conditions normales de vie humaine. Les enfants? Mais si l'assistance
du père est nécessaire, elle peut s'exercer sur les enfants de
plusieurs femmes aussi bien que sur les enfants d'une seule femme. La
durée de l'élevage chez les civilisés est d'ailleurs excessive; elle se
prolonge, quand il s'agit de certaines carrières, jusqu'au voisinage de
l'âge mûr. Normalement, la puberté devrait libérer le petit de l'homme,
comme elle libère le petit des autres mammifères. Le couple pourrait
alors n'avoir qu'une durée de dix à quinze ans; mais la fécondité de
la femme accumule les enfants à un an d'intervalle, si bien que, tant
que dure la virilité du père, il y a au moins un être faible en droit
d'exiger sa protection. La polygamie humaine ne pourrait donc que par
exception être successive, si l'homme était un animal obéissant,
soumis aux règles sexuelles normales, et toujours fécond; mais, en
fait, elle est fréquente et le divorce l'a légalisée. L'autre et
vraie polygamie, la polygamie actuelle, temporaire ou permanente, est
moins rare encore chez les peuples de civilisation européenne, mais
presque toujours secrète et jamais légale; elle a pour corollaire une
polyandrie exercée dans les mêmes conditions. Cette sorte de polygamie,
fort différente de celle des Mormons et des Turcs, des gallinacés et
des antilopes, n'est pas non plus la promiscuité. Elle ne dissout pas
le couple, elle en diminue la tyrannie, le rend plus désirable Rien
ne favorise le mariage, et, par suite, la stabilité sociale, comme
l'indulgence en fait de polygamie temporaire. Les Romains l'avaient
bien compris, qui légalisèrent le concubinat. On ne peut traiter
ici une question qui s'éloigne trop des questions naturelles. Pour
résumer d'un mot la réponse que l'on voudrait y faire, on dirait que
l'homme, et principalement l'homme civilisé, est voué au couple, mais
qu'il ne le supporte qu'à condition d'en sortir et d'y rentrer à son
gré. Cette solution semble concilier ses goûts contradictoires; plus
élégante que celle que donne, ou que ne donne pas le divorce, toujours
à recommencer, elle est conforme non seulement aux tendances humaines,
mais aussi aux tendances animales. Elle est doublement favorable à
l'espèce en assurant à la fois l'élevage convenable des enfants et la
satisfaction entière d'un besoin qui, dans l'état de civilisation, ne
se sépare ni du plaisir esthétique, ni du plaisir sentimental.
[1] On croit cependant que le mâle de la chauve-souris allaite l'un
des deux petits que produit régulièrement le couple. Mais ces animaux
sont si particuliers, si hétéroclites, que cet exempler s'il est
authentique, ne serait pas un argument décisif.
CHAPITRE XVII
L'AMOUR CHEZ LES ANIMAUX SOCIAUX
Organisation de la reproduction chez les hyménoptères.--Les
abeilles.--Noces de la reine.--La mère abeille, cause et
conscience de la ruche.--Royauté sexuelle.--Les limites
de l'intelligence chez les abeilles.--Logique naturelle
et logique humaine.--Les guêpes.--Les bourdons.--Les
fourmis.--Notes sur leurs mœurs.--État très avancé de
leur civilisation.--L'esclavage et le parasitisme chez
les fourmis.--Les termites.--Les neuf principales formes
actives des termites.--Ancienneté de leur civilisation.--Les
castors.--Tendance des animaux industrieux à l'inactivité.
Les hyménoptères sociaux, bourdons, frelons, guêpes, abeilles, ont,
en amour, des mœurs particulières, très différentes de celles des
autres espèces animales. Ce n'est pas la monogamie, puisqu'on n'y
rencontre rien qui ressemble à un couple; ni la polygamie, puisque les
mâles ne connaissent qu'une fois la femelle, quand cela leur arrive,
et puisque les femelles sont fécondées pour toute leur vie par un
seul accouplement. C'est plutôt une sorte de matriarcat, encore que
l'abeille, par exemple, ne soit généralement la mère que d'une partie
de la ruche dont elle est la souveraine, l'autre partie provenant
de la reine qui s'est éloignée avec le nouvel essaim, ou de celle
qui est restée dans la ruche primitive. Il y a environ, dans les
essaims très fournis, six ou sept cent mâles peur une femelle. La
copulation a lieu dans les airs, comme pour les fourmis; elle n'est
possible qu'après qu'un long vol a empli d'air des poches qui font
saillir l'organe du mâle. D'entre ces poches, ou vessies aérifères,
en formes de cornes perforées, sort le pénis, qui est un petit corps
blanc, charnu et recourbé à la pointe. Dans le vagin, qui est rond,
large et court s'ouvre la poche à sperme, réservoir qui peut contenir,
dit-on, une vingtaine de millions de spermatozoïdes, destinés à
féconder les œufs, pendant plusieurs années, au fur et à mesure de la
ponte. La forme du pénis et la manière dont le sperme s'agglutine,
par un liquide visqueux, en véritable spermatophore, causent la mort
du mâle. La pariade achevée, il veut se dégager et n'y réussit qu'en
laissant dans le vagin non seulement son pénis, mais tous les organes
qui en dépendent. Il tombe comme un sac vide, cependant que la reine,
revenue à la ruche, se pose à l'entrée, fait sa toilette, aidée
par les ouvrières, qui s'empressent: doucement, de ses mandibules,
elle arrache l'épine restée à son ventre, nettoie la place, avec
un soin lustral. Ensuite, elle entre dans la seconde période de sa
vie, la maternité. Ce pénis, qui reste enfoncé dans le vagin après
la copulation, fait songer au dard des combattantes qui demeure, lui
aussi, dans la blessure qu'il a faite: qu'il s'agisse d'amour ou de
guerre, la trop courageuse bestiole doit expirer, épuisée et mutilée;
il y a là une facilité particulière de déhiscence qui semble fort rare.
Les noces de la reine abeille sont restées longtemps absolument
mystérieuses et, encore aujourd'hui, il n'y a qu'un très petit nombre
d'observateurs qui en aient été les témoins lointains. Réaumur, ayant
isolé une reine et un mâle, assista à un jeu ou à un combat, à des
mouvements qu'il interpréta ingénieusement. Il ne put voir le véritable
coït, qui n'a jamais lieu que dans les airs. Son récit, que rien depuis
n'a confirmé, est singulier. Il nous montre la reine s'approchant d'un
mâle, le léchant avec sa trompe, lui présentant du miel, le flattant
avec ses pattes, tournant autour de lui, enfin, irritée de la froideur
de l'amant, montant sur son dos, appliquant sa vulve sur l'organe du
mâle qu'il décrit assez bien et qu'il montre tout baigné d'une liqueur
blanche et visqueuse[1]. Les préludes véritables, à l'état de liberté,
du moins, contredisent le grand observateur. La femelle ne semble
nullement agressive. Voici les trois récits authentiques que j'ai pu
découvrir:
«Le 6 juillet 1849, M. Hannemann, apiculteur à Wurtemburg, en Thuringe,
était assis près de mon rucher, lorsque son attention fut éveillée
par un bourdonnement inaccoutumé. Soudain il vit trente à quarante
bourdons[2] poursuivant rapidement une mère, à la hauteur de vingt à
trente pieds. Le groupe occupait un espace apparent de deux pieds de
diamètre. Quelquefois, dans leur course, ils descendaient à dix pieds
de terre, puis se relevaient, allant du nord au midi.... Il put les
suivre environ cent pas, après quoi un bâtiment les lui fit perdre de
vue. Le groupe de bourdons figurait une sorte de cône dont la mère
était le sommet, puis ce cône s'élargit en un globe dont elle était
le centre; à ce moment, la mère réussit à se dégager et elle pointa
en l'air, toujours suivie par les bourdons, qui avaient, en dessous
d'elle, reformé le cône[3].»
Quelques années plus tard, le Rév. Millette, à Witemarsh, observa la
phase finale de l'acte. Pendant la mise en ruche, il aperçut au vol
une des mères qui, l'instant d'après, était arrêtée par un bourdon.
Après avoir volé l'espace d'une verge, ils tombèrent ensemble à terre,
accrochés l'un à l'autre. Il s'approcha et les captura tous les deux,
au moment même où le bourdon s'était délivré de l'étreinte, et les
porta à sa maison, où il les mit en liberté dans une pièce close. La
mère, fâchée, vola vers la fenêtre; le bourdon, après s'être traîné un
instant sur la main ouverte, tomba à terre et mourut. Tous les deux,
mâle et femelle, avaient à la pointe de l'abdomen des gouttes d'une
liqueur blanche comme du lait; en pressant le bourdon, on vit qu'il
était dépouillé de ses organes génitaux[4].
Ayant vu sortir la mère, M. Carrey ferma l'entrée de la ruche. Pendant
son absence, qui dura un quart d'heure, trois faux-bourdons vinrent
devant l'entrée et, la trouvant close, se tinrent au vol. Lorsque la
mère, étant de retour, ne fut qu'à trois pieds de la ruche, l'un des
bourdons vola très rapidement vers elle, lui jetant les pattes autour
du corps. Ils s'arrêtèrent et se posèrent sur un long brin d'herbe.
A ce moment, une explosion se fit distinctement entendre, et ils
furent séparés. Le bourdon tomba à terre tout à fait mort et l'abdomen
fortement contracté. Après avoir décrit quelques circuits en l'air, la
mère rentra à la ruche[5].
Sauf en ce qui concerne l'explosion finale, ces trois récits concordent
assez bien, donnant une idée exacte d'une des pariades les plus
difficiles à observer.
C'est d'ailleurs là le seul point encore à demi obscur de la vie des
abeilles. On sait tout le reste, leurs trois sexes, rigoureusement
spécialisés, l'industrie précise des cirières, la diligence des
cueilleuses, le sens politique de ces extraordinaires amazones, leurs
initiatives, quand la ruche est trop dense, pour la formation de
nouveaux essaims, les duels des reines où le peuple s'interpose, le
massacre des mâles dès qu'ils sont inutiles, l'art des nourrices à
transformer une larve vulgaire en larve de reine, l'activité méthodique
de ces républiques où toutes les volontés réunies en une seule
conscience n'ont d'autre but que le salut commun et la conservation de
la race.
Ce sont cependant ces vertus, trop mécaniques, qui font l'infériorité
de l'abeille; les ouvrières sont extrêmement laborieuses et sages,
mais elles manquent même de cette légère personnalité qui caractérise
les insectes sexués. La reine, beaucoup moins raisonnable, est plus
vivante; elle est capable de jalousie, de fureur, de désespoir, quand
elle sent sa royauté menacée par la nouvelle reine que les nourrices
ont élevée en secret. Les mâles inutiles, bruyants, pillards,
parasites, tout enivrés du sperme vain qui les gonfle, ont également
quelque chose de plus séduisant que les honnêtes travailleuses, plus
jolis, d'ailleurs, plus forts et aussi plus fuselés, plus élégants. Les
amateurs des abeilles, généralement, méprisent ces mousquetaires; ce
sont eux cependant qui incarnent l'animalité, c'est-à-dire la beauté de
l'espèce. S'il est vrai, comme le croit M. Maeterlinck[6], que c'est
le plus vigoureux des sept ou huit cents mâles qui finit par séduire
la reine vierge, leur oisiveté, leur gourmandise, leur tournoiement
étourdi deviennent autant de vertus.
Il semble bien que les reines, et même les ouvrières, puissent sans
fécondation préalable pondre des œufs donnant des mâles; mais pour
avoir des femelles et des reines, il faut la copulation: or, comme les
reines seules peuvent recevoir le mâle, une ruche sans reine est une
ruche perdue. Ceci est le point de vue pratique; le point de vue sexuel
conduit à des réflexions différentes. Une femelle peut, toute seule,
donner naissance à un mâle, mais pour que l'œuf produise une femelle,
il faut qu'il soit fécondé par ce mâle né spontanément; on assiste là à
une véritable extériorisation de l'organe mâle, à une segmentation de
la puissance génitale en deux forces, la force mâle, la force femelle.
Ainsi désunie, elle acquiert une faculté nouvelle qui se déploiera
pleinement par la réintégration en une force unique des deux moitiés
de la force initiale. Mais pourquoi les ovules parthénogénétiques
donnent-ils nécessairement des mâles, chez les abeilles, et des
femelles, chez les pucerons? C'est à quoi il est tout à fait impossible
de répondre. On voit seulement que la parthénogenèse est toujours
transitoire et qu'après tel nombre de générations virginales la
fécondation normale intervient toujours.
On ne peut pas dire que la mère abeille soit une véritable reine, un
véritable chef, mais elle est le personnage important de la ruche,
celui sans lequel la vie s'arrête. Les ouvrières ont l'air d'être
les maîtresses; en réalité, leur centre nerveux est la reine; elles
n'agissent que pour elle, que par elle. Sa disparition affole la ruche
et la pousse à des tentatives absurdes, comme la transformation en
pondeuse d'une nourrice qui ne donnera que des produits d'un seul sexe,
des bouches inutiles. C'est en réfléchissant sur ce dernier expédient
que l'on peut mesurer toute l'importance du sexe, comprendre l'absolu
de sa royauté. Le sexe est roi, et il n'est de royauté que sexuelle.
La neutralisation des ouvrières, qui les met en dehors de la norme,
si elle est une cause d'ordre dans la ruche, est surtout une cause de
mort. Il n'y a d'êtres vivants que ceux qui peuvent perpétuer la vie.
L'intérêt qu'offrent les abeilles est très grand; il ne surpasse pas
celui que l'on peut trouver dans l'observation de la plupart des
hyménoptères, sociaux ou solitaires, ou de certains névroptères, tels
que les termites ou encore des castors, ou de beaucoup d'oiseaux. Mais
les abeilles ont été, durant des siècles, nos producteurs de sucre, et
les seuls; de là, la tendresse de l'homme pour des insectes précieux
entre tous. Leur intelligence est assez développée, mais elle montre
vite ses bornes. On a prétendu qu'elles connaissent leur maître; c'est
une erreur manifeste. Les relations des abeilles et de l'homme sont
purement humaines. Il est évident qu'elles ignorent aussi absolument
l'homme que tous les autres insectes, que tous les autres invertébrés.
Elles se laissent exploiter, dans le sens de leur instinct, jusqu'aux
limites de la famine et de l'épuisement musculaire. Le mot de
Virgile est excessivement vrai, dans tous les sens où on voudra le
prendre: _Sic vos non vobis mellificatis apes_. Ces êtres si fins,
si spirituels, se laissent prendre aux grossiers simulacres inventés
par notre ruse industrielle. Quand ils ont rempli de miel, provisions
d'hiver, leurs rayons de cire, on enlève ces rayons, on les remplace
par des alvéoles en papier verni: et les graves abeilles, tout à coup
amnésiées, se mettent à ignorer leurs longs travaux; devant ces rayons
vierges, elles n'ont qu'une idée, les remplir. Elles se remettent au
travail avec un entrain qui, chez tout autre homme qu'un apiculteur,
excite une véritable pitié. Ces méchants ont inventé la ruche à rayons
mobiles. Les abeilles n'en sauront jamais rien. Les abeilles sont
stupides.
Mais nous, qui voyons les limites de l'intelligence chez les abeilles,
nous devons considérer celles de notre propre intelligence. Elle a les
siennes; il est possible de concevoir des cerveaux qui, nous ayant
observés, pourraient dire aussi: les hommes sont stupides. Toute
intelligence est limitée: c'est même ce heurt contre les limites,
contre le mur, qui, par la douleur qu'il cause, engendre la conscience.
Ne rions pas trop des abeilles qui garnissent joyeusement les rayons
mobiles de leurs ruches perfectionnées. Nous sommes peut-être les
esclaves d'un maître qui nous exploite et que nous ne connaîtrons
jamais.
La polygamie, ou, si l'on veut, la polyandrie des abeilles, prétexte
de cette digression, est donc purement virtuelle; elle est à l'état
de possibilité, mais elle ne se réalise jamais, puisque la fécondité
de la reine est assurée par un acte unique. La multiplicité excessive
des mâles répond sans doute à un ordre ancien où les femelles étaient
plus nombreuses. En tout cas, que sur près d'un millier de mâles il
n'y en ait jamais que deux ou trois d'utilisés, dix si l'on veut, en
supposant des essaimages très fréquents, cela démontre bien qu'il ne
faut pas préjuger des mœurs d'une espèce animale par la surabondance
de l'un ou de l'autre sexe, et, d'une façon générale, qu'il ne faut
pas subordonner la logique naturelle à notre logique humaine, dérivée
de la logique mathématique. Les faits, dans la nature, s'enchaînent
selon mille nœuds dont pas un seul n'est démêlable par le raisonnement
humain. Quand l'un de ces enchevêtrements se dénoue sous nos yeux,
nous admirons la simplicité de son mécanisme, nous croyons comprendre,
nous généralisons, nous nous préparons à ouvrir avec cette clef les
prochains mystères: illusion! C'est toujours à recommencer. Et voilà
pourquoi les sciences d'observation deviennent toujours plus obscures à
mesure qu'on pénètre plus avant dans le labyrinthe de la vie.
Il n'y a rien chez les guêpes, les frelons, qui ressemble à de la
polygamie, même en puissance. Une femelle fécondée ayant passé
l'hiver construit elle-même, au printemps, les premières assises du
nid, puis pond des œufs, dont il naît des individus asexués; ces
ouvrières assument alors toute la besogne matérielle, achèvent le
nid, surveillent les larves que la femelle continue de mettre au
jour. Ce sont maintenant des mâles et des femelles; l'accouplement
s'étant produit, les mâles meurent, puis les ouvrières, les femelles
s'engourdissent: celles qui auront survécu fonderont autant de tribus
nouvelles.
La génération des bourdons est plus curieuse, la différenciation des
castes plus compliquée. Il y a chez eux des mâles, des ouvrières, des
petites femelles, des grandes femelles. Une grande femelle, ayant
passé l'hiver, fonde un nid dans la terre, souvent parmi la mousse (il
y a une variété appelée bourdon des mousses), construit une alvéole
en cire, pond. De ces premiers œufs, il sort des ouvrières qui, comme
chez les guêpes, construisent le nid définitif, butinent, fabriquent
le miel et, plus laborieuses encore que les abeilles, qui craignent
singulièrement l'humidité, courent encore la campagne longtemps après
la chute du jour. Après les ouvrières, ce sont les petites femelles
qui viennent au monde; elles n'ont d'autre fonction que de pondre,
sans avoir été fécondées, des œufs dont il naîtra des mâles. En même
temps, la reine produit des grandes femelles qui s'accouplent aussitôt
avec les mâles. Puis toute la colonie meurt, comme chez les guêpes,
à l'exception des grandes femelles fécondées, par lesquelles, au
printemps suivant, ce cycle compliqué recommencera.
Chez les fourmis, les castes sont au nombre de trois, de quatre, si
l'on admet la division des neutres en ouvrières et en soldats, comme
chez les termites. Ici, de même que chez les abeilles, les neutres
sont la base de la république, les mâles mourant après la pariade,
les femelles après la ponte. «Il y a, dit M. Janet[7], des ouvrières
tellement différentes des autres par le développement de leurs
mandibules et le volume de leur tête, qu'on les a distinguées sous le
nom de soldats, nom qui est en rapport avec le rôle défensif qu'elles
remplissent dans la colonie.» Ces soldats sont aussi bouchers, dépècent
les proies trop grosses ou dangereuses. La spécialisation est la seule
supériorité des neutres, qui pour le reste semblent inférieures aux
femelles et aux mâles, pour la taille, la musculature, les organes
visuels. Les femelles sont parfois presque moitié plus grosses que
les neutres; les mâles ont un volume intermédiaire. Les fourmis
manifestent une intelligence bien supérieure à celle des abeilles. Il
semble vraiment que, devant ce petit peuple, on touche à l'humanité.
Songez que les fourmis ont des esclaves et des animaux domestiques. Les
pucerons d'abord, ceux qui vivent sur les racines et, au besoin, ceux
du rosier, qu'elles vont traire et qui se laissent faire, soumis par
une longue hérédité. _Aphis formicarum vacca_, dit brièvement Linné.
Mais des troupeaux épars dans les prairies ne leur suffisent pas, elles
entretiennent dans l'intérieur même de leurs fourmilières des colonies
de pucerons esclaves et de staphylins domestiques. Les staphylins sont
de petits coléoptères à abdomen mobile; une de leurs espèces ne se
rencontre que chez les fourmis. Ils sont domestiqués au point de ne
plus savoir se nourrir eux-mêmes: les fourmis leur dégorgent dans la
bouche la nourriture qui leur est nécessaire. En retour, les staphylins
fournissent à leurs maîtres un régal analogue à celui qu'ils tirent des
pucerons: du bouquet de poils qui se dresse à la base de leur abdomen
semble suinter une liqueur délectable; du moins voit-on les fourmis
sucer ces poils avec beaucoup d'avidité. L'animal se laisse faire. Il
est si bien chez lui, dans les fourmilières, que le même observateur[8]
les a vus promener sans crainte leur accouplement parmi le peuple
affairé, le mâle juché sur le dos de la femelle, solidement cramponné à
la touffe mellifère, délices des fourmis!
On sait que les fourmis rousses font la guerre aux fourmis noires
et volent leurs nymphes, lesquelles, écloses en captivité, leur
fournissent d'excellents domestiques, attentifs et obéissants.
L'humanité blanche, elle aussi, s'est trouvée, à un moment de son
histoire, devant une pareille occasion; mais, moins avisée que les
fourmis rousses, elle l'a laissée fuir, par sentimentalisme, trahissant
ainsi sa destinée, renonçant, sous l'inspiration chrétienne, au
développement complet et logique de sa civilisation. N'est-il pas
amusant que l'on nous présente comme anti-naturel ce fait, l'esclavage,
qui est au contraire à l'état normal et excessivement naturel chez
le plus intelligent des animaux? Et dans un ordre d'idées en rapport
plus direct avec le sujet de ce livre, la neutralisation d'une partie
du peuple en castes vouées à la continence, si c'est également une
tentative antinaturelle, comment se fait-il que les hyménoptères
sociaux, fourmis, abeilles, bourdons, et des névroptères, les termites,
l'aient menée à bien et en aient fait le fondement de leur état social?
Rien de pareil, sans doute, ne s'est jamais montré chez les mammifères;
mais les mammifères, hormis l'homme, ce monstre, et y compris les
castors, sont infiniment inférieurs aux insectes. Si les mœurs des
oiseaux sociaux (car il y en a de tels) étaient mieux connues, on y
trouverait peut-être des pratiques analogues, la coopération sexuelle
de tous les membres d'un peuple étant inutile à la conservation de la
race; d'autre part, les espèces inférieures, voisines d'une espèce
supérieure, étant logiquement appelées à disparaître, l'esclavage
est excellent pour elles, qui assure leur perpétuité et la sorte
d'évolution qui convient le mieux à leur faiblesse.
Une petite fourmi brune, l'_anergates_, n'a pas d'ouvrières; pour
vivre, la tribu s'établit en parasite dans une fourmilière où elle
se fait servir par les travailleuses d'une autre espèce. Quelle
ingéniosité chez les sexués, quelle docilité chez, les asexués[1]
Les fourmis ouvrières sont bien nettement les femelles dégénérées,
chez qui la sensibilité sexuelle s'est transformée tout entière en
sensibilité maternelle. On observe d'ailleurs, en beaucoup d'espèces,
un type intermédiaire, la femelle-ouvrière, qui donne la clef de cette
évolution. Il faut noter aussi qu'après leur fécondation toutes les
femelles ne rentrent pas dans la cité; où elles sont tombées, elles
construisent, comme les mères bourdons, un nid provisoire, agissant
alors comme ouvrières, en attendant la première ponte, qui produira
exclusivement des ouvrières réelles et permettra la constitution
normale de la nouvelle fourmilière.
Il y a chez les fourmis, comme chez les papillons, des hermaphrodites
selon la ligne médiane, ou parfois selon une ligne oblique; cela donne
des êtres absurdes, moitié l'un, moitié l'autre, ou des singularités
de cette sorte: une femelle à tête d'ouvrière et faisant fonction
d'ouvrière[9].
La polygamie par massacre des mâles, comme chez les herbivores, chez
les gallinacés, semble un acheminement vers une répartition des sexes
plus logique, plus économique. Si les antilopes se perpétuent fort
bien avec un seul mâle pour une centaine de femelles, n'est-ce pas une
indication qu'une partie au moins des mâles sacrifiés aurait pu ne pas
naître? Et ne vaudrait-il pas mieux, dans l'intérêt des antilopes,
qu'une partie de ces mâles, s'ils doivent continuer à naître, fussent
normalement asexués, comme il arrive pour les mâles termites, et
chargés de quelque besogne sociale?