fois dans leur vie. Les exceptions à cette règle n'ont pas assez de
constance pour être érigées en contre-règle. Il y a des monogamies de
fait; il n'y en a pas de nécessaires, dès que l'existence de l'animal
est assez longue pour lui permettre de se reproduire plusieurs fois.
Les femelles des mammifères en liberté fuient presque toujours le
mâle qui les a déjà servies; il leur faut du nouveau. La chienne
n'accueille qu'à la dernière extrémité le chien de la précédente
saison. Ceci me semble la lutte de l'espèce contre la variété.
Le couple est formateur de variétés. La polygamie les ramène au
type général de l'espèce. Les individus d'une espèce franchement
polygame doivent présenter une ressemblance très grande; si l'espèce
incline à une certaine monogamie, les dissemblances deviennent plus
nombreuses. Ce n'est pas une illusion qui nous fait reconnaître dans
les races humaines à peu près monogames une moindre uniformité de
type que dans les sociétés polygames ou livrées à la promiscuité,
ou chez les espèces animales. L'exemple du chien semble le plus mal
choisi entre tous ceux qu'il était possible de prendre. Il n'en est
rien, c'est le meilleur, attendu qu'en recevant successivement des
individus de variétés différentes, la chienne tend à produire des
individus, non d'une variété spécialisée, mais au contraire d'un type
où s'emmêlent des variétés multiples, individus qui, en se croisant
et en se recroisant à leur tour, finiraient, si les chiens vivaient à
l'état libre, par constituer une espèce unique. La liberté sexuelle
tend à établir l'uniformité du type; la monogamie lutte contre cette
tendance et maintient la diversité. Une autre conséquence de cette
manière de voir est qu'il faudra considérer la monogamie comme
favorable au développement intellectuel, l'intelligence étant une
différenciation qui s'accomplira d'autant plus souvent que seront plus
nombreux les individus et les groupes déjà différenciés physiquement.
Que l'uniformité physique engendre l'uniformité de sensibilité,
puis d'intelligence, cela n'a point besoin d'être expliqué: or les
intelligences ne comptent, ne marquent que par leurs différences;
uniformes, elles sont comme si elles n'étaient pas impuissantes à
s'accrocher les unes aux autres, à réagir les unes contre les autres,
faute d'aspérités, faute de courants contraires. C'est le troupeau dont
chaque membre fait le même geste de fuir, de mordre ou de rugir.
Ni les conditions de la monogamie absolue, ni celles de la promiscuité
absolue ne semblent se rencontrer à l'heure actuelle dans l'humanité,
ni chez les animaux; mais on voit le couple, en plusieurs espèces
animales et humaines, soit à l'état de tendance, soit à l'état
d'habitude. Plus souvent, surtout parmi les insectes, le père reste
indifférent, même s'il survit quelque temps, aux conséquences de
l'acte génital. D'autres fois, les luttes entre les mâles en réduisent
tellement le nombre qu'un seul mâle demeure le maître et le servant
d'une grande quantité de femelles. Il faut aussi distinguer entre la
polygamie vraie et la polygamie successive; entre la monogamie d'une
saison et celle de la vie entière; enfin, considérer à part les animaux
qui ne font l'amour qu'une seule fois ou durant une saison unique
suivie de mort.
Ces différentes variétés et toutes leurs nuances demanderaient une
classification méthodique. Ce serait un long travail et qui peut-être
n'atteindrait pas à une véritable exactitude, car, chez les animaux,
comme chez l'homme, il faut compter avec le caprice, en matière
sexuelle: quand une fidèle colombe est fatiguée de son amant, elle
prend son vol et forme bientôt, avec quelque mâle adultère, un nouveau
couple. Le couple est naturel, mais non le couple permanent. L'homme
ne s'y est jamais plié qu'avec peine, encore que cela soit une des
principales conditions de sa supériorité.
Les mamelles du mâle ne semblent pas prouver la primordialité du couple
chez les mammifères. Bien qu'il y ait des exemples véridiques de mâles
ayant donné du lait, il est difficile de considérer les mamelles
du mâle comme destinées à un rôle véritable, à un allaitement de
fortune[1]. Ce remplacement a été trop rarement observé pour qu'on en
puisse tirer argument. L'embryologie explique très bien l'existence de
cet organe inutile. L'instrument inutile est d'ailleurs aussi fréquent
dans la nature que l'absence de l'instrument utile. La concordance
parfaite de l'organe et de l'acte est rare.
Quand il s'agit des insectes, qui ne vivent qu'une saison d'amour,
parfois deux saisons réelles, si, nés à l'automne, ils peuvent
s'engourdir pour l'hiver, la polygamie est presque toujours la
conséquence de la rareté des mâles, ou de la surabondance des femelles.
L'espace leur est trop vaste, la nourriture trop abondante, pour qu'il
naisse entre mâles des combats vraiment meurtriers. D'ailleurs, l'amour
accompli, la minuscule gent ailée ne demande qu'à mourir; le couple ne
se forme que pour la durée de la fécondation; les deux bêtes reprennent
aussitôt leur liberté, qui est celle de pondre, pour la femelle, pour
le mâle celle de languir et, parfois, de jeter au vent une dernière
chanson. Il y a des exceptions à cette règle, mais si l'on considérait
les exceptions du même regard que la règle, on ne verrait dans la
nature que ce que l'on voit dans le sein d'un fleuve, de vagues
mouvements, des ombres passantes. Pour concevoir quelque réalité, il
faut concevoir la règle, d'abord, instrument de vision et de mesure.
Chez la plupart des insectes, le mâle ne fait rien que de vivre; il
dépose sa semence dans le réceptacle de la femelle, reprend son vol,
s'évanouit. Il ne partage aucun des travaux préparatoires de la ponte.
Seule, la femelle sphex engage sa lutte terrible et habile avec le
grillon, qu'elle paralyse de trois coups de poignard dans les trois
centres nerveux moteurs; seule, elle creuse le terrier oblique au fond
duquel vivront les larves; seule, elle le pare, l'emplit de provisions,
le clôt. Seule, la femelle cercéris entasse dans la galerie profonde,
fruit de ses fouilles, les charançons ou les buprestes immobilisés,
nourriture de sa postérité. Seule, l'osmie, seule, la guêpe, seule, la
philanthe,-mais il faudrait citer presque tous les hyménoptères. On
comprend mieux que, quand l'insecte dépose ses œufs soit au hasard,
sans manœuvres préalables, soit par le jeu d'instruments spéciaux, la
coopération du mâle fasse défaut: seule, la femelle des cigales peut
enfoncer dans l'écorce de l'olivier son adroite tarière.
Il est cependant des couples parmi les insectes. Voici, au milieu
des coléoptères, les bousiers, voici les nécrophores. Géotrupes
stercoraires, copris lunaires, onitis bison, sisyphes, travaillent
fort sagement deux à deux à préparer les vivres de la famille future.
Alors, c'est le mâle qui semble le maître; c'est lui qui dirige la
manœuvre dans les opérations compliquées des nécrophores. Un couple
s'empresse autour d'un cadavre, quelque mulot; presque toujours un ou
deux mâles isolés se joignent à eux; la troupe s'organise, et l'on voit
l'ingénieur en chef explorer le terrain, donner des ordres. La femelle
les attend, immobile, prête à obéir, à suivre le mouvement. Dès qu'il
y a couple, le mâle commande. Le mâle nécrophore assiste la femelle
pendant les travaux de l'arrangement de la cellule et de la ponte. La
plupart des bousiers, sisyphes ou copris, façonnent et transportent
ensemble la pilule qui servira de nourriture aux larves: leur couple
ressemble entièrement à celui des oiseaux. On pourrait croire que,
dans ce cas, la monogamie est nécessitée par la nature des travaux;
nullement: le mâle, en d'autres espèces fort voisines, celui du
scarabée sacré, par exemple, laisse la femelle édifier seule la boule
excrémentitielle où elle enfermera ses œufs.
En montant aux vertébrés, on trouve aussitôt quelques exemples d'une
sorte de monogamie: c'est quand le poisson mâle sert lui-même de
couveuse à sa progéniture, soit qu'il la loge dans une poche spéciale,
soit qu'il l'hospitalise héroïquement dans sa bouche. Cela est rare,
puisque le plus souvent, chez les poissons, les sexes ne s'approchent
pas, et même ne se connaissent pas. Les batraciens, au contraire, sont
monogames; la femelle ne pond que sous la pression du mâle et c'est une
opération si lente, précédée de si longues manœuvres, que la saison
entière y est occupée. Le mâle du crapaud commun s'enroule aux jambes,
à mesure qu'il est dévidé, le long chapelet des œufs, et quand il est
complet, il s'en va, le soir, déposer son fardeau dans la mare voisine.
Les sauriens aussi semblent presque tous monogames. Le lézard avec
sa lézarde forme un couple qui, dit-on, dure plusieurs années. Leurs
amours sont ardentes; ils se serrent étroitement ventre à ventre.
Les oiseaux sont généralement considérés comme monogames, sauf les
gallinacés et les palmipèdes; mais les exceptions apparaissent si
nombreuses qu'il faudrait nommer les espèces une à une. La fidélité
des pigeons est légendaire; elle est peut-être une légende. Le pigeon
mâle a en effet des tendances à l'infidélité et même à la polygamie. Il
trompe sa compagne; il va jusqu'à lui infliger la honte d'une concubine
sous le toit conjugal I Et ces deux épouses, il les tyrannise, il
se les asservit en les battant. La pigeonne, il est vrai, n'est pas
toujours d'humeur facile. Elle a ses caprices. Parfois, se refusant
à son compagnon, elle déserte, va se livrer au premier venu. On ne
trouvera ici aucune des anecdotes zoologiques sur l'industrie des
oiseaux, leur union dans le dévouement à l'espèce. Les mœurs de ces
nouveaux venus dans le monde sont très instables; cependant, chez
certains gallinacés, monogames par exception, comme les perdrix, les
mâles semblent travaillés par des désirs contraires; ils subissent
le couple plutôt qu'ils ne le choisissent, et leur participation à
l'élevage est souvent fort restreinte. On a même vu des mâles de
perdrix rouges abandonner leur femelle après la pariade et se réunir en
troupe séparée avec des mâles vagabonds. Un couple parfait, c'est celui
du rossignol; les deux parents couvent, chacun à leur tour. Le mâle,
quand la femelle vient le relever, reste près d'elle et chante tant
qu'elle repose sur les œufs. Plus dévoué encore est le talégalle mâle,
sorte de dindon d'Australie. Il façonne le nid qui est un amas énorme
de feuilles mortes, puis la femelle ayant pondu, il surveille les œufs,
vient de temps en temps les découvrir pour les exposer au soleil. Il
prend également soin des petits, qu'il abrite sous les feuilles jusqu'à
ce qu'ils soient capables de voler.
Parmi les mammifères, les carnivores, les rongeurs pratiquent souvent
une certaine monogamie, au moins temporaire. Les renards vivent en
couples, s'occupent de l'éducation des renardeaux. On voit leurs vraies
mœurs dans le vieux «Roman du Renart»;: Renart vagabonde, cherchant
proie et aubaines, cependant que dame Hermeline, sa femme, l'attend au
logis, en son repaire de Maupertuis. La renarde apprend à ses enfants
l'art de tuer et de dépecer; leur apprentissage se fait sur le gibier
encore vivant que le mâle pourvoyeur apporte à la maison. Le lapin
est fort rude en amour; le hamster, autre rongeur, devient souvent
Carnivore, durant la saison du rut; on dit même qu'il dévore volontiers
ses petits et que la femelle, craignant sa férocité, le quitte avant de
mettre bas. Ces aberrations s'exagèrent en captivité et atteignent la
femelle elle-même. On sait que la lapine dévore parfois sa progéniture;
cela arrive surtout lorsqu'on a l'imprudence de toucher ou même de
regarder de trop près les lapereaux. Cela suffît pour amener une
perturbation violente du sentiment maternel. On a observé la même
démence chez une renarde qui avait mis bas en cage; un jour quelqu'un
passa, considéra les renardeaux; un quart d'heure après, ils étaient
étranglés.
On a donné de cette pratique, chez les lapines, diverses explications
dont la plus simple en apparence est que la lapine tue ses petits,
poussée par la soif, pour boire leur sang. C'est bien dantesque,
pour des lapines. On dit aussi, et cela concerne alors les lapins
sauvages et les lapins privés, que les femelles surprises tuent leurs
petits, n'ayant point l'industrie, comme les hases, les chattes, les
chiennes, de les transporter en un autre lieu, d'en sauver au moins
un, pendu par la peau du cou. La troisième explication est que,
dévorant leur arrière-faix, comme presque tous les mammifères, et
cela par motif physiologique, sans doute, les lapines, mises en goût,
continuent le repas et absorbent les lapereaux. Sans rejeter aucune
de ces explications, on pourrait en présenter plusieurs autres.
D'abord, il n'y a point que les femelles qui dévorent leurs petits;
les mâles y sont également enclins. Très lascif, le mâle lapin cherche
à se débarrasser de sa progéniture, pour suspendre l'allaitement
et chevaucher à nouveau la femelle. D'autre part, il est constant
que la lapine mère, dès qu'elle a repris l'habitude du mâle, alors
qu'elle allaite encore, cesse aussitôt de reconnaître ses petits, ses
brèves idées tournées toutes vers la progéniture nouvelle, future.
Des causes différentes peuvent engendrer des actes identiques, et des
raisonnements divers aboutir aux mêmes conclusions. Il y a raisonnement
dans ce cas du lapin; or, il n'y a raisonnement que lorsqu'il y a
erreur initiale, lorsqu'il y a trouble dans l'intellect. Ce trouble
et le massacre final, voilà tout ce que l'on peut constater: le
raisonnement échappe à notre analyse.
Le lapin est-il vraiment monogame? Peut-être d'une monogamie
saisonnière ou de nécessité. Le mâle, en tout cas, ne s'occupe
nullement des petits, sinon pour les étrangler; aussi la femelle, sitôt
pleine, se réfugie-t-elle dans un terrier isolé. Leur accouplement,
qui a surtout lieu vers le soir, se répète souvent jusqu'à cinq ou six
fois par heure, la femelle s'accroupissant d'une façon singulière; la
disjonction est très brusque, le mâle se renversant de côté en jetant
un petit cri. Ce qui fait douter de la monogamie réelle du lapin,
c'est qu'un mâle suffit fort bien pour huit ou dix femelles, qu'ils
sont très coureurs et se livrent entre eux à de meurtriers combats.
Il faut sans doute distinguer selon les espèces. Buffon prétend que,
dans un clapier, les plus vieux lapins ont autorité sur les jeunes. Un
observateur des mœurs des lapins, M. Mariot-Didieux, admet ce trait
de sociabilité supérieure chez les angoras, variété que Buffon avait
précisément étudiée.
Les lapins sont encore sujets à d'autres aberrations: des chasseurs
prétendent qu'ils poursuivent les hases, les fatiguent et les abîment
par leur fougue libidineuse: il est toutefois certain que ces
accouplements n'ont jamais donné aucun produit.
La mangouste d'Egypte vit en famille. Il est, paraît-il, fort curieux
de les voir aller en maraude, le mâle d'abord, puis la femelle, puis
les petits, à la file indienne. Femelle et petits ne quittent pas le
père des yeux, imitant avec soin tous ses gestes: on dirait un gros
serpent qui rampe sous les roseaux. Le loup, qui vit en couple, comme
le renard, assiste sa femelle et la nourrit, mais il ne connaît pas
ses petits et les dévore aussitôt, quand ils tombent sous sa patte.
Certains grands singes, les gibbons, les orangs, sont temporairement
monogames.
La polygamie s'expliquerait par la rareté des mâles; ce n'est pas le
cas pour les mammifères, où les mâles sont presque constamment plus
nombreux. C'est Buffon qui, le premier, remarqua cette prédominance; il
n'en a pas donné, ni personne depuis, une explication satisfaisante.
On a cru remarquer que, chez l'homme, du moins, c'est le géniteur le
plus âgé qui donne son sexe et d'autant plus sûrement que la différence
d'âge est plus grande; mais, à ce compte, il ne devrait presque jamais
naître que des mâles. On a dit aussi que plus la femme est jeune et
plus elle enfante de mâles. Les mariages précoces d'autrefois auraient
été producteurs de mâles plus que les mariages tardifs d'aujourd'hui.
Rien de tout cela n'est sérieux. Ce qui reste hors de doute, c'est que
l'humanité européenne, pour n'observer que celle-là, donne un surcroît
de mâles. La proportion moyenne se tient aux environs de 105, avec les
extrêmes de 101 en Russie et de 113 en Grèce, la moyenne française
représentant assez exactement la moyenne générale. On n'arrive à
distinguer dans ces variations ni l'influence de la race, ni celle du
climat, ni celle du taux de la natalité, ni rien de particulièrement
appréciable. Il naît plus d'hommes mâles, il naît aussi plus de moutons
mâles: c'est un fait qui, étant constant, sera difficilement expliqué.
Donc, ici surabondance, là pénurie de mâles; mais ni la surabondance ne
détermine les mœurs, ni probablement la pénurie. Il y a si peu de mâles
parmi les cousins que Fabre a été le premier à les reconnaître; la
proportion serait environ d'un mâle pour dix femelles. Cela n'engendre
nullement la polygamie, attendu que ces bestioles périssent sitôt après
la pariade. Sur dix femelles, il y en à neuf qui meurent vierges, et
même sans avoir jamais vu de mâles, et même sans savoir qu'il existe
des mâles: peut-être que le célibat augmente leur férocité, car ce sont
elles, et elles seules, qui nous sucent le sang. On suppute également
que les femelles araignées sont de dix à vingt fois plus nombreuses
que les mâles: peut-être le mâle, qui a échappé aux mâchoires de sa
compagne, a-t-il le courage d'aller risquer une seconde fois sa vie?
C'est possible, l'araignée survivant à ses amours et vivant même
plusieurs années. La polygamie semble exister, dans sa forme la plus
raffinée, chez une araignée, où les mâles sont particulièrement rares,
la cténize. La femelle se creuse en terre un nid où le mâle descend; il
y séjourne quelque temps, puis s'en va, revient: il a plusieurs ménages
entre lesquels il partage équitablement son temps.
La polygamie d'un curieux petit poisson, l'épinoche, est du même genre,
quoique plus naïve. Le mâle avec des herbes construit un nid, puis il
part, en quête d'une femelle, l'introduit, l'invite à pondre; à peine
sa première compagne s'est-elle éloignée qu'il en amène une autre. Il
ne s'arrête que quand les œufs amoncelés font un suffisant trésor;
alors il les féconde selon le mode ordinaire. Ensuite, il garde le nid
contre les malfaiteurs, surveille l'éclosion. Étrange renversement
des rôles: ces petits connaissent leur père; leur mère est peut-être
cette passante qui joue entre deux eaux, ou celle-là qui fuit comme
une ombre, ou cette autre qui mordille un brin d'herbe? Quand le monde
des épinoches sera raisonnable, c'est-à-dire absurde, il se livrera
sans doute à la recherche de la maternité? «Pourquoi, demanderont leurs
philosophes, le père aurait-il seul la charge d'élever ses enfants?
Jusqu'ici on n'en sait rien, sinon qu'il les élève avec amour et avec
joie. Il n'y a point à de telles questions, chez les épinoches ou chez
les hommes, d'autres réponses que celles que donnent les faits. On
pourrait demander aussi pourquoi l'humanité n'est pas hermaphrodite, à
la manière des escargots, ce qui répartirait strictement les plaisirs
et les charges de l'amour, car tous les escargots coïtent et tous les
escargots pondent. Mais pourquoi la femelle a-t-elle les ovaires et
le mâle, les testicules; pourquoi cette fleur, les pistils et cette
autre, les étamines? On arrive à l'enfantillage. Il ne faut pas vouloir
corriger la nature. Il est déjà si difficile de la comprendre un peu,
telle qu'elle est! Quand elle veut établir la responsabilité absolue du
père, elle établit le couple strict, et surtout la polygamie absolue.
Le pigeon n'est déjà plus certain d'être le père de ses enfants; le
coq ne saurait en douter, seul mâle entre toutes les femelles. Mais la
nature n'a pas d'intentions secondes; elle veille à ce que, temporaires
ou durables, fugitifs ou permanents, les couples soient féconds: et
c'est tout.
Les gallinacés et les palmipèdes renferment quelques-uns des oiseaux
qui nous sont le plus connus et le plus utiles. Presque tous sont
polygames. Le coq a besoin d'environ une douzaine de poules; il peut
en servir un bien plus grand nombre, mais son ardeur finit alors par
l'épuiser. Le canard, fort lascif, est accusé de sodomie. Non seulement
il est polygame, mais tout lui est bon. Il serait plutôt un exemple
naturel de promiscuité. Un jars suffit à dix ou douze femelles; le
faisan, à huit ou dix. Il en faut bien davantage au tétras lyrure; il
mène après lui un harem de sultan. Dès l'aube, en la saison des amours,
le mâle se met à siffler avec un bruit comme celui de l'acier sur la
meule; en même temps, il dresse et ouvre l'éventail de sa queue, écarte
et gonfle ses ailes. Quand le soleil se lève, il rejoint ses femelles,
danse devant elles, cependant qu'elles le boivent des yeux, puis les
coche, selon son caprice, avec une grande vivacité.
La polygamie est la règle parmi les herbivores; taureaux, boucs,
étalons, bisons sont faits pour régner sur un troupeau de femelles. La
domesticité change leur polygamie permanente en polygamie successive.
Les cerfs vont de femelle en femelle sans s'attacher à aucune; les
biches suivent cet exemple. Une espèce immédiatement voisine donne au
contraire l'exemple du couple. Le chevreuil et la chevrette vivent en
famille, élevant leurs petits jusqu'à l'âge de l'amour. Il faut au mâle
de certaine antilope d'Asie, plus de cent femelles dociles. Ces harems
ne peuvent naturellement se former que par la destruction des autres
mâles. Cent femelles, cela représente peut-être plus de cent mâles mis
hors de combat, les mâles étant toujours en plus grand nombre parmi les
mammifères. L'utilité de telles hécatombes n'est pas certaine pour la
race. Sans doute, on peut supposer que le mâle roi est le plus fort ou
l'un des plus forts de sa génération, et il y a là un élément heureux;
mais quelle que soit sa vigueur, elle doit, à un moment donné, fléchir
devant cent femelles à satisfaire. Certaines femelles sont oubliées;
d'autres sont fécondées en des moments de fatigue: pour quelques bons
produits, il y a un grand nombre de créations médiocres. Il est vrai
qu'elles sont destinées, si ce sont des mâles, à périr dans les combats
futurs; mais si ce sont des femelles, et si elles reçoivent les faveurs
du maître, ce système peut avoir pour conséquence une dégradation
progressive de l'espèce. Il est probable, cependant, que l'équilibre
nécessaire se rétablit; des combats entre les femelles, combats de
coquetterie, d'agaceries, de féminité, s'établissent sans doute: et
c'est le triomphe final du mâle le plus mâle et des femelles les plus
femelles.
Virey, dans le «Nouveau dictionnaire d'histoire naturelle», de
Déterville, a prétendu que les grands singes polygames s'entendent
fort bien avec les femmes indigènes. C'est possible, mais aucun
produit n'est jamais né de ces aberrations, qu'il faut laisser dans le
chapitre théologique de la bestialité. Les hommes et les femmes, môme
de race aryenne, ont tenu à prouver quelquefois, par la singularité de
leurs goûts, l'animalité foncière de l'espèce humaine. Cela est d'un
intérêt surtout psychologique, et si l'on ne peut tirer aucun argument,
pour l'évolution, des rapports fortuits entre une femme et un chien,
entre un homme et une chèvre, l'accouplement entre primates d'ordres
différents ne prouvera pas davantage. Il y a cependant un rapport entre
les hommes et les singes; c'est qu'ils se divisent les uns les autres
en polygames et en monogames, au moins temporaires; mais cela ne les
différencie pas de la plupart des autres familles animales.
Dans la plupart des espèces humaines, il y a une polygamie foncière,
dissimulée sous une monogamie d'apparence. Ici, les généralisations ne
sont plus possibles; l'individu surgit qui, avec sa fantaisie, fausse
toutes les observations et annihile toutes les statistiques. Celui-ci
est monogame; son frère est polygame. Cette femme n'a connu qu'un
seul homme, et sa mère appartenait à tous. On peut constater l'usage
universel du mariage et en conclure à la monogamie; cela sera vrai
ou cela sera faux, selon l'époque, le milieu, la race, les tendances
morales du moment. La morale est essentiellement instable, puisqu'elle
ne représente qu'une sorte de manuel idéal du bonheur; comme cet idéal,
la morale se modifie.