fonctions, l'orifice extérieur étant nécessairement unique, par
définition. C'est avec cet appareil rudimentaire que le commun des
oiseaux vaque aux plaisirs de l'amour. Le mâle étant dépourvu de toute
pièce érectile, le coït n'est qu'un simple contact, une pression,
peut-être un frottement; si déplaisante que soit la comparaison,
c'est un jeu analogue au baiser bouche à bouche, ou bien, si l'on
veut, à la pesée de deux tribades serrées vulve à vulve. Loin d'être
une régression ou un arrêt, c'est un progrès, peut-être; le mâle, du
moins, y gagne en sécurité et en vigueur, n'étant obligé qu'à très
peu de développement musculaire. La salacité de certains oiseaux est
bien connue, et l'on ne voit point que l'absence de pénis extérieur
diminue leur ardeur, atténue la volupté qu'ils trouvent à ces contacts
succincts. Peut-être le plaisir génital direct se concentre-t-il dans
une papille vasculaire qui se gonfle un peu au moment des approches;
elle est très rudimentaire, souvent inappréciable, mais il semble bien
que c'est un organe excitateur, producteur de volupté. Le mâle monte
sur la femelle, la maintient des pattes et du bec, les deux cloaques se
superposent et le sperme coule dans l'oviducte. On voit des moineaux
répéter jusqu'à vingt fois de suite l'acte sexuel, toujours avec la
même trépidation, la même expression de contentement; la femelle s'en
lasse la première, manifeste son impatience. Les oiseaux sont surtout
intéressants par leurs mœurs, par ce qu'ils mettent de jeu autour de
l'amour, leurs parades, leurs combats; on les retrouvera en plusieurs
autres chapitres.
Les batraciens ne vivent guère que pour la reproduction. Hors de la
saison des amours, ils demeurent tout engourdis. Le rut les surexcite
et ces animaux glacés et lents se révèlent ardents et acharnés. Les
mâles se battent pour la possession des femelles; celui qui en tient
une, rien ne peut la lui faire lâcher. On en a vu rester fermes au
poste, même après qu'on leur eut coupé les jambes postérieures, même
après l'ablation de la moitié du corps. La copulation n'est cependant
qu'un simulacre; elle a lieu par simple contact, en l'absence de tout
organe extérieur, même chez les salamandres, malgré les bourrelets
qui entourent leur cloaque, esquisse d'un appareil resté extrêmement
rudimentaire, peut-être problématique. Chez les anoures, le mâle, plus
petit que la femelle, grimpe sur son dos, passe ses pattes antérieures,
ses bras, sous ses aisselles, demeure ainsi, peau contre peau, pendant
un mois, deux mois. Au bout de ce temps, les flancs pressés de la
femelle laissent enfin s'écouler les œufs, et il les féconde, à mesure
qu'ils tombent. Tel est l'accouplement des grenouilles; il dure de
quinze à vingt jours. Le mâle se hisse sur la femelle, l'enveloppe
de ses bras, croise les mains sur sa poitrine, la tenant étroitement
embrassée. Alors il reste immobile, en un état extatique, insensible à
tout choc extérieur, à toute blessure. Il semble bien que le seul but
de cet enlacement soit d'exercer soit une pression, soit une excitation
sur le ventre de la femelle et de lui faire rendre ses œufs. Elle en
pond un millier que le mâle au passage arrose de sperme.
Tous les anoures (batraciens sans queue) pressent ainsi leur femelle,
tel qu'un citron; mais le mécanisme de la fécondation des œufs est
assez variable. Le crapaud accoucheur, enlacé comme ses pareils, aide,
avec ses pattes de derrière, à la sortie du chapelet, qu'il déroule
grain à grain, dévotieusement, cependant que la femelle, immobile
dévidoir, se prête volontiers à cette manœuvre qu'elle ressent
peut-être comme une caresse. Le crapaud aquatique ne tire pas sur le
chapelet; il le reçoit sur ses pattes et quand il tient une dizaine,
il l'arrose, en éjaculant dessus avec un mouvement de reins, dit le
vieux Rœsel[1], pareil à celui du chien dans le coït. Quant au vulgaire
crapaud terrestre, celui qui sonne dans l'air calme du soir comme une
pure cloche de cristal, il attend que tous les œufs soient sortis, les
arrange en un tas, puis, tout excité de soubresauts, les inonde.
Mais nulle patience batracienne n'est plus curieuse que celle du
crapaud pipa. C'est une hideuse bête aux petits yeux, à la bouche
entourée de barbillons, la peau vert noirâtre pleine de verrues et de
bouffissures. A mesure que les œufs sont pondus, le mâle les féconde;
ensuite il les prend avec ses larges pattes palmées et les étale sur
le dos de la femelle. Autour de chaque ouf, il se forme une petite
pustule protectrice, à l'intérieur de laquelle éclosent les petits.
Une femelle où l'éclosion commence présente ce spectacle étrange d'un
dos d'où émergent çà et là des têtes et des pattes, d'où surgissent
des petits crapauds qui semblent nés d'un paradoxe[2]. Cette formation
montre une fois de plus que tout est bon à la nature qui ne veut
qu'arriver à ses fins, qui ne songe qu'à la perpétuité de la vie. Une
poche incubatrice était nécessaire et elle a été oubliée: peu importe,
l'animal s'en fera une, aux dépens de lui-même ou aux dépens d'une
autre espèce. Les petits du pipa exercent un véritable parasitisme,
commandé par une distraction de la nature. Que le dépôt des œufs ait
lieu sur le dos de la mère ou dans les tissus d'un animal étranger,
le parasitisme n'en est pas moins évident; tout au plus y a-t-il une
question de degré. C'est à ce point de vue qu'il serait permis de
considérer l'évolution interne, normale, des produits sexuels comme
une évolution parasitaire: le petit du mammifère est un parasite de
sa mère, comme le petit de l'ichneumon est un parasite de la chenille
qui lui a servi d'utérus. Ainsi considérée, la notion du parasitisme
temporaire, larvaire, disparaîtrait, ou plutôt prendrait une très
grande extension, enveloppant un nombre considérable de faits jusqu'ici
répartis en catégories irréductibles.
La fécondation par contact est très rare chez les poissons, autres que
les sélaciens. On ne la rencontre guère que chez les lophobranches et
quelques autres poissons vivipares, tels que la blennie: la laitance
pénètre sans copulation dans les organes femelles et les œufs se
développent soit dans ces organes, soit dans une poche que le mâle
porte sous le ventre, soit même dans la bouche du mâle qui a la vertu
d'assurer ainsi la venue au monde de ses enfants. Les lophobranches
sont des poissons de tout point singuliers: l'un d'eux l'hippocampe,
ce ludion à tête de cheval, donne une bonne idée de la famille. Les
poissons ordinaires, ceux que l'on connaît, ceux que l'on mange, quel
que soit l'ordre où les ait rangés M. de Lacépède, sont des bêtes
chastes, dénuées de toute fantaisie érotique.
Ce qui semble l'essentiel? de la volupté leur est inconnu. Les mâles
ignorent la possession; les femelles, le don; nuls attouchements, nul
frottis, nulle caresse. L'objet du désir du mâle, ce n'est pas la
femelle, ce sont les œufs; ceux qu'elle va pondre et qu'il guette; ceux
qu'elle a déjà pondus et qu'il cherche: excitation toute pareille à
celles qui produisent l'onanisme, à celles qu'engendre le fétichisme
chez certains aberrés et qui joue à la vue d'un soulier, d'un ruban,
s'amortit jusqu'à la frigidité devant la femme elle-même. Le poisson
répand sa semence sur des œufs dont il n'a jamais vu la mère, qu'il
rencontre flottants. Souvent même, ils lâchent, tous deux au hasard,
l'un ses œufs, l'autre sa laitance, et la jonction des deux éléments
se fait au gré des courants ou selon le remuement des vagues. Parfois
ils font un couple discret. La femelle remonte le fleuve, s'arrête aux
fonds d'herbe ou de sable; le mâle la suit, obéissant à son geste. De
telles mœurs ont permis de cultiver les poissons avec certitude, comme
des champignons, et mieux. On prend une femelle mûre, gonflée d'œufs,
on l'exprime comme une orange; puis on vide le mâle de sa laitance,
et la nature se charge du reste. Ce procédé n'est plus possible avec
certaines espèces qui manœuvrent de concert, le mâle renversé sur le
dos, l'orifice génital sous celui de la pondeuse, éjaculant à mesure.
On sait que les saumons remontent par troupes souvent très denses les
fleuves, et jusqu'aux rivières, jusqu'aux ruisseaux, pour déposer
leur frai en des coins calmes et propices. Ensuite, ils redescendent,
exténués par les barrages et les chutes franchis à coups de queue,
par leurs exercices génitaux. La colonne est souvent guidée par une
femelle, et les autres femelles viennent ensuite, suivies des vieux
mâles, les jeunes formant l'arrière-garde. Quand elle a trouvé un
endroit convenable, une des pondeuses s'arrête, creuse le sable avec
son ventre, laisse dans le trou un paquet d'œufs qu'un vieux mâle
arrose aussitôt; mais le patriarche a été suivi par de jeunes saumons
qui l'imitent, fécondent aussi ces mêmes œufs. Il y aurait, chez ces
poissons, une sorte d'école où des gens d'expérience enseigneraient aux
nouveaux venus dans la vie les procédés de la fécondation. Ce mélange
d'œufs et de semences de tout âge serait singulièrement favorable au
maintien du type spécifique, si l'instabilité du milieu n'amenait
des rencontres entre éléments appartenant à des variétés voisines:
malgré le bon vouloir des naturalistes, saumons et truites ne forment
pratiquement qu'une seule famille, et rien n'est plus difficile,
par exemple, que de déterminer l'espèce d'un jeune saumon ou de
différencier du saumon commun la truite de mer.
Les amours des poissons (et aussi des échinodermes, astéries, oursins,
etc.) se réduisent donc la plupart du temps à celles d'un ovule et
d'un spermatozoïde. C'est l'essentiel. Mais une telle simplification a
quelque chose de choquant pour la sensibilité d'un vertébré supérieur
ou d'un insecte habitué aux parades amoureuses, aux caresses, aux
contacts multipliés ou prolongés, à la présence et à la complicité de
l'autre sexe.
Cette manière d'aimer à distance n'est certes pas inconnue des hommes,
mais il semble qu'ils y soient conduits par la nécessité plus encore
que par le goût, par la morale plutôt que par la recherche du plus
grand plaisir. Les satisfactions génitales obtenues en dehors du
contact sexuel, outre qu'elles sont nécessairement infécondes, sauf
en de scabreuses expériences scientifiques, exercent souvent sur les
systèmes nerveux et musculaire une dépression plus grande que même les
excès pratiqués en commun. Mais ce résultat n'est pas tellement évident
qu'on puisse le tourner en principe de moralité, et il reste, tout bien
considéré, que l'onanisme fait partie des gestes de la nature. Une
conclusion différente serait plus agréable; mais des milliards d'êtres
protesteraient dans tous les océans et sous les roseaux, de tous les
fleuves. On peut aller plus loin et insinuer que cette méthode, qui
nous paraît monstrueuse ou, car il s'agit de poissons, singulière, est
peut-être supérieure au procédé laborieux du cavalage, si laid, en
général, et si incommode. Mais il n'y a pas dans la nature terrestre,
pas plus que dans l'univers concevable, un haut et un bas, un envers
et un endroit; il n'y a ni bon ni mauvais, ni bien ni mal, mais des
états de vie qui remplissent leur but, puisqu'ils existent et que
leur but est l'existence. Sans doute le désaccord entre la volonté et
les organes est constant à tous les degrés de la vie et très accentué
chez l'homme, où les volontés sont multiples, mais le système nerveux,
en somme, reste le maître et gouverne, même au péril de sa vie. Ce
n'est pas le hasard des circonstances et des milieux qui a gonflé en
papille, puis en pénis, le spermiducte de certains poissons, qui a
formé à ce pénis une gaine aux dépens de la nageoire caudale, c'est
la volonté des ganglions cérébraux. L'évolution du système nerveux
est toujours plus avancée que celle des organes, ce qui est une cause
d'incohérence, en même temps que de progrès ou de changement. Le jour
où le cerveau n'a plus d'ordres à donner, ou lorsque les organes ont
épuisé leurs facultés d'obéissance, l'espèce se fixe; si elle s'est
fixée en état d'incohérence, elle marche vers une mort certaine, comme
les monotrèmes. Beaucoup d'espèces semblent avoir été détruites en
pleine évolution par les exigences contradictoires d'un système nerveux
capricieux et tyrannique.
Il faut que le céphalopode mâle féconde la femelle. Comment le
fera-t-il, n'ayant pas d'organe vecteur du sperme? Il s'en façonnera
un. On crut pendant longtemps que les femelles des argonautes étaient
toutes hantées d'un parasite. Cette bête mystérieuse n'est autre
chose que l'instrument même de la fécondation. Le mâle a une poche où
s'accumule le sperme; de cette poche où ils s'enveloppent de bourses
qu'on appelle spermatophores, les animalcules se dirigent tous vers le
troisième bras de l'argonaute, et ce bras s'élargit en spatule, s'arme
d'un flagellum, perd ses ventouses, puis, quand il est lourd de vie,
comme une grappe mûre, se détache, vogue vers la femelle, aborde à son
ventre, se loge dans la cavité palléale, extravase la semence dans les
organes où elle va rencontrer les ovules. L'organe mâle apparaît donc
ici comme un individu temporaire, un être tierce entre le père et la
mère, un messager qui porte à la femelle le trésor génital du mâle.
Ni l'un ni l'autre ne se connaissent. Le mâle ignore tout de l'être
pour lequel il se coupe un membre, le membre, et de son fécondateur la
femelle ne connaît que l'organe seul qui la féconde. Plus compliquée un
peu que celle des poissons, plus ancienne aussi, probablement, cette
méthode ne semble possible que pour des animaux aquatiques. Cependant
c'est celle de beaucoup de végétaux: ce bras nageur rappelle les grains
ailés de pollen qui voguent au loin vers les pistils. Très peu de
fleurs se peuvent féconder directement; à presque toutes il faut un
entremetteur, le vent, l'insecte, l'oiseau. La nature a donné des ailes
au phallus, bien des milliers d'années avant l'imagination des peintres
pompéiens; elle a pensé à cela, non pour le plaisir des femmes timides,
mais pour la satisfaction des plus hideuses bêtes qui peuplent les
océans, les seiches, les calmars et les pieuvres!
[1] Dans son _Historia naturalis ranarum_, 1758, § _Bufo aquaticus_.
[2] Le dos comme chambre gestative, cela se retrouve dans les
pucerons, à l'une de leurs phases parthénogénétiques. Cf. J.-H. Fabre,
_Souvenirs_, VIII, _les Pucerons du térébinthe_.
CHAPITRE XII
LE MÉCANISME DE l'AMOUR
IV. _L'Hermaphrodisme_.--Vie sexuelle des huîtres.--Les
gastéropodes.--L'idée de reproduction et l'idée de volupté.--
Mécanisme de la fécondation réciproque: les hélices.--Mœurs
spintriennes.--Réflexions sur l'hermaphrodisme.
IV. _L'Hermaphrodisme_.-Les poissons sont les seuls vertébrés parmi
lesquels on rencontre l'hermaphrodisme, soit accidentellement, cyprins,
harengs, scombres, soit régulièrement, sargue, sparaillon, séran.
Les myxines, poissons très humbles, vivant en parasites, sont des
hermaphrodites alternatifs, comme les huîtres, comme les ascidies;
la glande génitale fonctionne d'abord comme testicule, ensuite comme
ovaire. L'amphioxus, ce pont de l'invertébré au vertébré, n'est
pas hermaphrodite. Les formes les mieux caractérisées et les plus
compliquées de l'hermaphrodisme se rencontrent chez les mollusques, et
principalement chez les gastéropodes.
L'hermaphrodisme alternatif des huîtres produit des effets qui ont été
observés de toute antiquité. Le conseil populaire de s'abstenir des
huîtres pendant les mois sans r est basé sur un fait, et ce fait est
sexuel. De septembre à mai, elles sont mâles, elles ont des testicules,
elles élaborent du sperme, elles sont bonnes; de juin à août, les
ovaires bourgeonnent, se remplissent d'œufs qui deviennent blanchâtres
à mesure qu'ils mûrissent, elles sont femelles, elles sont mauvaises:
la fécondation s'opère à ce moment, les spermatozoïdes nés dans la
période précédente faisant enfin leur office. Les superstitions, les
préjugés, avant d'être rejetés, doivent être observés et analysés
minutieusement: il y a presque toujours dans l'enveloppe grossière un
fruit de vérité.
Dans l'hermaphrodisme des échinodermes, des poissons, il n'y a jamais
auto-fécondation, les produits sexuels se rencontrant en dehors des
animaux, qui n'ont ni organes copulateurs, ni vie génitale de relation;
c'est un simple croisement de germes. A une phase plus complexe,
les individus portent des organes mâles extérieurs et des organes
femelles, mais ils ne peuvent s'en servir qu'avec le concours d'un
autre individu faisant office soit de mâle, soit de femelle. Là, une
nouvelle distinction s'impose: ou bien l'animal sera successivement
le mâle, puis la femelle; ou bien il sera l'un et l'autre au même
moment. La réunion des deux sexes semble bien inutile, selon la logique
humaine, quand les deux glandes génitales mûrissent à des époques
différentes; on la comprend mieux quand la fécondation réciproque
est simultanée, puisque cela double le nombre des femelles et assure
mieux la conservation de l'espèce. Quant à l'idée de volupté, il faut
en faire abstraction. Outre que nous ne pouvons en juger que par une
analogie très lointaine et même douteuse, vu la dissemblance des
systèmes nerveux, il faut l'écarter comme inutile. La volupté est un
résultat et non un but. Dans le plus grand nombre des espèces animales,
le coït n'est que le prélude de la mort, et souvent l'amour et la mort
font à la même minute leur office suprême. La copulation des insectes
est un suicide: serait-il raisonnable de la considérer comme motivée
par le désir de mourir? Il faut disjoindre l'idée de volupté et l'idée
d'amour, si l'on veut comprendre quelque chose aux mouvements tragiques
qui engendrent perpétuellement la vie aux dépens de la vie elle-même.
La volupté n'explique rien. La mort toute simple serait commandée aux
êtres, comme moyen de reproduction, qu'ils obéiraient avec la même
fougue: et ceci se voit même dans l'humanité. Des dithyrambes sur la
volupté seraient d'ailleurs fort déplacés à propos des chatouillements
réciproques que se font deux escargots sur une feuille de vigne; le
sujet est plutôt pénible.
Voici donc deux hélices, toutes les deux bisexuées, répondant
exactement à la parole de la Bible: «Il les créa mâle et femelle»;
leurs organes génitaux sont très développés; le pénis et l'oviducte
débouchent dans un vestibule, lequel, dans l'acte copulateur, se
dévagine en partie, de sorte que le pénis et le vagin viennent
affleurer l'orifice: c'est alors qu'il y a intromission réciproque.
Dans le vestibule débouche un troisième organe, sans analogue chez les
animaux supérieurs, une pochette qui contient un petit dard, un stylet
pierreux: c'est un organe excitateur, l'aiguille avec quoi piquer les
désirs. Les bêtes, qui ont préludé à l'amour par le jeûne, par de
longs frôlements, par des journées entières de pressions gluantes,
se décident enfin, les épées sortent du fourreau; elles se lardent
consciencieusement l'une à l'autre, et cela fait surgir les pénis hors
de leur gaine: la double pariade s'accomplit.
Il y a des espèces où la position des organes est telle que le même
individu ne peut pas être en même temps la femelle de celui dont il
est le mâle; mais il peut, au moment qu'il agit comme mâle, servir de
femelle à un autre mâle, lequel est la femelle d'un troisième, et ainsi
de suite. Et cela explique ces chapelets de gastéropodes spintriens où
l'on voit se réaliser innocemment, et selon le vœu inéluctable de la
nature, des imaginations charnelles dont se vante l'humanité érotique.
Vue à cette lumière des mœurs animales, la débauche perd tout son
caractère et tout son sel, parce qu'elle perd toute son immoralité.
L'homme, qui réunit en lui toutes les aptitudes des animaux, tous
leurs instincts laborieux, toutes leurs industries, ne pouvait éviter
l'héritage de leurs méthodes sexuelles: et il n'y a pas une luxure qui
n'ait dans la nature son type normal.
Avant de sortir de ce milieu répugnant, que l'on regarde encore les
sangsues. Hermaphrodites, elles pratiquent également la fécondation
réciproque, mais la position de leurs sexes les oblige à une attitude
singulière: la verge saillit d'un pore situé vers la bouche; le vagin
est au-dessus de l'anus. La copulation des vilaines bêtes forme donc un
tête-à-queue, la ventouse buccale coïncidant avec la ventouse anale.
Les animaux à deux sexes ne comportent nécessairement aucun
dimorphisme sexuel. Mais ni cette identité des individus, ni la double
fonction dont ils sont investis ne contredisent la loi générale
qui semble vouloir que la procréation d'un individu soit due à des
éléments provenant de deux individus différents. L'autofécondation
est exceptionnelle, très rare. Que ranimai possède les deux glandes
génitales ou l'une des deux seulement, il faut un mâle, ou un individu
agissant comme mâle, et une femelle, ou un individu agissant comme
femelle, pour perpétuer la vie. L'hermaphrodisme alternatif confirme
ces données, soit que la même glande se transforme totalement et tour
à tour en principe mâle, puis en principe femelle, soit que, partagée
entre une moitié mâle et une moitié femelle, ces deux moitiés mûrissent
simultanément ou successivement. Quand il y a alternance totale ou
partielle, c'est le principe mâle qui est prêt le premier et qui
attend: ainsi l'agressivité du mâle et la passivité de la femelle sont
visibles dès les plus obscures manifestations de la vie sexuelle: la
psychologie fondamentale d'une ascidie ne diffère pas de celle d'un
insecte ou de celle d'un mammifère.
CHAPITRE XIII
LE MÉCANISME DE l'AMOUR
V. _Fécondation artificielle_.--Disjonction de
l'appareil sécréteur et de l'appareil copulateur.--Les
araignées.--Découverte de leur méthode copulatrice.--Brutalité
de la femelle.--Mœurs de l'épeire.--L'argyronète.--La
tarentule.--Exceptions: les faucheurs.--Les libellules.--Les
demoiselles, les vierges et les jouvencelles.--Tableau de leurs
amours.
V. _Fécondation artificielle_.--L'appareil sécréteur du sperme et
l'appareil copulateur sont parfois disjoints. La femelle a un vagin
situé normalement; le mâle n'a point de pénis ou bien il est placé à
un endroit du corps qui n'est pas en symétrie avec l'organe récepteur.
Il faut donc, selon les cas, eu que le mâle, comme on l'a vu pour les
céphalopodes, se fabrique un pénis artificiel, et c'est ce que fait
l'araignée, eu bien se livre à des manœuvres compliquées pour dompter
la femelle et amener la coïncidence des deux orifices: c'est ce que
fait la libellule.
La méthode de la plupart des aranéides ressemble étrangement à
la pratique médicale que l'on appelle fécondation artificielle,
quoiqu'elle le soit à peine davantage que la fécondation normale. Ici
et là, il s'agit de mettre les spermatozoïdes sur le chemin où ils
rencontreront les ovules: peu importe que ce soit une verge ou une
seringue qui soit le véhicule. Chez les araignées, c'est une seringue.
On a cru longtemps que l'organe génital tout entier se trouvait dans
les palpes du mâle: mais, l'anatomie n'y découvrant rien de semblable,
Savigny pensa que l'introduction des palpes dans la vulve n'était
qu'une manœuvre excitatrice, et que la véritable copulation venait
ensuite. On n'avait observé que la moitié de l'acte, la seconde phase.
La première consiste en ceci: que le mâle, avec ses palpes, recueille
à son ventre la semence et la porte ensuite dans l'organe femelle. Le
péripalpe maxillaire, ou antenne, ainsi transformé en pénis, renferme
un canal en spirale que le mâle charge en l'appliquant à l'embouchure
de ses canaux spermatiques. On le voit s'ouvrir à l'articulation d'un
des nœuds, laisser paraître un bourrelet blanc, se replier, s'enfoncer
dans la vulve, sortir, et l'insecte fuir. Système merveilleusement
adapté aux circonstances, car la femelle est féroce et dévore
volontiers son amant! Mais est-ce la férocité de la bête qui a modifié
le système fécondateur, ou bien est-ce le système, si peu tendre, qui
incline la patiente à ne trouver qu'un ennemi dans un soupirant qui
s'avance la corne en avant? Les actes producteurs d'effets constants
et utiles nous semblent toujours ordonnés selon une logique admirable;
il n'y a qu'à s'abandonner à quelque paresse d'esprit pour être amené,
tout doucement, à les qualifier de providentiels et l'on tombe peu à
peu dans les rets innocents de la finalité.