brève, revue des sociétés animales établies sur la neutralisation des
sexes. On a déjà noté, aux chapitres du dimorphisme, la diversité de
leurs formes sexuelles, correspondant à quatre castes bien distinctes.
L'examen minutieux d'une de leurs républiques permet d'affirmer
des différenciations bien plus nombreuses, chacune des castes
principales passant par des formes larvaires et nymphales actives, des
formes adolescentes, comme en présentent d'ailleurs la plupart des
névroptères, telles les libellules. En tenant compte de toutes les
nuances, on peut observer dans un état (c'est le mot usité) de termites
une quinzaine de formes différentes, toutes assez bien caractérisées.
Les principales sont: 1° les ouvrières; 2° les soldats; 3° les petits
mâles; 4° les petites femelles; 5° les grands mâles; 6° les grandes
femelles; 7° les nymphes à petits étuis; 8° les nymphes à longs étuis;
9° les larves. Quand on attaque une termitière, les soldats arrivent
à la brèche, fort menaçants, singuliers avec leurs corps tout en
tête, tout en mandibules. L'ennemi en déroute, les ouvrières viennent
réparer les dégâts. Il y a parfois plusieurs femelles pondeuses;
parfois, il n'y a qu'un mâle: la copulation a toujours lieu en dehors
du nid et, comme chez les fourmis, les mâles périssent, cependant
que les femelles fécondées deviennent l'origine d'un nouvel état.
Les expéditions des termites voyageurs, communs ainsi que le termite
belliqueux dans l'Afrique du Sud, sont naturellement dirigées par
les soldats. Sparmann[10] les a observés pendant son voyage au Cap,
et les a vus à peu près comme des sous-officiers en serre-file, en
grimpant à la pointe des feuilles pour surveiller le défilé, battant
des pieds si l'ordre était mauvais ou trop lent, signal immédiatement
compris et auquel le peuple, tout en obéissant aussitôt, répondait
par un sifflement. Il y a là quelque chose de si merveilleux qu'on
hésite à suivre entièrement l'interprétation du voyageur. Ce n'est
plus, en effet, la discipline spontanée et mécanique des fourmis; ce
serait l'obéissance consentie, si difficile à obtenir des humanités
inférieures. Après tout, rien n'est impossible et il faut, en ces
matières, sans être crédule, ne s'étonner de rien. Les névroptères
sont d'ailleurs extrêmement anciens sur la terre; ils datent d'avant
la houille: leur civilisation est de quelques milliers de siècles plus
vieille que les civilisations humaines.
Les castors sont les seuls mammifères, l'homme excepté, dont
l'industrie signale une intelligence voisine de celle des insectes.
Leurs sociétés cependant n'offrent aucune complication, simple
assemblage des couples. Ils attendent pour construire leurs digues que
les femelles aient mis bas, ce qui arrive vers la fin de juillet; on ne
voit pas d'autres rapports entre leurs mœurs sexuelles et leurs travaux
merveilleux.
Ces arbres énormes abattus, couchés à l'endroit voulu, ces pilotis
enfoncés dans le sol du fleuve et reliés entre eux par des branchages
tordus, ces digues imperméables, toute cette besogne dure et
compliquée, le castor ne l'accepte que poussé par la nécessité. Il
lui faut un lac artificiel à niveau constant; s'il le rencontre, créé
par la nature, il se borne à édifier ses habituelles huttes. Ainsi
les osmies, les chalicodomes, ou les xylocopes,--ou l'homme, si un
nid tout préparé leur échoit, se hâtent d'en profiter. L'instinct de
construction n'est nullement aveugle; c'est une faculté qui ne sera
employée, très souvent, qu'à la dernière extrémité: l'habitant actuel
du bassin de la Loire arrange encore des cavernes à usage de maisons;
l'abeille profite, à son dam, mais elle n'en sait rien, des rayons tout
faits qu'on lui glisse dans sa niche. Le castor du Rhône, l'homme
ayant pris soin de lui construire des barrages excellents, s'est reposé
depuis. Le palais des contes de fées qu'un coup de baguette fait surgir
au cœur de la forêt, tel est bien l'idéal humain et l'idéal animal.
Il faut clore ici ces observations sur les sociétés naturelles, en
faisant remarquer que si elles sont aujourd'hui basées sur tout autre
chose que la polygamie, il semble bien qu'elles furent à l'origine
des sociétés ou de polygamie, ou de communisme sexuel. Si l'on part
du communisme, on le verra très bien évoluer soit vers le couple,
soit vers la polygamie, s'il s'agit des mammifères; soit vers la
neutralisation sexuelle, s'il s'agit des insectes. Le couple, la
polygamie, la neutralisation, ce sont des méthodes; le communisme
sexuel n'est pas une méthode, et c'est pourquoi il faut le considérer
tel que le chaos d'où l'ordre peu à peu est sorti.
[1] _Mémoires_, tome V.
[2] Faux-bourdons, abeilles mâles.
[3] _Bienenzeitung_ (_Gazette des Abeilles_), Janvier 1850.
[4] _Fariner and Gardener_, 1859.
[5] _Copulation de l'abeille mère_, dans _l'Apiculteur_, 6e année, 1862.
[6] _La Vie des Abeilles_.
[7] Recherches sur l'anatomie de la fourmi.
[8] Muller, traduit par Brullé, dans le _Dictionnaire d'Histoire
naturelle de Guérin_, au mot _Pselaphiens_.
[9] E. Rambert, d'après A. Forel, _Les Mœurs des fourmis_
(_Bibliothèque universelle_, tome LV).
[10] Cité dans le _Dictionnaire d'histoire naturelle_, de Guérin.
CHAPITRE XVIII
LA QUESTION DES ABERRATIONS
Deux sortes d'aberrations sexuelles.--Les aberrations
sexuelles des animaux.--Celles des hommes.--Le croisement des
espèces.--La chasteté.--La pudeur.--Variétés et localisations
de la pudeur sexuelle.--Création artificielle de la
pudeur.--Sorte de pudeur naturelle à toutes les femelles.--La
cruauté.--Tableau de carnage.--Le grillon dévoré vivant.--Mœurs
des carabes.--Tout être vivant est proie.--Nécessité de tuer ou
d'être tué.
Les aberrations sexuelles sont de deux sortes. La cause de l'erreur est
interne, ou elle est externe. La fleur de l'_arum muscivorum_ (gouet
gobe-mouche) attire par son odeur cadavéreuse les mouches en quête de
chairs corrompues pour y déposer leurs œufs. Schopenhauer a appuyé sur
ce fait (ou sur un fait analogue) une théorie, très juste mais un peu
sommaire, de l'aberration à cause extérieure. L'aberration à cause
intérieure trouvera parfois son explication en ceci, que ce sont les
mêmes artères qui irriguent, les mêmes nerfs qui animent la région
sacrée, tant antérieure que postérieure; les trois canaux excréteurs
sont d'ailleurs toujours voisins et parfois communs, au moins pour
une partie de leur trajet. On a parlé sérieusement de la sodomie du
canard, mais l'anatomie refuse de comprendre. Qu'un canard hante son
pareil ou une cane, il s'adresse, ici et là, à un orifice unique, porte
unique d'un vestibule où débouchent toutes les excrétions. Sans doute
ce canard est aberré, et, plus encore, son complice, mais la nature
mérite aussi quelques reproches. En général, les aberrations animales
demandent des explications toutes simples. Il y a un désir ardent, un
besoin très pressant; s'il n'est satisfait, une inquiétude, qui peut
aller jusqu'à une sorte de folie momentanée, s'empare de l'animal, le
jette, aveugle, sur toutes sortes d'illusions. Cela peut aller, sans
aucun doute, jusqu'à l'hallucination. Il y a aussi un besoin purement
musculaire d'esquisser tout au moins l'acte sexuel, soit passif, soit
actif; on voit même, par un singulier renversement, les vaches en
chaleur monter les unes sur les autres, soient qu'elles aient l'idée de
provoquer ainsi le mâle, soit que la représentation visuelle qu'elles
se font de l'acte désiré les force à en essayer la simulation: c'est un
exemple merveilleux, parce qu'il est absurde, de la force motrice des
images.
Il y a deux parts dans l'acte sexuel, la part de l'espèce et la part de
l'individu; mais la part de l'espèce ne lui est donnée qu'au moyen de
l'individu. Relativement au mâle en rut, il s'agit d'un besoin pur et
simple, naturel. Il faut qu'il vide ses canaux spermatiques: faute de
femelles, les cerfs, dit-on, frottent leur verge contre les arbres afin
de provoquer l'éjaculation. Les chiennes chaudes se grattent la vulve
sur le sol. Tels sont les rudiments de l'onanisme, porté tout d'un coup
par les primates à un si haut degré de perfection. On a vu des mâles
cantharides, eux-mêmes chevauchés, chevaucher d'autres mâles; l'argule,
petit crustacé parasite des poissons d'eau douce, est si ardent qu'il
s'adresse souvent à d'autres mâles, ou à des femelles pleines et même
mortes. De la bête microscopique à l'homme, l'aberration est partout;
mais il faut plutôt l'appeler, au moins chez les animaux, impatience.
Les animaux ne sont aucunement de pures machines; ils sont, aussi bien
que l'homme, capables d'imagination; ils rêvent, ils ont des illusions,
ils subissent des désirs dont la source est dans le mouvement intérieur
de leur organisme. La vue, l'odeur d'une femelle surexcite le mâle;
mais, loin de toute femelle, la logique du mouvement vital suffit
parfaitement à les mettre en état de rut; il en est absolument de même
pour les femelles. Si l'état de rut, si la sensibilisation des parties
génitales s'établit loin du sexe nécessaire, voilà une cause naturelle
d'aberration, car il faut user cette sensibilité spéciale: le premier
simulacre venu, ou même le premier obstacle propice sera l'adversaire
contre lequel l'animal exaspéré exercera cette puissance dont il est
tourmenté.
On peut appliquer à l'homme les principes généraux de cette
psychologie, mais à condition de ne pas oublier que, sa sensibilité
génitale étant apte à se réveiller à tout moment, les causes
d'aberration se multiplient pour lui à l'infini. Il y aurait très peu
d'hommes et de femmes aberrés, si les habitudes morales permettaient
la satisfaction toute simple des besoins sexuels, si les deux sexes
avaient la possibilité de se joindre toujours au moment opportun. Il
resterait les aberrations d'ordre anatomique; elles seraient moins
fréquentes et moins tyranniques si, au lieu de s'ingénier à rendre
très difficiles les rapports sexuels, ils étaient favorisés par les
mœurs. Mais cette aisance n'est possible que dans la promiscuité,
qui est un mal peut-être pire que l'aberration. Ainsi, toutes les
questions sont insolubles, et on ne peut perfectionner la nature qu'en
la désorganisant. L'ordre humain est souvent un désordre pire que le
désordre spontané, parce que c'est une finalité forcée et prématurée,
une dérivation inopportune du fleuve vital.
Il est improbable que la sélection sexuelle soit un principe de
variation; son rôle est au contraire de maintenir l'espèce en l'état.
Les causes de variation seront les changements dans le climat, la
nature du sol, le milieu général, et aussi la maladie, les troubles de
la circulation sanguine et nerveuse,-peut-être certaines aberrations
sexuelles. Peut-être, car les croisements entre individus d'espèces
différentes vivant en liberté semblent difficiles, dès que l'espèce
est réellement autre chose qu'une variété en évolution, une forme qui
se cherche encore. A ce stade, tout est possible; mais il s'agit des
espèces. Les mulets, les bardeaux, les léporides sont des produits
artificiels; on n'en a jamais rencontré dans la nature libre. Il est
fort difficile d'obtenir la pariade d'un lièvre et d'une lapine; la
lapine récalcitre et le lièvre marque peu d'enthousiasme. La jument,
très souvent, refuse l'âne; si elle tourne la tête au moment de la
monte, il faut lui bander les yeux pour dompter son dégoût; il en est
de même de l'ânesse à qui l'on offre un étalon. Quant au produit du
taureau et de la jument, le célèbre jumart, ce n'est qu'une chimère:
il suffit de comparer la verge effilée du taureau à la verge massive
du cheval pour se convaincre que deux instruments si différents ne
peuvent se suppléer l'un l'autre. Cependant, il serait imprudent
d'éliminer cette forme de l'aberration sexuelle d'entre les causes de
la variabilité des espèces. C'est peut-être une de ses justifications.
De toutes les aberrations sexuelles, la plus singulière est peut-être
encore la chasteté. Non qu'elle soit antinaturelle, rien n'est
anti-naturel; mais à cause des prétextes auxquels elle obéit. Les
abeilles, les fourmis, les termites présentent des exemples de chasteté
parfaite et en même temps de chasteté utilisée, de chasteté sociale.
Involontaire et congénital, l'état neutre, chez les insectes, est un
état de fait, équivalent à l'état sexuel et origine d'une activité
caractérisée. Chez les hommes, c'est un état, souvent d'apparence ou
transitoire, obtenu par la volonté ou exigé par la nécessité, état
précaire, si difficile à maintenir qu'on a accumulé autour de lui
toutes sortes de murailles morales et religieuses, et même réelles,
faites de vraies pierres et de vrai mortier. La chasteté permanente et
volontaire est presque toujours une pratique religieuse. Les hommes ont
de tout temps été persuadés que la perfection de l'être ne s'obtient
que par un tel renoncement. Cela paraît absurde; c'est au contraire
d'une logique très droite. Le seul moyen de ne pas être un animal
est de s'abstenir de l'acte auquel se livrent nécessairement tous
les animaux sans exception. C'est le même motif qui a fait imaginer
l'abstinence, le jeûne; mais comme on ne peut vivre sans manger,
alors qu'on peut vivre sans faire l'amour, cette seconde méthode de
perfectionnement est restée à l'état d'esquisse.
Il est vrai, l'ascétisme, dont l'homme seul est capable, est un des
moyens qui peuvent nous élever au-dessus de l'animalité; mais il ne
suffit pas seul; seul, il n'est bon à rien, peut-être qu'à exciter un
orgueil stérile. Il faut y joindre l'exercice actif de l'intelligence.
Reste à savoir si l'ascétisme, qui prive la sensibilité d'une de ses
nourritures les plus saines et les plus excitantes, est favorable à
l'exercice de l'intelligence. Comme il n'est nullement nécessaire
de résoudre ici cette question, on ne dira rien de plus que ceci,
provisoirement: il ne faut pas mépriser la chasteté, il ne faut pas
dédaigner l'ascétisme.
La pudeur est-elle une aberration? Des observateurs indulgents ont cru
la constater chez les éléphants aussi bien que chez les lapins. La
pudeur de l'éléphant est un axiome populaire, qui fait que les bonnes
femmes reluquent avec componction, dans les cirques, la grosse bête qui
se cache pour faire l'amour. Pendant l'accouplement, dit un célèbre
éleveur de lapins[1], «le mâle et la femelle doivent être seuls, en
demi-obscurité. Cette solitude et cette obscurité sont d'autant plus
nécessaires que certaines femelles manifestent des signes de pudeur.»
La pudeur des animaux est une rêverie. Comme la pudeur humaine,
elle n'est que le masque de la peur, la cristallisation d'habitudes
craintives, nécessitées par l'état inerme où se trouvent des animaux
se livrant au coït. Cela est fort connu et n'exige plus aucune
explication. Mais le besoin de la reproduction est si tyrannique qu'il
ne laisse pas toujours même aux animaux les plus timides, la présence
d'esprit de se cacher pour faire l'amour. Le plus domestiqué de nos
animaux ne manifeste, à ce moment, ni peur ni pudeur, on ne le sait que
trop.
Chez l'homme, chez le civilisé comme chez le non civilisé, la peur
sexuelle, la pudeur, a pris mille formes dont la plupart ne semblent
plus avoir aucun lien avec le sentiment originel dont elles sont
dérivées. On constate d'ailleurs ceci, que si le milieu où se trouve le
couple est tel qu'aucune attaque, aucune moquerie n'est à craindre, la
pudeur disparaît en partie ou tout à fait selon le degré de sécurité
et le degré d'excitation. Pour une foule populaire un soir de fête, il
n'y a plus guère de pudeur que la pudeur légale; l'exemple d'un couple
plus hardi suffit, si aucune autorité n'est à redouter, pour libérer
tous les appétits, et l'on voit clairement alors que l'homme, qui ne
se cache plus pour manger, ne se cache pour faire l'amour que par
soumission à l'usage.
De l'acte génital, la pudeur s'est étendue aux organes sexuels
extérieurs, par un mécanisme très simple et très logique. Mais là, il
faut distinguer, je pense, entre la pudeur génitale, née de l'habitude
de vêtir le corps tout entier, et celle qui a porté les hommes à ne
se couvrir qu'une région particulière. Le chaud, le froid, la pluie,
les insectes expliquent le vêtement, mais non le pagne ou la feuille,
surtout quand la feuille, imposée aux femmes mariées, par exemple,
est défendue aux vierges, ou quand cette symbolique feuille est si
réduite qu'elle ne sert à rien, qu'elle n'est plus qu'un signe. Dans ce
dernier cas, elle n'a même peut-être aucune relation directe avec la
pudeur génitale; elle n'est plus qu'un ornement matrimonial, analogue
à l'anneau ou au collier, un signe, en effet, et qui indique l'état.
Il est possible aussi que, chez certaines peuplades où les hommes vont
entièrement nus, les femmes ne portent un tablier que pour se préserver
des mouches, des œstres; à peu près comme le paysan drape d'herbes ou
de feuilles le mufle de son cheval. Bien souvent, cependant, on est
forcé de reconnaître, dans ces coutumes, la preuve d'une sensibilité
génitale particulière, analogue à la pudeur des civilisés. Un matelot
anglais, lors des premières explorations, se fit conspuer par des
femmes maories, non parce qu'il se présentait nu, ce qui était, au
contraire, exigé par la coutume, mais parce qu'il se présentait le
gland découvert. Ce détail les choquait extrêmement. Exemple curieux de
la localisation de la pudeur: toutes les parties du corps se pouvaient
et se devaient montrer, toutes excepté cette petite surface. À bien
réfléchir, la pudeur des Européennes, au bal ou à la plage, est à peu
près aussi saugrenue que celle des Maories, ou que celle des fellahines
qui, à la survenue d'un étranger, relèvent leur chemise, unique
vêtement, pour s'en couvrir la face!
La pudeur sexuelle, telle qu'on l'observe aujourd'hui chez les peuples
les plus variés, est tout à fait artificielle. Livingstone assure avoir
développé la pudeur chez des petites filles cafres en les habillant.
Surprises en négligé, elles se couvraient les seins,-et cela dans une
race où la femme va entièrement nue, sauf un fil à la ceinture, d'où
pend un autre fil. Mais le vêtement n'est qu'une des causes de la
pudeur ou des habitudes qui nous en donnent l'illusion, et le sentiment
de crainte associé à l'acte sexuel n'explique pas tout le reste. Il y
a une pudeur particulière à la femelle, un ensemble de mouvements de
recul qu'on ne peut assimiler à rien, rattacher à rien. Le geste de
la Vénus pudique n'est pas un geste purement féminin; presque toutes
les femelles, et surtout mammifères, le possèdent: la femelle qui se
refuse rabat sa queue et la serre entre ses jambes; il y a évidemment
là l'origine de l'une des formes particulières de la pudeur. On en a
donné dans un précédent chapitre des exemples caractéristiques.
L'homme est insaisissable, le moindre de ses sentiments habituels a
des racines multiples et souvent contradictoires dans une sensibilité
variable et toujours excessive. Il est le moins pondéré et le moins
raisonnable de tous les animaux, quoique le seul qui ait pu se faire
une idée de la raison; c'est un animal fou, c'est-à-dire qui se répand
de tous les côtés, qui démêle tout en théorie et dans la pratique
emmêle tout, qui désire et veut tant de choses, qui jette ses muscles
à tant d'activités diverses que ses actes sont à la fois les plus
sensés et les plus absurdes, les plus conformes et les plus opposés au
développement logique de la vie. Mais il tire parti même de l'erreur,
surtout de l'erreur, fatale à tous les animaux, et c'est là son
originalité, comme l'a vu Pascal, comme l'a répété Nietzsche.
Si le mot pudeur n'est pas exact, appliqué aux animaux, bien que l'on
trouve dans leurs mœurs la lointaine origine de ce sentiment complexe
et raffiné, le mot cruauté, quand il s'agit des actes naturels de
défense ou de nutrition, ne l'est pas davantage. La cruauté humaine
est souvent une aberration; la cruauté des bêtes est une nécessité,
un fait normal, souvent la condition même de leur existence. Un
philosophe anarchiste, disciple attardé et naïf de Jean-Jacques, a
cru démêlée dans la nature un altruisme universel; il a refait avec
d'autres paroles, un autre esprit, et quelques exemples nouveaux, les
livres enfantins de Bernardin de Saint-Pierre, et abusé, sous prétexte
d'incliner les hommes à la bonté, du droit que l'on a de se promener
dans la nature sans la voir et sans la comprendre. La nature n'est ni
bonne, ni mauvaise, ni altruiste, ni égoïste; elle est un ensemble de
forces dont aucune ne cède que sous une pesée supérieure. Sa conscience
est celle d'une balance; étant d'une indifférence parfaite, elle est
d'une équité absolue. Mais la sensibilité d'une balance est d'un ordre
unique; la sensibilité de la nature est infinie à toutes les actions
et à toutes les réactions. Que le fort mange le faible ou que le
faible mange le fort, il n'y a compensation que dans notre illusion
humaine: en réalité, une vie s'est agrandie aux dépens d'une autre
vie et, dans un cas comme dans l'autre, l'énergie totale n'a été ni
diminuée ni augmentée. Il n'y a ni forts ni faibles: il y a un niveau
qui tend à rester constant. Notre sentimentalisme nous fait percevoir
des drames là où il ne se passe rien de plus troublant que des faits
généraux de nutrition. Cependant, on peut les regarder, ces faits,
d'un peu plus près; et alors la parité des organismes animaux et de
l'organisme humain nous portera à qualifier de cruels certains actes
qui, œuvre d'un homme, mériteraient précisément ce nom. Mais s'il faut
dire cruauté pour se comprendre soi-même, il faut aussi se souvenir que
cette cruauté est inconsciente, qu'elle n'est pas sentie par l'animal
dévorant, qu'aucun élément de méchanceté n'entre dans son acte, et que
l'homme, d'ailleurs, ce juge, ne se prive nullement de manger des bêtes
vivantes quand elles sont meilleures crues que cuites et vivantes que
mortes.
Un philanthe, sorte de guêpe, happe une abeille pour nourrir ses
larves; tout en la transportant vers son nid, il lui presse le ventre,
la suce, la vide de tout son miel. Mais, à l'entrée du nid, une mante
fait le guet, son bras à double scie se déclanche: le philanthe est
saisi au passage. Et l'on voit ceci: la mante rongeant le ventre du
philanthe, cependant qu'il continue de lécher le ventre de l'abeille.
Et la mante est si vorace qu'on la couperait en deux sans lui faire
lâcher prise: quelle chaîne de carnages!
Les larves du sphex, autre guêpe, sont nourries de grillons vivants,
réduits par une piqûre à l'immobilité. Sitôt éclose, la larve attaque
le grillon sur le ventre duquel, à une place choisie, l'oeuf a été
pondu. Le pauvre insecte paralysé proteste par de faibles remuements
d'antennes, de mandibules: en vain; il est dévoré vivant, fibre à
fibre, par un gros ver qui lui ronge les entrailles, avec assez
d'habileté pour ne toucher d'abord qu'aux parties non essentielles à la
vie et conserver sa proie jusqu'à la fin fraîche et savoureuse. Telle
est la mansuétude de la nature, cette bonne mère.
Les carabes sont de beaux coléoptères, violets, pourpres, dorés. Ils
ne se nourrissent que de proies vivantes, qu'ils mangent lentement,
s'attaquant d'abord au ventre, s'enfonçant peu à peu dans la cavité
palpitante. Les hélices, les limaces sont ainsi dépecées par des
bandes de carabes qui les fouillent et les déchirent au milieu d'un
bouillonnement de salive.
Tout n'est, dans la nature, que vol et assassinat. Ce sont les actes
normaux. Les espèces herbivores seules sont innocentes, peut-être par
imbécillité; toujours occupées à manger, leur nourriture étant peu
substantielle, elles n'ont pas le temps de développer leurs forces:
ce sont des proies inévitables, une sorte d'herbe supérieure qui sera
broutée à la première occasion. Mais les carnivores sont parfaitement
dévorés à leur tour par leurs commensaux plus robustes ou plus adroits.
Très peu de bêtes meurent de leur belle mort. Les géotrupes, scarabées
nécrophores, leur besogne finie et la ponte achevée, se dévorent les
uns les autres, pour passer le temps, peut-être, pour atteindre plus
gaiement leur minute dernière. Les animaux ne sont que de deux sortes,
chasseurs et gibier, mais il n'est guère de chasseur qui ne soit
gibier à son heure. On ne voit pas chez les animaux cette invention
purement humaine, l'élevage pour la boucherie ou, ce qui est plus
extraordinaire, pour la chasse. Les fourmis savent traire les pucerons,
leurs vaches, ou les staphylins, leurs chèvres; elles ne savent pas les
engraisser et les égorger.
Cent autres traits de cruauté animale sont épars dans ce volume. On en
recueillerait beaucoup d'autres, et cela pourrait former un ouvrage
édifiant, par ce temps de sentimentalisme. Non pas qu'on voulût, bien
au contraire, les donner à l'homme comme autant d'exemples; mais cela
pourrait tout de même nous apprendre que le premier devoir d'un être
vivant est de vivre et que toute vie n'est pas autre chose qu'une somme
suffisante de meurtres. Hommes ou tigres, sphex ou carabes sont soumis
à la même nécessité: ou tuer ou mourir, ou verser le sang ou manger
de l'herbe. Mais manger de l'herbe, autant se suicider: demandez aux
moutons.
[1] Mariot-Didieux, Guide pratique de l'éducateur de lapins.
(Bibliothèque des professions industrielles et agricoles, série H, n°
17.)
CHAPITRE XIX
L'INSTINCT