malgré moi ma

première forme. Je ne savais pas qu'en entrant dans ma chambre, la vue

de ma métamorphose vous ferait mourir de frayeur. C'est moi qui suis

cause de votre mort!» Elle dit et verse un torrent de larmes.

«Madame, lui dit la petite Bleue en pleurant, puisque votre mari est

mort, et qu'il ne peut plus revenir à la vie, à quoi bon vous affliger

de la sorte? Enterrez-le, et qu'il n'en soit plus parlé. J'irai avec

vous dans un autre pays, et je ne crains pas que vous manquiez de

trouver un autre époux, doué d'agréments et d'esprit.

--Quelles paroles as-tu laissé échapper? lui dit Blanche d'un ton

courroucé; puisque je suis mariée avec Hân-wen, comment pourrais-je

montrer une si noire ingratitude? Mais ce n'est pas là le seul motif qui

me guide. Je cultive la science du Tao (de la raison), et je connais les

devoirs de toute femme vertueuse; comment pourrais-je m'attacher à un

second époux? Comme c'est moi qui ai causé la mort de Hân-wen, il est

juste que je cherche quelque moyen de le rappeler à la vie.

--Vous êtes vraiment folle, lui dit la petite Bleue. Votre époux est

mort, et déjà son âme est retournée dans l'autre monde. Il n'existe

aucun remède, aucun art magique qui puisse le rappeler à la vie.

--Petite Bleue, lui répondit Blanche, c'est ce que tu ne sais pas. Je

veux délivrer mon époux, et lui rendre la vie. Pour cela, je veux aller,

au péril de mes jours, sur les bords divins du lac Yao-tchi, et dérober

l'ambroisie des dieux. Pendant ce temps-là, tu resteras auprès de mon

époux, et tu veilleras sur lui.

--Madame, lui dit la petite Bleue pour la détourner de son projet, les

bords du lac Yao-tchi sont habités par la déesse Ching-mou. Si vous

voulez dérober l'ambroisie des dieux, vous vous exposez à perdre la vie.

--Je veux sauver mon époux, repartit Blanche; il faut absolument que j'y

aille. Si je ne réussis pas à dérober l'ambroisie des dieux, je mourrai

sans regrets sur les bords divins du lac Yao-tchi.»

A peine a-t-elle fini de parler, qu'elle prend le costume d'une

religieuse de la secte des Tao-ssé. Elle monte sur un nuage, et arrive

en un instant dans le pays des dieux, sur les bords du lac Yao-tchi.

Elle aperçoit un jeune homme qui avait une tête de singe blanc. Il était

assis en observation à l'entrée de la grotte principale, et l'empêcha

d'y entrer.

Blanche fut obligée de se prosterner devant lui. «Bonjour, frère, lui

dit-elle d'une voix soumise. Votre servante est Blanche, surnommée

Tchin-niang. Je suis l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân. Par

l'ordre de ma maîtresse, j'ai quitté la cime mystérieuse que j'habitais,

pour former avec Hân-wen un mariage qui était décrété depuis des

siècles. Maintenant Hân-wen est dangereusement malade; il est à deux

doigts de la mort, et il n'y a aucun médicament qui puisse le sauver.

J'étais venue pour supplier la déesse Ching-mou de me donner une

parcelle d'ambroisie, afin de rappeler mon époux à la vie. Je vous

prie, mon frère, d'entrer dans la grotte, et d'aller annoncer le but de

mon voyage; j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes.»

Le jeune homme à la tête de singe blanc ouvrit ses yeux, qui étaient

doués d'une pénétration divine, et aperçut un air diabolique répandu sur

toute la personne de Blanche.

«Monstre odieux! s'écria-t-il d'une voix courroucée, d'où viens-tu?

Comment as-tu l'audace d'aborder la montagne des dieux? Si tu es

réellement une élève de la vénérable déesse du mont Li-chân, d'où vient

cet air diabolique que je vois répandu sur toute ta figure? La vénérable

déesse du mont Li-chân se trouve maintenant dans la grotte de la déesse

Ching-mou, avec qui elle raisonne sur les mystères du Tao; je vais te

prendre et te mener dans la grotte: on verra si tu dis la vérité.»

A ces mots, il s'avance pour saisir Blanche.

Blanche est remplie d'effroi. «S'il m'entraîne dans la grotte, se

dit-elle en elle-même, c'en est fait de moi.» Soudain elle lance avec sa

bouche un grain de pierre précieuse qui va frapper la figure du jeune

gardien. Le jeune homme n'ayant pu parer ce coup, fut blessé au nez, et

répandit des flots de sang. Il rentra précipitamment dans la grotte en

poussant des cris aigus, que lui arrachait la douleur. Blanche ramassa

la pierre précieuse, et craignant d'être châtiée par la déesse

Ching-mou, elle s'élança sur un char de nuages, se promettant bien de ne

plus revenir.

Quand le jeune gardien fut rentré dans la grotte, Ching-mou lui demanda

pourquoi il avait le nez meurtri et ensanglanté.

«Puissante déesse, lui dit-il, en se prosternant à ses pieds, il y a en

dehors de la grotte une fée qui se vante d'être l'élève de la vénérable

déesse du mont Li-chân. Elle dit que son mari est dangereusement malade;

elle désirerait venir ici pour vous demander une parcelle d'ambroisie,

et lui rendre la santé. Comme je lui défendais de pénétrer dans la

grotte, elle m'a blessé le nez avec une balle empoisonnée; j'espère que

vous daignerez me venger.»

A ces mots, Ching-mou est transportée de colère. Elle monte sur son

char parfumé, et emmène avec elle le jeune gardien. A peine est-elle

sortie de la grotte qu'elle aperçoit la Couleuvre blanche qui s'enfuyait

rapidement sur un char de nuages.

«Monstre odieux! lui cria Ching-mou, d'une voix courroucée; où vas-tu?»

Elle dit, et étend dans les airs un vaste réseau.

Blanche veut fuir, mais elle se sent arrêtée par le céleste filet, et,

malgré elle, elle se laisse voir sous sa première forme.

Ching-mou saisit l'épée dont elle se sert pour décapiter les démons et

les fées. Elle allait la punir de son crime, lorsqu'elle voit arriver du

midi un nuage étincelant qui volait de son côté, en laissant échapper

les cris: «Grâce! Grâce!» Ching-mou regarde, et reconnaît le dieu

Kouân-în. Soudain elle remet dans le fourreau sa précieuse épée, et se

lève pour aller à sa rencontre.

«Noble Pousa (Dieu), lui dit-elle, quel motif vous amène ici?

--Voici l'objet de ma mission, lui répondit le Pousa en souriant: Le

ciel avait décidé depuis des siècles le mariage de cette Couleuvre

blanche avec Hân-ven. Dans la suite, le génie de l'astre Wen-sing doit

descendre dans son sein pour retourner dans le monde. Quand ce génie

aura atteint l'âge d'un mois, il viendra un Saint-homme qui ensevelira

la Couleuvre sous la pagode de Louï-pong, suivant le serment qu'elle a

fait jadis au dieu Tchin-wou. Il faut attendre que le génie de l'astre

Wen-sing se soit fait un nom illustre, et qu'il ait obtenu des honneurs

posthumes pour ses parents. Cette fée pourra alors être élevée au rang

des dieux. Maintenant il n'est pas permis de lui ôter la vie; j'espère

que la déesse Ching-mou daignera lui accorder sa grâce.

--Noble Pousa, lui répondit Ching-mou, si je ne songeais qu'à l'audace

qu'elle a eue de monter sur cette cime divine pour dérober l'ambroisie,

et de blesser le jeune gardien de ma grotte, il me serait difficile de

ne pas lui trancher la tête. Mais puisque de si grandes destinées se

rattachent à son existence, je dois obéir à vos ordres et lui laisser

la vie.»

A ces mots, Ching-mou replia le filet qui enveloppait le ciel et la

terre, et rendit la liberté à la Couleuvre blanche.

Blanche reprit comme auparavant sa forme humaine, et se prosternant aux

pieds de Ching-mou, elle la remercia de ne pas lui avoir ôté la vie;

puis se retournant, elle salua Kouân-în, et lui témoigna sa

reconnaissance de sa puissante intervention.

«Monstre odieux! lui dit le Pousa, que l'ambroisie des dieux ne soit

plus l'objet de ta folle ambition. Je vais t'indiquer un endroit où tu

pourras aller de ma part. Transporte-toi sur le mont Tsé-weï, dans le

palais appelé Nân-ki-kong, qu'habite le dieu du pôle austral; tu lui

demanderas une branche de l'arbre d'immortalité pour rendre la vie à ton

mari.»

Après avoir dit ces mots, le dieu se leva, fit ses adieux à Ching-mou,

et monta sur un char de nuages pour retourner vers la mer du Midi.

Ching-mou le reconduisit, et, remontant sur son char parfumé, elle se

dirigea vers sa grotte mystérieuse.

Revenons maintenant à Blanche. Après ce départ du dieu et de la déesse,

elle s'éleva rapidement sur un nuage, et se rendit sur la montagne

Tsé-weï, au palais appelé Nân-ki-kong (le palais du pôle austral). Ce

palais était entouré de bocages épais qui exhalaient une odeur embaumée;

ses parterres étaient ornés des plantes les plus rares, et des fleurs

les plus précieuses; des fruits d'un goût exquis pendaient aux arbres,

que des oiseaux merveilleux animaient par leur douce mélodie, et par

l'éclat de leurs couleurs. Blanche n'avait nulle envie de s'arrêter à

ces objets enchanteurs; elle va droit au palais du dieu.

Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois · 第 4 / 13 段