votre maîtresse à cause de moi?»
Quoiqu'il parlât de la sorte, il restait toujours assis, et brûlait
d'impatience de voir bientôt paraître mademoiselle Blanche, s'estimant
heureux s'il pouvait l'apercevoir un seul instant.
A peine la petite Bleue est-elle entrée dans l'intérieur de l'hôtel,
qu'un vent parfumé vint réjouir Hân-wen. Soudain Blanche sort de la
salle, et glisse vers le jeune homme d'un pas leste et gracieux. La
petite Bleue marchait après elle.
Dès que Hân-wen l'aperçoit, il se lève avec empressement et lui présente
ses hommages.
Blanche, à son tour, le salue en lui souhaitant mille félicités, et le
prie de s'asseoir. «Monsieur, lui dit-elle, sans le sentiment d'humanité
qui vous a porté à nous prêter votre précieux parapluie, la maîtresse et
sa servante n'auraient peut-être pu s'en retourner chez elles.
--C'est une bagatelle, lui répondit Hân-wen; je ne mérite point pour
cela que vous daigniez m'accorder de pompeux compliments.»
Ils s'assirent tous deux après les compliments d'usage; et au bout de
quelques instants, la petite Bleue servit du thé qui répandait une odeur
délicieuse.
Dès que Hân-wen en eut pris quelques tasses, il se leva en remerciant,
comme pour reprendre le parapluie et s'en retourner.
«Je ne pouvais espérer, lui dit Blanche, de voir ici mon bienfaiteur,
comment pourrais-je souffrir qu'il s'en retourne à jeun? Si vous ne
dédaignez pas une modeste collation, je serai heureuse de vous l'offrir
pour vous témoigner ma reconnaissance.
--Mademoiselle, lui répondit Hân-wen en la remerciant, je suis confus
de vous causer tant d'embarras; personne n'est plus indigne que moi
d'une réception aussi distinguée.»
Blanche lui fit de nouvelles instances.
Quelques instants après la petite Bleue sert sur une table élégante les
mets les plus rares et les plus exquis. Blanche cède poliment sa place à
Hân-wen, et lui tient compagnie sur une petite table voisine de la
sienne. La petite Bleue reste debout à leurs côtés, et les sert avec
autant de grâce que de prévenance.
Après qu'ils eurent pris quelques tasses de vin, Blanche rompit le
silence: «Généreux bienfaiteur, dit-elle à Hân-wen, je dois vous dire
que Pé-ing, mon père, avait jadis la charge de gouverneur des
frontières, et que Lieou-chi, ma mère, avait reçu de l'empereur des
lettres de noblesse. Ils n'eurent point de fils. Le seul fruit de leur
mariage fut l'humble servante que vous voyez devant vous, et à qui ils
donnèrent le surnom de Tchin-niang. Mais, hélas! mon père et ma mère
quittèrent bientôt la vie et se suivirent dans la tombe. Me trouvant
sans parents, sans appui, dans un âge encore tendre, je craignais de me
perdre au milieu de la corruption du siècle, et je passais les jours et
les nuits à pleurer et à gémir. Hier, comme j'étais allée sur la colline
pour faire des offrandes funèbres à mon père et à ma mère, je fus
assaillie par une pluie d'orage. Heureusement, monsieur, que je vous ai
rencontré, et que vous avez eu la générosité de me prêter votre
parapluie. Ce service précieux m'a montré la bonté de votre coeur. Si
vous ne trouvez point mon origine trop obscure, j'oserai vous offrir de
vous servir toute ma vie. J'ignore si vous daignerez exaucer mes voeux.»
Hân-wen ne se possède plus; il est dans le ravissement, comme un homme
qui aurait reçu ordre écrit de la main de l'empereur; mais il fait
semblant de refuser du geste et de la voix.
«Mademoiselle, lui dit-il, votre noble personne a grandi dans un
appartement parfumé, et vous vous distinguez à la fois par l'éclat de la
naissance et de la beauté. Mais moi, je ne suis qu'un pauvre étudiant,
sans renom et sans fortune, et je flotte encore incertain entre le
pinceau[18] et l'épée. Comment oserais-je prétendre à m'unir avec vous?
--Monsieur, lui dit Blanche en souriant, il n'appartient qu'au vulgaire
de se laisser guider par de telles considérations, et de faire
attention, en se mariant, à l'éclat ou à l'obscurité de la naissance.
Dès mon enfance j'ai appris la science de la physionomie; aussitôt que
j'ai aperçu les traits de votre visage j'ai jugé que vous étiez destiné
au bonheur. J'espère que mon bienfaiteur ne repoussera pas ma demande.
--Je reçois avec joie l'expression de vos sentiments, lui répondit
Hân-wen; mais, hélas! je suis sans fortune, et il me serait difficile
d'acheter des présents de noces qui fussent dignes de vous.
--Cela ne fait rien,» lui répondit Blanche.
A ces mots elle appela la petite Bleue. «Va dans ma chambre, lui
dit-elle, ouvre ma cassette d'or et prends deux lingots d'argent fin que
tu donneras à monsieur.»
La petite Bleue obéit, et revient promptement avec deux lingots d'argent
qui pesaient cent onces, et les dépose sur la table.
Blanche prit elle-même l'argent et le remit à Hân-wen. «Monsieur, lui
dit-elle, emportez cet argent. Vous pouvez maintenant acheter les
présents de noces.»
Hân-wen est ravi de joie, et se lève pour recevoir l'argent. «Je vous
remercie, lui dit-il, de cette générosité, qui est grande comme le ciel.
Je vais aller trouver mon beau-frère et ma soeur aînée, et les prier de
présider à mon mariage. Mademoiselle, ajouta-t-il, je ne vous quitte que
pour quelque temps, et j'espère avoir bientôt le bonheur de vous
revoir.»
Au moment de partir, Blanche lui adressa les plus instantes prières.
«Monsieur, lui dit-elle, gardez-vous d'oublier les sentiments que je
vous ai voués.
--Mademoiselle, lui dit Hân-wen en faisant un serment, si jamais je vous
oublie je veux être en butte à toute la colère du ciel!»
Blanche est ravie de joie, et aussitôt elle ordonne à la petite Bleue
d'aller reconduire Hân-wen.
Laissons maintenant les deux fées, et revenons à Hân-wen. Il partit tout
joyeux, et, pendant la route, il ne songea qu'à son bonheur. Il arriva
bientôt à la maison de son beau-frère.
Or, il faut savoir que, la nuit précédente, on avait volé mille onces
d'argent dans le trésor de Tsien-tang, dont la garde était confiée à
Kong-fou. Le gouverneur de la ville lui avait fait donner vingt coups de
bâton, et lui avait ordonné de chercher le coupable, en le menaçant des
peines les plus rigoureuses si la somme n'était pas rapportée tout
entière au bout de trois jours. Il raconta son malheur à sa femme.
Les deux époux étaient plongés dans la plus profonde tristesse,
lorsqu'ils virent venir Hân-wen avec un visage épanoui.
«Mon frère, lui dit Hiu-chi, tu es sorti de bonne heure aujourd'hui; où
as-tu pris cet air riant, et cette joie animée qui brille sur ton
visage?
--C'est qu'il m'est arrivé un grand bonheur, lui répondit gaîment
Hân-wen; je vais vous l'apprendre dans tous ses détails. Hier, comme je
revenais de visiter les tombes de mes parents, j'allai me promener sur
les bords charmants du lac Si-hou; mais, tout à coup, le ciel fit tomber
une pluie d'orage. Je descendis alors dans un bateau pour regagner votre
maison. Je fis la rencontre d'une demoiselle et de sa suivante, qui
demandèrent à passer sur le même bateau. Après que je leur eus adressé
quelques questions, la servante causa avec moi, et m'apprit qu'elles
demeuraient dans la rue des Deux-Thés; que sa maîtresse, qui a
maintenant dix-sept ans, s'appelait mademoiselle Blanche, et que son
surnom était Tchin-niang; la servante ajouta que son nom à elle, était
la petite Bleue. Lorsque nous débarquâmes, la pluie tombait encore; je
leur prêtai alors mon parapluie pour s'en retourner chez elles. Ce
matin, comme j'étais allé demander mon parapluie, elles m'ont retenu
pour m'offrir une petite collation. Ce n'est pas tout: la maîtresse,
sans être arrêtée par l'idée de mon humble condition, m'a témoigné le
désir généreux de se marier avec moi; et comme je refusais cet honneur,
en alléguant que j'étais sans fortune, elle me fit cadeau de cent onces
d'argent. Je suis revenu pour prier mon beau-frère et ma soeur aînée de
présider à mon mariage.»
A ces mots, il prit l'argent et le remit à Hiu-chi.
Kong-fou et sa femme furent transportés de joie; mais lorsque Kong-fou
eut examiné avec attention l'estampille de cet argent, il reconnut
sur-le-champ qu'il provenait du trésor de Tsien-tang. «Les cent onces
qui viennent d'être volées dans le trésor de Tsien-tang, se dit-il en
lui-même, m'ont attiré un rude châtiment; mais, grâces au ciel, voilà
cet argent retrouvé. Mon beau-frère, lui dit-il, ce mariage inespéré est
une faveur du ciel. Restez ici; je vais aller à la ville de Tsien-tang
pour vous changer cet argent.»--Je m'en rapporte à vous, lui répondit
Hân-wen.
Kong-fou prit l'argent, et courut en toute hâte chez le gouverneur de la
ville. «Seigneur, lui dit-il après s'être mis à genoux à ses pieds,
l'argent qu'on avait volé hier dans le trésor est maintenant retrouvé.»
A ces mots, il présente les deux lingots au magistrat.
Dès que le gouverneur les eut examinés un instant, il reconnut que
c'était en effet l'argent du trésor. Puis adressant la parole à
Kong-fou: «Dans quel endroit avez-vous retrouvé ces deux lingots? lui
demanda-t-il. Où est le voleur?
--Seigneur, répondit Kong-fou, ma femme a un frère cadet qui s'appelle
Hân-wen; je l'ai élevé chez moi dès son enfance. Ce matin il est sorti
de très bonne heure, et a rencontré, je ne sais où, deux jeunes filles
avec qui il a formé un projet de mariage[19]. Ces jeunes filles lui ont
donné cette somme d'argent qu'il m'a remise, en me priant d'aller la lui
changer à la ville et de présider à son mariage. Votre serviteur ayant
reconnu que cet argent provenait du trésor, je n'ai pas osé vous cacher
la vérité. J'ai profité du moment où il était à m'attendre dans ma
maison, pour venir informer votre Excellence de cette découverte.»
Aussitôt le gouverneur délivra à quatre gendarmes un mandat d'amener, et
leur ordonna d'aller de suite chercher Hân-wen.
Les gendarmes obéissent, et partent comme s'ils avaient des ailes. Ils
arrivent bientôt à la maison de Kong-fou, et entrent brusquement.
Hân-wen ignorait le motif de cette visite inattendue, et au moment où il
allait le leur demander, ils le saisissent avec violence, et lui
attachent au cou une chaîne de fer arrêtée avec un cadenas. Ils
l'entraînent hors de la maison, et l'amènent au tribunal du gouverneur.
Le magistrat est surpris de voir dans Hân-wen un air noble et distingué
qui annonce toute autre chose qu'un criminel, et il est disposé à croire
qu'il y a là-dedans quelque méprise. Puis, adoucissant son visage
irrité: «Est-ce vous qui êtes Hân-wen? lui demanda-t-il d'un ton
bienveillant.
--C'est votre serviteur, répondit Hân-wen.
--Où demeurez-vous? lui demanda le gouverneur. Quel est votre âge? Votre
père et votre mère vivent-ils encore? Avez-vous des frères? Êtes-vous
marié? D'où viennent ces deux lingots d'argent? Avouez la vérité devant
mon tribunal, si vous voulez échapper aux tortures.
--Seigneur, répondit Hân-wen, votre serviteur habite dans cette ville;
j'ai dix-sept ans accomplis, mon père et ma mère ne sont plus de ce
monde, et je n'ai aucun frère; j'ai seulement une soeur aînée qui a
épousé un homme appelé Kong-fou. Dès mon enfance, j'ai demeuré dans la
maison de mon beau-frère, qui a bien voulu me mettre en apprentissage
chez un pharmacien. Je ne suis pas encore marié. Cet argent m'a été
donné par une personne de mes amis. J'espère que votre Excellence
examinera mûrement ma cause, et qu'elle me mettra en liberté.
--Quelle impudence! s'écria le magistrat d'un ton courroucé. Eh bien,
faites-moi connaître le nom de cet ami.
--C'est une personne d'une famille distinguée, se dit en lui-même
Hân-wen; si j'avoue la vérité, ne sera-ce pas compromettre sa
réputation? J'aime mieux subir le châtiment qui me menace que de lui
faire du tort.--Seigneur, dit-il au magistrat, cet ami était un
étranger, et d'ailleurs son nom s'est échappé de ma mémoire.»
A ces mots le magistrat est transporté de colère; et il laisse tomber
d'un étui d'or les fiches qui servent à déterminer les coups de bâton.
Soudain des licteurs accourent des deux côtés de la salle, en poussant
un espèce de rugissement. Ils se saisissent de Hân-wen, le couchent sur
le ventre, et lui appliquent quarante coups de bâton. C'était pitié de
voir la peau fraîche et délicate de Hân-wen toute déchirée, et rougie
d'un sang vermeil qui ruisselait le long de ses jambes. Il resta
long-temps sans connaissance. Quand il eut repris l'usage de ses sens,
il versa une pluie de larmes que lui arrachait la douleur. «Seigneur,
dit-il en sanglotant, votre serviteur est victime d'une fausse
accusation.
--Misérable! lui dit le gouverneur en l'accablant d'injures, votre
accusateur est ici; nous verrons si vous oserez le démentir.»
Hân-wen est glacé d'effroi, en apprenant qu'il a un accusateur.
«Seigneur, s'écria-t-il, votre serviteur est accusé injustement; quel
est l'homme qui prétend m'accuser?»
Le magistrat fait amener Kong-fou, pour le mettre en présence de
l'accusé.
«Mon beau-frère, lui dit Kong-fou, parlez-moi maintenant avec sincérité.
Mademoiselle Blanche, qui vous a donné cet argent, a formé avec vous un
projet de mariage. Vous m'avez remis vous-même ces deux lingots, et vous
m'avez prié de présider à vos noces. Comme on a volé une somme d'argent
dans le trésor, dont la garde est confiée à mes soins, et que son
Excellence m'a fait punir de ma négligence, et m'a menacé du châtiment
le plus rigoureux si la somme entière n'était pas retrouvée au bout de
trois jours; dès que j'ai reconnu que ces deux lingots provenaient du
trésor, je n'ai pu m'empêcher d'aller vous dénoncer. Ce n'est pas que
j'aie manqué à votre égard de justice et d'humanité; mais il m'a été
impossible de résister aux tortures. Je vous engage à avouer promptement
votre crime, si vous voulez échapper aux peines les plus sévères.»
Hân-wen, pressé par le témoignage de Kong-fou, palpite de crainte et
change de visage. «Mademoiselle Blanche, dit-il au fond de son coeur, ne
croyez pas que je manque à la justice, et que je craigne lâchement la
mort; mais accablé par le témoignage de mon beau-frère, il m'est
impossible de cacher plus long-temps la vérité.»
Aussitôt il raconta comment, en revenant de visiter les tombes, il avait
rencontré une demoiselle qui monta ensuite sur le même bateau que lui;
il exposa aussi tous les détails qui se rattachaient au prêt du
parapluie, au don des lingots d'argent, et à la conclusion du mariage.
Le magistrat ordonna au greffier de transcrire cette déposition; puis
adressant la parole à Hân-wen: «On a volé dans le trésor de la ville
mille onces d'argent, qui devaient former vingt lingots. Je n'en vois
ici que deux; où sont les dix-huit autres?
--Elle ne m'a donné que deux lingots, répondit Hân-wen; je vous jure,
seigneur, que j'ignore où sont les dix-huit autres.
--En ce cas, lui dit le gouverneur, je vais envoyer des soldats avec
vous pour prendre ces deux jeunes filles, et leur faire rendre le reste
de la somme. De cette manière, vous serez dégagé du crime qui pèse sur
vous.»
A ces mots il rédigea un mandat d'amener, et chargea huit sergents du
tribunal d'aller avec Hân-wen pour prendre les deux jeunes filles.
Ils obéissent, sortent du tribunal, et partent comme un trait.
Revenons maintenant à Blanche. Dès le moment que Hân-wen était parti
avec l'argent qu'elle lui avait donné, elle avait été agitée d'une
inquiétude mortelle. Elle eut recours aux sorts, et s'écria plusieurs
fois: «Malheur! malheur!»
La petite Bleue ayant entendu cette triste exclamation, en demanda la
cause à sa maîtresse.
«Nous avons mal fait, lui dit Blanche, de donner de l'argent à Hân-wen;
il provient du trésor de Tsien-tang. Le mari de sa soeur est maintenant
employé auprès du gouverneur de la ville; s'il aperçoit cet argent,
Hân-wen est un homme perdu. Je t'en prie, va vite prendre des
renseignements à ce sujet.»
La petite Bleue obéit; elle monte sur un nuage, et s'élève au milieu des
airs. Elle voit Hân-wen qui subissait la torture au pied du tribunal, et
qui, accablé par le témoignage de Kong-fou, avouait tout ce qui s'était
passé. Elle aperçoit ensuite le gouverneur, qui envoyait des sergents
pour les arrêter toutes deux. La petite Bleue est remplie d'effroi;
elle détourne aussitôt le nuage, et revient trouver Blanche, à qui elle
raconte ce qu'elle a vu.
«Petite Bleue, lui dit Blanche après avoir médité quelques instants,
échappons-nous, et laissons les sergents reprendre le reste de la somme,
pour que Hân-wen ne soit point exposé à de nouvelles tortures.
--Votre idée est excellente, lui répondit la petite Bleue.»
Laissons les deux fées s'enfuir, et revenons aux sergents. Quand ils
furent arrivés dans la rue des Deux-Thés, ils entrèrent dans le jardin
de Kieou-Wang, et le fouillèrent dans tous les sens; mais ils ne virent
pas même l'ombre d'un homme: seulement ils découvrirent les dix-huit
lingots, qui avaient été laissés par terre au bas d'un pavillon. Ils
interrogèrent les voisins, qui leur répondirent: «Ce jardin dépend de
l'antique palais de Kieou-wang; il est désert, et l'on n'y voit jamais
personne. Souvent des esprits malins apparaissent dans ce jardin; c'est
pour cela qu'aucun homme n'ose y mettre le pied.»
Les quatre sergents furent obligés de se contenter de ces
renseignements. Ils prirent les dix-huit lingots, et reconduisirent
Hân-wen au tribunal du gouverneur. «Seigneur, lui dirent-ils en se
prosternant devant lui, nous sommes allés dans le jardin fleuri du
palais de Kieou-wang, pour prendre les deux jeunes filles, mais nous
n'avons pas même aperçu leur ombre; seulement nous avons trouvé, au bas
d'un pavillon, les dix-huit lingots qui manquaient.» A ces mots ils
présentèrent l'argent au gouverneur, qui le fit reporter au trésor.
Ensuite il fit approcher Hân-wen.
«Si je n'avais égard qu'à votre crime, lui dit-il, je devrais vous
condamner à mort, comme tous ceux qui volent le trésor public; mais je
considère que vous êtes encore jeune, et que vous avez été trompé par
des fées; c'est ce qui me porte à vous traiter avec indulgence. Je me
contente de vous exiler dans le département de Sou-tcheou, à la poste de
Siu-kiang.»
Le magistrat appela alors Kong-fou. «Emmenez ce jeune homme chez vous,
lui dit-il, en attendant mes ordres.»
Kong-fou obéit et ramena Hân-wen dans sa maison.
Hiu-chi le reçut en pleurant. «Je n'ai que toi de frère, lui dit-elle,
et voilà que des fées t'ont plongé dans le malheur! Il est heureux pour
toi que le mari de ta soeur ait reconnu l'argent du trésor, et qu'il ait
couru te dénoncer; sans cela tu serais tombé complétement dans leurs
piéges, et tu étais perdu pour toujours. Je ne désire qu'une chose,
c'est que tu aies un heureux voyage, et qu'au bout de trois ans tu
reviennes en bonne santé.»
Comme ils étaient à pleurer et à gémir ensemble, ils voient entrer M.
Wang qui, ayant appris ce qui s'était passé, était accouru en toute hâte
pour voir Hân-wen. Dès que le jeune homme eut reconnu son maître, il
éprouva un redoublement de douleur et de désespoir.
«Mon enfant, lui dit M. Wang en versant des larmes, je ne prévoyais pas
que vous dussiez tomber dans ce malheur; mais c'était votre destinée: il
faut vous y soumettre avec résignation. Voici quelques onces d'argent
que je vous offre pour subvenir aux frais de votre voyage. J'ai à
Sou-tcheou un ami intime dont le nom de famille est Wou, et le surnom
Jin-kié; il demeure dans la rue de Wou-kia où il a ouvert une pharmacie.
Je vais vous écrire une lettre que vous lui remettrez vous-même. Dès
qu'il aura reçu ma recommandation, je suis sûr qu'il s'intéressera à
vous.
--Je vous remercie, monsieur, lui dit Hân-wen; je n'oublierai de ma vie
ce service signalé.»
Aussitôt M. Wang écrivit la lettre, la remit à Hân-wen et reçut ses
adieux.
Au bout de quelque temps, le magistrat, de qui dépendait le gouverneur,
envoya l'ordre du départ, et fixa un délai de trois jours pour se mettre
en route. Le gouverneur lui transmit immédiatement sa réponse, et se
hâta d'exécuter ses ordres.
Il chargea deux gendarmes de conduire Hân-wen au lieu de son exil.
Ceux-ci se rendent à la maison de Kong-fou, et trouvent le frère et la
soeur qui se tenaient embrassés et confondaient leurs soupirs et leurs
larmes. Kong-fou offrit aux gendarmes des présents de voyage, et Hân-wen
fut obligé de partir avec eux. Kong-fou accompagna son beau-frère hors
de la ville jusqu'à une distance de dix lis.
Depuis cette séparation, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être
racontés. A peine êtes-vous sorti de la gueule du tigre, que vous tombez
dans le repaire du renard.
Si vous désirez savoir ce qui arriva à Hân-wen, lisez le chapitre
troisième.
NOTES:
[15] Ce passage fait allusion au prêt du parapluie dont il va être parlé
tout à l'heure.
[16] Les femmes de distinction, dont les pieds ont été comprimés dès
l'enfance pour acquérir cette petitesse qui est un si grand mérite aux
yeux des Chinois, ne peuvent marcher commodément si quelqu'un ne leur
donne le bras.
[17] Les femmes mariées conservent leur nom de famille.
[18] Les Chinois écrivent avec un pinceau. Cette expression désigne la
carrière des lettres.
[19] Il résulte clairement de ce passage que Hân-wen avait épousé les
deux fées, l'une comme femme légitime, l'autre comme femme du second
rang.
CHAPITRE III.
ARGUMENT.
M. Wou, en voyant la lettre, répond pour l'ami qui lui est
recommandé.
Blanche se marie dans une hôtellerie.
Des fées lui ont fait commettre un crime; il retombe de nouveau dans
les piéges des fées.
Le ciel avait arrêté son mariage depuis des siècles; et il était
dans sa destinée de s'attirer tous ces malheurs.
Les deux époux imitent, par un heureux accord, l'harmonie du Kîn et
du Ché, et renouent leurs premières amours.
Grâces à leur industrie, ils réussissent dans leur commerce, et se
livrent aux transports de la joie.
HAN-WEN partit avec les gendarmes, et marcha en se dirigeant vers
Sou-tcheou; il s'arrêtait de temps en temps pour boire et manger,
dormait la nuit; et se remettait en route dès que le jour était venu.
Ils arrivèrent bientôt à Sou-tcheou.
Les gendarmes allèrent présenter leur mandat à la ville de Wou-bien. Le
gouverneur en ayant pris connaissance, exila Hân-wen à la poste
Siu-kiang; ensuite, il écrivit sa réponse officielle, adressée au
magistrat de qui il relevait, et la remit aux gendarmes que nous
laisserons retourner dans la province de Tché-kiang.
Hân-wen étant arrivé à sa destination, rendit visite au chef de la poste
et alla prendre du repos. Le lendemain, il se leva de bonne heure, pesa
une once d'argent et l'offrit à ce magistrat. Ce cadeau de Hân-wen lui
inspira des dispositions bienveillantes, et il ne songea nullement à
gêner sa liberté.
Hân-wen prit la lettre de M. Wang, sortit de la maison, et alla dans la
rue de Wou-kia pour demander la pharmacie de M. Wou. Il le trouva et lui
remit la lettre. Quand M. Wou l'eut ouverte et examinée un instant, il
pria Hân-wen d'entrer dans le salon, et le fit asseoir auprès de lui, à
la place fixée par les rites.
«Monsieur Hân-wen, lui dit-il, puisque mon ami intime, Fong-chân,
m'écrit cette lettre pour me prier de prendre soin de vous, vous pouvez
compter sur tout l'intérêt que m'inspire cette haute recommandation.»
Hân-wen se leva pour le remercier, et se disposa à partir; mais M. Wou
le retint à dîner. Hân-wen ne put se refuser à cette invitation. Pendant
le repas, M. Wou le pria de lui raconter en détail tout ce qui lui était
arrivé. Hân-wen répondit franchement à toutes les questions de M. Wou,
que ce récit remplit d'une tristesse difficile à décrire.
Quand le repas fut terminé, M. Wou alla dans son cabinet, prit dix onces
d'argent, et se rendit avec Hân-wen à la poste de Siu-kiang. Dès qu'il
eut aperçu le directeur: «Je ne vous cacherai point la vérité, lui
dit-il; M. Hân-wen, que voici, est mon parent: j'ai été touché de
compassion en le voyant condamné dans un âge si tendre. Je désire prier
votre seigneurie d'effacer sa faute, et de me le laisser emmener chez
moi. J'ose espérer que vous voudrez bien accepter un faible cadeau.»
A ces mots il tira l'argent de sa manche et le présenta au magistrat.
Celui-ci reçut avec empressement les dix onces; il laissa apercevoir sur
son visage la joie dont il était rempli, et fit un signe affirmatif.