Note sur la Transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
Marquage: _mots en gras_
BLANCHE ET BLEUE,
OU
LES DEUX COULEUVRES-FÉES.
DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET, rue de Vaugirard, nº 9.
[Illustration]
BLANCHE ET BLEUE,
OU
LES DEUX COULEUVRES-FÉES;
ROMAN CHINOIS,
TRADUIT
PAR STANISLAS JULIEN,
MEMBRE DE L'INSTITUT, ET PROFESSEUR DE LANGUE CHINOISE AU COLLÉGE DE
FRANCE.
[Illustration]
PARIS.
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,
RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.
M DCCC XXXIV.
A
MONSIEUR JOHN CURTIS
TÉMOIGNAGE D'ESTIME ET D'AMITIÉ.
STANISLAS JULIEN.
AVERTISSEMENT.[1]
TOUT le monde sait que les Chinois possèdent une multitude de romans. On
en connaît déjà deux en Europe qui ont obtenu un succès mérité: le
_Iu-kiao-li_, ou _les Deux Cousines_, et le _Hao-kieou-tchouên_, dont
M. Francis Davis a publié, en 1829, une traduction anglaise, sous le
titre de _The fortunate Union_. Ces deux ouvrages, qui sont fort estimés
dans le pays pour lequel ils ont été écrits, peignent avec fidélité les
moeurs d'une société choisie, où figurent au premier rang les lettrés
et les fonctionnaires publics.
Il est un autre genre de compositions plus modestes, et aussi répandues
en Chine, qui ne paraissent pas moins dignes d'exciter la curiosité et
l'intérêt des lecteurs européens; ce sont celles qui sont principalement
destinées aux classes inférieures, et qui sont basées sur les croyances
populaires, qu'elles ont pour but de propager ou d'entretenir par des
récits merveilleux propres à frapper l'imagination. C'est à cette classe
qu'appartient le Roman que nous publions aujourd'hui; nous n'avons pas
besoin de dire que c'est le premier de ce genre qui ait paru jusqu'ici
en Europe.
Les personnes qui ont écrit sur la littérature chinoise ont parlé
maintes fois de romans qui décrivent les scènes de la vie réelle, tels
que _les Deux Cousines_ et l'_Union bien assortie_, ou les romans
historiques, dont les chefs-d'oeuvre sont le _Sân-koué-tchi_
(l'Histoire[2] des trois Royaumes) et le _Chouï-hou-tchouên_
(l'Histoire des Insurgés), mais elles n'ont jamais dit un mot des
romans mêlés de merveilleux et de féerie, qui sont très nombreux en
Chine. J'en possède plusieurs[3] d'une date très récente, qui, si l'on
s'en rapporte aux éloges pompeux des Éditeurs, doivent être lus en Chine
avec autant d'avidité et d'intérêt que le sont chez nous _les Mille et
une Nuits_. Mais les deux principaux sont d'une grande étendue, et, pour
traduire l'un ou l'autre, il m'eût fallu y consacrer un temps que
réclament des travaux d'un ordre plus élevé.
Lorsque parut le roman des _Deux Cousines_, qui, suivant l'opinion du
Traducteur, a dû être composé il y a plusieurs siècles, des critiques
éclairés exprimèrent le désir de voir publier quelque composition
moderne, afin de juger si un long intervalle de temps avait pu apporter
quelques changements dans le style, dans les idées et les moeurs.
L'histoire de _Blanche et Bleue_ remonte à une époque peu éloignée de
nous. La préface, rédigée par un ami de l'auteur, porte la date de 1807.
Par malheur, elle est écrite en caractères _tsao_, espèce de
sténographie chinoise où la plupart des mots sont tellement défigurés et
abrégés, qu'il est presque impossible à un Européen de les déchiffrer.
Cette difficulté nous a empêché de puiser dans l'Avant-propos qui
précède le texte chinois, divers renseignements qui ne manqueraient pas
d'intéresser nos lecteurs. La seule observation importante que nous
ayons cru saisir, c'est que l'auteur, qui prenait le titre
_Iu-chân-tchu-jîn_[4] (l'hôte de la Montagne de Jade), était un lettré
célèbre qui recherchait avec ardeur toutes les traditions anciennes.
Comme il visitait un jour la ville de Tchîn-kiang pour examiner les
restes de ses antiques monuments, un vieillard lui raconta l'histoire
merveilleuse de Blanche et Bleue, qui paraît remonter[5] à la dynastie
des Liang.[6]
La plupart des personnes qui lisent le roman de Michel Cervantes, n'y
cherchent et n'y voient que des aventures amusantes; il en est peu qui
sachent y reconnaître à chaque pas, la critique spirituelle qu'il fait
des romans de chevalerie. Nous ne prétendons établir ici aucune
comparaison, mais il est facile de prévoir qu'un grand nombre de
lecteurs ne seront frappés que des aventures merveilleuses de notre
roman, sans chercher à les rattacher aux croyances religieuses sur
lesquelles repose tout l'ouvrage. Nous nous contenterons d'en indiquer
le sujet.
Blanche est une femme, que Fo[7] a fait passer dans le corps d'une
Couleuvre blanche, pour expier, pendant des siècles, les fautes de sa
vie antérieure. Au bout de dix-huit cents ans, ce dieu décide que
l'astre Wen-sing (l'astre de la littérature) descendra sur la terre, où
il doit parvenir aux plus hauts honneurs. En conséquence, il permet à
Blanche de reprendre un corps humain, et d'épouser Hân-wen, afin de
donner le jour à l'astre Wen-sing, qu'il veut récompenser d'une manière
éclatante. Pendant plusieurs années Blanche est exposée aux plus grands
périls, il lui arrive même une fois de perdre la vie; mais comme de
hautes destinées se rattachent à son existence, Bouddha ordonne à un
dieu placé sous ses ordres de la protéger lorsqu'elle est en danger de
périr[8], et de lui communiquer son souffle divin, après que la vue du
génie de l'astre Nân-sing l'a fait mourir de frayeur[9]. Enfin, après
beaucoup de vicissitudes où domine toujours le merveilleux, Blanche
arrive au terme de sa grossesse: une lumière brillante illumine toute
la maison, et l'astre Wen-sing descend dans le monde.
Dès ce moment le rôle de Blanche est accompli; et comme elle n'avait pas
encore expié toutes ses fautes lorsque Bouddha la choisit pour être, à
l'égard de l'astre Wen-sing, l'instrument de ses desseins, il ordonne au
religieux Fa-haï de l'ensevelir sous la pagode de Louï-pong[10]. Vingt
ans après, lorsque Blanche a rempli la mesure de ses souffrances, Fa-haï
vient la tirer de sa prison, et l'élève au séjour des dieux.
Je terminerai cet Avertissement par une observation qui ne s'adresse
qu'aux sinologues. Le texte dont je me suis servi est imprimé avec une
extrême négligence, et j'ai souvent regretté de n'avoir pu imiter M.
Francis Davis, qui eut l'avantage de faire corriger, par un Lettré
chinois, son édition de l'_Union bien assortie_. Je crois avoir restitué
fidèlement la majeure partie des caractères qui étaient illisibles ou
incorrects; mais, dans un très petit nombre de passages, j'ai dû me
contenter d'adopter un sens qui résulte plutôt de l'ensemble de la
phrase que de la valeur individuelle des mots. J'ose espérer que la
difficulté que je viens de signaler me servira d'excuse.
Avril 1834.
NOTES:
[1] Les quatre caractères chinois placés au-dessus du titre, se
prononcent PÉ-CHÉ-TSING-KI, c'est-à-dire, _l'Histoire de l'Esprit de la
Couleuvre blanche_; le titre que nous avons adopté nous a paru donner
une idée plus juste de l'ouvrage.
[2] Suivant les Chinois, l'_Histoire des trois Royaumes_ est la lecture
favorite des hommes faits, et les jeunes gens ont un goût passionné pour
l'_Histoire des Insurgés_.
La Bibliothéque Royale possède ces deux Romans, qu'il serait aisé de
traduire en français; mais ils ne feraient pas moins de vingt volumes
in-8º, et ce motif s'opposera long-temps à leur publication. Nous avons
donné un des plus beaux épisodes du _Sân-koué-tchi_ à la suite de
l'_Orphelin de la Chine_.
[3] Il existe un curieux Recueil de Contes de Fées, en 26 volumes in-12,
intitulé _Liao-tchaï-tchi-i_; il fait partie de ma Collection.
[4] Tous les monosyllabes terminés par la lettre _n_ doivent se
prononcer comme si l'_n_ était suivi d'un _e_ muet; lisez _châne_,
_jîne_.
[5] Voyez page 149, ligne 11.
[6] Cette dynastie a régné en Chine depuis l'an 502 jusqu'à 556 de notre
ère. L'Éditeur d'un roman dialogué, sous forme d'un Opéra-féerie en
trente-quatre actes, et dont le sujet est puisé à la même source,
rapporte à la dynastie des Song (de 960 à 1278) la mission du religieux
Fa-haï, qui ensevelit Blanche sous la pagode de Louï-pong.
[7] Fo, le Bouddha des Indiens.
[8] Voyez page 115.
[9] Voyez page 121, 229, etc.
[10] Voyez page 278.
TABLE DES CHAPITRES.
CHAPITRE I.
KIAO-YONG met son jeune frère en apprentissage, afin qu'il puisse
gagner sa vie.
La Couleuvre blanche pense au monde, et se revêt d'une forme humaine.
Page 3
CHAPITRE II.
Hân-wen, en se promenant sur le lac Si-hou, rencontre deux belles
femmes.
Il commet un crime qui le fait exiler à Kou-sou. 24
CHAPITRE III.
M. Wou, en voyant la lettre, répond pour l'ami qui lui est recommandé.
Blanche se marie dans une hôtellerie. 64
CHAPITRE IV.
Blanche lutte de puissance magique dans le temple de Liu-tsou.
La vue d'une couleuvre fait mourir Hân-wen de frayeur. 87
CHAPITRE V.
Blanche brave mille dangers pour aller dérober de l'ambroisie sur les
bords divins du lac Yao-tchi.
Elle exerce la médecine, et aide la femme du gouverneur à mettre au
monde deux jumeaux. 107
CHAPITRE VI.
Les médecins irrités imaginent un stratagème pour perdre Hân-wen.
Un magistrat bienveillant lui témoigne son affection, et le condamne à
une peine légère. 141
CHAPITRE VII.
Blanche vend des médicaments à Tchîn-kiang.
Hân-wen, follement épris de sa femme, la reconnaît au milieu de la rue.
164
CHAPITRE VIII.
Siu-kiên est épris de Blanche, et cherche un stratagème pour la
posséder. 191
CHAPITRE IX.
Hân-wen étant allé se promener sur la Montagne-d'Or, Fa-haï veut le
délivrer de l'obsession des deux Fées. 207
CHAPITRE X.
Les deux Fées déploient leur puissance magique, et inondent la
Montagne-d'Or.
Elles rencontrent Hân-wen à Tié-mou-kiao, et lui racontent ce qui leur
est arrivé. 218
CHAPITRE XI.
Le Tao-ssé du mont Mao-chân, descend, la rage dans le coeur, du sommet
de sa montagne.
L'astre Wen-sing entre dans le monde, et sa naissance fait éclater des
transports de joie. 241
CHAPITRE XII.
Fa-haï, par l'ordre de Bouddha, reçoit l'âme de la Fée.
Le dieu Kouân-chi-în prend la forme d'un Tao-ssé et guérit les
maladies. 261
CHAPITRE XIII.
Hân-wen est inscrit sur la Liste d'Or, et son nom est proclamé dans les
rues de la capitale.
Il forme un heureux mariage qui réunit deux familles. 297
FIN DE LA TABLE.
BLANCHE ET BLEUE,
OU
LES DEUX FÉES.
CHAPITRE I.
ARGUMENT.
Kiao-yong met son jeune frère en apprentissage, afin qu'il puisse
gagner sa vie.
La Couleuvre blanche pense au monde, et se revêt d'une forme
humaine.
Une fée reçoit de grands bienfaits, et par sa reconnaissance elle
rachète les fautes de sa vie passée. Elle donne le jour à un fils
qui obtient de brillants honneurs. Le nom de Blanche vivra autant
que la source qui coule auprès de la pagode de Louï-pong.
SOUS la dynastie mongole des Youan[11], dans le district de Tsien-tang,
dépendant du département de Hang-tcheou-fou, de la province de
Tché-kiang, il y avait un étudiant nommé Hiu; son surnom était Sien, et
son nom honorifique Hân-wen. Son père Hiu-ing, dont le titre était
Nan-ki, exerçait la profession de marchand; sa mère se nommait
Tchin-chi.
Hân-wen avait à peine atteint l'âge de cinq ans, que son père et sa mère
tombèrent malades en même temps, et se suivirent dans la tombe, laissant
à leur fils un modeste héritage. Heureusement pour cet enfant qu'il
avait une soeur aînée, nommée Kiao-yong, qui avait épousé un habitant du
même district, appelé Li-kong-fou; ce Li-kong-fou était employé auprès
du gouverneur du district.
Quand Hân-wen eut perdu ses parents, Kiao-yong le prit chez elle, et
l'éleva avec toute la tendresse d'une mère. Mais le temps s'écoule
rapidement; les jours et les mois glissent comme la navette que lance
une main légère.
Hân-wen atteignit bientôt l'âge de seize ans. La nature s'était plue à
l'embellir: ses yeux étaient vifs et perçants; ses sourcils noirs
formaient deux arcs gracieux, et sa figure ronde et fleurie brillait de
tous les agréments de la jeunesse. Kong-fou et Kiao-yong le chérissaient
comme un fils. Un jour que Kong-fou n'avait point d'occupation qui
l'appelât à son bureau, il vint à songer à la situation de Hân-wen, qui
était déjà grand et fort, et en âge d'embrasser une profession.
«Votre jeune frère, dit-il à Kiao-yong, demeure avec nous depuis sa plus
tendre enfance; maintenant que le voilà devenu grand, il convient de lui
faire apprendre un état avec lequel il puisse gagner sa vie: il ne faut
pas qu'il passe oisivement le temps de sa jeunesse.
--Mon père et ma mère, répondit Kiao-yong, ont quitté la vie de bonne
heure; et, depuis son enfance, mon jeune frère a été constamment l'objet
de vos soins et de votre tendresse. Maintenant que le voilà devenu grand
et fort, si vous daignez vous occuper de son avenir, ma reconnaissance
sera sans bornes.
--Chère épouse, répondit Kong-fou, n'ayez aucune inquiétude sur le sort
de votre frère. J'ai un ami nommé Wang; son surnom est Ming, et son nom
honorifique Fong-chan. Il demeure maintenant dans cette ville, et il a
ouvert, à l'entrée de la rue de Hoaï-tsing, une pharmacie qui est très
fréquentée. Demain matin j'irai lui faire visite, et je lui présenterai
votre jeune frère, afin qu'il acquière sous sa direction la science de
l'herboriste et du pharmacien.» Kiao-yong fut au comble de la joie; ils
se couchèrent, et la nuit se passa sans qu'il fût question de ce nouveau
projet.
Quand le jour fut venu, Kong-fou s'habilla promptement, et alla tout
droit à la boutique de M. Wang. Celui-ci vint le recevoir d'un air
épanoui, le fit entrer dans sa pharmacie; et, quand ils furent assis à
la place prescrite par les rites: «Monsieur Li, lui dit-il, quels ordres
avez-vous à me donner, pour venir de si bonne heure dans mon humble
boutique?
--Je vais vous apprendre le motif de ma visite, lui repartit Kong-fou.
Votre serviteur a un beau-frère nommé Hiu; son surnom est Sien, et son
nom honorifique Hân-wen. C'est un jeune homme d'un esprit actif et d'un
excellent naturel. Depuis son enfance, il demeure dans ma maison; et
comme les faibles ressources de mon commerce ne me permettent pas de le
garder toujours sans rien faire, je désirerais le confier à vos soins,
afin qu'il étudiât la pharmacie sous votre direction. J'ignore si vous
daignerez consentir à ma demande.
--Depuis quelque temps, répondit M. Wang, mon commerce a pris une grande
extension. J'avais justement besoin d'un homme actif et intelligent qui
pût me seconder. Monsieur Li, le choix que vous daignez faire de moi
pour diriger votre beau-frère me donne une nouvelle preuve de votre
excellente amitié.»
Kong-fou, voyant que M. Wang se rendait de si bonne grâce à sa demande,
se retira en lui témoignant toute sa reconnaissance. Dès qu'il fut
rentré chez lui, il fit part à sa femme et à Hân-wen des dispositions
bienveillantes de son ami. Cette nouvelle les transporta de joie.
Kong-fou alla aussitôt trouver un astrologue, et le pria de lui choisir
un jour heureux pour conduire Hân-wen dans la pharmacie de M. Wang.
Lorsqu'il était sur le point de partir avec son beau-frère, Kiao-yong
donna à Hân-wen des conseils que lui dictaient son expérience et sa vive
affection pour lui. Quand ils furent entrés dans la boutique, et qu'ils
eurent pris chacun la place fixée par les rites: «Monsieur, dit
Kong-fou, ces jours derniers vous avez accueilli ma demande avec
bienveillance; et comme nous voici dans un jour heureux, j'ai voulu vous
amener mon beau-frère, afin qu'il reçoive vos doctes leçons. Si, par la
suite, il acquiert quelque habileté dans cette profession, je
n'oublierai jamais vos bienfaits, et ma reconnaissance durera autant que
ma vie.»
M. Wang fut rempli de joie en voyant Hân-wen, qui paraissait l'emporter,
autant par son esprit que par les agréments de sa figure, sur tous les
jeunes gens de son âge. «Votre beau-frère, lui dit-il, semble doué de
tous les dons du ciel; il ne peut manquer de devenir un jour un homme
célèbre, et de répandre sur son humble maître quelques rayons de sa
renommée.»
Kong-fou ordonna aussitôt à Hân-wen de venir saluer M. Wang, qui lui
rendit la moitié de ses salutations. Kong-fou prit congé de M. Wang, et,
dès qu'il fut de retour, il ne manqua pas de raconter en détail à sa
femme tout ce qui s'était passé.
Hân-wen, dès ce jour, se fixa dans la maison de M. Wang. Celui-ci voyant
que son élève s'exprimait avec une rare facilité, et montrait, dans
l'accomplissement de ses devoirs, un zèle et une aptitude au-dessus de
tout éloge, le prit en affection, et finit par le préférer aux autres
personnes qui l'entouraient. Kong-fou venait presque tous les jours dans
la pharmacie pour voir son beau-frère et s'informer de ses progrès. Un
poète a dit avec raison:
«Si la froidure ne pénétrait pas les plantes en hiver, comment leurs
fleurs pourraient-elles, en été, nous réjouir par leurs parfums
délicieux?»
Mais passons à un autre sujet.
A l'ouest de Tching-tou-fou, capitale de la province de Ssé-tchouen, il
y avait une montagne appelée Tsing-tching-chan (la montagne de la ville
bleue). Elle était hérissée de pics sourcilleux, bizarrement entassés
les uns sur les autres, et prolongeait ses flancs escarpés sur une
étendue de mille lis. Cette montagne s'appelait encore le cinquième ciel
aux grottes mystérieuses. Il y avait soixante-douze petites grottes qui
répondaient aux soixante-douze _heou_[12], et huit grandes grottes qui
se rapportaient aux huit _tsié_.[13]
On dit, depuis l'antiquité: Lorsqu'une montagne est haute, elle doit
renfermer des êtres surnaturels; les sommets sourcilleux peuvent
enfanter des esprits. Sur cette montagne, il y avait encore une autre
grotte appelée Tsing-fong-tong (c'est-à-dire, _la grotte du vent pur_).
Dans cette grotte habitait l'esprit d'une Couleuvre blanche, qui passait
là des siècles entiers à pratiquer la vertu. Les fleurs les plus rares
ornaient cette caverne mystérieuse, et mille plantes inconnues y
étalaient à l'envi leurs parfums et leurs couleurs. Cette retraite
charmante, où régnaient la paix et le silence, n'était jamais foulée par
des hommes; c'était vraiment un lieu fait pour épurer son âme dans
l'étude de la raison. Or, cette Couleuvre blanche était dans cette
grotte depuis dix-huit cents ans, uniquement occupée à pratiquer la
vertu, et pendant tout ce temps, elle n'avait jamais fait de mal à un
seul homme. Comme elle cultivait le bien depuis une longue suite
d'années, elle avait acquis, à un degré éminent, la faculté de faire des
prodiges. Elle s'appelait elle-même Blanche, et se donnait le surnom de
Tchin-niang. Au fond, elle appartenait à la classe des bêtes, et n'avait
pas encore pu sortir de cette honteuse condition, et s'élever à la
perfection de la vertu.
Un jour qu'elle se promenait dans sa grotte pour charmer ses ennuis: «Il
y a bien des années, se dit-elle, que je demeure ici, occupée à
pratiquer la vertu, et, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu me
dégager de cette enveloppe hideuse et m'élever à la perfection où
j'aspire. J'ai envie de quitter un instant ce séjour monotone, et
d'aller faire une promenade sur quelque montagne célèbre.»
Soudain, elle pense à la province de Tché-Kiang, à Hang-tcheou, sa
capitale, que l'on appelle le royaume des fleurs, au lac Si-hou, sur les
bords duquel se déploient des sites ravissants. «Allons, dit-elle,
visiter ces riantes contrées; j'y pourrai goûter quelques instants de
bonheur!»
Sa résolution est prise; elle ferme l'entrée de la grotte, monte sur un
char de nuages, et s'élève au milieu des airs. En moins d'un clin d'oeil
elle voit devant elle la ville de Hang-tcheou. Elle n'avait pas prévu
que ce jour-là Tchin-wou, le puissant génie du pôle du Nord, reviendrait
de faire sa cour au maître du ciel. Tchin-wou était encore sur la
montagne des dieux; du sein des nues, il promène au loin ses yeux, doués
d'une pénétration divine. Tout à coup il découvre un nuage enchanté qui
arrivait de l'occident.
Le grand génie s'écrie d'une voix tonnante: «D'où vient ce monstre
odieux qui est assez téméraire pour se promener ainsi sur un nuage
enchanté?»
La Couleuvre blanche reconnaît le grand génie du pôle du Nord; elle est
glacée de terreur, et son âme est prête à s'échapper. Soudain elle se
prosterne sur son char de nuages, et, d'une voix tremblante: «Je suis,
dit-elle, l'esprit de la Couleuvre blanche, reléguée dans la grotte du
vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Depuis dix-huit cents ans
je pratique la vertu, et, pendant cette longue suite de siècles, je n'ai
jamais fait la plus légère blessure à un être vivant. Jusqu'à présent
mes bonnes oeuvres ont été infructueuses, et je n'ai pas encore pu
m'élever à la perfection où j'aspire. Je voulais aller aujourd'hui vers
la mer du Midi, pour obtenir la faveur de voir le dieu Kouan-in et
l'interroger sur le sort qui m'est réservé; j'ignorais que je dusse
rencontrer le grand génie qui gouverne le pôle du Nord. J'ai commis un
crime en négligeant de m'éloigner devant lui; je mérite la mort! je
mérite la mort!...
--Malheureuse! lui dit en souriant le grand génie, si tu désires
sincèrement aller vers la mer du Midi, il faut que tu en fasses le
serment. Alors je te laisserai partir en liberté.»
La Couleuvre blanche se prosterna de nouveau devant lui, et prononça le
serment qu'il exigeait. «Si j'ai laissé échapper, lui dit-elle, une
parole mensongère, si je ne me dirige point vers la mer du Midi, je veux
être ensevelie sous la pagode de Louï-pong!»
Le grand génie voyant qu'elle avait prononcé son serment, ordonna à un
dieu de sa suite de l'inscrire sur le livre sacré; et aussitôt après il
retourna sur la montagne céleste où il a fixé son séjour.
La Couleuvre blanche est ravie du départ du grand génie, et, sans perdre
de temps, elle remonte sur son char vaporeux et arrive à la ville de
Hang-tcheou.
Elle abaisse le nuage, et cherche un jardin silencieux et solitaire où
elle puisse se reposer.
Or, il faut savoir que Hang-tcheou est le pays le plus délicieux et le
plus brillant de tout l'empire, et l'on ne pourrait compter les palais
somptueux, les jardins célèbres et les temples antiques qui
apparaissent de toutes parts. Mais il est un jardin dont la richesse et
l'éclat effacent tous les autres; il est situé à l'est de la ville, et
dépend de l'ancien palais de Kieou-wang. On y voit des tours
majestueuses, des galeries, des terrasses qui semblent suspendues au
haut des airs, et qui sont sans cesse entourées d'une ceinture de
nuages. Mais, par la suite des temps, le palais a perdu ses hôtes, et
nul homme ne fréquente plus ce jardin, où règnent maintenant la solitude
et le silence.
La Couleuvre blanche est remplie de joie à la vue de ce séjour riant et
tranquille, et s'y glisse à la dérobée. Elle ignorait que, dans le lieu
le plus profond et le plus retiré de ce jardin, habitait l'esprit d'une
Couleuvre bleue, qui avait choisi pour asile le pavillon de
Tsouï-tchun[14]. Il y avait déjà plus de huit cents ans que cette
couleuvre s'appliquait à la pratique de la vertu; elle avait le pouvoir
de voler dans les airs et d'opérer des prodiges et des transformations.
Dès qu'elle vit venir la Couleuvre blanche, elle s'élança rapidement à
sa rencontre pour l'empêcher d'avancer.
«D'où viens-tu, monstre audacieux? lui dit-elle; comment oses-tu
pénétrer dans mon jardin fleuri? Ne crains-tu pas le tranchant de mon
glaive?
--Petite Couleuvre bleue, lui dit en riant la Couleuvre blanche, il
n'est pas nécessaire de vanter ta puissance. Écoute avec attention ce
que je vais te raconter: Je suis la Couleuvre blanche qui habite la
grotte du vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Comme je cultive
la vertu depuis dix-huit cents ans sans avoir pu jusqu'ici arriver à la
perfection, je suis montée sur un char de nuages, et je me promène dans
tout l'empire, cherchant la route qui mène à l'immortalité. Permets-moi
de me reposer quelques instants dans ce jardin fleuri. Une même destinée
nous unit, un même souffle nous anime; pourquoi me montrer cette
bouillante colère?
--Ce jardin, lui répondit la Couleuvre bleue, est mon divin palais; tu
n'es qu'un esprit sauvage des contrées étrangères: comment es-tu assez
téméraire pour pénétrer, malgré moi, dans ces parterres fleuris? Mais si
tu as le pouvoir d'opérer des prodiges, veux-tu lutter contre moi?
--Petite Couleuvre bleue, dit en souriant la Couleuvre blanche,
écoute-moi: Tu veux mesurer ta puissance magique avec la mienne: j'y
consens; mais puisque tu es revêtue d'un corps semblable au mien, je te
regarde comme ma soeur, et je ne voudrais point attenter à ta vie.
Luttons seulement pour voir qui de nous deux possède une plus grande
puissance magique. Celle qui sera vaincue deviendra la servante de
l'autre.
--Tu es bien présomptueuse! s'écrie avec courroux la Couleuvre bleue.
Voyons si tu justifieras le pouvoir magique dont tu parles avec tant de
jactance.» Soudain elle tire une précieuse épée qu'elle portait à sa
ceinture, l'élève d'un air menaçant et la lance contre la joue de la
Couleuvre blanche. Celle-ci, sans s'émouvoir, saisit une épée à deux
tranchants dont elle était toujours armée, et l'enfonce dans la figure
de son ennemie. Elle n'eut pas besoin de recommencer la lutte; cette
première rencontre fit éclater au grand jour la supériorité de sa
puissance magique. Elle murmura ensuite quelques paroles, s'empara de
l'épée de la Couleuvre bleue sans qu'elle s'en aperçût et la rendit
invisible.
La Couleuvre bleue est glacée de terreur; et, se prosternant humblement:
«Madame, lui dit-elle, c'en est assez. La petite Couleuvre bleue avoue
sa défaite; elle désire devenir votre servante, et vous obéir jusqu'à la
fin de ses jours comme à sa maîtresse. Je vous en supplie, faites-moi
grâce de la vie.
--Je voulais, lui répondit en riant la Couleuvre blanche, te montrer
seulement ma faible puissance et subjuguer ton esprit obstiné. Puisque
tu formes le voeu de devenir ma servante, tout débat cesse entre nous.
Comment pourrais-je attenter à ta vie?»
La Couleuvre bleue est au comble de la joie, et, sur-le-champ, elle
fait quatre salutations à la Couleuvre blanche, et lui dit: «Madame,
tenez-vous debout, afin que la petite Couleuvre bleue se prosterne
devant vous.»
La Couleuvre blanche l'ayant relevée avec empressement, elles entrèrent
ensemble dans le jardin fleuri.
Ces deux fées continuèrent à vivre ensemble dans le même jardin, en
observant mutuellement les rapports que les rites ont établis entre une
maîtresse et sa servante.
Unies par un même sort, elles partagent le même séjour. Elles
rehaussent leur beauté par l'éclat de la parure, en attendant
l'époux qui leur est destiné.
Revenons à Hiu-hân-wen, que nous avons laissé dans la pharmacie de M.
Wang. Son maître l'aimait comme son propre fils. Mais peu à peu vint la
fin de l'hiver, et aux frimas rigoureux succédèrent les douces matinées
du printemps qui brillait de tous ses charmes. Bientôt arriva l'époque
désirée qu'on appelle Tsing-ming (le 5 avril). C'est alors que les
pêchers et les pruniers se couronnent de fleurs. Hân-wen étant assis
dans la boutique, voyait la route couverte d'une foule de personnes qui
allaient nettoyer les tombes de leurs parents, et y déposer des
offrandes funèbres.
Hân-wen est ému jusqu'au fond du coeur, et sent se réveiller sa douleur
et sa piété filiale. «Dès le moment que mon père et ma mère ont quitté
la vie, se dit-il en lui-même, le mari de ma soeur a pris soin de moi et
m'a comblé de ses bontés. Maintenant me voilà devenu grand, et j'ai
honte de penser que je ne suis pas encore allé visiter les tombes de mes
parents. Nous sommes aujourd'hui à l'époque qu'on appelle Tsing-ming; je
vois la foule couvrir tous les chemins, et aller avec un pieux
empressement nettoyer les tombes et y déposer des offrandes funèbres. Il
faut que j'avertisse M. Wang, et que, demain matin au lever du soleil,
j'aille à mon tour faire des offrandes sur les tombes de mon père et de
ma mère, afin de remplir, autant qu'il est en moi, les devoirs de la
piété filiale.»
Dès que sa résolution est prise, il pénètre dans l'intérieur de la
maison. En ce moment M. Wang était tranquillement assis dans le
vestibule. A peine eut-il aperçu Hân-wen qui se dirigeait vers lui, «Mon
fils, lui dit-il avec bonté, quel motif vous amène ici?
--Je vais vous l'apprendre, répondit Hân-wen. Votre serviteur a perdu
son père et sa mère dans sa plus tendre enfance, et, dès ce moment, j'ai
vécu dans la maison de mon beau-frère, qui m'a guidé de ses conseils
jusqu'à ce que je fusse devenu grand. Je songe avec douleur que je n'ai
pu nourrir mes parents, et que, jusqu'à ce jour, je ne leur ai offert
aucun sacrifice funèbre. Je désirerais aller demain matin, au lever du
soleil, visiter les tombes de mes parents, et leur rendre les honneurs
prescrits par les rites; mais j'ignore si vous daignerez consentir à ma
demande.
--Puisque vous désirez aller visiter les tombes de vos parents, lui
répondit M. Wang en souriant, comment pourrais-je m'y opposer et vous
empêcher d'accomplir un des plus nobles devoirs de la piété filiale?»
Hân-wen fut rempli de joie, et quitta son maître en faisant éclater les
transports de sa reconnaissance.
M. Wang retourna dans sa pharmacie pour préparer comme à l'ordinaire des
médicaments. Ensuite il appela un de ses domestiques nommé Wang-touan,
et le chargea d'aller acheter des monnaies de papier doré et des
offrandes funèbres, et de les porter, le lendemain matin, près des
tombes que devait visiter Hân-wen.
Beaucoup d'événements dignes d'être racontés se passèrent depuis le
départ de Hân-wen. Mais hélas! lorsque vous admirez le calme qui règne
dans la nature, tout à coup le ciel gronde, et une violente tempête
bouleverse la terre et les mers.
Si vous désirez connaître ce qui arriva à Hân-wen, lisez le chapitre
suivant.
NOTES:
[11] La dynastie des Youan a régné en Chine depuis l'an 1260, jusqu'en
1361.
[12] Les 72 _heou_ sont des divisions de l'année. Un espace de cinq
jours s'appelle _heou_; trois _heou_ forment un _khi_; six _khi_ forment
une saison; les quatre saisons forment l'année. (_Siao-hio-kan-tchou_,
liv. I, page 27.)
L'année des Chinois est partagée en quatre parties à peu près égales,
appelées _ssé-chi_, ou les quatre saisons, et puis encore en 24 parties
égales (appelées les 24 _khi_, ou _tsié-khi_), qui sont les points où le
soleil se trouve, en parcourant les différents signes de notre zodiaque.
(_Mémoires sur les Chinois_, tome I, page 160. Voy. aussi Morrison,
_View of China_, page 103.)
[13] Les huit _tsie_ (_pa-tsié_) sont huit époques qui tombent au
commencement et au milieu de chaque saison. Voici leurs noms: 1.
_Li-tchhum_ (5 février), 2. _Tchhun-fun_ (22 mars), 3. _Li-hia_ (7 mai),
4. _Hia-chi_ (solstice d'été), 5. _Li-tchhun_ (9 août), 6. _Thsieou-fun_
(24 septembre), 7. _Li-tong_ (8 octobre), 8. _Tong-tchi_ (solstice
d'hiver, 22 décembre).
[14] C'est-à-dire, le pavillon où l'on s'enivre des beautés du
printemps.
CHAPITRE II.
ARGUMENT.
Hân-wen, en se promenant sur le lac Si-hou, rencontre deux belles
femmes.
Il commet un crime qui le fait exiler à Kou-sou.
Une belle, aux sourcils noirs, désire imiter l'heureuse union des
phénix. La vanille et l'_epidendrum_ marient leurs parfums, et
l'amour pénètre deux coeurs à la fois. Mais, un matin, le malheur
sépare le phénix de sa compagne.
REVENONS à Hân-wen. Le lendemain il se lève de bonne heure, et s'habille
avec le plus grand soin. Comme Wang-touan était sur le point de sortir
pour aller porter les offrandes funèbres, M. Wang recommanda à Hân-wen
de revenir aussitôt qu'il aurait offert le sacrifice, et le pria
instamment de ne point s'amuser hors de la maison. Hân-wen le lui
promit.
Il sortit aussitôt, suivi de Wang-touan, qui portait les offrandes, et
se dirigea vers le cimetière de l'Ouest. Quand ils furent arrivés près
du tombeau, Wang-touan rangea les offrandes prescrites. Hân-wen se mit à
genoux, et, les yeux baignés de larmes, il adressa ses hommages à son
père et à sa mère; ensuite il présenta les offrandes, et brûla des
monnaies de papier doré. Lorsque cette triste cérémonie fut achevée,
Wang-touan recueillit les offrandes funèbres, et s'en retourna avec son
maître. «Nous ne sommes pas loin du lac Si-hou, se dit en lui-même
Hân-wen; j'ai envie de profiter de cette occasion pour m'y promener, et
contempler les sites enchanteurs qui ornent ses rives. Wang-touan,
dit-il au domestique, remporte cette boîte à la maison; j'ai l'intention
de suivre ce chemin qui conduit chez mon beau-frère, et d'aller faire
une visite à ma soeur aînée; je reviendrai aussitôt après cette courte
excursion.
--Monsieur, lui répondit Wang-touan, il faut que nous nous hâtions de
nous en retourner, de peur de causer de l'inquiétude à M. Wang.
--Je sais ce que j'ai à faire, repartit Hân-wen.»
Wang-touan partit donc seul, et reporta à la maison la boîte dont il
était chargé.
Hân-wen se dirigea vers le lac Si-hou, et, après avoir parcouru
plusieurs lis, il se trouva aux bords du fleuve Kiang. Il monta sur une
barque, et arriva bientôt au lac Si-hou. Il découvre de loin de riches
palais ornés d'élégants pavillons à doubles étages, et le lac Si-hou
déroule devant lui ses eaux transparentes que sillonnent des milliers de
barques, couvertes de sculptures et étincelant des plus vives couleurs.
Des groupes joyeux allaient, venaient, et se croisaient sans
interruption.
Hân-wen est transporté de joie, et ne peut suffire à contempler les
merveilles qui s'offrent de toutes parts. Soudain il aperçoit deux
jeunes filles qui étaient arrêtées au milieu du pont, et se plaisaient
à prendre part au spectacle riant et varié que présentait le lac.
A peine Hân-wen a-t-il arrêté ses yeux sur elles, que ses esprits se
troublent et sa raison s'égare.
Une coiffure légère, comme un nuage diaphane, caressait leurs noirs
cheveux, leur taille était svelte et gracieuse, et leur figure
brillait de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté. On
les eût prises pour les filles de Wang-tsiang et de Si-ché; elles
auraient éclipsé les deux Kiao, dont le nom retentit encore à
l'orient du fleuve Kiang.
On pouvait juger, d'après leur costume, que l'une était la maîtresse et
l'autre sa servante; mais la première éclipsait sa compagne par la grâce
et l'éclat de sa figure.
Hân-wen se sent pénétré d'une flamme soudaine; il ne se possède plus, et
ressemble, comme dit le proverbe, «à un lion placé devant un brasier
ardent.» Des coups d'oeil passionnés sont lancés et rendus de part et
d'autre. Hân-wen fixe ses regards sur les deux jeunes beautés, et ne
peut se lasser de les voir et de les admirer.
Le lecteur demandera sans doute quelles étaient ces deux jeunes filles.
C'étaient la Couleuvre blanche et la Couleuvre bleue que nous avons vues
naguère dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang.
Cette promenade, sur les bords du lac Si-hou, n'était point un événement
fortuit; elle devait fournir à Hân-wen l'occasion de contracter un
mariage que le ciel avait arrêté depuis cinq cents ans. Cette première
entrevue avait formé entre eux un lien indissoluble.
Les deux fées se sentent émues à leur tour en voyant la figure riante et
fleurie de Hân-wen, sa tournure noble et aisée, et les agréments
répandus sur toute sa personne; elles le regardent furtivement, et
laissent lire dans leurs yeux les sentiments qui les animent.
Mais tandis qu'ils étaient occupés à s'observer tendrement de part et
d'autre, tout à coup le ciel se couvre de nuages sombres, le vent et la
pluie fondent à la fois sur les joyeux promeneurs; chacun se sépare, et
s'enfuit pour chercher un abri contre la tempête.
Hân-wen ne peut oublier l'émotion que lui a causée la vue des deux fées.
«J'ignore, se dit-il en lui-même, où demeurent et à quelle famille
appartiennent ces deux jeunes filles, si fraîches et si séduisantes!
Quel malheur que le maître du ciel ait envoyé cette pluie fatale, qui
m'empêche de voler sur leurs pas et de m'informer du lieu de leur
naissance! Voici la nuit qui s'approche; il faut que je traverse le
fleuve, et que j'aille à Tsien-tang, dans la maison de ma soeur, pour y
passer la nuit. Demain matin, je reviendrai ici pour obtenir les
renseignements qui m'intéressent.» En ce moment, Hân-wen oublia que M.
Wang l'attendait avec anxiété; et, aveuglé par sa passion, il foula aux
pieds les bienfaits qu'il avait reçus de lui.
Bientôt il arrive aux bords du fleuve Kiang; il aperçoit une petite
barque qui était à l'ancre, et appelle le batelier. «Faites-moi vite
passer le fleuve, lui dit-il; je vous donnerai de quoi boire.» A ces
mots, le batelier conduit sa barque à bord, et vient prendre Hân-wen.
A peine avaient-ils vogué pendant quelques instants, qu'ils entendent
des voix de femmes qui demandaient à passer le fleuve. Hân-wen lève la
tête, et reconnaît les deux jeunes filles qu'il avait vues sur le pont
du lac Si-hou. Son coeur bondit de joie; il s'approche avec empressement
du batelier. «Voyez-vous là-bas ces deux jeunes femmes? lui dit-il;
elles vous crient de les recevoir dans votre barque. Hâtez-vous de vous
rapprocher du bord, et de leur faire passer le fleuve; il y a de
l'argent à gagner.»
A ces mots, le visage du vieux batelier s'épanouit de joie, et en un
instant il ramena son bateau au rivage. La petite Bleue donne la main à
Blanche pour l'aider à descendre dans la barque, et la prie à plusieurs
reprises de marcher avec précaution. Blanche se plaît à faire briller
tous ses attraits, et ses joues se colorent d'une feinte rougeur; elle
va s'asseoir au bord du bateau. La petite Bleue reconnaît Hân-wen, et
le regarde avec un gracieux sourire. Hân-wen n'est plus maître de son
émotion; et, leur adressant le premier la parole: «Mesdemoiselles, leur
dit-il, quel est votre pays, quel est le nom célèbre de votre famille,
quel est votre noble surnom, où désirez-vous aller sur ce bateau?
--Monsieur, lui dit la petite Bleue en souriant, ma maîtresse habite la
ville de Tsien-tang; sa maison est située dans la rue des Deux-Thés. Son
père était jadis gouverneur général des frontières; il n'eut qu'une
fille: c'est elle que vous voyez devant vous. Son père et sa mère
tombèrent malades l'un après l'autre, et se suivirent dans la tombe.
Nous trouvant à l'époque heureuse qu'on appelle Tsing-ming, je suis
allée sur la montagne avec ma maîtresse pour déposer des offrandes
funèbres sur les tombes de ses parents. En revenant, nous nous sommes
arrêtées sur les bords charmants du lac Si-hou; mais tout à coup est
survenue une pluie violente qui a inondé les chemins, et les a rendus
impraticables. Voilà le motif qui nous a engagées à monter sur cette
barque pour retourner chez nous. A mon tour, monsieur, j'oserai vous
demander quel est votre divin pays, votre célèbre nom de famille et
votre illustre surnom; je vous prie de daigner satisfaire ma juste
impatience.
--Et moi aussi, lui répondit Hân-wen, je suis né dans la ville de
Tsien-tang. Mon nom de famille est Hiu; mon surnom est Sien, et mon nom
honorifique Hân-wen: j'ai maintenant dix-sept ans accomplis. Il y a
long-temps que mon père et ma mère ont quitté ce monde, et je suis resté
avec ma soeur aînée, qui a épousé un habitant de la même ville, nommé M.
Li. Le mari de ma soeur me comble de bontés; il m'a mis en apprentissage
chez M. Wang, qui tient une pharmacie dans la rue de Hoaï-tsing.
Aujourd'hui, j'étais sorti pour visiter les tombes de mes parents; et,
profitant de cette occasion, je suis allé me promener sur les bords du
lac Si-hou. Mais soudain le ciel a laissé tomber des torrents de pluie;
et, comme les chemins étaient devenus difficiles, je suis monté sur ce
bateau pour m'en retourner chez moi.»
Tout en causant, ils touchèrent promptement le bord, et débarquèrent
ensemble; puis ils payèrent le batelier. Celui-ci reçut l'argent d'un
air joyeux; et, après les avoir remerciés, il alla attacher son bateau
au pied des saules qui ombrageaient le rivage. C'est ici l'occasion de
dire, avec le poète:[15]
Songez seulement à enlever la neige qui blanchit le seuil de votre
porte, et ne faites nulle attention au givre qui couvre la maison
de votre voisin.
Hân-wen voit une pluie fine et pressée qui tombait sans interruption.
«Mademoiselle, dit-il à la petite Bleue, votre serviteur a un parapluie;
permettez-lui de vous le prêter, afin que vous en couvriez votre
maîtresse jusqu'à son hôtel.» A ces mots, il présente son parapluie à la
petite Bleue, qui le reçoit avec les marques de la plus vive gratitude.
«Monsieur, lui dit-elle en le remerciant, le ciel n'a point encore
repris sa pureté, et il ne convient pas que nous vous laissions exposé à
cette pluie d'orage; en vérité, nous ne souffrirons pas que vous nous
prêtiez votre parapluie pour nous en retourner.
--Votre maîtresse, répondit Hân-wen, ne pourra marcher avec ses petits
pieds sur ce chemin glissant; mais, nous autres hommes, nous courons
partout d'un pas ferme et assuré. D'ailleurs, me voici tout près de la
maison de mon beau-frère; ainsi, mademoiselle, rien n'empêche que vous
acceptiez mon offre.
--Monsieur, répondit la petite Bleue, nous vous remercions mille fois de
vos bontés, et nous ne les oublierons jamais; mais je crains de ne point
vous trouver lorsque je viendrai demain chez vous pour vous remettre
votre parapluie. Dans ce cas, comment devrai-je faire?
--Mademoiselle, lui répondit Hân-wen, il n'est pas nécessaire de me le
reporter; demain matin, si le temps est pur, je viendrai moi-même le
prendre chez vous.
--Vous avez une excellente idée», repartit la petite Bleue; elle lui
indique aussitôt son adresse, et lui fait ses adieux.
La petite Bleue prend le parapluie de la main gauche, et de la droite
elle soutient sa jeune maîtresse[16]. Au moment de s'éloigner, elles
lancent au jeune homme quelques coups d'oeil passionnés; mais elles
avaient déjà subjugué l'âme et les sens de Hân-wen. Dès qu'elles l'ont
quitté, il les suit des yeux, et ne songe à s'en retourner que lorsqu'il
les a entièrement perdues de vue.
Laissons partir les deux fées, et revenons à Hân-wen.
Hân-wen, tout occupé de la passion qui s'était emparé de lui, marcha
lentement, et n'arriva que fort tard chez son beau-frère.
«Mon frère, lui dit Hiu-chi[17] en l'apercevant, par quel hasard
avez-vous trouvé du loisir pour venir nous voir?
--Ma soeur, répondit Hân-wen, comme c'est aujourd'hui l'heureuse époque
appelée Tsing-ming, j'ai demandé à M. Wang la permission d'aller sur la
montagne faire des offrandes funèbres sur les tombes de mon père et de
ma mère, et j'ai profité de cette occasion pour venir m'informer de la
santé de mon beau-frère et de ma soeur.»
A ces mots, Hiu-chi est transportée de joie. «Mon frère, lui dit-elle,
cette conduite fait l'éloge de votre piété filiale et de votre excellent
naturel. Mon mari est sorti de bonne heure pour se rendre à son bureau,
où l'appelaient des occupations pressantes; je vous prie de vous
asseoir.»
Aussitôt elle se hâte de faire chauffer du vin et de préparer des
légumes, et les sert dans le vestibule. Le frère et la soeur mangent à
la même table, et s'entretiennent affectueusement ensemble; mais Hân-wen
se garda bien de dire un mot des jeunes filles qu'il avait rencontrées
dans le bateau, et auxquelles il avait prêté son parapluie. Le repas
fini, Hiu-chi dispose un lit pour son frère dans une chambre
particulière, et l'engage à aller prendre du repos.
Mais à peine Hân-wen fut-il couché, qu'il se mit à penser aux deux
belles qu'il avait vues et qui avaient fait une si vive impression sur
lui; toute la nuit, il se tourne et s'agite dans son lit, et ne peut
trouver un instant de sommeil.
Parlons maintenant des deux fées, qui étaient retournées dans leur
jardin fleuri. Blanche dit à sa servante: «Vous avez vu, petite Bleue,
de quelle manière Hân-wen nous a regardées; il est décidément amoureux,
et je suis sûre que demain matin il ne manquera pas de venir lui-même
chercher son parapluie. Je vous avouerai qu'il m'a plu par sa figure
noble et gracieuse et par ses paroles pleines de bonté et de douceur, et
je m'estimerais heureuse de pouvoir devenir son épouse. Mais une chose
m'arrête; ce jeune homme n'a pas de fortune, et il lui sera impossible
de faire les dépenses nécessaires. Nous-mêmes, nous sommes aussi
pauvres que lui, et n'aurions pas une seule once d'argent à lui donner.
Que faire? que devenir?
--Madame, répondit la petite Bleue, votre servante avait tout à l'heure
la même pensée que vous; mais s'il ne s'agit que de lui offrir une somme
d'argent, je n'y vois aucune difficulté. Vous êtes douée d'une puissance
surnaturelle qui ne connaît point de bornes; faites ce soir un tour de
magie, et vous ne serez plus en peine pour le combler de riches
présents. Je vois à cela plusieurs avantages: d'abord vous ferez briller
à ses yeux notre opulence, et il vous prendra pour la fille de quelque
magistrat de première distinction; en second lieu, il sera pénétré de
reconnaissance pour les bienfaits dont vous l'aurez comblé.
--Voilà une heureuse idée, repartit Blanche toute joyeuse; ce soir même
je veux essayer ma puissance magique.»
La nuit arrive, et, à la troisième veille, Blanche saisit sa précieuse
épée, s'élance au sommet de la constellation du Boisseau; et à l'aide de
quelques paroles magiques, elle évoque tous les démons des cinq parties
du monde. Ils obéissent à sa voix puissante, et, en un clin d'oeil, elle
les voit tous prosternés devant elle. «Madame, lui dirent-ils d'une voix
tremblante, quels ordres suprêmes avez-vous à nous donner?
--J'ordonne, dit-elle, à tous ces démons d'aller me chercher cette nuit
mille onces d'argent. Celui qui me désobéira sera châtié sur l'heure.»
Ils s'éloignent tous, et vont délibérer en secret. Soudain ils se
rendent à la ville de Tsien-tang, s'introduisent sans être vus dans le
trésor, et dérobent les mille onces d'argent, qu'ils vont remettre entre
les mains de Blanche.
Dès que Blanche eut reçu la somme dont elle avait besoin, elle congédia
les démons.
Les deux fées vont faire leur toilette, et revêtir une parure brillante
qui doit rehausser leurs charmes. Un poète a dit, dans une occasion
semblable:
Le chasseur prépare un arc ciselé avec art, pour percer le tigre de
la forêt; le pêcheur attache à l'hameçon un appât odorant, pour
attirer et prendre le poisson Ngao.
Cependant Hân-wen était couché dans la chambre que lui avait préparée sa
soeur aînée. Toute la nuit il ne cessa de penser aux deux jeunes filles,
et ne put dormir un seul instant. Son impatience était trop grande pour
qu'il attendît l'aurore. Il se lève, s'habille avec un soin recherché,
et revêt un habit d'un rouge éclatant. Il sort à la dérobée sans avertir
sa soeur, et court directement à la rue des Deux-Thés. Un vieillard
était debout à l'entrée de la rue. «Mon vénérable ami, lui dit Hân-wen,
j'oserai vous demander si c'est ici la rue des Deux-Thés.
--Vous y êtes, répondit le vieillard.
--Veuillez me dire, ajouta Hân-wen, dans quelle partie de la rue est
situé l'hôtel du général Leblanc.
--Tout ce que je sais, repartit le vieillard, c'est que vous êtes dans
la rue des Deux-Thés; quant à l'hôtel du général Leblanc, je ne sais pas
ce que vous voulez dire.»
A ces mots, il quitte le jeune homme et disparaît.
Dans son embarras, Hân-wen entre dans la rue, et se dispose à examiner
attentivement toutes les maisons. Il aperçoit d'abord un jardin
magnifique qui étalait toutes les richesses du printemps. Comme il était
occupé à examiner ce jardin, soudain la petite Bleue ouvre la porte et
vient au-devant de lui.
Hân-wen palpite de joie en reconnaissant la petite Bleue; et
s'approchant d'elle d'un air empressé: «Mademoiselle, lui dit-il, me
voici venu pour vous voir.
--Monsieur, lui répond la petite Bleue avec un air épanoui, veuillez
entrer.»
Hân-wen a bientôt franchi le seuil de la porte; il suit la petite Bleue,
qui le conduit dans un vestibule appelé le _Pavillon des parfums_.
«Veuillez vous asseoir, lui dit-elle, en attendant que j'aille dans
l'intérieur avertir ma maîtresse de votre arrivée.
--Mademoiselle, répondit Hân-wen, gardez-vous de déranger votre
maîtresse; prenez seulement le parapluie et remettez-le à votre
serviteur, qui a hâte de partir.
--Seigneur, répondit la petite Bleue, il faut que je vous dise qu'hier
mademoiselle m'a recommandé instamment de l'avertir quand vous viendriez
chercher votre parapluie, afin de pouvoir venir elle-même vous
remercier.