M. Wou rédigea à la hâte une caution et la présenta au directeur;

ensuite il ramena Hân-wen chez lui.

Depuis ce jour, Hân-wen s'établit dans la boutique de M. Wou, où il

continua d'étudier la pharmacie.

Revenons maintenant aux deux fées. Quand les gendarmes étaient venus

pour les prendre, elles avaient fait un tour de magie, et s'étaient

rendues invisibles. Dès qu'ils furent partis, elles revinrent dans leur

jardin.

Blanche prit la parole, et s'adressant à la petite Bleue: «Tu sais, lui

dit-elle, que nous avons formé un projet de mariage avec M. Hân-wen.

J'ai manqué un instant de prudence, lorsque, touchée de sa détresse, je

lui ai donné une somme d'argent qui avait été enlevée dans le trésor. Je

suis cause que le magistrat lui a fait subir au tribunal un châtiment

rigoureux. Maintenant il est exilé à Kou-sou, à une grande distance

d'ici; et ainsi nous manquons un établissement qui intéresse notre vie

entière.

--Pourquoi vous inquiéter à ce sujet? reprit la petite Bleue. Puisque M.

Hân-wen est exilé à Kou-sou, tournons-nous d'un autre côté; croyez-vous

que nous manquerons de trouver un autre époux doué d'esprit et de

beauté?

--Tu ne sais ce que tu dis, lui répondit Blanche; ce n'est pas qu'il

n'y ait ailleurs d'autres époux doués d'esprit et de beauté; mais j'ai

reçu de lui des bienfaits sans lui en avoir témoigné ma reconnaissance;

en second lieu, nous avons juré de l'épouser, et il ne nous convient pas

de nous attacher à un autre homme. Au reste, s'il est exilé dans une

contrée étrangère, c'est nous qui l'avons plongé dans ce malheur. J'ai

l'intention d'aller le trouver avec toi. Va d'abord prendre sur les

lieux d'exactes informations, et voir dans quelle partie de Sou-tcheou

il se trouve maintenant; tu viendras promptement me rendre réponse.»

La petite Bleue obéit, et monte sur un nuage qui la transporte en un

clin d'oeil à Kou-sou. Après qu'elle a pris les informations

nécessaires, elle détourne son char vaporeux et arrive aussi prompte que

l'éclair dans le jardin fleuri de Kieou-wang. «Madame, s'écria-t-elle en

apercevant Blanche, bonnes nouvelles! Votre servante est allée à Kou-sou

pour obtenir des nouvelles de Hân-wen. Il est maintenant employé dans la

pharmacie de M. Wou qui habite la rue de Wou-kia. Nous ferions bien

d'aller le chercher aujourd'hui.»

A ces mots, Blanche est transportée de joie. Les deux fées montent

aussitôt sur un nuage enchanté, et, en un instant, elles arrivent dans

un lieu retiré de Kou-sou. Elles descendent du nuage, se rendent

ensemble dans la rue de Wou-kia, et voient Hân-wen qui était assis dans

la boutique. La petite Bleue s'avance et l'appelle par son nom de

famille.

Hân-wen ayant levé la tête, reconnaît Blanche et la petite Bleue, et il

éprouve à la fois un sentiment de surprise et de colère. «Méchantes

Fées, leur dit-il, ni dans la vie passée, ni dans la vie présente, je

n'ai excité votre haine et votre vengeance; et pourtant vous êtes cause

que j'ai enduré, au tribunal, les plus cruelles tortures, et que je suis

exilé loin de mes parents. Quel motifs vous a engagées à venir me

chercher ici?»

Les deux Fées sont confondues de ces injures, et deviennent rouges de

honte.

«Monsieur, lui dit Blanche, ce qui vous est arrivé est le résultat d'une

erreur involontaire. Mais comme je vous ai donné une promesse

irrévocable, et que je pense aux sentiments qui doivent animer des

époux, j'ai traversé la distance prodigieuse qui me séparait de vous, et

je suis venue ici à travers mille dangers. Pouvais-je m'attendre à vous

trouver aussi froid et aussi indifférent, et à recevoir de votre part

d'aussi cruelles injures? Si j'étais une Fée, comme vous m'en accusez,

croyez-vous que je n'aurais pas pu trouver dans le monde, un autre époux

doué d'une rare beauté? Croyez-vous que j'aurais voulu essuyer tant de

fatigues pour venir exprès vous chercher ici?»

Les personnes qui se trouvaient près de Hân-wen témoignèrent leur

étonnement, en voyant en lui tant de froideur et de dureté.

M. Wou, ayant entendu qu'on se disputait vivement devant sa boutique,

sortit avec précipitation. Il vit deux jeunes filles parfaitement belles

qui se querellaient avec Hân-wen. Soudain il s'approche d'elles:

«Mesdemoiselles, leur dit-il, veuillez entrer dans ma maison, et dites à

votre vieux serviteur quelle affaire vous amène ici; il ne convient pas

à des personnes bien nées, de se disputer de la sorte au milieu de la

rue.»

A ces mots, Blanche se hâte d'entrer dans le vestibule avec la petite

Bleue, en faisant plusieurs salutations.

M. Wou répondit à leur politesse. «Ma femme, cria-t-il à haute voix,

viens recevoir ces demoiselles et leur tenir compagnie avec moi.

Mesdemoiselles, ajouta-t-il quand elles furent assises, j'oserai vous

demander quel est le noble pays que vous habitez, votre célèbre nom de

famille et votre illustre surnom? Votre honoré père, votre respectable

mère, sont-ils encore du monde? Quel est votre degré de parenté avec M.

Hân-wen? Quel motif vous a conduites vers mon humble boutique? Pourquoi

vous disputiez-vous avec lui? J'ose espérer que vous voudrez bien

satisfaire ma juste curiosité.

--Monsieur et madame, répondit Blanche les yeux baignés de larmes,

daignez prêter l'oreille à mon récit. Votre servante habite la ville de

Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou, dans la province de Tché-kiang.

Pé-ing, mon père, avait la charge de gouverneur général des frontières;

Lieou-chi, ma mère, avait reçu des lettres de noblesse de l'empereur.

Je n'ai point de frères. Mes parents n'eurent point d'autre enfant que

votre servante, à qui ils donnèrent le surnom de Tchîn-niang; j'ai

maintenant dix-sept ans. Ma suivante que voici s'appelle la petite

Bleue. Votre servante a une malheureuse destinée! Mon père et ma mère

ont quitté la vie l'un après l'autre, et il ne me reste au monde aucune

espèce de parents. Voyant l'époque appelée Tsing-ming, j'étais allée sur

la montagne avec la petite Bleue, pour déposer des offrandes funèbres

sur les tombes de mon père et de ma mère; mais je fus assaillie par une

pluie d'orage, et je montai sur un bateau où se trouvait M. Hân-wen, qui

eut l'obligeance de me prêter son parapluie pour m'en retourner chez

moi. Le lendemain, comme il était venu lui-même chercher son parapluie,

je le retins un instant, et lui offris une modeste collation. Tout en

mangeant, je lui demandai des détails sur sa famille; et me voyant sans

parents, sans amis, je formai avec lui un projet de mariage: c'était son

beau-frère, Ki-kong-fou, qui devait présider à notre union. Votre

servante fut touchée de le voir sans fortune, mais elle n'aurait pas dû

lui donner, pour subvenir aux dépenses des noces, deux lingots d'argent

qui provenaient de l'héritage de son père. Tout à coup on commit un vol

dans le trésor de la ville. Le mari de sa soeur alla le dénoncer

injustement, et, à force de tortures, on lui arracha l'aveu du crime qui

lui était imputé. Le gouverneur lança contre moi un mandat d'amener, et

envoya des gendarmes pour me prendre. Heureusement que mes voisins

m'avertirent à temps avec ma servante; et, pour leur échapper, nous

fûmes obligées de nous enfuir dans une autre maison. Le gouverneur

n'ayant pu se saisir de nous, mit Hân-wen en jugement et l'exila dans ce

pays. Comme votre servante met au-dessus de tout, son honneur et sa

réputation[20], elle a juré qu'elle n'aurait pas d'autre époux que lui.

C'est pourquoi elle a franchi avec sa servante une distance de mille

lis, et elle est venue ici, à travers les plus grands dangers, espérant

de voir accomplir cette union. Je ne pensais pas que M. Hân-wen me

montrerait tant d'indifférence, et que, loin de me reconnaître pour son

épouse, il concevrait les soupçons les plus injurieux et qu'il me

traiterait de Fée! C'en est fait; et puisqu'il ne daigne pas me

recevoir, je n'oserai plus retourner dans mon pays natal; j'aime mieux

m'ôter la vie et m'en aller dans l'autre monde.»

Elle dit; et se levant avec précipitation, elle se penche en avant,

comme pour se briser la tête contre les degrés de pierre. M. Wou et sa

femme sont effrayés de cette fatale résolution; madame Wou se précipite

vers elle, et la saisit dans ses bras.

«Mademoiselle, lui dit M. Wou, pourquoi faire si peu de cas de la vie?

Je me charge de ce mariage, et je vous promets de vous unir tous les

deux.»

A ces mots, il ordonna à sa femme d'inviter mademoiselle Blanche et sa

servante à entrer dans l'intérieur de la maison pour se reposer de leur

long voyage.

M. Wou sortit de la boutique, et ayant appelé Hân-wen, il lui adressa de

sévères reproches: «Gardez-vous, lui dit-il, de la repousser avec

colère: cette jeune personne appartient à une illustre famille, et elle

a bravé les dangers et les fatigues d'un long voyage pour venir vous

trouver ici.» Il lui rapporta alors de point en point le récit de

mademoiselle Blanche.

Hân-wen est ébranlé par ce discours, mais il conserve encore quelques

doutes. «Cependant, se dit-il en lui-même, si cette demoiselle était une

Fée, n'aurait-elle pu trouver ailleurs un époux rempli de grâces et

d'esprit? Puisqu'elle a fait mille lis pour venir me trouver ici, il

faut bien que ce mariage soit arrêté depuis des siècles par le ciel.»

Mais ce n'était pas là le seul motif qui désarmait Hân-wen. Il était

épris depuis long-temps des charmes de Blanche, et il brûlait de la

posséder.

M. Wou voyant que Hân-wen ne lui répondait point, entra tout à coup en

colère. «Ingrat que vous êtes, lui dit-il, puisque moi et ma femme nous

prenons un tel intérêt à cette demoiselle qui nous est étrangère, ne

devriez-vous pas rougir de votre conduite, vous qui êtes lié avec elle

par une promesse de mariage? Dès ce moment je ne vous emploie plus dans

ma pharmacie, et je romps toute relation avec vous.

--Monsieur, lui dit Hân-wen avec émotion, il n'est pas besoin de vous

emporter de la sorte; je suis prêt à vous obéir.»

M. Wou le voyant disposé à céder, adoucit son visage irrité, et lui dit

avec douceur: «Monsieur Hân-wen, si je vous donne des conseils, c'est

uniquement pour votre bien; et quand je tâche de vous unir tous les deux

par les liens du mariage, dites-moi un peu si je cherche mon intérêt ou

le vôtre?»

Aussitôt après, M. Wou disposa une chambre particulière, et la garnit de

tous les objets nécessaires. Puis il choisit un jour heureux dans le

calendrier. Sa femme mit ses habits de fête, et conduisit Blanche à son

époux. Quand ils eurent salué ceux qui leur tenaient lieu de parents,

ils entrèrent ensemble dans la chambre parfumée (la chambre nuptiale);

et le soir même, ils accomplirent ce mariage tant désiré, et se

donnèrent les marques du plus tendre amour.

C'est ici le lieu de dire avec le poète:

Il la mène toute tremblante sous les rideaux brodés. Semblable à la

belle Meï, elle rougit de délier le dernier voile de soie. L'époux

doit ménager sa jeune et timide épouse, dont l'âme novice est

prête à s'échapper.

Le troisième matin, Hân-wen et Blanche viennent saluer et remercier M.

Wou et sa femme. Dès ce moment, les deux époux se faisaient fête du

matin au soir, et du soir au matin. La petite Bleue elle-même n'était

point oubliée de Hân-wen, qui, de temps en temps, laissait briller sur

elle quelque reflet de sa tendresse.

Mais revenons à M. Wou. Un jour qu'il était tranquillement assis dans sa

boutique, il se mit à songer en lui-même. «J'ai cru faire une fort

belle chose, se dit-il, en engageant Hân-wen à se marier. Mais il n'est

plus seul, comme auparavant, et voilà que sa maison se compose déjà de

trois personnes. Il faut que je m'occupe de son avenir, afin de le

préserver lui et les siens des rigueurs de la misère.»

Dès que son plan est arrêté, il se lève, sort de sa boutique, et va à la

maison de Hân-wen, qui le reçoit dans le vestibule, et le fait asseoir.

«Monsieur Hân-wen, lui dit Wou, comme je n'avais aujourd'hui aucune

affaire pressante, je me suis occupé à faire des projets pour vous. Je

songe que maintenant votre maison se compose de trois personnes; ce

n'est plus comme lorsque vous étiez seul. Si vous ne cherchez pas à

former un établissement, comment pourrez-vous subvenir aux besoins de

tous les jours? Les anciens disaient: «Il vaut mieux économiser un

denier chaque jour que de posséder mille onces d'argent.» Si je songeais

à vous faire embrasser un autre genre de commerce que celui dans lequel

vous êtes versé, vous auriez de la peine à y gagner de quoi vivre; vous

connaissez la pharmacie, et c'est la seule profession qui vous offre des

chances de succès. Ainsi je vous engage à établir une petite pharmacie

dans cet endroit même; vous pourrez vous tirer d'affaire. Si vous avez

besoin de fonds, je vous ouvrirai volontiers ma bourse pour vous aider.

--Monsieur, lui dit Hân-wen tout rempli de joie, vous m'avez déjà comblé

de nombreux bienfaits; comment pourrai-je vous témoigner ma

reconnaissance?

--Cela n'est rien, lui répondit M. Wou; je veux seulement vous montrer

l'intérêt que je vous porte; pourquoi parler de reconnaissance!»

A ces mots il se lève, et prend congé de Hân-wen.

Hân-wen le reconduisit en-dehors de la porte, et revint auprès de

Blanche, à qui il fit part de cette conversation. Nous n'avons pas

besoin de dire que ces offres de services les comblèrent tous deux de

joie. La nuit se passa sans qu'il en fût question.

Le lendemain matin M. Wou se leva de bonne heure, et leur envoya un

domestique qui leur remit cent onces d'argent.

Hân-wen fut ravi de ce riche cadeau; il reçut cette somme avec

empressement, et alla la présenter à Blanche. Ensuite il fit décorer

avec élégance le devant de sa maison, et choisit un jour heureux dans

l'almanach pour ouvrir sa boutique de pharmacien. Il fit peindre sur son

enseigne les mots _Pao-ngan-tang_, c'est-à-dire le magasin de la santé,

et loua un employé intelligent, nommé Tao-jin, pour l'aider dans son

commerce. Bientôt un mois s'était écoulé sans que Hân-wen vît le moindre

signe de succès. Il est agité d'inquiétude. «Chère épouse, dit-il à

Blanche, il y aura tout à l'heure un mois que nous avons ouvert cette

boutique, et, vous le voyez, notre commerce est aussi nul que le premier

jour. Comment faire?

--N'ayez aucune inquiétude, lui dit Blanche. Dès mon enfance,

j'accompagnais mon père dans son bureau, lorsqu'il était inspecteur

général des frontières. Un jour, comme j'étais à m'amuser dans le

jardin, tout à coup la vénérable déesse du mont Li-chan descendit du

milieu des airs, et s'approchant de moi, elle me dit que j'étais

destinée à acquérir la science des dieux, et m'ordonna de la saluer

comme sa maîtresse. Je possède, ajouta Blanche, une puissance

surnaturelle qui me permet de connaître le passé et le futur: je puis

chasser les mauvais esprits et guérir toutes les maladies. Demain matin,

mettez une enseigne de médecin; si l'on vient vous consulter je saurai

d'avance la maladie de vos clients, et je vous promets de les guérir

sur-le-champ en les touchant seulement du bout de mon doigt. Ne craignez

plus de manquer d'argent pour subvenir aux besoins de votre maison.»

A ces mots Hân-wen ne se possède pas de joie. «Où trouver au monde,

s'écria-t-il, une épouse douée de tant d'habileté et de puissance? Quel

bonheur pour moi d'avoir choisi une compagne aussi précieuse!»

Le lendemain matin Hân-wen suspendit une enseigne de médecin, sur

laquelle il écrivit: _Hiu-hân-wen, docteur en médecine, excelle dans

l'art de guérir toutes les maladies_.

Il y avait déjà une dizaine de jours que l'enseigne était suspendue, et

cependant personne ne venait.

Hân-wen, désespéré, informe encore Blanche du malheur qui lui arrive.

«Monsieur, lui répondit Blanche, j'ai examiné cette nuit les astres qui

brillaient au ciel, et j'ai vu que tout à l'heure une maladie

contagieuse va se répandre sur toute cette contrée. Je vais de suite

composer des pilules pour guérir de la peste. Vous les vendrez trois

deniers le grain, et sur-le-champ elles produiront un effet miraculeux.

Soyez assuré qu'on viendra en foule pour en acheter.»

Hân-wen fut rempli de joie; il soupa, et, quand la nuit fut venue, il

alla prendre du repos.

Cette nuit-là Blanche appela la petite Bleue, et lui adressa les ordres

suivants: «Monte sur un nuage, et parcourt tout le pays. Tu répandras

dans les bassins et dans les puits des vapeurs empoisonnées que les

hommes aspireront en buvant. Pendant ce temps je vais préparer des

pilules.»

La petite Bleue obéit aux ordres de sa maîtresse. A la troisième veille,

elle monte sur un char de nuages, se transporte dans chaque endroit et

répand à la surface des eaux des vapeurs empoisonnées, et s'en revient

vers sa maîtresse.

Le lendemain de bonne heure tous les habitants vont puiser de l'eau pour

préparer les aliments de la journée, et aspirent les vapeurs empestées

qu'elle renferme. Au bout de quelques jours la peste étend ses ravages

au-dedans et au-dehors de la ville; de sorte que, sur dix maisons, il y

en avait neuf de frappées par la contagion.

Hân-wen affiche devant sa boutique l'annonce des pilules qui guérissent

de la peste. Les parents des malades en ayant été informés, vont en

acheter chacun un grain, et ne l'ont pas plutôt donné aux personnes

malades qu'elles recouvrent aussitôt la santé et abandonnent le lit où

elles étaient retenues.

En un instant cette heureuse nouvelle se transmet de bouche en bouche,

et bientôt toutes les familles apprennent la vertu miraculeuse des

pilules de Hân-wen. Tout le monde vient en acheter; et la foule qui se

forme devant sa boutique ne diminue pas un seul instant. Chaque grain se

vend trois deniers; et au bout de quelques jours les pilules sont

entièrement vendues, et tous les malades ont recouvré la santé.

Hân-wen, qui avait retiré des bénéfices énormes, ne cessait d'exalter la

puissance de Blanche. Il est facile de penser que la réputation de la

pharmacie de Hân-wen se répandit partout avec la rapidité de l'éclair.

On était alors au premier jour de la quatrième lune: c'était l'époque où

l'on célèbre la naissance du dieu Liu-tsou. Les hommes et les femmes se

rendent en foule au temple pour y brûler des parfums.

Ce jour-là Hân-wen prit quatre onces d'argent, et voulut aller dans la

maison de M. Wou pour acheter de nouveaux médicaments. Comme il passait

devant le temple de Liu-tsou, il vit une foule de monde qui entrait à

flots pressés dans le temple pour y brûler des parfums. «Puisque je

passe par ici, se dit-il, il faut que j'entre comme les autres; j'aurai

beaucoup de plaisir à faire une promenade dans ce magnifique édifice.»

Sa résolution est prise, et il s'élance dans le temple.

Depuis ce moment il se passa beaucoup d'événements dignes d'être

racontés. Celui qui comptait sur sa science magique trouve une

magicienne plus savante que lui, et sa puissance succombe sous une

puissance supérieure à la sienne.

Si le lecteur désire savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le

chapitre quatrième.

NOTES:

[20] En Chine, il est peu honorable pour une femme de se remarier, ou de

prendre un autre époux que celui avec lequel elle a été fiancée dès son

enfance.

CHAPITRE IV.

ARGUMENT.

Blanche lutte de puissance magique dans le temple de Liu-tsou.

La vue d'une couleuvre fait mourir Hân-wen de frayeur.

Il existe d'autres dieux que ceux qui habitent l'île enchantée de

Pong-laï. La voix de l'hirondelle, le chant du loriot,

retentissent dans de brillants palais. Pour avoir fait boire à son

épouse une liqueur enivrante, Hân-wen meurt d'effroi, et son âme

s'envole dans l'autre monde.

PARMI les étrangers qui étaient venus visiter le temple du dieu

Liu-tsou, se trouvait un Tao-ssé[21], dont le nom de religion était le

Saint-homme Lo-i. Il était doué d'une rare puissance en magie; il

pouvait expulser les esprits qui animent les fées, chasser les démons,

et dompter même les génies du ciel. S'étant promené jusqu'au temple, il

s'y était installé et distribuait des médicaments d'une vertu

merveilleuse, ne songeant qu'à soulager les maux du genre humain.

Ce jour-là, Hân-wen entra dans le temple avec la foule empressée, et

pénétra jusqu'à la salle principale. Le Saint-homme ayant tout à coup

levé la tête, vit entrer Hân-wen, et il aperçut dans sa figure quelque

chose d'ensorcelé. Il le prend à part, le mène dans une chambre retirée

et le fait asseoir.

«Monsieur, lui demanda-t-il, de quelle contrée êtes-vous? Quel est votre

illustre nom de famille et votre noble surnom? De combien de personnes

se compose votre précieuse maison? D'où vient cet air ensorcelé que je

démêle dans vos traits? Je vous prie de répondre d'une manière précise à

toutes les questions que j'ose vous adresser.»

Hân-wen est pénétré de respect en voyant ce Tao-ssé avec son air

inspiré et son extérieur pieux et imposant.

«Mon père, lui dit-il, votre serviteur habite cette ville; son nom de

famille est Hiu, son surnom Sien, et son nom honorifique Hân-wen. Ma

femme s'appelle Blanche, et sa servante, la petite Bleue. Si par hasard

votre serviteur est dans les liens de quelque démon, de quelque mauvaise

fée, je vous en supplie, mon père, veuillez avoir pitié de moi et me

délivrer.» En disant ces mots il se jette à ses genoux.

«Mon fils, lui dit le Saint-homme en lui présentant la main avec bonté,

levez-vous. Puisque vous désirez que ce pauvre Tao-ssé vous sauve, c'est

une chose très facile.» Il quitte aussitôt son siége, et tire d'une

cassette trois talismans[22] divins. Puis il dit à Hân-wen: «Voici trois

talismans que le pauvre Tao-ssé vous donne. Emportez-les, et gardez-vous

surtout d'en parler à votre femme. Cette nuit, à la troisième veille,

vous en collerez un sur le seuil de la porte, vous en brûlerez un autre

au feu du foyer, et vous garderez le troisième sur vous. Si vous suivez

exactement mes conseils, nulle méchante fée ne pourra vous nuire. De mon

côté, je vais ordonner aux esprits qui sont sous mes ordres, d'aller

arrêter les fées qui vous tourmentent, et de les conduire en enfer pour

vous délivrer. _Souvenez-vous bien de mes paroles._ Adieu!»

Hân-wen remercia le Saint-homme: il prit les trois talismans divins, et

lui offrit les quatre onces d'argent qui étaient destinées à acheter de

nouveaux médicaments.

«Mon fils, lui dit le Tao-ssé en souriant, mon unique désir est de

chasser les mauvais esprits qui vous obsèdent et de vous sauver la vie.

Je ne puis accepter cet argent.

--Je voulais seulement, répondit Hân-wen, vous témoigner ma

reconnaissance. Si vous refusez, mon père, de recevoir ce faible

présent, je n'oserai moi-même prendre vos divins talismans.»

Le Saint-homme, pressé par les instances réitérées de Hân-wen, se

décida à accepter son cadeau, puis il le reconduisit jusqu'à la porte du

temple.

Mais laissons un moment le Tao-ssé qui rentre dans l'enceinte sacrée, et

Hân-wen qui reprend le chemin de sa maison.

Cependant Blanche était tranquille dans sa chambre; mais tout à coup

elle est frappée de terreur. Elle a recours aux sorts, et apprend en un

instant tout ce qui vient de se passer. «Hân-wen, dit-elle à la petite

Bleue, s'est laissé leurrer par un sauvage Tao-ssé du mont Mao-chân; et

dans ce moment il revient avec des talismans dont il veut se servir pour

nous perdre. Dès qu'il sera entré, tu feras de telle et telle manière;

je n'ai pas peur de ses divins talismans.»

La petite Bleue remua la tête en signe d'assentiment.

Quelques instants après Hân-wen entra dans la maison. Il salua Blanche

en l'apercevant, et se garda bien de dire un mot des talismans.

«Monsieur, lui dit Blanche, vous êtes sorti de très bonne heure ce

matin pour aller acheter de nouveaux médicaments chez M. Wou; comment se

fait-il que vous reveniez si tard?»

Hân-wen, déguisant la vérité, lui répondit que M. Wou l'avait retenu à

dîner, et que c'était là le motif qui l'avait empêché de revenir

immédiatement.

Pendant qu'ils étaient à causer ensemble, la petite Bleue entra avec une

tasse de thé et l'offrit à Hân-wen. En étendant le bras, il laissa

paraître les talismans qu'il tenait dans sa main.

La petite Bleue s'en étant aperçue lui demanda ce que c'était.

«Ce sont des prescriptions médicales, répondit aussitôt Hân-wen.

--Quelles prescriptions médicales? lui demanda vivement la petite Bleue.

Permettez à votre servante d'y jeter elle-même les yeux.

--Vous autres femmes, reprit Hân-wen, vous n'entendez rien à la

médecine: qu'avez-vous besoin de voir ces prescriptions?»

Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois · 第 3 / 13 段