les faisons nécessairement, non parce que nous sommes des hommes,
mais parce que nous sommes des animaux. Leur but est d'aviver la
sensibilité, de disposer l'organisme, d'accomplir avec joie sa fonction
suprême. Ils ne sont agréables à l'individu, très probablement, ils
ne sont perçus comme volupté que parce qu'ils sont utiles à l'espèce.
Ce caractère de nécessité est naturellement plus appréciable chez les
animaux que chez l'homme. La caresse y revêt des formes fixes, dont le
baiser d'ailleurs donne bien l'idée, et elle fait partie intégrante du
cavalage. Prélude, mais prélude qui ne peut être omis sans compromettre
la partie essentielle du drame. Il arrive cependant que l'homme, apte
à se surexciter cérébralement, abrège ou même néglige le prologue du
coït; cela se voit aussi chez quelques-uns des mammifères domestiques,
taureau, étalon. La vue seule de l'autre sexe, et l'odeur aussi, sans
doute, suffisent à déterminer un état qui permet la jonction immédiate.
Il n'en est déjà plus de même chez cet autre animal, plus domestique
encore, le chien: les deux sexes se livrent d'abord à des jeux, à des
explorations; ils se demandent l'un l'autre leur consentement; on se
fait la cour; parfois le mâle, malgré son état, recule; plus souvent la
femelle abaisse sa queue, pont-levis, et ferme la forteresse. On sait
aussi les agaceries que se font les oiseaux. M. Mantegazza a raconté
agréablement les jeux sexuels de deux vautours, la femelle, emprisonnée
dans la carcasse d'un cheval presque dévoré, s'interrompant de
becqueter la charogne pour gémir profondément, en redressant la tête,
pour regarder en l'air. Un autre vautour planait au-dessus du charnier
et répondait aux gémissements de la vautouresse. Cependant, quand le
mâle surexcité descendit vers la femelle qu'il croyait vaincue, elle
s'enfonça dans la carcasse, après une lutte brève qui fit comprendre
au mâle que l'heure n'était pas venue et le mit en fuite. Après cela,
les gémissements recommencèrent; la femelle semblait fâchée; elle était
montée sur sa cage d'ossements, gonflant ses ailes, relevant la queue,
toute roucoulante. L'union eut lieu enfin dans un grand bruit de
plumes froissées et d'ossements heurtés.
Le même auteur a noté avec précision les préludes compliqués auxquels
se livrèrent sous ses yeux deux moineaux. En voici le résumé, pour
ainsi dire graphique: Une troupe de moineaux sur un toit le matin; ils
sont calmes, font leur toilette. Survient un gros mâle qui jette un cri
violent: une des femelles riposte aussitôt, non par un cri, mais par un
acte: elle s'éloigne de la troupe. Le mâle la rejoint; elle s'envole
vers un toit voisin; là, c'est avec le mâle qui l'a suivie un long
caquetage, bec à bec. Nouvelle fuite; le mâle se repose au soleil, puis
rejoint encore une fois la pierrette. Les assauts commencent; le mâle
est repoussé. La femelle se dérobe en sautillant, par petits bonds. Le
bord du toit arrête la fuite; elle profite de ce prétexte, et se livre.
Mais, c'est le prodigieux; insecte qu'il faut interroger. On connaît
les cantharides, ces beaux coléoptères auxquels la pharmacie a fait
une si vilaine réputation. La femelle ronge sa feuille de frêne; le
mâle survient, monte sur son dos, l'enlace de ses pattes postérieures.
Alors, de son abdomen allongé, il fouette les flancs de la femelle,
alternativement à droite et à gauche, avec une rapidité frénétique.
En même temps, de ses pattes antérieures, il lui masse, lui flagelle
furieusement la nuque; tout son corps trépide et vibre. La femelle
reste passive, attend le calme. Il vient. Sans lâcher prise, le mâle
étend en croix ses pattes de devant, se détend un peu, oscillant de
la tête et du corselet. La femelle se remet à brouter. Le calme est
bref; les folies du mâle recommencent. Puis, c'est une autre manœuvre:
avec le pli des jambes et des tarses, il saisit les antennes de la
femelle, la force à relever la tête, en même temps qu'il redouble ses
coups de fouet sur les flancs. Nouvelle pose; nouvelle reprise de la
flagellation: enfin, la femelle s'ouvre. L'accouplement dure un jour
et une nuit, après quoi le mâle tombe, mais tout en restant noué à la
femelle, qui le traîne, le pénis attaché à ses organes, de feuille
en feuille. Parfois, il broute aussi, un peu, çà et là; quand il se
détache, c'est pour mourir. La femelle pond, meurt à son tour.
La cérocome, insecte voisin de la cantharide, a des mœurs analogues;
mais la femelle est encore plus froide, et le mâle est obligé d'en
tâter plus d'une avant de trouver qui lui réponde. Il a beau cribler
de ses coups de pattes les flancs de la compagne élue, elle reste
insensible, inerte. Ce manège a tout l'air, d'ailleurs, d'être passé
à l'état de manie dans les muscles des mâles, si bien qu'à défaut de
femelles ils se chevauchent et se tambourinent les uns les autres.
Sitôt qu'un mâle est chargé d'un autre mâle, il prend l'attitude
femelle, se tient coi; on voit des pyramides de trois et quatre mâles:
alors celui du dessus est le seul qui agite la frénésie de ses pattes
amoureuses; les autres se tiennent immobiles, comme si leur position
d'être cavales les transformait aussitôt en bêtes passives: cela tient
sans doute à l'écrasement de leurs muscles[1].
Il est rare que la femelle facilite au mâle l'accomplissement de son
œuvre; mais il a un autre obstacle à vaincre, très souvent: les autres
mâles. Il n'y a aucun rapport, contrairement à ce que Ton pourrait
croire, entre le caractère social du mâle et son caractère amoureux;.
Des animaux féroces se montrent à ce moment beaucoup plus placides
que des animaux doux et même craintifs. Qui croirait que le timide
lapin est un amant impétueux, tyrannique et jaloux? Il faut que la
femelle lui cède à son premier désir, sinon il se fâche. Elle est
d'ailleurs fort lascive, la lapine; la gestation n'arrête nullement
ses amours. Le lièvre, qui ne passe point pour brave, est un mâle
ardent et convaincu; il se bat furieusement avec ses pareils pour la
possession d'une femelle. Ce sont des animaux fort bien outillés pour
l'amour, pénis très développé, clitoris presque aussi gros. Les mâles
font de véritables voyages, courent des nuits entières, à la recherche
des hases, qui sont sédentaires: de même que les lapines, elles ne se
refusent jamais, mêmes déjà pleines.
Martres, putois, zibelines, rats se livrent, à l'époque du rut, de
violents combats. Les rats accompagnent ces luttes de cris aigus. Les
cerfs, les sangliers, un grand nombre d'autres espèces, se battent
jusqu'à la mort pour la possession des femelles; cette pratique n'est
pas inconnue à l'humanité. Il n'est pas jusqu'aux lourdes tortues que
l'amour n'exaspère: le mâle est vaincu, qui a été renversé sur le dos.
Plus fins, destinés peut-être à une civilisation supérieure et
charmante, les oiseaux se plaisent aussi à lutter, parfois le duel
est sérieux, comme chez les gallinacés (combats de coqs) souvent, il
est de courtoisie, de simulacre. La femelle du coq de roche, qui vit
au Brésil, est fauve et sans beauté; le mâle est jaune orange, la
crête bordée de rouge foncé, les pennes des ailes et de la queue d'un
rouge brun. On voit ceci: les femelles rangées en cercle, comme une
foule autour de baladins; ce sont les mâles qui se pavanent, font des
grâces, remuent leurs plumes chatoyantes, se font admirer, se font
désirer. De temps en temps, une femelle s'avoue séduite: un couple se
forme. Mais les tétras, coqs de bruyère de l'Amérique du Nord, ont des
habitudes encore plus curieuses. Leurs luttes sont devenues exactement
ce que nous en avons fait, des danses. Ce n'est même plus le tournoi,
c'est le tour de valse. Ce qui achève de prouver que ces parades
sont bien une survivance, une transformation, c'est que les mâles,
à force de s'y amuser, s'y livrent non seulement avant, mais après
l'accouplement. Il les pratiquent même, pour se désennuyer, pendant
la couvaison, en l'absence des femelles absorbées par leur devoir
maternel. Des voyageurs[2] décrivent ainsi la danse des tétras: «Ils
se rassemblent vingt ou trente en une place choisie, et là se mettent
à danser, mais comme des fous. Ouvrant leurs ailes, ils rassemblent
leurs pieds, sautent, comme des hommes dans la danse du sac. Ensuite,
ils s'avancent l'un vers l'autre, font un tour de valse, passent à un
second partenaire et ainsi de suite. Cette contredanse des poulets de
prairie est des plus amusantes. Ils s'y absorbent assez pour qu'on
puisse les bien approcher.»
Des oiseaux d'Australie et de Nouvelle-Guinée[3] font l'amour avec
un cérémonial charmant. Pour attirer son amante, le mâle construit
une véritable maisonnette de campagne ou, s'il est moins habile, un
rustique berceau de verdure. Il plante des rameaux, des brindilles
vertes, car il est petit, de la taille d'un merle, qu'il courbe en
voûte souvent de plus d'un mètre de long. Le sol, il le jonche de
feuilles, de fleurs, de fruits rouges, d'ossements blancs, de brillants
cailloux, de morceaux de métal, de bijoux volés aux environs. On dit
que les colons australiens, quand il leur manque une bague ou une
paire de ciseaux, vont les chercher dans ces tentes de verdure. Notre
pie manifeste un certain goût pour les objets éclatants: on en a fait
des contes. Le «jardinier» de la Nouvelle-Guinée est plus ingénieux
encore; il l'est au point que son œuvre semble une œuvre humaine et
qu'on y est pris. Il fait avec son seul bec et ses seules pattes aussi
bien et mieux que tels paysans, montrant même un goût du décor qui
leur manque souvent. On cherche l'origine de l'art: la voilà, dans ce
jeu sexuel d'un oiseau. Nos manifestations esthétiques ne sont que le
développement du même instinct de plaire qui, en une espèce, surexcite
le mâle, en une autre anime la femelle. S'il y a un surplus, il sera
dépensé sans but, pour le pur plaisir: c'est l'art humain; son origine
est celle de l'art des oiseaux et de l'art des insectes.
La _Grande Encyclopédie_ a donné l'image de la maison de plaisance
du Jardinier, que l'on appelle savamment l'_Amblyornis inornata_,
parce que cet artiste est sans beauté personnelle. On dirait la
construction de quelque pygmée intelligent et fin. En voici d'ailleurs
la description, telle que ce même ouvrage la résume d'après un voyageur
italien, M. O. Beccari[4]: «En traversant une magnifique forêt, M.
Beccari se trouva tout à coup en présence d'une petite cabane de forme
conique, précédée d'une pelouse parsemée de fleurs, et il reconnut
aussitôt dans cette hutte le genre de construction que les chasseurs
de M. Bruijn avaient signalée à leur maître comme l'œuvre d'un oiseau
à livrée sombre et un peu plus gros qu'un merle. Il en prit un croquis
très exact et, en contrôlant par ses propres observations les récits
des indigènes, il reconnut le procédé suivi par l'oiseau pour élever
cette cabane qui ne représente pas un nid, mais plutôt une habitation
de plaisance. L'amblyornis choisit une petite clairière au sol
parfaitement uni et au centre de laquelle se dresse un arbrisseau.
Autour de cet arbrisseau, qui servira d'axe à l'édifice, l'oiseau
apporte un peu de mousse, puis il enfonce obliquement dans le sol des
rameaux d'une plante qui continue à végéter quelque temps et qui, par
leur juxtaposition, constituent les parois inclinées de la hutte. Sur
un côté, cependant, ces rameaux s'écartent légèrement pour former une
porte en avant de laquelle s'étend une belle pelouse dont les éléments
ont été amenés péniblement, touffe à touffe, d'une certaine distance.
Après avoir soigneusement nettoyé cette pelouse, l'amblyornis y sème
des fleurs et des fruits qu'il va cueillir aux environs et qu'il
renouvelle de temps en temps.»
Ce jardinier primitif appartient à la famille des oiseaux de Paradis,
si remarquables par la beauté de leur plumage. Il semble que, ne
pouvant se parer par lui-même, il ait extériorisé son instinct,
D'après les voyageurs, ces cabanes sont de véritables maisons de
rendez-vous, le vide-bouteilles du XVIIe siècle, la folie du
XVIIIe. L'oiseau galant la pare de tout ce qui pourra plaire
à la femelle qu'il y convie; si elle est satisfaite, c'est le lieu des
amours après avoir été celui des déclarations. Je ne sais si on a donné
à ces curiosités toute l'importance qu'elles ont et dans l'histoire
des oiseaux et dans celle de l'humanité. Le savant, seul informé de
tels détails, n'y comprend rien, généralement. L'un d'eux, que je lis,
songe à la pie voleuse et ajoute: ces traits, qui leur sont communs,
rattachent étroitement les paradisiers aux corvidés. Sans doute: mais
ce n'est pas très important. Le fait grave est ceci: la cueillaison
d'une fleur. Le fait utile explique l'animalité; le fait inutile
explique l'homme. Or, il est capital de montrer que le fait inutile
n'est point spécial à l'homme.
Ce sont egalemént des combats de parade que ceux des grillons, mais
peut-être pour une autre cause: la faiblesse de leurs armes offensives
relativement à la solidité de leur cuirasse. Il y a cependant un
vainqueur et un vaincu. Le vaincu décampe; le vainqueur chante. Puis,
il se lustre, trépigne, semble nerveux. Souvent, dit Fabre, l'émotion
le rend muet; ses élytres trépident sans produire de son. Quant à la
grillonne, témoin du duel, elle court, dès qu'il s'achève, se cacher
sous quelque feuille. «Elle écarte un peu le rideau, cependant, et
regarde, et désire être vue. Après ce jeu, elle se montre tout à fait;
le grillon se précipite, fait brusquement demi-tour et, rampant en
arrière, se coule sous le ventre de la femelle. L'œuvre achevée, il
détale au plus vite, car, nous sommes devant un énigmatique orthoptère,
la femelle le croque volontiers. C'est la chanson du mâle grillon qui
attire la femelle. Quand elle l'entend, elle écoute, s'oriente, obéit
à l'appel. Il en est de même chez les cigales, bien que les deux sexes
vivent le plus souvent côte à côte. En imitant le bruit des mâles, on
peut tromper les femelles et les faire venir.
Tantôt la vue, tantôt l'odorat guide le mâle. Beaucoup d'hyménoptères,
doués d'un puissant organe visuel, guettent les femelles, en
interrogeant les alentours. Ainsi font également la plupart des
papillons diurnes. Quand le mâle aperçoit une femelle, il la poursuit,
mais c'est pour la devancer, pour se faire voir, et il semble la
tenter de lents battements d'ailes. Cette parade dure parfois assez
longtemps. Enfin, leurs antennes se touchent, leurs ailes se frôlent,
et ils s'envolent de compagnie. L'accouplement a très souvent lieu
dans l'air; ainsi procèdent les piérides. En certaines espèces, les
bombyx, par exemple, dont les femelles sont lourdes et même aptères,
le mâle, qui est au contraire très vif, en féconde plusieurs, allant
de l'une à l'autre, et c'est cela sans doute qui a donné aux papillons
leur réputation d'inconstance. Ils vivent trop peu pour la mériter:
beaucoup, nés le matin, ne voient pas un second soleil. On pourrait
bien plutôt en faire le symbole de la pensée pure. Il y en a qui ne
mangent pas; et, parmi ceux qui ne mangent pas, il y en a que la
nature voue à la virginité. Hermaphrodites d'un genre singulier, mâles
à droite, femelles à gauche, ils figurent deux moitiés sexuelles
soudées selon la ligne médiane. Les organes dont le centre est coupé
par cette ligne ne sont donc que des demi-organes, bons à rien sinon à
l'amusement des observateurs. Les papillons hybrides, produits par le
croisement de deux espèces, ne sont pas très rares; ils sont également
impropres à la reproduction.
L'accouplement des papillons de jour ne dure que quelques minutes; il
se prolonge souvent pendant une nuit et un jour chez les papillons
de nuit, sphinx, phalènes, noctuelles. Si c'est une récompense, elle
est due à leurs courageux voyages en quête de la femelle pressentie.
Le grand-paon fait plusieurs lieues de pays pour tenter de satisfaire
son amour. Blanchard raconte l'histoire de ce naturaliste qui, ayant
capturé et enfermé dans sa poche une femelle de bombyx, rentra chez lui
escorté d'un nuage formé de plus de deux cents mâles. Au printemps,
dans un endroit où le grand-paon est si rare qu'on en récolte
difficilement un ou deux par an, la présence d'une femelle en cage peut
attirer une centaine de mâles, comme Fabre en a fait l'expérience. Ces
mâles si fiévreux ne sont doués que d'une ardeur très brève. Qu'ils
aient ou non touché la femelle, ils ne vivent que deux ou trois jours.
Insectes énormes, plus gros que l'oiseau-mouche, ils ne mangent pas;
leurs pièces buccales ne sont qu'un ornement et un décor: ils naissent
pour se reproduire et pour mourir. Les mâles semblent infiniment plus
nombreux que les femelles et il est probable qu'il n'y en a pas plus
d'un sur cent qui puisse accomplir sa destinée. Celui qui manque la
femelle pourchassée, qui arrive trop tard, est perdu: sa vie est si
brève qu'il lui sera très difficile d'en découvrir une seconde. Il est
vrai que, dans les conditions normales, la femelle cavalée doit cesser
aussitôt d'émettre son odeur sexuelle; les mâles ne sont attirés par la
même que pendant un temps beaucoup plus court et leurs quêtes ont des
chances d'être moins infructueuses. Est-ce bien l'odorat tout seul qui
les guide?
A huit heures du matin chez Fabre, à Serignan, on voit éclore un cocon
de petit-paon; il en sort une femelle immédiatement emprisonnée sous la
cloche de grillage. A midi, un mâle arrive; c'est le premier que Fabre,
qui a passé là sa vie, ait jamais vu. Le vent souffle du nord, il vient
du nord, donc à contre odeur. A deux heures, il y en a dix. Venus sans
hésiter jusqu'à la maison, ils se troublent, se trompent de fenêtre,
errent de pièce en pièce, ne vont jamais directement vers la femelle.
On dirait qu'à ce moment ils doivent faire usage d'un autre sens,
peut-être la vue, malgré leur état de bêtes crépusculaires, et que la
cage les gêne. Peut-être aussi est-il d'usage que la femelle vienne
jouer au-devant d'eux? Il est toutefois évident que l'odorat joue un
très grand rôle; le mystère ne serait pas moins grand si on supposait
l'exercice d'un sens parti culier, le sens de l'orientation sexuelle.
Fabre a obtenu le même succès avec la femelle d'un autre papillon très
rare, le bombyx du chêne, ou minime à bande: en une matinée, soixante
mâles étaient accourus, tournoyant autour de la prisonnière. On observe
des faits analogues, sinon identiques, chez certains serpents, chez des
mammifères: tout le monde a vu, à la campagne, des chiens, attirés par
une femelle en chaleur, venir de très loin, de près d'une lieue, sans
que l'on puisse comprendre comment leur organisme a été averti.
Les explications sont vaines en ces matières. Elles amusent la
curiosité sans satisfaire la raison. Ce qu'on perçoit nettement, c'est
une nécessité; il faut que l'acte s'accomplisse: pour cela, tous les
obstacles, quels qu'ils soient, seront vaincus. Ni la distance, ni
la difficulté du voyage, ni le danger des approches ne parviennent à
rebuter l'instinct. Chez l'homme, qui possède parfois la force de se
dérober aux commandements sexuels, la désobéissance peut avoir des
résultats heureux. La chasteté, pareille à un transmutateur, change en
énergie intellectuelle ou sociale l'énergie sexuelle sans emploi; chez
les animaux, cette transmutation des valeurs physiques est impossible.
L'aiguille de direction reste en une position immuable: l'obéissance
est inéluctable. C'est pourquoi il y a une si profonde rumeur dans
la nature quand les ordres printaniers sont promulgués. Les fleurs
végétales ne sont pas les seules à s'ouvrir: les sexes de chair
fleurissent aussi. Les oiseaux, les poissons prennent des couleurs
neuves et plus vives. Il y a des chants, il y a des jeux, il y a des
pèlerinages. Les saumons qui vivaient tranquilles à la bouche des
fleuves, il leur faut s'assembler, partir, remonter les courants,
franchir les écluses, s'écorcher sur les roches qui forment barrages et
cataractes, s'exténuer, flèches, à bondir par-dessus tous les obstacles
humains et naturels. Mâles et femelles arrivent exténués au bout de
leur voyage, la frayère de sable fin où les unes vont déposer leurs
œufs, où les autres vont répandre héroïquement la laitance faite de
leur sang.
Le printemps n'est pas la seule saison du rut. Le calendrier de l'amour
s'étend le long de toute l'année. En hiver, ce sont les loups, les
renards; au printemps, les oiseaux, les poissons; en été, les insectes,
beaucoup de mammifères; en automne, les cerfs. L'hiver est très souvent
la saison élue par les animaux polaires; la zibeline s'accouple en
janvier; l'hermine, en mars; le glouton, au commencement et à la fin de
l'hiver. Les animaux domestiques ont souvent plusieurs saisons: pour
le chien, le chat, les oiseaux privés, c'est le printemps et c'est
l'automne. On trouve en tout temps des jeunes loutres. La plupart des
insectes meurent après la pariade; mais non tous les hémiptères, ni
l'abeille mère, ni certains coléoptères, ni certaines mouches. Le cerf
et l'étalon s'épuisent, mais non pas le bélier, ni le taureau, ni le
bouc. La durée de la portée, chez les placentaires, semble dans une
certaine relation avec le volume de l'animal: jument, onze à douze
mois; ânesse, douze mois et demi; vache, biche, neuf mois; brebis,
chèvre, louve, renarde, cinq mois; truie, quatre mois; chienne, deux
mois; chatte, six semaines; lapine, un mois.
Il y a des singularités: fécondée en août, la chevrette ne met bas
que sept mois et demi plus tard, la croissance de l'embryon restant
longtemps stationnaire, pour recommencer au printemps. Chez la
chauve-souris, l'ovulation n'a lieu qu'à la fin de l'hiver, bien
qu'elle ait reçu le mâle à l'automne: les femelles que l'on prend,
pendant l'hibernation, ont le vagin gonflé d'un sperme inerte qui
n'agira qu'au réveil printanier.
[1] Pour ces deux observations, cf. Fabre, _Souvenirs_, tome II:
_Cérocomes, mylabres et zonitis_.
[2] Milton et Cheaddle. _De l'Atlantique au Pacifique_, p. 171 de la
traduction française.
[3] L'un n'a pas de nom prononçable; les savants le désignent par cet
assemblage de lettres: Ptilinorhynches. L'autre est appelé joliment par
les sauvages le Jardinier.
[4] Le titre de son étude est déjà très curieux: Les cabanes et les
jardins de l'Amblyornis (Annales du Musée d'histoire naturelle de
Gênes, 1876).
CHAPITRE XVI
LA POLYGAMIE
Rareté de la monogamie.--Goût du changement chez les
animaux.--Rôles de la monogamie et de la polygamie dans la
stabilité ou l'instabilité des types spécifiques.--Lutte du
couple et de la polygamie.--Les couples parmi les poissons,
les batraciens, les sauriens.--Monogamie des pigeons, des
rossignols.--Monogamie des carnassiers, des rongeurs.
--Mœurs du lapin.--La mangouste.--Causes inconnues de la
polygamie.--Rareté et surabondance des mâles.--La polygamie
chez les insectes.--Chez les poissons.--Chez les gallinacés
et les palmipèdes.--Chez les herbivores.--Le harem de
l'antilope.--La polygamie humaine.--Comment elle tempère le
couple chez les civilisés.