mais il faut la concevoir comme représentée tout entière par l'état
présent de la nature. Ce ne sera pas une conception d'ordre, c'est
une conception de fait; et, en tout cas, les moyens mis en œuvre pour
atteindre ce fait ne doivent nullement être intégrés dans la finalité
même. Aucun des procédés de la génération, par exemple, ne porte la
marque de la nécessité. Ce n'est pas la férocité de l'araignée qui a
commandé ses mœurs sexuelles; la mante femelle est plus féroce encore
et la méthode des mantes est le cavalage. Il ne semble pas que rien
dans la nature soit ordonné en vue d'un bien; les causes aveuglément
engendrent des causes: les unes maintiennent la vie, les autres la
font progresser, les autres la détruisent; nous les qualifions
différemment, selon l'inspiration de notre sensibilité, mais elles sont
inqualifiables, elles sont des mouvements, et cela seul. Le ricochet
du galet sur l'eau est réussi ou n'est pas réussi, cela n'a aucune
importance en soi, et il n'en sera rien de plus, rien de moins. C'est
une image de la finalité suprême: après huit ou dix bondissements, la
vie, comme le caillou jeté par l'enfant, tombera dans l'abîme et avec
lui tout le bien et tout le mal, tous les faits et toutes les idées,
toutes les choses.
L'idée de finalité ramenée à l'idée de fait, on n'est plus tenté de
vouloir expliquer la nature. On essaiera modestement de reconstituer la
chaîne des causes et, comme il y manquera toujours un très grand nombre
d'anneaux et que l'absence d'un seul anneau suffit à fausser tout le
raisonnement, ce sera avec une piété tempérée par le scepticisme.
L'épeire, bien qu'araignée, n'est pas une vilaine bête; elle est
épiscopale, elle porte sur le dos une jolie croix blanche renversée.
Les grosses sont les femelles; les toutes petites, les mâles. Toutes
les deux accrochent leurs toiles aux buissons, aux arbrisseaux, vivent
sans se connaître tant que l'instinct n'a pas parlé. Un jour vient
où le mâle s'inquiète; les moucherons ne lui suffisent plus; il part,
il abandonne la demeure qu'il ne reverra peut-être jamais. Il n'est
pas en effet sans inquiétude et de la peur se mêle à son désir, car
l'amante qu'il va solliciter est une ogresse. Aussi se ménage-t-il une
retraite, en cas de conflit; de la toile de la femelle à une branche
voisine il tend un fil, chemin d'arrivée, porte de sortie. Souvent,
dès qu'il se montre, l'air effaré, l'épeire se jette sur lui, et sans
formes le dévore. Est-ce férocité? Non, c'est stupidité. Elle aussi
attend le mâle, mais son attention demeure partagée entre la venue
du visiteur et la venue de la proie. La toile a tressailli, elle
bondit, enlace, dévore. Peut-être un second mâle, s'il s'en présente
d'aventure, sera-t-il accueilli volontiers, ce premier sacrifice
accompli; peut-être cette méprise, si c'en est une, va-t-elle éveiller
tout à fait l'attention amoureuse de cette femelle distraite? Férocité,
stupidité; il y a une autre explication, que je donnerai plus tard,
à propos de la mante et de la sauterelle verte: il est très probable
que le sacrifice du mâle, ou d'un mâle, est absolument nécessaire
et que c'est un rite sexuel. Le petit mâle approche donc; s'il est
reconnu, et si sa venue coïncide avec l'état génital de la femelle,
elle ne se comporte pas autrement que toutes ses pareilles, et, bien
qu'elle soit et plus grosse et plus forte, elle fuit, se laisse, pleine
de coquetterie, glisser le long d'un fil; le mâle imite ce jeu, il
descend; elle remonte, il remonte; alors la connaissance est faite,
ils se tâtent, se palpent, le mâle emplit sa pompe, la pariade a lieu.
Elle est rapide, le mâle demeurant aux aguets, prêt à fuir au moindre
mouvement de l'adversaire: et souvent il n'en a pas le temps. A peine
la fécondation est-elle opérée que l'ogresse se retourne, bondissante,
et dévore l'amant sur le lieu même de ses amours. On dit même qu'elle
n'attend pas toujours la fin de l'opération et que, préférant un bon
repas à une caresse, elle interrompt le jeu d'un coup de mandibules.
Quand le mâle a le bonheur de pouvoir fuir, il disparaît prompt comme
l'éclair, glisse comme la foudre le long de son fil.
L'argyronète use de manœuvres analogues, mais plus curieuses encore.
C'est une araignée aquatique, qui descend dans l'eau au moyen d'une
ingénieuse petite cloche à plongeur, nid futur. La femelle ayant
construit sa cloche, le mâle, qui n'ose se présenter, imagine cette
ruse de construire une autre cloche immédiatement voisine de celle
de la femelle. Ensuite, au moment propice, il crève le mur mitoyen,
profite de la surprise causée par son entrée brusque. Quand il s'agit
de ne pas être mangé, tous les moyens sont bons.
La tarentule, dont les mœurs sont loin d'être douces, n'est pas
cruelle avec son amant. Ce monstre qui ne tisse pas de toile file
des amours idylliques. Ce sont de longs préludes, des jeux puérils,
de fines caresses, des bondissements d'agneaux. Enfin, la femelle se
soumet entièrement. Le mâle, alors, la dispose à son gré, lui fait
prendre l'attitude la plus favorable, et, couché obliquement sur elle,
doucement, à plusieurs reprises, puisant le sperme à son abdomen,
l'insinue avec chacun de ses palpes, l'un après l'autre, dans la vulve
gonflée de la femelle. La disjonction a lieu brusquement, par un saut.
Plus tendres encore sont les amours des araignées sauteuses, ces bêtes
qui s'avancent par petites saccades, s'arrêtent, guettent, bondissent
sur leur proie, insecte ou mouche, ou bien, pendues à un long fil qui
flotte, se laissent porter au gré du vent. Quand le mâle et la femelle
se rencontrent, ils s'approchent, se tâtent de leurs pattes antérieures
et de leurs tenailles, s'éloignent, reviennent, recommencent. Après
mille jeux, ils se posent tête à tête et le mâle grimpe sur la
femelle, s'allonge sur elle jusqu'à ce qu'il ait atteint l'abdomen.
Alors il en soulève l'extrémité, applique son palpe à l'orifice de
la vulve, puis se retire. Le même acte recommence plusieurs fois;
la femelle s'y prête avec complaisance, ne fait aucune avanie à son
compagnon.
Il y a quelques exceptions à cette méthode des araignées: ainsi les
faucheurs, ces petites boules montées sur d'immenses pattes, opèrent
par cavalage. Les mâles ont une verge rétractile fixée à l'abdomen
par deux ligaments; la femelle un oviducte qui s'ouvre en vulve et
s'élargit intérieurement en une vaste poche, séjour des œufs. Le
mâle ne vient à bout de la femelle, fort rétive à l'amour, qu'en lui
saisissant les mandibules avec ses pinces. Domptée par cette morsure,
elle se laisse faire: l'accouplement ne dure que quelques secondes.
La libellule, joliment appelée la demoiselle, est un des plus beaux
insectes du monde, et le plus beau, assurément, de ceux qui volent,
dans nos climats; aucune couleur douce de papillon ne vaut les nuances
mouvantes de son souple abdomen, les tons vifs de sa tête qui semble
casquée d'acier bleui. Comment les décrire? Il est difficile d'en
trouver deux de pareilles: celle-ci a le corps fauve avec un abdomen
gris pâle, taché de jaune, les pattes noires, les ailes diaphanes,
avec des bordures ou des nervures brunes, noires et blanches; celle-là
a la tête jaune, les yeux bruns, le corselet brun, veiné de vert,
l'abdomen touché de vert et de jaune, les ailes irisées; cette autre,
la Vierge, est d'un vert doré ou d'un bleu à reflets verts, les ailes
immaculées; cette autre, la Jouvencelle, aux ailes invisibles à force
d'être fines, revêt toutes les nuances, bleu de métal, vert mordoré,
violet d'iris, fauve de chrysanthème, mais quelle que soit sa couleur
fondamentale, elle la cercle, élégant barillet, d'anneaux, de velours
noir. Les naturalistes divisent ces bestioles en libellules, aeshnes,
agrions; Fabricius dispute avec Linné: les paysans et les enfants,
car les grandes personnes, et sérieuses, méprisent la nature, les
nomment «demoiselles, vierges et jouvencelles». Les unes volent très
haut, parmi les arbres, d'autres se tiennent le long des ruisseaux
et des étangs, d'autres aiment les fougères, les ajoncs, les genêts.
J'ai passé des journées de soleil à les observer, espérant voir leurs
amours; je les ai vues, et j'ai su que Réaumur ne nous a pas trompés.
C'était à la surface d'un étang et parmi les fleurs du bord, un matin
de juillet, un matin de flamme. La Vierge, au corselet vert bleu,
aux ailes presque invisibles, voletait en grand nombre, lentement,
comme avec sérieux; l'heure de la pariade était venue. Et partout,
des couples se formaient, des anneaux d'azur pendaient aux herbes,
frissonnaient sur la feuille de la lentille d'eau, partout des flèches
bleues et des flèches vertes jouaient à se fuir, à se frôler, à se
joindre. Les gros yeux et la forte tête de la libellule donnent à cette
chose étincelante un air grave.
Le canal éjaculateur aboutit au neuvième anneau de l'abdomen,
c'est-à-dire à la pointe; l'appareil copulateur est fixé au deuxième
anneau, c'est-à-dire près du col, et se compose d'un pénis, de crochets
et d'un réservoir: le mâle repliant son long ventre emplit d'abord le
réservoir, ensuite le transvide dans les organes de la femelle. Il
poursuit longtemps l'amante qu'il veut, joue avec elle, enfin la saisit
au-dessus du col avec les pinces qui terminent son abdomen, puis, se
roulant comme un serpent, s'incline en avant et continue de voler, bête
à quatre paires d'ailes. En cette attitude, le mâle, sûr de lui, l'air
indifférent d'un maître de l'heure, chasse les insectes, visite les
fleurs et les aisselles des plantes où sommeillent les moucherons, les
saisissant avec sa patte pour les porter à sa bouche. Enfin la femelle
cède, replie par en dessous son abdomen flexible, en fait coïncider
l'ouverture avec le pénis pectoral du mâle: et les deux bestioles ne
sont plus qu'une splendide bague à double chaton, une bague frémissante
de vie et de feu.
Aucun geste d'amour plus charmant ne peut être imaginé que celui de
la femelle recourbant lentement son corps bleu, faisant la moitié du
chemin vers son amant, qui, dressé sur ses pattes antérieures supporte,
les muscles tendus, tout le poids de ce mouvement. On dirait, tant cela
est immatériel et pur, deux; idées qui se joignent dans la limpidité
d'une pensée nécessaire.
CHAPITRE XIV
LE MÉCANISME DE L'AMOUR
VI. _Le Cannibalisme sexuel_.--Les femelles qui mangent le mâle
et celles qui mangent le spermatophore.--Utilité probable de
ces pratiques.--La fécondation par le mâle total.--Amours du
dectique à front blanc.--La sauterelle verte.--L'analote des
Alpes.--L'éphippigère.--Autres réflexions sur le cannibalisme
sexuel.--Amours de la mante religieuse.
VI. Le Cannibalisme sexuel.--L'araignée mange son mâle; la mante
mange son mâle; chez les locustiens, les femelles, fécondées par
un spermatophore, une énorme grappe génitale que le mâle dépose
sous leur ventre, rongent jusqu'au dernier lambeau l'enveloppe des
spermatozoïdes. Ces deux faits doivent sans doute être rapprochés. Que
la femelle dévore le mâle tout entier ou seulement le produit de sa
glande génitale, il s'agit très probablement dans les deux cas d'un
acte complémentaire de la fécondation. Il y aurait dans le mâle des
éléments assimilables nécessaires au développement des œufs, à peu
près comme l'albumen des graines, plantule avortée, est nécessaire à
la nourriture de l'embryon végétal, plantule survivante. Les plantes,
d'après de récentes études, naîtraient jumelles: pour vivre, il faut
que l'une des deux mange l'autre. Transporté dans la vie animale, et
légèrement modifié, ce mécanisme explique ce que l'on a appelé, par
sentimentalisme, la férocité sexuelle des mantes et des araignées. La
vie est faite de vie. Rien ne vit qu'aux dépens de la vie. Le mâle des
insectes meurt presque toujours aussitôt après la pariade; chez les
locustiens, il est littéralement vidé par l'effort génital: que la
femelle le respecte, qu'elle le dévore, sa vie n'en sera guère ni plus
longue, ni plus brève. Il est sacrifié; pourquoi, si cela est bon à
l'espèce, ne serait-il pas mangé? Enfin, il l'est. C'est son destin,
et il le pressent, du moins le mâle araignée, car le mâle mante se
laisse ronger avec un parfait stoïcisme. L'un regimbe au sacrifice;
l'autre s'y soumet. Il s'agit bien d'un rite et non d'un accident
ou d'un crime. Des expériences pourraient se tenter. On empêcherait
la femelle dectique de picoter la graine de gui dont le mâle s'est
déchargé sur elle; on surveillerait l'accouplement des mantes, que l'on
isolerait aussitôt: et l'on suivrait toutes les phases de la ponte et
de l'éclosion. Si la spermatophagie du dectique est inutile, inutile
le meurtre de la mante mâle, cela annulera les réflexions précédentes;
d'autres surgiraient.
Le dectique à front blanc est, comme tous les locustiens (sauterelles),
un insecte très vieux; il existait dès l'époque de la houille, et
c'est peut-être cette ancienneté qui explique la singularité de sa
méthode fécondatrice. Comme chez les céphalopodes, ses contemporains,
il a recours au spermatophore; cependant il y a pariade, il y a
embrassement; il y a même jeux et mamours. Voici le couple face à
face, se caressant avec leurs longues antennes, «aussi fines que des
cheveux», dit Fabre; après un moment, ils se quittent. Le lendemain,
nouvelle rencontre, nouvelles blandices. Un autre jour, Fabre surprend
le mâle terrassé par sa femelle, qui l'accable de son étreinte, lui
mordille le ventre. Le mâle se dégage et fuit, mais un nouvel assaut le
dompte et le voilà gisant, culbuté sur le dos. Cette fois la femelle,
dressée sur ses hautes pattes, le tient ventre à ventre, elle recourbe
l'extrémité de son abdomen, la victime en fait autant, il y a jonction,
et bientôt des flancs convulsionnés du mâle on voit sourdre quelque
chose d'énorme, comme si la bête expulsait ses entrailles. «C'est,
continue le merveilleux observateur[1], une outre opaline semblable
en grosseur et en couleur à une baie de gui», outre à quatre poches au
moins, réunies par de faibles sillons. Cette outre, le spermatophore,
la femelle la reçoit et, collée à son ventre, elle l'emporte. Remis de
son coup de foudre, le mâle se relève, fait sa toilette; la femelle
mange, tout en se promenant. «De temps à autre, elle se hausse sur ses
échasses, se boucle en anneau et saisit de ses mandibules son faix
opalin, qu'elle mordille doucement.» Elle en détache des parcelles, les
mâche soigneusement, les avale. Ainsi, cependant que les particules
fécondantes s'extravasent vers les œufs qu'ils vont animer, la femelle
dévore la poche spermatique. Après y avoir goûté miette à miette, elle
l'arrache tout d'un coup, la pétrit, l'ingurgite entière. Pas une
parcelle n'en est perdue; la place est nette, et l'oviscapte nettoyé,
lavé, poli. Le mâle, durant ce repas, s'est remis à chanter, mais ce
n'est plus un chant d'amour; il va mourir, il meurt: passant près de
lui, à ce moment, la femelle le regarde, le flaire, lui ronge la cuisse.
Fabre n'a pu voir la pariade de la sauterelle verte, qui a lieu la
nuit, mais il en a observé les longs préludes, il a vu le jeu lent
des molles antennes. Quant au résultat de l'accouplement, il est le
même que chez tous les locustiens, et la femelle pareillement mâche
et avale l'ampoule génitale. C'est une redoutable bête de proie, qui
dévore toute vive une énorme cigale, qui hume sans peur les entrailles
d'un hanneton gigotant. On ne dit pas si elle mange son mâle, mort ou
vif; c'est assez probable, car il est fort timide. Un autre dectique,
l'analote des Alpes, a donné à Fabre ce spectacle effarant: le mâle
sur le dos, la femelle sur le ventre, les organes génitaux se joignant
bout à bout par ce seul contact, et cependant qu'elle reçoit la caresse
fécondante, cette femelle énigmatique, l'avant-corps relevé, rongeant
un autre mâle, maintenu sous ses griffes le ventre ouvert, impassible,
à petites bouchées! Le mâle analote est beaucoup plus petit et plus
faible que la femelle; comme son confrère araignée, il fuit au plus
vite, l'accouplement fini; il est très souvent croqué. Dans le cas
observé par Fabre, le repas qui accompagnait l'amour était, sans doute,
la suite d'une première pariade: ces locustiennes, en effet, ont cette
autre habitude, rare chez les insectes, d'accepter plusieurs amants.
Vraiment cette Marguerite de Bourgogne cannibale est un beau type de
bête, donne un beau spectacle, non de l'immoralité, vain mot, de la
sérénité de la nature, qui permet tout, veut tout, pour laquelle il n'y
a ni vices, ni vertus, mais seulement des mouvements et des réactions
chimiques!
Le spermatophore de l'éphippigère est énorme, près de la moitié du
volume de la bête. Le repas nuptial s'accomplit selon le même rite, et
la femelle y joint, ayant épuisé son outre, le pauvre mâle épuisé. Elle
n'attend même pas qu'il soit mort; elle le dépèce agonisant, membre à
membre: ayant fécondé la femelle de tout son sang, il doit encore la
nourrir de toute sa chair.
Cette chair du mâle est sans doute pour la mère future un puissant
réconfort. Les femelles des mammifères, après la mise bas, dévorent le
placenta. On a interprété différemment cet acte habituel. Les uns y
voient une précaution contre l'ennemi: il faut abolir les traces d'un
état qui indique nettement un être affaibli, sans défense, entouré
de petits, proie savoureuse et à la merci de tous les crocs; pour
d'autres, c'est une récupération de forces. Cette dernière opinion
semble plus vraisemblable, surtout si l'on songe aux habitudes des
locustiens. Le spermatophore, en effet, est analogue, avant, à ce que
représente, après, le placenta. D'autre part, la fécondation, avant
d'être un acte spécifique, rentre dans les phénomènes généraux de la
nutrition: c'est l'intégration d'une force dans une autre force, et
rien de plus. La dévoration du mâle ne représenterait donc, partielle
ou complète, que la forme la plus primitive de l'union des cellules,
cette jonction de deux unités en une seule qui précède la segmentation,
la nourrit, la rend possible pendant un temps limité, après quoi une
nouvelle conjugaison est nécessaire. Si les actes actuels ne sont
qu'une survivance, s'ils ont duré alors que leur utilité avait disparu,
c'est une autre question, et que, une fois encore, je renvoie aux
expérimentateurs. Il me suffirait d'avoir fait accepter ce principe
général que les actes des animaux, quels qu'ils soient, ne peuvent être
compris que si on les dépouille des qualifications sentimentales dont
les a revêtus une humanité ignorante et corrompue par le finalisme
providentiel. Tout en reconnaissant l'immense valeur sociale des
préjugés, il doit être permis à l'analyse de les décortiquer et de les
moudre. Rien ne paraît plus clair que l'expression d'amour maternel,
et rien n'est plus répandu dans la nature entière: rien cependant
ne donne une plus fausse interprétation des actes que ces deux mots
prétendent expliquer. On en fait une vertu, c'est-à-dire, selon le
sens chrétien, un acte volontaire; on semble croire qu'il dépend de la
mère d'aimer ou de ne pas aimer ses enfants, et l'on considère comme
coupables celles qui se relâchent dans leurs soins ou qui les oublient.
Comme la génération, l'amour maternel est un commandement; c'est la
condition seconde de la perpétuité de la vie. Des mères parfois en sont
dénuées; des mères aussi sont stériles: la volonté n'intervient ni dans
un cas ni dans l'autre. Comme le reste de la nature, comme nous-mêmes,
les animaux vivent soumis à la nécessité, ils font ce qu'ils doivent
faire, autant que le permettent leurs organes. La mante qui mange son
mari est une excellente pondeuse et qui prépare avec passion l'avenir
de sa progéniture.
D'après les observations de Fabre, qui a surveillé, en cage, des
couples de ces insectes singuliers, ce sont les femelles des mantes,
bien plus fortes que les mâles, bien plus de proie, qui se livrent à la
lutte pour l'amour. Les combats sont meurtriers: la femelle vaincue est
aussitôt mangée.
Le mâle est timide. Au moment du désir, il se borne à des poses, à
des œillades, que la femelle semble considérer avec indifférence
ou avec dédain. Las de parader, cependant, il se décide, et, les
ailes étalées, tout frémissant, saute sur le dos de l'ogresse. La
pariade dure cinq ou six heures: quand le nœud se dénoue, l'amant est
régulièrement mangé. Elle est polyandre, cette femelle terrible. Alors
que les autres insectes refusent le mâle, quand leurs ovaires ont
été fécondés, la mante en accepte deux, trois, quatre, jusqu'à sept:
et cette barbe-bleue, l'œuvre accomplie, les croque sans rémission.
Fabre a vu mieux. La mante est presque le seul insecte qui ait un cou;
la tète ne se joint pas immédiatement au thorax, et ce cou est long,
flexible en tous les sens. Alors, cependant que le mâle l'enlace et la
féconde, la femelle tourne la tête en arrière et tranquillement ronge
son compagnon de plaisir. En voici un qui n'a déjà plus de tête. Cet
autre a disparu jusqu'au corsage et ses restes s'agrippent à la femelle
qui dévore ainsi le mâle par les deux bouts, tirant de son époux à la
fois la volupté de l'amour et la volupté de la table. Le double plaisir
ne cesse que lorsque la cannibale attaque le ventre: le mâle tombe
en lambeaux et la femelle l'achève par terre. Poiret a vu une scène
peut-être encore plus extraordinaire. Un mâle saute sur une femelle
et va s'accoupler. La femelle fait virer sa tête, dévisage l'intrus
et brusquement, d'un coup de sa patte-mâchoire, une merveilleuse
petite faux dentelée, lui tranche la tête. Sans se déconcerter, le
mâle se cale, se déploie, fait l'amour comme si rien ne s'était passé
d'anormal. La pariade eut lieu et la femelle voulut bien attendre la
fin de l'opération pour achever son repas de noces.
Ce décapité qui fait l'amour s'explique par ceci, que le cerveau des
insectes ne semble pas avoir la direction unique des mouvements; ces
animaux peuvent donc vivre sans ganglion cervical. Une sauterelle
sans tête porte encore à sa bouche, au bout de trois heures, sa patte
froissée, mouvement qui lui est familier, à l'état intégral.
La petite mante, ou mante décolorée, est presque aussi féroce que sa
grande sœur, la mante religieuse; mais l'empuse, espèce fort voisine,
semble pacifique.
[1] Souvenirs, VI.
CHAPITRE XV
LA PARADE SEXUELLE
Universalité de la caresse, des préludes amoureux.--Leur rôle
dans la fécondation.--Jeux sexuels des oiseaux.--Comment
se caressent les cantharides.--Combats des mâles.--Combats
simulés chez les oiseaux.--La danse des tétras.--L'oiseau
jardinier.--Sa maison de campagne.--Son goût pour les
fleurs.--Réflexions sur l'origine de l'art.--Combats des
grillons.--Parade des papillons.--Le sens de l'orientation
sexuelle.--Le grand-paon.--Soumission des animaux aux ordres de
la nature.--Transmutation des valeurs physiques.--Calendrier
du rut.
On a pu se convaincre, par les faits rapportés dans les chapitres
précédents, que les jeux de l'amour, préludes, caresses, combats,
ne sont nullement particuliers à l'espèce humaine. A presque tous
les degrés de l'échelle animale, ou plutôt dans toutes les branches
de l'éventail animal, le mâle est le même, la femelle est la même.
C'est toujours la figure que donne le mécanisme intime de l'union de
l'animalcule et de l'ovule: une forteresse, vers laquelle _amans volat,
currit et lœtatur_. Tout le passage de l'_Imitation_ (1. III, ch.
iv, § 4) est une merveilleuse psychologie de l'amour dans la nature,
de l'attraction sexuelle telle qu'elle est sensible dans toute la
série des êtres. Il faut que l'assiégeant entre dans la forteresse; il
emploie la violence, quelquefois, la douce violence; plus souvent la
ruse, la caresse.