L'instinct.--Si on peut l'opposer à l'intelligence.--L'instinct

chez l'homme.--Primordialité de l'intelligence.--Rôle

conservateur de l'instinct.--Rôle modificateur de

l'intelligence.--L'intelligence et la conscience.--Parité

de l'instinct chez les animaux et chez l'homme.--Caractère

mécanique de l'acte instinctif.--L'instinct modifié par

l'intelligence.--l'habitude du travail créant le travail

inutile.--Objections à l'identification de l'instinct et de

l'intelligence tirées de la vie des insectes.

La question de l'instinct est peut-être la plus énervante qui soit. Les

esprits simples la voient résolue quand ils ont opposé à ce mot l'autre

mot: intelligence. C'est la position élémentaire du problème, et rien

de plus. Non seulement cela n'explique rien, mais cela s'oppose même

à toute explication. Si l'instinct et l'intelligence ne sont pas des

phénomènes du même ordre, réductibles l'un à l'autre, le problème est

insoluble et nous ne saurons jamais ni ce que c'est que l'instinct, ni

ce que c'est que l'intelligence.

Dans cette opposition vulgaire, on sous-entend assez naïvement

que les animaux sont tout instinct et l'homme tout intelligence.

Cette erreur, purement de rhétorique, a jusqu'ici empêché, non la

solution du problème, qui semble fort lointaine, mais son exposé

scientifique. Il ne comporte que deux formules: Ou bien l'instinct

est une fructification de l'intelligence; ou bien l'intelligence

est un accroissement de l'instinct. Il faut choisir et savoir qu'en

choisissant on fait, selon les cas, de l'instinct ou de l'intelligence,

la graine ou la fleur d'une même plante: la sensibilité.

On établirait d'abord qu'entre l'homme et les animaux il n'y a, pour

les manifestations de l'instinct et pour celles de l'intelligence,

aucune différence essentielle. La vie de tous les hommes, non moins que

la vie de tous les animaux, est bâtie sur l'instinct; et il n'est, sans

doute, aucun animal qui ne puisse donner des signes de spontanéité,

c'est-à-dire d'intelligence. L'instinct semble antérieur parce que,

dans tous les animaux, l'homme excepté, la quantité et surtout la

qualité des faits instinctifs surpasse de beaucoup la valeur et le

nombre des faits intellectuels. C'est exact, mais en admettant cette

hiérarchie, si on explique, assez difficilement, la formation de

l'intelligence chez l'homme et chez les animaux qui en manifestent

des lueurs plus ou moins perceptibles, on renonce, par cela même, à

toute tentative ultérieure qui puisse donner quelques notions sur la

formation de l'instinct. Si c'est mécaniquement que l'abeille construit

ses rayons, si cet acte est aussi nécessaire que l'évaporation de l'eau

refroidie, inutile d'aller plus loin: on est en présence d'un fait qui

ne donnera jamais rien de plus.

Si, au contraire, on considère l'intelligence comme antérieure, le

champ d'investigation s'allonge à l'infini et, au lieu d'un problème

radicalement insoluble, on en obtient cent mille et plus, autant que

d'espèces animales, dont aucun n'est simple, mais dont aucun n'est

absurde. Cette manière de voir entraîne, il est vrai, à de graves

conséquences. Il faut alors regarder la matière comme une simple forme

allotropique de l'intelligence ou, si l'on veut, tenir l'intelligence

et la matière pour des équivalents, admettre que l'intelligence n'est

que de la matière douée de sensibilité, et dont le pouvoir de se

diversifier extrêmement trouve des limites infranchissables dans les

formes mêmes qu'elle revêt. La preuve de ces limites, c'est l'instinct.

Quand des actes sont devenus instinctifs, ils sont devenus invincibles.

Une espèce, c'est un groupe d'instincts, dont la tyrannie, un jour,

deviendra sourde à toute tentative de mouvement. L'évolution est

limitée par la résistance de ce qui est, luttant contre ce qui pourrait

être. Vient un moment où une espèce est une masse trop lourde pour être

remuée par l'intelligence: alors elle reste en place, et c'est la mort,

mais compensée par la survenue permanente d'autres espèces, formes

nouvelles revêtues par l'inépuisable Protée.

On n'ajoutera rien, ici, à cette théorie, si ce n'est quelques faits

qui lui sont favorables et aussi quelques objections.

La vieille distinction de l'intelligence et de l'instinct, quoique

fausse et superficielle, pourrait s'adapter aux vues que l'on vient de

résumer. On attribuerait à l'instinct la série des actes conservateurs

de l'état présent dans une espèce; à l'intelligence, les actes qui

peuvent tendre à modifier cet état. L'instinct serait l'esclavage,

la sujétion à la coutume; l'intelligence représenterait la liberté,

c'est-à-dire le choix, les actes qui, tout en étant nécessaires,

puisqu'ils sont, ont été déterminés par un ensemble de causes

antérieures à celles qui régissent l'instinct. L'intelligence serait le

fonds, la réserve, la source qui, après de longs creusements, vient

sourdre entre les rochers. Dans tout ce que suggère l'intelligence, la

conscience de l'espèce fait un départ; ce qui est utile s'incorpore à

l'instinct en l'agrandissant et en le diversifiant; ce qui est inutile

périt,--ou bien se met à fleurir en extravagances, comme chez l'homme,

comme chez les oiseaux danseurs et jardiniers, ou ces pies qu'un joyau

séduit, ces alouettes qu'un miroir attire! On appellerait donc instinct

la série des aptitudes utiles; intelligence, la série des aptitudes de

luxe: mais qu'est-ce que l'utile, qu'est-ce que l'inutile? Qui osera

taxer d'inutile cette modulation d'un oiseau, ce sourire d'une femme?

Il n'y aurait utilité et inutilité que s'il y avait aussi finalité.

Mais la finalité ne peut être considérée comme un but; elle n'est qu'un

fait, et qui pourrait être différent.

Cette utilisation des termes anciens, si elle était possible, ne

devrait jamais devenir le prétexte d'une nouvelle différenciation

radicale entre l'instinct et l'intelligence; on ne s'en servirait

que pour définir par opposition deux états dont les manifestations

présentent d'appréciables nuances. La grande objection à

l'identification essentielle de l'instinct et de l'intelligence vient

d'une habitude d'esprit que nous a longtemps imposée la philosophie

spiritualiste: l'instinct serait inconscient et l'intelligence serait

consciente. Mais l'analyse psychologique ne permet pas de lier

rigoureusement à la conscience l'activité intellectuelle. Sans la

conscience, tout se passerait peut-être, dans l'homme le plus réfléchi,

exactement comme cela se passe sous l'œil paterne de la conscience.

Selon la curieuse comparaison analogique de M. Ribot, la conscience,

c'est la veilleuse interne qui éclaire un cadran; elle a sur la marche

de l'intelligence la même influence exactement, ni plus ni moins, que

cette veilleuse sur la marche de l'horloge. Savoir si les animaux sont

doués de conscience est assez difficile, et peut-être assez inutile,

à moins que l'on n'admette que la lueur de cette veilleuse, par son

rayonnement lumineux ou calorique, ne réagisse sur le mécanisme de la

machine, comme l'enseigne M. Fouillée. En somme, la conscience, elle

aussi, est un fait, et aucun fait ne meurt sans conséquences: il n'y a

ni causes premières, ni causes dernières. En tout cas, on retiendra,

parce que cela est évident, que, même si la conscience est un réactif

possible, l'intelligence peut s'exercer sans elle: le plus conscient

des hommes, encore, a des phases d'intellectualité inconsciente; de

longues séries d'actes raisonnables peuvent être perpétrés sans

que leur reflet soit visible dans le miroir, sans que la veilleuse

de l'horloge ait été allumée. Il ne semble pas, en somme, que de la

matière nerveuse puisse exister sans intelligence ou sensibilité; quant

à la conscience, elle est un surcroît. Il n'y a donc pas lieu de tenir

compte de la vieille objection scolastique contre l'identification de

l'intelligence et de l'instinct.

Qu'y a-t-il de sérieux dans cette autre: que l'homme, s'il a eu jadis

des instincts, les a perdus?

L'animal qui a les plus riches instincts doit aussi être, ou avoir

été, le plus riche en intelligence. Et réciproquement: l'activité

intellectuelle suppose une activité instinctive très variée, soit dans

le présent, soit dans l'avenir. Si l'homme n'avait pas d'instincts,

il serait en train de se les créer. Il a des instincts nombreux et il

s'en crée tous les jours de nouveaux: constamment, une partie de son

intelligence se cristallise en actes instinctifs.

Mais si l'on considère les différents instincts qui se rencontrent

chez les espèces animales, on n'en trouvera guère qui ne soient en

même temps humains. Les grandes activités humaines sont instinctives.

Sans doute, l'homme peut ne pas construire des palais; mais il ne

peut pas se dispenser d'une cabane, d'un nid dans une caverne ou sur

la fourche d'un arbre: tels les grands singes, beaucoup de mammifères,

les oiseaux, la plupart des insectes. Sa nourriture ne dépend que

fort peu du choix; il faut qu'elle contienne certains éléments

indispensables: nécessité identique à celle qui régit les animaux et

jusqu'aux plantes dont les racines plongent vers le suc désiré, dont

les rameaux s'allongent en quête de la lumière. Le chant, la danse,

la lutte, et, pour les groupes, la guerre, instincts humains, ne sont

pas inconnus à tous les animaux. Le goût des choses brillantes, autre

instinct humain, est assez fréquent chez les oiseaux; il est vrai que

les oiseaux n'en ont encore rien fait et que l'homme en a tiré tous les

arts somptuaires. Reste l'amour: mais je pense que cet instinct suprême

est la limite sacrée des objections.

Les actes utiles, habituellement répétés, peuvent devenir invincibles,

tels de véritables mouvements instinctifs. Un chasseur[1] passant

l'hiver dans une cabane isolée, au Canada, engage une femme indienne

pour tenir son ménage. Elle arrive le soir, fait aussitôt fondre de

la neige, commence à laver, remue tout, empêche tout sommeil. L'hôte

se fâche. Silence. Dès qu'il s'est endormi, la ménagère reprend son

travail mécanique, et ainsi de suite, si bien que l'humble Indienne eut

le dernier mot. Ici, exactement comme chez les insectes, on a l'exemple

d'une besogne qui, dès qu'elle est commencée, doit aller jusqu'à son

achèvement. L'insecte ne peut pas s'interrompre; s'il y est obligé,

par une cause extérieure, il reprend l'œuvre non pas au point où il la

retrouve réellement, mais au point où il l'avait réellement laissée.

Ainsi, on enlève tout entier le nid qu'une chalicodome était en train

de maçonner sur un galet; l'abeille revient, ne trouve rien, puisqu'il

n'y a plus rien, mais, au lieu de recommencer son édification, la

continue. Il ne restait plus qu'à fermer l'ouverture; elle la ferme,

c'est-à-dire qu'elle dépose, sur le dôme idéal d'un nid absent, la

dernière bouchée de mortier: puis, l'instinct satisfait, sûre d'avoir

assuré sa postérité, elle se retire, s'en va mourir. On obtient le

même jeu mécanique avec le pélopée, avec d'autres constructeurs. Les

chenilles processionnaires ont coutume de faire de longues courses

à la file indienne sur les branches de leur pin natal, en quête

de nourriture: qu'on les place sur le rebord d'une vasque, elles

tourneront stupidement pendant plus de trente heures, sans que l'une

d'elles ait jamais l'idée d'interrompre le cercle en inclinant sur la

tangente. Elles mourront sur leur piste, fermes dans leur obéissance;

à mesure que l'une tombe, les rangs se resserrent, et c'est tout.

Voilà les extrêmes de l'instinct et, à notre grande surprise, ils

sont à peu près pareils chez une Indienne des grands lacs et chez la

processionnaire du pin.

Mais que d'autres cas où l'instinct des animaux, s'unissant à

l'intelligence libre, donne des exemples d'une sagacité humaine.

Nous avons vu ces mêmes abeilles maçonnes et les xylocopes et les

abeilles domestiques profiter avec empressement d'un nid tout fait,

d'un trou préparé dans le bois, de rayons factices disposés pour

recevoir le miel; les osmies, qui pondent dans des tiges de ronces

coupées, où elles organisent une série de chambrettes, se sont

fort bien accommodées, chez M. J.-H. Fabre, de tubes de verre, ce

qui a heureusement permis au grand observateur de pénétrer dans

leur intimité. L'instinct est tour à tour bête comme une machine

et intelligent comme un cerveau; ces deux modes extrêmes doivent

correspondre à des habitudes très anciennes et à des habitudes très

récentes. Il est certain qu'il n'y a pas relativement longtemps que

la serpe du paysan prépare à l'osmie des tiges tronçonnées de ronces.

Avant cette époque, elle organisait son nid, comme elle le fait encore,

dans des coquilles vides d'escargot ou dans quelque cavité naturelle.

Elles sont très curieuses, ces osmies, abeilles solitaires extrêmement

actives; on les voit, ayant épuisé leurs ovaires, mais non leur force

musculaire, construire des nids surérogatoires, les pourvoir de miel,

les clore avec soin sans avoir pu y déposer aucun ouf; elles les

ferment même sans miel, si elles ne trouvent plus de fleurs, montrant

ainsi une véritable frénésie de travail, une authentique manie analogue

à celle qui pousse l'homme à déplacer des cailloux, à fumer, à boire,

à marcher plutôt que de demeurer immobile[2]. Si l'osmie vivait plus

longtemps, elle inventerait peut-être quelque jeu qui, d'abord vain,

finirait, comme une quantité d'imaginations humaines, par devenir pour

la race tout entière un besoin à la fois et un bienfait.

La théorie qui fait de l'instinct une cristallisation partielle de

l'intelligence est extrêmement séduisante; il faut, je pense, la

tenir pour vraie. Cependant, la contemplation du monde des insectes

fait surgir contre elle une objection énorme. M. Fabre l'a formulée

dix fois, avec une ingéniosité toujours nouvelle, au cours de ses

merveilleux récits. La voici: l'insecte, presque toujours, naît adulte,

et après la mort de ses parents; il n'a reçu d'eux, comme les petits

des oiseaux ou des mammifères, ni l'éducation directe, ni l'éducation

par l'exemple. Une poule apprend à ses poussins à picorer (il est vrai

qu'elle n'apprend pas à ses canetons à barboter, et qu'ils font son

désespoir, spectacle bien amusant), une osmie ne peut rien enseigner

à ses enfants. Et cependant les osmies nouvelles feront exactement ce

qu'ont fait les anciennes. L'insecte ouvre sa coque, se brosse les

antennes, fait sa toilette, ouvre les ailes, s'envole pour la vie, se

dirige sans hésitation vers la pâture qu'il lui faut, reconnaît et fuit

les ennemis de sa race, fait l'amour, construit enfin un nid identique

au berceau d'où il est sorti. On voit bien que les acquisitions de

l'individu ont passé dans sa descendance, mais comment? Car comment

ont-elles pu se fixer dans les nerfs et dans le sang en quelques brèves

journées de vie? C'est sans aucun apprentissage que le sphex; paralyse

de trois coups de poignard, toujours infaillibles, le grillon qu'il

destine à ses larves. Comment le sphex a-t-il appris cela, puisque, si

le grillon est tué et non paralysé, les larves meurent empoisonnées

par la pourriture, puisque, si la paralysie n'est pas durable, la

victime se réveille et détruit le sphex dans l'œuf? La manœuvre de

cette guêpe, et de beaucoup d'autres hyménoptères tueurs, a ceci de

fâcheux pour nos raisonnements, qu'elle doit être parfaite, sous peine

de mort. Cependant, il faut bien admettre que le sphex s'est formé

lentement, comme tous les animaux complexes, et que son génie n'est que

la somme des acquisitions intellectuelles lentement cristallisées dans

l'espèce. Quant au mécanisme de cette transformation de l'intelligence

en instinct, il a pour moteur le principe d'utilité; seuls deviennent

des actes instinctifs les actes intelligents, utiles à la conservation

de l'espèce.

La science de ces hyménoptères tueurs va si loin qu'elle devançait,

encore hier, la science humaine. L'insecte s'attaque au système

nerveux; il sait que c'est là et non dans les membres que réside le

principe du mouvement. Si le système nerveux est centralisé, comme

chez les charançons, leur ennemi, le cercéris, ne donne qu'un coup

de poignard; si les mouvements dépendent de trois ganglions, il donne

trois coups de poignard; s'il y a neuf ganglions, il donne neuf coups

de poignard: ainsi fait l'ammophile hérissée, quand elle a besoin

pour ses larves de la chenille de la noctuelle, appelée communément

ver gris; si un coup d'aiguillon dans le ganglion cervical paraît

trop dangereux, le chasseur se borne à le mâchonner doucement, pour

amener le degré nécessaire d'immobilité. Il est assez singulier que

les hyménoptères sociaux, qui savent faire tant de choses difficiles,

ignorent la savante manœuvre du poignard. L'abeille pique au hasard, et

si brutalement qu'elle se mutile elle-même en ne faisant souvent à son

adversaire qu'une insignifiante blessure. La civilisation collective a

diminué son génie individuel.

[1] Voir Milton et Cheaddle, ouvr. cité.

[3] Rapprocher de ces réflexions le mot précieux d'un garde-chasse: «Il

faut connaître les habitudes des bêtes, même leurs manies, car elles en

ont comme nous.» (Le Figaro, 31 août 1903.)

CHAPITRE XX

LA TYRANNIE DU SYSTÈME NERVEUX

Accord et désaccord entre les organes et les actes.--Les

tarses du scarabée sacré.--La main de l'homme.--Adaptation

médiocre des organes sexuels à la copulation.--Origine de

la luxure.--L'animal est un système nerveux servi par des

organes.--L'organe ne détermine pas l'aptitude.--La main de

l'homme inférieure à son génie.--Substitution des sens l'un

par l'autre.--Union et rôle des sens dans l'amour.--L'homme

et l'animal sous la tyrannie du système nerveux.--Usure de

l'humanité compensée par ses acquisitions.--Les héritiers de

l'homme.

C'est une croyance universelle que la nature, ou Dieu, dans leur

sagesse inconsciente ou providentielle, ont disposé les organes

corporels selon la meilleure forme possible: perfection de l'œil,

de la main, de la patte-mâchoire de la mante, des pièces sexuelles

de l'homme, de l'oiseau ou du scarabée, des tarses fournisseurs des

hyménoptères, de la queue du castor, des jarrets de la sauterelle, du

tambour de la cigale. C'est quelquefois vrai et très souvent faux. Il

arrive qu'une concordance exacte apparaisse entre l'organe et l'acte

qu'il doit accomplir; mais il arrive aussi, et ce n'est pas rare, que

les organes ne semblent nullement avoir été faits pour l'office dont

ils s'acquittent: la plupart, vraiment, sont des outils de fortune,

avec quoi un être se tire comme il peut de la besogne qu'il veut, qu'il

doit faire.

Les pattes antérieures des scarabées sont si peu destinées à modeler

et à rouler des pelotes de bouse qu'à ce métier leurs tarses se sont

usés, comme s'useraient peut-être des doigts humains condamnés à pétrir

à cru la glaise et le mortier. En considérant le scarabée, il faut

songer à cela, à une humanité sans doigts, les ayant perdus au travail

par une longue et lente diminution des ongles, des os, des chairs.

Le scarabée est un modeleur; rien ne lui serait plus utile que des

doigts; au lieu de les perdre par l'usage, il aurait dû se les créer

plus longs, plus résistants, plus souples. Il les a perdus et c'est

avec des moignons qu'il tourne les boulettes qui seront sa nourriture

ou celle de ses enfants. Cet insecte est donc condamné à une besogne

qui lui devient de plus en plus difficile, à mesure que l'espèce

vieillit. Il resterait à savoir si les ancêtres du scarabée sacré

possédaient des tarses. Horus Appolo lui accorde autant de doigts que

le mois a de jours, c'est-à-dire trente, ce qui correspond bien aux

six pattes à cinq tarses du scarabée. S'il a bien observé, la question

est résolue; mais ce témoignage unique ne suffit pas, et d'ailleurs

il est invraisemblable qu'une pareille usure soit l'ouvrage de si

peu de siècles. Horus, et un savant comme Latreille s'y est laissé

prendre lui-même, a été dupe de la symétrie; s'il a regardé de près

un scarabée, et s'il a vu les pattes antérieures dénuées de tarses,

il a mis ce manquement sur le compte du hasard ou de l'accident. M.

Fabre a, du moins, constaté un fait indiscutable, c'est que, pas

plus à l'état de nymphe qu'à l'état adulte, le scarabée n'est, aux

pattes antérieures, pourvu de tarses. S'il n'en a jamais eu, notre

raisonnement tire de cette négation une nouvelle force: car alors,

et moins que jamais, il n'est pas possible de trouver la moindre

concordance logique entre les moignons de l'insecte et la besogne de

modeleur et de tourneur à laquelle il est condamné par la nature.

Ce scarabée est un type auquel on peut rapporter un très grand nombre

d'autres exemples; les hyménoptères fouisseurs sont tout à fait

dépourvus d'outils en rapport avec leurs travaux de carriers ou de

puisatiers: aussi, leur œuvre terminée, la plupart de ces fragiles

insectes sont-ils fort endommagés. On connaît les architectures des

castors: qui oserait les attribuer, sans la certitude que nous a donnée

l'observation, à ces gros rats.

Les philosophes du dix-huitième siècle se posaient cette question:

l'homme est-il l'homme parce qu'il a des mains, ou bien a-t-il des

mains parce qu'il est l'homme? On peut répondre hardiment que les mains

de l'homme, si merveilleuses qu'elles nous paraissent, n'ajoutent à

peu près rien à son intelligence. On ne voit pas à quoi elles sont

indispensables, sinon à jouer du piano. Ce qui constitue l'homme,

c'est son intelligence, son système nerveux. L'organe extérieur est

secondaire: n'importe quoi, bec, queue prenante, dents, trompe, pattes,

eût fait l'office de mains. Il y a des nids d'oiseau que nulle habileté

manuelle ne serait capable de tisser.

Pas plus que les organes de travail, les organes reproducteurs ne

sont très bien adaptés à leur fin. Sans doute, ils l'atteignent, mais

souvent au prix d'efforts qu'une meilleure disposition atténuerait ou

ferait entièrement disparaître. Le mécanisme interne est ou semble

merveilleux; le mécanisme externe est rudimentaire et ne donne un

résultat, dirait-on, que grâce à l'ingéniosité toujours renouvelée

des couples. L'instinct, dans un de ses actes les plus nécessaires,

est souvent mis à une dure épreuve. L'aventure plausible de Daphnis a

dû se renouveler bien souvent, encore que la souplesse du corps humain

se prête assez bien à l'accouplement; mais qui n'a été surpris de voir

un lourd taureau sauter gauchement sur la vache meuglante, replier le

long de son dos ses jarrets inutiles, haleter, et ne réussir souvent

que grâce aux bons offices d'un valet de ferme? Chez les castors, dit

A. de Quatrefages[1], l'orifice externe des organes de la génération

s'ouvre dans un cloaque placé tellement sous la queue qu'on a peine à

comprendre comment peut se faire l'accouplement.

Certaines pariades sont de véritables tours de force, et l'animal,

que ce soit la scutellère, un tout petit insecte, ou l'éléphant,

un colosse, est obligé à des positions tout à fait différentes de

ses gestes normaux. La nature, qui veut fermement la perpétuité des

espèces, n'en a pas encore trouvé le moyen unique et simple; ou bien,

l'ayant trouvé, le bourgeonnement, elle l'a délaissé pour adopter la

diversité des organes, des moyens et des gestes.

Physique de l'Amour: Essai sur l'instinct sexuel · 第 12 / 14 段