singulière du pénis, les premières approches soient douloureuses;
mais il n'est peut-être aucune femelle qui ait, autant que la taupe,
de justes motifs pour craindre le mâle. Sa vulve, extérieurement
imperforée, est voilée de peau velue comme le reste du corps; elle
doit, pour être fécondée, subir une véritable opération chirurgicale.
On sait comment vivent ces bêtes, creusant, à la recherche de leur
nourriture, de longues galeries souterraines, dont les déblais,
rejetés de place en place, forment les taupinières. A l'époque du rut,
oubliant ses chasses, le mâle se met en quête d'une femelle et, dès
qui l'a devinée, il creuse dans sa direction, excave avec fureur la
terre hostile. Se sentant pourchassée, la femelle fuit. L'instinct
héréditaire la fait trembler devant l'outil qui va lui ouvrir le
ventre, devant ce redoutable pénis armé d'une tarière qui perfora sa
mère et toutes ses aïeules. Elle fuit, elle creuse, à mesure que le
mâle s'avance, des tunnels enchevêtrés où peut-être son persécuteur
finira par perdre son chemin; mais le mâle, lui aussi, est instruit par
l'hérédité: il ne suit pas la femelle, il la contourne, l'enveloppe,
finit par l'acculer dans une impasse, et, tandis qu'elle enfonce
encore dans la terre son museau aveugle, il l'agrippe, l'opère et la
féconde. Quel plus charmant emblème de la pudeur que cette petite bête
au pelage noir et doux? Et quelle vierge humaine montra jamais une
telle constance à garder sa vertu? Et laquelle, seule dans la nuit d'un
palais souterrain, userait ses mains à ouvrir les murs, toute sa force
à fuir son amant? Des philosophes ont cru que la pudeur sexuelle était
un sentiment artificiel, fruit des civilisations: ils ne connaissaient
pas l'histoire de la taupe, ni aucune des histoires vraies qui sont
dans la nature, car presque toutes les femelles sont craintives,
presque toutes réagissent, à l'apparition du mâle, par la peur et par
la fuite. Nos vertus ne sont jamais que des tendances physiologiques,
et les plus belles sont celles dont il est interdit même d'essayer
l'explication. Pourquoi la chatte est-elle violente et pourquoi la
taupe est-elle peureuse? Sans doute la taupe se tient dans la règle,
tout en exagérant sa rigueur, mais pourquoi cette règle?
Il n'y a pas de règle; il n'y a que des faits que nous groupons sous
des modes perceptibles à notre intelligence, des faits toujours
provisoires et qu'un changement de perspective suffirait à dénaturer.
La notion de règle, la notion de loi, aveux de notre impuissance à
poursuivre dans ses origines logiques la généalogie d'un fait. La loi,
c'est une manière de dire, une abréviation, un point de repos. La
loi, c'est la moitié des faits plus un. Toute loi est à la merci d'un
accident, d'une rencontre inopinée; et pourtant, sans l'idée de loi,
tout ne serait que nuit dans la connaissance.
«Le mâle, dit Aristote, en son Traité de la génération, représente la
forme spécifique; la femelle, la matière. Elle est passive en tant que
femelle, tandis que le mâle est actif.»
La pudeur sexuelle est un fait de passivité sexuelle. Le moment
arrivera, pour la femelle, d'être, à son tour, active et forte, quand
elle sera fécondée, quand elle aura à donner le jour et la pâture à
la postérité de sa race. Le mâle alors redeviendra inerte: partage
équitable de la dépense des forces, juste division du travail. Cette
passivité de l'élément femelle se retrouve dans la figuration même
de l'animalité, formée par l'œuf et le spermatozoïde. On en voit le
jeu dans un microscope: l'œuf attend, solide comme une forteresse ou
comme une femme que beaucoup d'hommes regardent et convoitent; les
petits animaux se mettent en marche, ils assiègent l'enceinte, ils la
heurtent de leur tête: l'un d'eux a brisé la muraille, il entre, et dès
que sa queue de têtard a franchi la brèche, la blessure se referme.
Toute l'activité de cette femelle embryonnaire se réduit à ce geste; la
plupart de ses grandes sœurs n'en connaissent pas d'autre. Leur libre
arbitre, presque toujours, consiste en ceci: qu'elles accueillent un
seul des arrivants, sans que l'on puisse bien savoir si c'est un choix
physiologique ou un choix mécanique.
La femelle attend, ou elle fuit, ce qui est encore une manière
d'attendre, une manière active; car, non seulement _se cupit ante
videri_, mais elle désire être prise, elle veut accomplir sa destinée.
C'est sans doute pour cela que, dans les espèces où le mâle est faible
ou timide, la femelle se résigne à une agression exigée par le souci
des générations futures. En somme, il y a deux forces en présence:
l'une est l'aimant, l'autre l'aiguille. La plupart du temps, la femelle
est l'aimant; parfois elle est l'aiguille. Ce sont des détails de
mécanisme qui ne modifient pas la marche générale de la machine et
son but. A l'origine de tout sentiment, il y a un fait irréductible et
incompréhensible en soi. Le raisonnement commun part du sentiment pour
expliquer le fait; cela donne l'absurde résultat de faire courir la
pensée dans une piste fermée, comme un cheval de cirque. L'ignorantisme
kantien est le chef-d'œuvre de ces exercices de manège, où, partant de
l'écurie catégorique, le savant quadrupède y retourne nécessairement,
ayant crevé tous les disques en papier du raisonnement scolastique.
Les observateurs des mœurs animales tombent régulièrement dans ce
préjugé d'attribuer aux bêtes les principes directeurs qu'une longue
éducation philosophique et surtout chrétienne a inculqués à la rétive
docilité humaine. Toussenel et Romanes ne sont que rarement supérieurs
en clairvoyance aux plus humbles possesseurs d'un prodigieux chien,
d'un chat miraculeux: il faut rejeter comme apocryphes les anecdotes
sur l'intelligence des animaux et surtout celles où l'on vante leur
sensibilité, où l'on célèbre leurs vertus. Non pas qu'elles soient
nécessairement inexactes, mais parce que la manière de les interpréter
a vicié, dans le principe, la manière de les regarder. Un seul
observateur m'a paru digne de foi en ces matières: c'est; J.-H. Fabre,
l'homme qui, depuis Réaumur, a pénétré le plus avant dans l'intimité
des insectes, et dont l'œuvre est véritablement créatrice, peut-être
sans qu'il s'en soit douté, de la psychologie générale des animaux.
C'est la manie d'attribuer aux bêtes la connaissance intuitive de
notre catéchisme moral qui a créé la légende de la pudeur sexuelle
des éléphants. Ces chastes monstres, disait-on, se cachent pour faire
l'amour; animés d'une sensibilité toute romantique, ils ne sauraient
s'épancher que dans le mystère des jungles, dans le labyrinthe
des forêts vierges: et c'est pourquoi on n'en aurait jamais vu se
reproduire en captivité. Rien de plus sot: l'éléphant de jardin
public ou de cirque fait assez volontiers l'amour, quoique avec moins
d'entrain que dans la forêt natale, ainsi que presque tous les animaux
nouvellement captifs. Il se reproduit sous l'œil de l'homme avec une
indifférence parfaite, et nul cornac n'empêche l'éléphante, qui est
fort lascive, de manifester à haute voix ses désirs impudiques. Comme
sa vulve s'ouvre non pas entre les jambes, mais vers le milieu de
l'abdomen, Buffon avait cru qu'elle devait se mettre sur le dos pour
recevoir le mâle. Il n'en est rien, mais elle est cependant soumise à
un geste particulier: elle s'agenouille.
Les baleines, qui sont de beaucoup les plus grands mammifères,
obéissent à un rite spécial commandé par leur absence de membres
et l'élément où elles vivent: les deux colosses s'inclinent sur le
côté, comme des navires blessés et, obliquement, ventre à ventre, se
joignent. L'organe mâle est énorme, même à l'état de repos, six à huit
pieds de long (deux à trois mètres) sur quinze à dix-huit pouces de
circonférence. La vulve de la femelle est longitudinale; tout près et
devant se trouve le mamelon qui, en cas de lactation, fait une longue
saillie. Ce mamelon est pourvu d'un pouvoir éjaculateur; le baleineau
s'y accroche par les lèvres et le lait lui est envoyé comme par une
pompe, merveilleuse accommodation des organes aux nécessités du milieu.
L'anatomie force les femelles des phoques et des morses à se renverser
sur le dos pour recevoir le mâle. Dans l'espèce appelée communément
lion marin, la femelle semble, selon des observations peut-être
écourtées, faire les avances. Le mâle étant étalé au repos, elle se
roule devant lui, l'agace, cependant qu'il grogne. Elle parvient à
l'émouvoir et ils s'en vont jouer dans l'eau. Au retour, la femelle se
place sur le dos, et le mâle, qui est bien plus gros et bien plus long,
la couvre en s'arcboutant sur ses bras. L'accouplement dure de sept
à huit minutes. L'attitude des femelles phoques est également celle
des hérissonnes et, vraiment, le cavalage serait ici particulièrement
épineux. Malgré son toit, le mâle de la tortue grimpe sur la femelle et
s'y installe, cramponné à la carapace avec les ongles dont ses pieds
antérieurs sont armés: il y demeure quinze jours, ayant introduit
lentement dans les organes patients sa verge longue et ronde, terminée
par une sorte de boule à pointe, pressant de toutes ses forces l'énorme
clitoris de la femelle. Nous voici loin des mammifères et de la fougue
du taureau; cet accouplement, qui dure toute une saison, nous achemine
vers la paresse voluptueuse des dégoûtants et merveilleux gastéropodes.
D'après des récits qui ne sont peut-être pas contradictoires, les
crocodiles s'accoupleraient dans l'eau, selon les uns, sur terre, selon
les autres; dans l'eau, latéralement; sur terre, la femelle renversée.
Ce serait le mâle qui mettrait lui-même la femelle sur le dos, puis, le
coït accompli, lui aiderait à se relever: spectacle charmant, que je ne
puis garantir véridique, mais qui donnerait la meilleure idée de la
galanterie de ces anciens dieux!
J'ignore si la remarque en fut jamais faite: le caducée de Mercure
représente deux serpents accouplés. Décrire le caducée, c'est décrire
le mécanisme de l'amour chez les ophidiens. Le pénis bifurqué pénètre
dans le vagin, les corps s'enlacent de plis et de replis, cependant
que les deux têtes se redressent sur les cols raidis et se regardent
fixement, longtemps, les yeux dans les yeux.
Quelques poissons ont un organe pénial; ils peuvent donc réaliser une
véritable copulation; tels squales, roussettes, requins, biches. Les
mâles agrippent; les femelles et les maintiennent avec des crochets
souvent formés, aux dépens de la nageoire abdominale, par des pièces
cartilagineuses qui pénètrent dans l'orifice femelle et servent de
glissoire au pénis. Le mâle de la raie saisit la femelle, la retourne,
se colle sur elle ventre à ventre, la maintient avec ses tenailles
péniale et réalise l'accouplement, lâchant sa semence qui pénètre dans
le cloaque. L'opération se répète à plusieurs reprises, séparée par la
mise au jour des raitons, qui naissent vivants, et dure jusqu'à ce que
la femelle soit déchargée de la plus grande partie de ses œufs.
CHAPITRE X
LE MÉCANISME DE L'AMOUR
II. _La Copulation_ (suite): _Arthropodes_.--Les
scorpions.--Les gros crustacés aquatiques.--Les petits
crustacés.--L'hydrachne.--Le scutellère.--Le hanneton.--Les
papillons.--Les mouches, etc.--Sur la variation des mœurs
sexuelles animales.
II. _La Copulation_ (suite): _Arthropodes_.--C'est parmi les insectes,
les batraciens, les mollusques qu'on rencontre les modes de fécondation
les plus curieux et les plus éloignés du mécanisme habituel aux
mammifères; avant d'en venir là, on donnera par quelques exemples une
idée des mœurs sexuelles de toutes sortes de bêtes choisies parmi les
arthropodes.
Voici les scorpions, ces représentants terrestres des crustacés
aquatiques. Les deux sexes sont identiques, organes génitaux
ordinairement invisibles, cachés entre l'abdomen et le céphalothorax
(partie antérieure où la tête sans cou prolonge directement le thorax).
Le mâle est pourvu de deux pénis rigides englobés dans un fourreau
double, mais formant un seul canal; il les insère, tenant la femelle
ventre à ventre, dans la vulve, l'une des branches inclinant à droite,
l'autre à gauche, vers chacun des deux oviductes. Même mécanisme
chez les crustacés, à moins, ce qui est assez rare, qu'ils soient
hermaphrodites. Comme le scorpion, les homards, les langoustes, les
écrevisses, les crabes, s'accouplent selon un rite qui ressemble
singulièrement aux habitudes humaines. Singulière vision que celle
de cette homarde qui, à l'attaque du mâle, se renverse sur le dos,
souffre patiemment que le mâle s'étende sur elle, enlaçant aux
siennes ses pattes et ses pinces! Vision de sabbat que Callot ou Doré
n'auraient peinte qu'avec peur! Peut-être voudra-t-on penser à cela
et considérer avant de l'ouvrir le vendre cuirassé de ces bêtes qui
ont propagé leur espèce, parmi les algues, dans les trous des rochers?
Les glandes génitales des crustacés sont excellentes; on mange aussi
très volontiers celles des oursins: il n'y a même que cela de bon
dans ces bêtes rugueuses. Les mâles des gros crustacés ont des canaux
éjaculateurs qui sont érectiles, se dressent en forme de double verge
d'entre la première paire de pattes; les femelles sont parallèlement
pourvues de deux vulves ouvrant sur la troisième pièce sternale ou à la
base des pattes qui correspondent à ce segment. La copulation s'opère
par des actes vifs, réitérés deux ou trois fois, l'espace d'un quart
d'heure. Le mâle de la crevette des ruisseaux, qui nage couché sur le
côté, tient sa femelle entre ses pattes et progresse ainsi par bonds:
elle est beaucoup plus petite que lui. Même mécanisme chez l'aselle et
le talitre, ou puce de mer.
Il y a beaucoup de singularités dans les mœurs sexuelles des petits
crustacés: le mâle du bopyre vit en parasite sur la femelle, quatre
à cinq, fois plus grosse que lui; et, ce qui augmente l'étrangeté,
c'est que la femelle elle-même est le parasite du palémon. C'est elle
qui forme cette petite boursouflure, grisâtre une fois cuite, qui se
voit sur le côté de la tête des crevettes devenues roses. Les pêcheurs
affirment volontiers que cette tache ovale représente une petite
sole, mais ils racontent bien d'autres merveilles: que les anatifes,
par exemple, ces moules pédonculées que l'on voit sur les vieux bois
rejetés par la mer, ne sont autre chose que des embryons de canards
sauvages, et tel brave marin les a vus lui-même prendre leur vol[1].
Le mâle de la linguatule est également bien plus petit que la femelle;
il n'a qu'un seul testicule, mais deux longs organes copulateurs qui
perforent simultanément la femelle, éjaculant vers les deux ovaires.
C'est encore un petit mâle que l'hydrachne, acarien aquatique; deux
ou trois fois moindre que la femelle, il est seul pourvu d'une queue,
au bout de laquelle se trouvent ses organes génitaux; ceux de la
femelle sont formés d'une papille placée sous le ventre et que signale,
entourant le pertuis, une tache blanche. Le mâle nage, la femelle vient
à sa rencontre, se relève obliquement, fait coïncider son point blanc
avec l'extrémité caudale de son amant, et la jonction s'accomplit. On
voit alors le mâle entraîner la femelle qui gigote; l'accouplement,
avec des repos, mais sans que cesse le contact profond, dure plusieurs
jours.
C'est au contraire, chez des insectes supérieurement doués, la femelle
qui traîne son mâle: la fourmi porte le sien sur son dos, cependant
qu'il; courbe en arc son abdomen vers la vulve; ainsi chargée, elle
vole, elle monte, elle plane, puis tombe avec lui, comme une goutte
d'eau. Il meurt sur place, la femelle se relève, gagne son nid, pond,
avant d'accueillir la mort. Les noces des fourmis, c'est toute une
fourmilière à la fois; la chute des amants simule une cascade dorée et
la résurrection des femelles jaillit au soleil comme une écume rousse.
La scutellère est un insecte tantôt de forme carrée, écussonnale,
ressemblant à la verte punaise des bois, tantôt long et cylindrique,
avec, sur les ailes, des points et des lignes de toutes les couleurs.
L'une d'elles, scutiforme, qualifiée de «lineata, dos rouge avec des
raies noires, est commune sur les ombellifères. La copulation a lieu
bout à bout: on les observe ainsi nouées, la femelle remorquant son
mâle, plus petit, de feuille en feuille, d'ombelle en ombelle[2].
Les forficules s'accouplent également bout à bout; les puces, où le
mâle est moindre, se tiennent ventre à ventre, pattes enlacées; la
position est plus singulière, rappelant celle des libellules, chez la
louvette, petit insecte qui vit sur les genêts et se jette volontiers
sur l'homme: la vulve est en effet située près de la bouche.
Les coléoptères s'adonnent au cavalage; l'acte a une durée très
variable, depuis deux heures jusqu'à deux jours. Le hanneton mâle
poursuit la femelle avec ferveur: il est si ardent qu'il cavale souvent
d'autres mâles, trompé par l'odeur de rut qui flotte dans l'air. Il
saisit la femelle et la tient serrée avec ses pattes antérieures et
avec ses crochets génitaux. L'union se prolonge un jour et une nuit;
enfin le mâle épuisé fait la culbute, tombe sur le dos, tout en
demeurant accroché par les pièces péniales, et la femelle, qui s'en va
brouter, impassible, le traîne le long des feuilles, jusqu'à ce que la
mort le détache de sa claie: alors elle pond et meurt à son tour. Les
papillons sont également très fervents, les mâles faisant de véritables
voyages, comme l'a prouvé J.-H. Fabre, en quête des femelles. Ils
volent souvent accouplés, la femelle plus robuste supportant aisément
le mâle: c'est un spectacle très fréquent à la campagne que ces
papillons à quatre paires d'ailes qui roulent, étourdis un peu, de
fleur en fleur, bateau ivre qui va où ses voiles le mènent.
Avec les mouches, le féminisme s'introduit franchement dans le
mécanisme même de l'amour. Ce sont les femelles qui possèdent
l'appareil copulateur; ce sont elles qui enfoncent leur oviducte, alors
véritable verge, dans le ventre du mâle; ce sont elles qui font-le
geste dominateur, le mâle n'agit qu'en saisissant cette tarière avec
les crochets qui entourent sa fente génitale. C'est cette même vrille
qui sert à lai femelle à creuser le bois, la terre ou la chair pour y
déposer ses œufs. L'accouplement a lieu bout à bout: il est des plus
faciles à observer.
Voilà assez d'exemples pour que l'on puisse se rendre compte de ce
qu'il y a de permanent dans le mécanisme de la copulation vraie, et
de ce qu'il y a de variable dans ses modes extérieurs. Étant données
les deux pièces capitales de l'appareil, l'épée et son fourreau, la
nature laisse aux espèces le soin d'imaginer, dirait-on, la meilleure
manière de s'en servir, et toute méthode lui paraît bonne, qui est
féconde. Elle en a de plus singulières, car les inventions, sexuelles
de l'humanité sont presque toutes antérieures ou extérieures à l'homme!
Il n'en est aucune dont le modèle, et même perfectionné, ne lui soit
offert par les animaux, par les plus humbles.
S'il n'y a pas de règle générale, s'il n'y a pas une manière morale
de féconder une femelle et une manière immorale, il faut reconnaître
que le même mode est fixe dans la même espèce, ou dans le même genre,
ou dans la même famille. Je ne pense pas qu'on ait jamais observé de
variation dans les mœurs sexuelles de l'animalité; cependant les actes
de pure exonération étant possibles, la méthode de l'amour ne peut
pas être considérée comme rigoureusement fixe. Elle a varié chez les
abeilles sociales, partant des rapports de couple, de l'agressivité
du mâle, pour aboutir à la fécondation politique et autoritaire d'une
seule femelle par un seul mâle choisi entre cent esclaves favoris. Le
mécanisme lui-même a dû se modifier, en même temps que les organes, se
plier aux circonstances corporelles et de milieu, sous la pression du
système nerveux qui commande des actes sans se soucier des instruments
qui l'accompliront. On trouve la preuve de ces changements dans
l'hermaphrodisme accidentel d'un grand nombre d'invertébrés et même
de poissons, tels que la morue, le hareng, le scombre: changement
fondamental, puisqu'il fait passer l'animal d'une catégorie supérieure
à une catégorie inférieure; c'est un rappel des origines, sans doute,
et l'indication que les espèces soumises à ces accidents sont loin
d'être physiologiquement fixées. Il est très probable que des accidents
analogues, moins accentués, visibles quelquefois par la malformation
extérieure, invisibles dans leur influence psychologique, sont la
cause de certaines tendances anormales, de certains goûts en contraste
avec le sexe apparent et même réel. Mais ceci ne répondrait pas encore
à la véritable question: y-a-t-il chez les animaux, en dehors des
aberrations purement mécaniques, des fantaisies érotiques? On ne peut
dire non avec certitude. L'animal ne suit qu'un sillon; quand il l'a
tracé, s'il lui est donné de vivre une autre saison, il revient sur ses
pas, attentif à la même besogne, soumis à toujours les mêmes gestes.
Sans doute, mais les animaux familiers à l'homme, ou ses voisins,
le chien, le singe, peut-être le chat, sont assurément capables de
fantaisies érotiques: il est donc difficile de refuser cette tendance
aux autres animaux, aux hyménoptères, par exemple, si intelligents. Qui
sait d'ailleurs si certains modes excentriques de copulation ne sont
pas des fantaisies fixées, devenues des habitudes qui ont supplanté
une méthode antérieure, l'animal étant peu capable de superposer deux
coutumes?
Il reste du moins acquis que le mécanisme de l'amour est dans la nature
d'une infinie variété et que, s'il apparaît stable dans la plupart
des espèces fixes, il est, en son ensemble, extrêmement oscillant,
capricieux et fantaisiste.
[1] Le nom de ces cirripèdes (il en a été question plus haut) témoigne
de cette superstition: anatife est l'abrégé de anatifère, qui porte des
canards, latin _anas, anatis_. «...Un arbre tout aussi merveilleux,
c'est celui qui produit les barnacles; car les fruits de cet arbre se
changent en oiseaux» (Voyages de Mandeville.)
[2] Ceci ne semble pas général. J'ai observé récemment, sur les
ombelles de la carotte sauvage, de nombreux couples de scutellères,
procédant par cavalage, le mâle inerte, couché sur la femelle qui se
promenait, s'agitait à la moindre alerte. Forme: étroite, presque
cylindrique; couleur: rouge orange, avec deux courtes bandes noires;
fort suçoir, longues antennes. L'union dure au moins un jour et une
nuit.
CHAPITRE XI
LE MÉCANISME DE L'AMOUR
III. Des oiseaux aux poissons.-Mâles sans pénis.--Accouplement
par simple contact.--Salacité des oiseaux.--Copulation des
batraciens: crapaud accoucheur, crapaud aquatique, crapaud
terrestre, crapaud pipa.--Parasitisme fœtal.--Chasteté des
poissons.--Les sexes séparés dans l'amour.--Fécondation
onanistique.--Les céphalopodes: le spermatophore.
III. _Des oiseaux aux poissons_.--C'est vers le milieu du deuxième mois
que se dessine dans le fœtus humain la séparation du cloaque en deux
régions; une cloison se forme qui isolera absolument la voie digestive
de la voie uro-génitale. La persistance du cloaque n'est pas un signe
de primitivité, puisqu'on la trouve à la fois chez les sélaciens, les
batraciens, les reptiles, les monotrèmes et les oiseaux. La région
uro-génitale des marsupiaux et de plusieurs rongeurs est soumise à un
sphincter unique, témoin d'une réunion originaire.