Le cloaque de l'oiseau est divisé en trois chambres, pour les trois

fonctions, l'orifice extérieur étant nécessairement unique, par

définition. C'est avec cet appareil rudimentaire que le commun des

oiseaux vaque aux plaisirs de l'amour. Le mâle étant dépourvu de toute

pièce érectile, le coït n'est qu'un simple contact, une pression,

peut-être un frottement; si déplaisante que soit la comparaison,

c'est un jeu analogue au baiser bouche à bouche, ou bien, si l'on

veut, à la pesée de deux tribades serrées vulve à vulve. Loin d'être

une régression ou un arrêt, c'est un progrès, peut-être; le mâle, du

moins, y gagne en sécurité et en vigueur, n'étant obligé qu'à très

peu de développement musculaire. La salacité de certains oiseaux est

bien connue, et l'on ne voit point que l'absence de pénis extérieur

diminue leur ardeur, atténue la volupté qu'ils trouvent à ces contacts

succincts. Peut-être le plaisir génital direct se concentre-t-il dans

une papille vasculaire qui se gonfle un peu au moment des approches;

elle est très rudimentaire, souvent inappréciable, mais il semble bien

que c'est un organe excitateur, producteur de volupté. Le mâle monte

sur la femelle, la maintient des pattes et du bec, les deux cloaques se

superposent et le sperme coule dans l'oviducte. On voit des moineaux

répéter jusqu'à vingt fois de suite l'acte sexuel, toujours avec la

même trépidation, la même expression de contentement; la femelle s'en

lasse la première, manifeste son impatience. Les oiseaux sont surtout

intéressants par leurs mœurs, par ce qu'ils mettent de jeu autour de

l'amour, leurs parades, leurs combats; on les retrouvera en plusieurs

autres chapitres.

Les batraciens ne vivent guère que pour la reproduction. Hors de la

saison des amours, ils demeurent tout engourdis. Le rut les surexcite

et ces animaux glacés et lents se révèlent ardents et acharnés. Les

mâles se battent pour la possession des femelles; celui qui en tient

une, rien ne peut la lui faire lâcher. On en a vu rester fermes au

poste, même après qu'on leur eut coupé les jambes postérieures, même

après l'ablation de la moitié du corps. La copulation n'est cependant

qu'un simulacre; elle a lieu par simple contact, en l'absence de tout

organe extérieur, même chez les salamandres, malgré les bourrelets

qui entourent leur cloaque, esquisse d'un appareil resté extrêmement

rudimentaire, peut-être problématique. Chez les anoures, le mâle, plus

petit que la femelle, grimpe sur son dos, passe ses pattes antérieures,

ses bras, sous ses aisselles, demeure ainsi, peau contre peau, pendant

un mois, deux mois. Au bout de ce temps, les flancs pressés de la

femelle laissent enfin s'écouler les œufs, et il les féconde, à mesure

qu'ils tombent. Tel est l'accouplement des grenouilles; il dure de

quinze à vingt jours. Le mâle se hisse sur la femelle, l'enveloppe

de ses bras, croise les mains sur sa poitrine, la tenant étroitement

embrassée. Alors il reste immobile, en un état extatique, insensible à

tout choc extérieur, à toute blessure. Il semble bien que le seul but

de cet enlacement soit d'exercer soit une pression, soit une excitation

sur le ventre de la femelle et de lui faire rendre ses œufs. Elle en

pond un millier que le mâle au passage arrose de sperme.

Tous les anoures (batraciens sans queue) pressent ainsi leur femelle,

tel qu'un citron; mais le mécanisme de la fécondation des œufs est

assez variable. Le crapaud accoucheur, enlacé comme ses pareils, aide,

avec ses pattes de derrière, à la sortie du chapelet, qu'il déroule

grain à grain, dévotieusement, cependant que la femelle, immobile

dévidoir, se prête volontiers à cette manœuvre qu'elle ressent

peut-être comme une caresse. Le crapaud aquatique ne tire pas sur le

chapelet; il le reçoit sur ses pattes et quand il tient une dizaine,

il l'arrose, en éjaculant dessus avec un mouvement de reins, dit le

vieux Rœsel[1], pareil à celui du chien dans le coït. Quant au vulgaire

crapaud terrestre, celui qui sonne dans l'air calme du soir comme une

pure cloche de cristal, il attend que tous les œufs soient sortis, les

arrange en un tas, puis, tout excité de soubresauts, les inonde.

Mais nulle patience batracienne n'est plus curieuse que celle du

crapaud pipa. C'est une hideuse bête aux petits yeux, à la bouche

entourée de barbillons, la peau vert noirâtre pleine de verrues et de

bouffissures. A mesure que les œufs sont pondus, le mâle les féconde;

ensuite il les prend avec ses larges pattes palmées et les étale sur

le dos de la femelle. Autour de chaque ouf, il se forme une petite

pustule protectrice, à l'intérieur de laquelle éclosent les petits.

Une femelle où l'éclosion commence présente ce spectacle étrange d'un

dos d'où émergent çà et là des têtes et des pattes, d'où surgissent

des petits crapauds qui semblent nés d'un paradoxe[2]. Cette formation

montre une fois de plus que tout est bon à la nature qui ne veut

qu'arriver à ses fins, qui ne songe qu'à la perpétuité de la vie. Une

poche incubatrice était nécessaire et elle a été oubliée: peu importe,

l'animal s'en fera une, aux dépens de lui-même ou aux dépens d'une

autre espèce. Les petits du pipa exercent un véritable parasitisme,

commandé par une distraction de la nature. Que le dépôt des œufs ait

lieu sur le dos de la mère ou dans les tissus d'un animal étranger,

le parasitisme n'en est pas moins évident; tout au plus y a-t-il une

question de degré. C'est à ce point de vue qu'il serait permis de

considérer l'évolution interne, normale, des produits sexuels comme

une évolution parasitaire: le petit du mammifère est un parasite de

sa mère, comme le petit de l'ichneumon est un parasite de la chenille

qui lui a servi d'utérus. Ainsi considérée, la notion du parasitisme

temporaire, larvaire, disparaîtrait, ou plutôt prendrait une très

grande extension, enveloppant un nombre considérable de faits jusqu'ici

répartis en catégories irréductibles.

La fécondation par contact est très rare chez les poissons, autres que

les sélaciens. On ne la rencontre guère que chez les lophobranches et

quelques autres poissons vivipares, tels que la blennie: la laitance

pénètre sans copulation dans les organes femelles et les œufs se

développent soit dans ces organes, soit dans une poche que le mâle

porte sous le ventre, soit même dans la bouche du mâle qui a la vertu

d'assurer ainsi la venue au monde de ses enfants. Les lophobranches

sont des poissons de tout point singuliers: l'un d'eux l'hippocampe,

ce ludion à tête de cheval, donne une bonne idée de la famille. Les

poissons ordinaires, ceux que l'on connaît, ceux que l'on mange, quel

que soit l'ordre où les ait rangés M. de Lacépède, sont des bêtes

chastes, dénuées de toute fantaisie érotique.

Ce qui semble l'essentiel? de la volupté leur est inconnu. Les mâles

ignorent la possession; les femelles, le don; nuls attouchements, nul

frottis, nulle caresse. L'objet du désir du mâle, ce n'est pas la

femelle, ce sont les œufs; ceux qu'elle va pondre et qu'il guette; ceux

qu'elle a déjà pondus et qu'il cherche: excitation toute pareille à

celles qui produisent l'onanisme, à celles qu'engendre le fétichisme

chez certains aberrés et qui joue à la vue d'un soulier, d'un ruban,

s'amortit jusqu'à la frigidité devant la femme elle-même. Le poisson

répand sa semence sur des œufs dont il n'a jamais vu la mère, qu'il

rencontre flottants. Souvent même, ils lâchent, tous deux au hasard,

l'un ses œufs, l'autre sa laitance, et la jonction des deux éléments

se fait au gré des courants ou selon le remuement des vagues. Parfois

ils font un couple discret. La femelle remonte le fleuve, s'arrête aux

fonds d'herbe ou de sable; le mâle la suit, obéissant à son geste. De

telles mœurs ont permis de cultiver les poissons avec certitude, comme

des champignons, et mieux. On prend une femelle mûre, gonflée d'œufs,

on l'exprime comme une orange; puis on vide le mâle de sa laitance,

et la nature se charge du reste. Ce procédé n'est plus possible avec

certaines espèces qui manœuvrent de concert, le mâle renversé sur le

dos, l'orifice génital sous celui de la pondeuse, éjaculant à mesure.

On sait que les saumons remontent par troupes souvent très denses les

fleuves, et jusqu'aux rivières, jusqu'aux ruisseaux, pour déposer

leur frai en des coins calmes et propices. Ensuite, ils redescendent,

exténués par les barrages et les chutes franchis à coups de queue,

par leurs exercices génitaux. La colonne est souvent guidée par une

femelle, et les autres femelles viennent ensuite, suivies des vieux

mâles, les jeunes formant l'arrière-garde. Quand elle a trouvé un

endroit convenable, une des pondeuses s'arrête, creuse le sable avec

son ventre, laisse dans le trou un paquet d'œufs qu'un vieux mâle

arrose aussitôt; mais le patriarche a été suivi par de jeunes saumons

qui l'imitent, fécondent aussi ces mêmes œufs. Il y aurait, chez ces

poissons, une sorte d'école où des gens d'expérience enseigneraient aux

nouveaux venus dans la vie les procédés de la fécondation. Ce mélange

d'œufs et de semences de tout âge serait singulièrement favorable au

maintien du type spécifique, si l'instabilité du milieu n'amenait

des rencontres entre éléments appartenant à des variétés voisines:

malgré le bon vouloir des naturalistes, saumons et truites ne forment

pratiquement qu'une seule famille, et rien n'est plus difficile,

par exemple, que de déterminer l'espèce d'un jeune saumon ou de

différencier du saumon commun la truite de mer.

Les amours des poissons (et aussi des échinodermes, astéries, oursins,

etc.) se réduisent donc la plupart du temps à celles d'un ovule et

d'un spermatozoïde. C'est l'essentiel. Mais une telle simplification a

quelque chose de choquant pour la sensibilité d'un vertébré supérieur

ou d'un insecte habitué aux parades amoureuses, aux caresses, aux

contacts multipliés ou prolongés, à la présence et à la complicité de

l'autre sexe.

Cette manière d'aimer à distance n'est certes pas inconnue des hommes,

mais il semble qu'ils y soient conduits par la nécessité plus encore

que par le goût, par la morale plutôt que par la recherche du plus

grand plaisir. Les satisfactions génitales obtenues en dehors du

contact sexuel, outre qu'elles sont nécessairement infécondes, sauf

en de scabreuses expériences scientifiques, exercent souvent sur les

systèmes nerveux et musculaire une dépression plus grande que même les

excès pratiqués en commun. Mais ce résultat n'est pas tellement évident

qu'on puisse le tourner en principe de moralité, et il reste, tout bien

considéré, que l'onanisme fait partie des gestes de la nature. Une

conclusion différente serait plus agréable; mais des milliards d'êtres

protesteraient dans tous les océans et sous les roseaux, de tous les

fleuves. On peut aller plus loin et insinuer que cette méthode, qui

nous paraît monstrueuse ou, car il s'agit de poissons, singulière, est

peut-être supérieure au procédé laborieux du cavalage, si laid, en

général, et si incommode. Mais il n'y a pas dans la nature terrestre,

pas plus que dans l'univers concevable, un haut et un bas, un envers

et un endroit; il n'y a ni bon ni mauvais, ni bien ni mal, mais des

états de vie qui remplissent leur but, puisqu'ils existent et que

leur but est l'existence. Sans doute le désaccord entre la volonté et

les organes est constant à tous les degrés de la vie et très accentué

chez l'homme, où les volontés sont multiples, mais le système nerveux,

en somme, reste le maître et gouverne, même au péril de sa vie. Ce

n'est pas le hasard des circonstances et des milieux qui a gonflé en

papille, puis en pénis, le spermiducte de certains poissons, qui a

formé à ce pénis une gaine aux dépens de la nageoire caudale, c'est

la volonté des ganglions cérébraux. L'évolution du système nerveux

est toujours plus avancée que celle des organes, ce qui est une cause

d'incohérence, en même temps que de progrès ou de changement. Le jour

où le cerveau n'a plus d'ordres à donner, ou lorsque les organes ont

épuisé leurs facultés d'obéissance, l'espèce se fixe; si elle s'est

fixée en état d'incohérence, elle marche vers une mort certaine, comme

les monotrèmes. Beaucoup d'espèces semblent avoir été détruites en

pleine évolution par les exigences contradictoires d'un système nerveux

capricieux et tyrannique.

Il faut que le céphalopode mâle féconde la femelle. Comment le

fera-t-il, n'ayant pas d'organe vecteur du sperme? Il s'en façonnera

un. On crut pendant longtemps que les femelles des argonautes étaient

toutes hantées d'un parasite. Cette bête mystérieuse n'est autre

chose que l'instrument même de la fécondation. Le mâle a une poche où

s'accumule le sperme; de cette poche où ils s'enveloppent de bourses

qu'on appelle spermatophores, les animalcules se dirigent tous vers le

troisième bras de l'argonaute, et ce bras s'élargit en spatule, s'arme

d'un flagellum, perd ses ventouses, puis, quand il est lourd de vie,

comme une grappe mûre, se détache, vogue vers la femelle, aborde à son

ventre, se loge dans la cavité palléale, extravase la semence dans les

organes où elle va rencontrer les ovules. L'organe mâle apparaît donc

ici comme un individu temporaire, un être tierce entre le père et la

mère, un messager qui porte à la femelle le trésor génital du mâle.

Ni l'un ni l'autre ne se connaissent. Le mâle ignore tout de l'être

pour lequel il se coupe un membre, le membre, et de son fécondateur la

femelle ne connaît que l'organe seul qui la féconde. Plus compliquée un

peu que celle des poissons, plus ancienne aussi, probablement, cette

méthode ne semble possible que pour des animaux aquatiques. Cependant

c'est celle de beaucoup de végétaux: ce bras nageur rappelle les grains

ailés de pollen qui voguent au loin vers les pistils. Très peu de

fleurs se peuvent féconder directement; à presque toutes il faut un

entremetteur, le vent, l'insecte, l'oiseau. La nature a donné des ailes

au phallus, bien des milliers d'années avant l'imagination des peintres

pompéiens; elle a pensé à cela, non pour le plaisir des femmes timides,

mais pour la satisfaction des plus hideuses bêtes qui peuplent les

océans, les seiches, les calmars et les pieuvres!

[1] Dans son _Historia naturalis ranarum_, 1758, § _Bufo aquaticus_.

[2] Le dos comme chambre gestative, cela se retrouve dans les

pucerons, à l'une de leurs phases parthénogénétiques. Cf. J.-H. Fabre,

_Souvenirs_, VIII, _les Pucerons du térébinthe_.

CHAPITRE XII

LE MÉCANISME DE l'AMOUR

IV. _L'Hermaphrodisme_.--Vie sexuelle des huîtres.--Les

gastéropodes.--L'idée de reproduction et l'idée de volupté.--

Mécanisme de la fécondation réciproque: les hélices.--Mœurs

spintriennes.--Réflexions sur l'hermaphrodisme.

IV. _L'Hermaphrodisme_.-Les poissons sont les seuls vertébrés parmi

lesquels on rencontre l'hermaphrodisme, soit accidentellement, cyprins,

harengs, scombres, soit régulièrement, sargue, sparaillon, séran.

Les myxines, poissons très humbles, vivant en parasites, sont des

hermaphrodites alternatifs, comme les huîtres, comme les ascidies;

la glande génitale fonctionne d'abord comme testicule, ensuite comme

ovaire. L'amphioxus, ce pont de l'invertébré au vertébré, n'est

pas hermaphrodite. Les formes les mieux caractérisées et les plus

compliquées de l'hermaphrodisme se rencontrent chez les mollusques, et

principalement chez les gastéropodes.

L'hermaphrodisme alternatif des huîtres produit des effets qui ont été

observés de toute antiquité. Le conseil populaire de s'abstenir des

huîtres pendant les mois sans r est basé sur un fait, et ce fait est

sexuel. De septembre à mai, elles sont mâles, elles ont des testicules,

elles élaborent du sperme, elles sont bonnes; de juin à août, les

ovaires bourgeonnent, se remplissent d'œufs qui deviennent blanchâtres

à mesure qu'ils mûrissent, elles sont femelles, elles sont mauvaises:

la fécondation s'opère à ce moment, les spermatozoïdes nés dans la

période précédente faisant enfin leur office. Les superstitions, les

préjugés, avant d'être rejetés, doivent être observés et analysés

minutieusement: il y a presque toujours dans l'enveloppe grossière un

fruit de vérité.

Dans l'hermaphrodisme des échinodermes, des poissons, il n'y a jamais

auto-fécondation, les produits sexuels se rencontrant en dehors des

animaux, qui n'ont ni organes copulateurs, ni vie génitale de relation;

c'est un simple croisement de germes. A une phase plus complexe,

les individus portent des organes mâles extérieurs et des organes

femelles, mais ils ne peuvent s'en servir qu'avec le concours d'un

autre individu faisant office soit de mâle, soit de femelle. Là, une

nouvelle distinction s'impose: ou bien l'animal sera successivement

le mâle, puis la femelle; ou bien il sera l'un et l'autre au même

moment. La réunion des deux sexes semble bien inutile, selon la logique

humaine, quand les deux glandes génitales mûrissent à des époques

différentes; on la comprend mieux quand la fécondation réciproque

est simultanée, puisque cela double le nombre des femelles et assure

mieux la conservation de l'espèce. Quant à l'idée de volupté, il faut

en faire abstraction. Outre que nous ne pouvons en juger que par une

analogie très lointaine et même douteuse, vu la dissemblance des

systèmes nerveux, il faut l'écarter comme inutile. La volupté est un

résultat et non un but. Dans le plus grand nombre des espèces animales,

le coït n'est que le prélude de la mort, et souvent l'amour et la mort

font à la même minute leur office suprême. La copulation des insectes

est un suicide: serait-il raisonnable de la considérer comme motivée

par le désir de mourir? Il faut disjoindre l'idée de volupté et l'idée

d'amour, si l'on veut comprendre quelque chose aux mouvements tragiques

qui engendrent perpétuellement la vie aux dépens de la vie elle-même.

La volupté n'explique rien. La mort toute simple serait commandée aux

êtres, comme moyen de reproduction, qu'ils obéiraient avec la même

fougue: et ceci se voit même dans l'humanité. Des dithyrambes sur la

volupté seraient d'ailleurs fort déplacés à propos des chatouillements

réciproques que se font deux escargots sur une feuille de vigne; le

sujet est plutôt pénible.

Voici donc deux hélices, toutes les deux bisexuées, répondant

exactement à la parole de la Bible: «Il les créa mâle et femelle»;

leurs organes génitaux sont très développés; le pénis et l'oviducte

débouchent dans un vestibule, lequel, dans l'acte copulateur, se

dévagine en partie, de sorte que le pénis et le vagin viennent

affleurer l'orifice: c'est alors qu'il y a intromission réciproque.

Dans le vestibule débouche un troisième organe, sans analogue chez les

animaux supérieurs, une pochette qui contient un petit dard, un stylet

pierreux: c'est un organe excitateur, l'aiguille avec quoi piquer les

désirs. Les bêtes, qui ont préludé à l'amour par le jeûne, par de

longs frôlements, par des journées entières de pressions gluantes,

se décident enfin, les épées sortent du fourreau; elles se lardent

consciencieusement l'une à l'autre, et cela fait surgir les pénis hors

de leur gaine: la double pariade s'accomplit.

Il y a des espèces où la position des organes est telle que le même

individu ne peut pas être en même temps la femelle de celui dont il

est le mâle; mais il peut, au moment qu'il agit comme mâle, servir de

femelle à un autre mâle, lequel est la femelle d'un troisième, et ainsi

de suite. Et cela explique ces chapelets de gastéropodes spintriens où

l'on voit se réaliser innocemment, et selon le vœu inéluctable de la

nature, des imaginations charnelles dont se vante l'humanité érotique.

Vue à cette lumière des mœurs animales, la débauche perd tout son

caractère et tout son sel, parce qu'elle perd toute son immoralité.

L'homme, qui réunit en lui toutes les aptitudes des animaux, tous

leurs instincts laborieux, toutes leurs industries, ne pouvait éviter

l'héritage de leurs méthodes sexuelles: et il n'y a pas une luxure qui

n'ait dans la nature son type normal.

Avant de sortir de ce milieu répugnant, que l'on regarde encore les

sangsues. Hermaphrodites, elles pratiquent également la fécondation

réciproque, mais la position de leurs sexes les oblige à une attitude

singulière: la verge saillit d'un pore situé vers la bouche; le vagin

est au-dessus de l'anus. La copulation des vilaines bêtes forme donc un

tête-à-queue, la ventouse buccale coïncidant avec la ventouse anale.

Les animaux à deux sexes ne comportent nécessairement aucun

dimorphisme sexuel. Mais ni cette identité des individus, ni la double

fonction dont ils sont investis ne contredisent la loi générale

qui semble vouloir que la procréation d'un individu soit due à des

éléments provenant de deux individus différents. L'autofécondation

est exceptionnelle, très rare. Que ranimai possède les deux glandes

génitales ou l'une des deux seulement, il faut un mâle, ou un individu

agissant comme mâle, et une femelle, ou un individu agissant comme

femelle, pour perpétuer la vie. L'hermaphrodisme alternatif confirme

ces données, soit que la même glande se transforme totalement et tour

à tour en principe mâle, puis en principe femelle, soit que, partagée

entre une moitié mâle et une moitié femelle, ces deux moitiés mûrissent

simultanément ou successivement. Quand il y a alternance totale ou

partielle, c'est le principe mâle qui est prêt le premier et qui

attend: ainsi l'agressivité du mâle et la passivité de la femelle sont

visibles dès les plus obscures manifestations de la vie sexuelle: la

psychologie fondamentale d'une ascidie ne diffère pas de celle d'un

insecte ou de celle d'un mammifère.

CHAPITRE XIII

LE MÉCANISME DE l'AMOUR

V. _Fécondation artificielle_.--Disjonction de

l'appareil sécréteur et de l'appareil copulateur.--Les

araignées.--Découverte de leur méthode copulatrice.--Brutalité

de la femelle.--Mœurs de l'épeire.--L'argyronète.--La

tarentule.--Exceptions: les faucheurs.--Les libellules.--Les

demoiselles, les vierges et les jouvencelles.--Tableau de leurs

amours.

V. _Fécondation artificielle_.--L'appareil sécréteur du sperme et

l'appareil copulateur sont parfois disjoints. La femelle a un vagin

situé normalement; le mâle n'a point de pénis ou bien il est placé à

un endroit du corps qui n'est pas en symétrie avec l'organe récepteur.

Il faut donc, selon les cas, eu que le mâle, comme on l'a vu pour les

céphalopodes, se fabrique un pénis artificiel, et c'est ce que fait

l'araignée, eu bien se livre à des manœuvres compliquées pour dompter

la femelle et amener la coïncidence des deux orifices: c'est ce que

fait la libellule.

La méthode de la plupart des aranéides ressemble étrangement à

la pratique médicale que l'on appelle fécondation artificielle,

quoiqu'elle le soit à peine davantage que la fécondation normale. Ici

et là, il s'agit de mettre les spermatozoïdes sur le chemin où ils

rencontreront les ovules: peu importe que ce soit une verge ou une

seringue qui soit le véhicule. Chez les araignées, c'est une seringue.

On a cru longtemps que l'organe génital tout entier se trouvait dans

les palpes du mâle: mais, l'anatomie n'y découvrant rien de semblable,

Savigny pensa que l'introduction des palpes dans la vulve n'était

qu'une manœuvre excitatrice, et que la véritable copulation venait

ensuite. On n'avait observé que la moitié de l'acte, la seconde phase.

La première consiste en ceci: que le mâle, avec ses palpes, recueille

à son ventre la semence et la porte ensuite dans l'organe femelle. Le

péripalpe maxillaire, ou antenne, ainsi transformé en pénis, renferme

un canal en spirale que le mâle charge en l'appliquant à l'embouchure

de ses canaux spermatiques. On le voit s'ouvrir à l'articulation d'un

des nœuds, laisser paraître un bourrelet blanc, se replier, s'enfoncer

dans la vulve, sortir, et l'insecte fuir. Système merveilleusement

adapté aux circonstances, car la femelle est féroce et dévore

volontiers son amant! Mais est-ce la férocité de la bête qui a modifié

le système fécondateur, ou bien est-ce le système, si peu tendre, qui

incline la patiente à ne trouver qu'un ennemi dans un soupirant qui

s'avance la corne en avant? Les actes producteurs d'effets constants

et utiles nous semblent toujours ordonnés selon une logique admirable;

il n'y a qu'à s'abandonner à quelque paresse d'esprit pour être amené,

tout doucement, à les qualifier de providentiels et l'on tombe peu à

peu dans les rets innocents de la finalité.

Physique de l'Amour: Essai sur l'instinct sexuel · 第 6 / 14 段