Moustiques, maringouins, tous les insectes du genre simulie, les

femelles seules piquent les mammifères et sucent leur sang. Il en

est de même chez les taons. Les mâles vivent sur les fleurs, sur

les troncs d'arbres. On les voit voler le long des allées ou des

clairières, dans les bois, avec un mouvement régulier de manège; ils

sont à l'affût, guettent les femelles: dès qu'un mâle a pu en saisir

une, il l'enlève, disparaît en l'air où a lieu la pariade. Seul le

grillon a un appareil stridulent; seule la femelle a un organe auditif:

il est situé dans les jambes antérieures. C'est également le mâle qui

bruit chez les cigales. Est-ce un appel d'amour? On le dit, mais on ne

l'a jamais prouvé. Les cigales, mâles et femelles, vivent en complète

promiscuité, rangées sur l'écorce des arbres: tant de musique est

inutile, et d'ailleurs si la cigale n'est pas sourde, elle a l'ouïe

presque insensible. Il est probable que le chant des insectes et des

oiseaux, s'il est parfois un appel d'amour, n'est le plus souvent

qu'un exercice physiologique, à la fois nécessaire et désintéressé.

Fabre, qui a vécu toute sa vie parmi les implacables bruits de la

campagne provençale, ne voit «dans le violon de la sauterelle, dans la

cornemuse de la rainette, dans les cymbales du cacan, que des moyens

propres à témoigner la joie de vivre, l'universelle joie que chaque

espèce animale célèbre à sa manière[2]». Mais alors pourquoi la femelle

est-elle muette? Appeler, de l'aurore au crépuscule, par un chant

presque continu, la compagne que l'on voit près de soi occupée à pomper

la sève d'un platane est certainement absurde, étant profondément

inutile; mais il n'en a peut-être pas toujours été ainsi. Les deux

sexes ont peut-être eu jadis des mœurs moins uniformes. Le platane qui

les a réunis dans la même pâture n'a pas toujours poussé en Provence.

Ce chant perpétuel a été utile en un temps où les sexes vivaient

séparés; il est resté le témoin d'habitudes anciennes. C'est d'ailleurs

un fait d'observation générale que les activités suivirent souvent à

leur période d'utilité. L'homme et tous les animaux sont pleins de

gestes maniaques dont le mouvement n'est explicable que par l'hypothèse

d'une finalité antérieure et différente.

Presque toujours l'araignée femelle est supérieure au mâle, en taille,

en industrie, en activité, en moyens de défense et d'attaque. On verra

plus loin leurs mœurs sexuelles; mais il faut noter ici leurs cas

particuliers de dimorphisme. Une épeire de Madagascar est énorme et

fort belle, noire, rouge, argent et or. Elle installe sous les arbres

une toile formidable près de laquelle on voit toujours un petit réseau

modeste et puéril: c'est l'œuvre d'un minuscule mâle qui guette

anxieux le moment d'aborder la terrible amante, d'oser les redoutables

noces où il y va de sa vie. L'argyronète, ou araignée d'eau, donne sa

revanche au mâle: il est plus gros, plus grand, pourvu de pattes plus

longues.

Le mâle triomphe encore, et bien plus fréquemment, dans le monde des

coléoptères. Sur la tête du scarabée appelé nasicorne, et jamais nom ne

fut plus exact, se dresse, en effet, une longue corne arquée, recourbée

en arrière, et tout son thorax est solidement cuirassé: la femelle n'a

ni corne ni cuirasse. Tout le monde connaît le cerf-volant ou lucane,

cet énorme coléoptère qui vole, certains soirs d'été, en bourdonnant

comme une toupie. Il est fort redouté à cause de l'air méchant que lui

donnent ses deux longues mandibules ramifiées en forme de bois de cerf

et que le vulgaire prend pour un dangereux étau. C'est le mâle. Son

appareil guerrier est un pur ornement, car, bête inoffensive, le lucane

vit de lécher le suc des arbres. Les femelles, bien plus petites, sont

dénuées de tout appareil guerrier; elles sont en très petit nombre

et c'est en s'exaltant à leur recherche que le mâle, dont la vie est

brève, et qui le sent, tourbillonne comme un fou et se cogne à nos

oreilles, qui en tremblent. Ici encore on devine des animaux qui ont

changé de mœurs plus vite que d'organes. Le vieux pirate a conservé ses

poignards et ses haches, mais adonné désormais, on ne sait pourquoi, au

régime végétarien, il a perdu jusqu'à la force de s'en servir; ce n'est

plus qu'un figurant. Mais peut-être que ce harnachement impressionne

la femelle? Elle cède plus volontiers à ce matamore qui lui donne

l'illusion de la force, cette beauté des mâles.

Le ver luisant est bien un ver; c'est une larve plutôt qu'un animal

définitif. Mais le mâle de cette femelle est un insecte parfait, pourvu

d'ailes et qui s'en sert pour chercher dans la nuit celle qui brille

d'autant plus que son désir est plus vif d'être vue et cavalée. Il y

a une variété de lampyres où les deux sexes sont également lumineux,

l'un dans l'air, le mâle, l'autre, la femelle, à terre, où elle attend

le mâle. Dès que l'accouplement est terminé, ils s'éteignent comme

des lampes. Il est donc évident que cette luminosité est d'un intérêt

purement sexuel. Quand la femelle voit la petite étoile volante

descendre vers elle, elle rassemble ses esprits, se prépare à cette

défense hypocrite, commune à tout son sexe, se fait belle et timide,

exulte de peur et tremble de joie. La lueur qui s'éteint est bien

symbolique de la destinée de presque tous les insectes et de beaucoup

d'autres animaux: l'amour accompli, leur raison disparaît et la vie

s'évanouit.

Le mâle de la cochenille a le corps allongé, avec des ailes très

déliées, transparentes et qui ressemblent de loin à des ailes

d'abeille; il est pourvu d'une sorte de queue formée de deux longues

soies. On le voit voler autour des nopals, tout d'un coup se poser sur

la femelle, qui ressemble à un gros cloporte rond et bombé. Deux fois

grosse comme le mâle, privée d'ailes, attachée par les pattes à une

branche où pénètre sa trompe, pompe en perpétuelle activité, elle a

l'aspect d'un fruit, d'une galle à pédoncule, ce qui lui a fait donner

par Réaumur le nom pittoresque de gallinsecte. En certaines espèces de

coccidés, le mâle est si petit qu'il donne la proportion d'une fourmi

se promenant sur une pêche. Ses allés et venues sont toutes pareilles

à celles de la fourmi qui cherche pour y mordre un point tendre; mais

lui, ce qu'il cherche, c'est la fente génitale: l'ayant trouvée,

souvent après de longues et anxieuses explorations, il l'emplit de ses

œuvres, puis se détache, tombe, meurt.

[1] Ce sont des névroptères, ou pseudo-névroptères; mais leurs mœurs

les rapprochent décidément des hyménoptères sociaux.

[2] _Souvenirs entomologiques_, tome V, p. 265.

CHAPITRE V

LE DIMORPHISME SEXUEL

II. _Vertébrés_.--Insensible chez les poissons, les sauriens,

les reptiles.--Le monde des oiseaux.--Dimorphisme favorable

aux mâles: le loriot, les faisans, le combattant.--Paons

et dindons.--Les paradisiers.--Le dimorphisme modéré des

mammifères.--Effets de la castration sur le dimorphisme.

II. _Vertébrés_.-Les différences sexuelles sont généralement

insensibles parmi les poissons, les reptiles, les sauriens. Elles

s'accentuent quand on arrive aux vertébrés supérieurs, aux oiseaux et

aux mammifères, mais sans jamais atteindre à l'extrême dissemblance

qui caractérise un grand nombre d'arthropodes. Chez les oiseaux, la

disparité sera de coloration, de volume, de longueur, forme et frisure

des plumes; chez les mammifères, de taille, de poil, de barbe, de

cornes. Parfois la femelle des oiseaux est plus belle ou plus forte;

plus forte, d'envergure plus puissante chez le serpentaire, le busard,

le faucon, le vautour cendré et beaucoup de rapaces; plus belle chez

les turnices de l'Inde. L'un d'eux, le phalarope gris, résout en

faveur des femelles le rêve des femmes: il laisse à sa compagne les

brillantes couleurs, se contente de l'habit le plus terne et, ne

pouvant pondre, assume cependant la suite des soins maternels: c'est

lui qui couve.

En général, dans le monde des oiseaux, la nature est favorable au mâle.

C'est un prince dont l'épouse semble morganatique. Souvent plus petite,

comme la canepetière (sorte d'outarde), la fauvette des jardins, elle

est presque toujours vêtue telle qu'une Cendrillon. Les oiseaux que

les femmes font massacrer par millions pour se déguiser en perruches

ou en geais, ce sont des mâles pour la plupart: leurs sœurs à plumes

ont de modestes robes, et l'on dirait que cette humilité, devenue

favorable aux espèces, a été voulue par la nature, en prévision de

la bêtise et de la méchanceté humaines. Ce loriot jaune d'or, aux

ailes et à la queue noires, a pour amante un moineau vêtu de brun, de

verdâtre et de gris. Le faisan argenté (qui est un faux faisan) exhibe

une huppe noire surgissant de sa nuque blanc d'argent; son cou et son

dos sont du même métal; son ventre sombre a des reflets bleus; son

bec est bleu; ses joues, rouges, et rouges, ses pattes. Plus petite,

la femelle vêt tristement son ventre d'une chemise blanchâtre, son

dos, d'un manteau roux. Chez le vrai faisan, le dimorphisme est encore

plus accentué. Le mâle (il s'agit du, faisan commun), grand et fier,

et qui se laisse admirer volontiers, est, sur la nuque et le cou, vert

foncé; sur le dos, les flancs, le Ventre, la poitrine, rouge cuivre à

reflets violets; sa queue est rousse avec des bandes noires; une touffe

mordorée s'épanouit sur sa tête, et le tour de l'œil est d'un rouge

vif. Bien plus petite, l'humble femelle se couvre d'un plumage terreux,

tacheté de noir. Le beau faisan doré est en effet tout en or, or sur

vert. Sa queue et ses ailes jaunes, son ventre rouge safran achèvent la

splendeur de ce merveilleux mâle. La femelle se contente d'une pelisse

terre de Sienne qui couvre son dos et retombe sur son ventre peint en

ocre.

Une petite tête sortant d'un énorme tour de cou de blanches plumes

ébouriffées; un corps moyen; deux longues pattes. C'est le combattant.

Il faut ajouter à la tête un bec effilé, orné à la base d'une grappe

de raisin rouge. On ne sait de quelle couleur est le mâle; il est de

toutes les couleurs. On l'a laissé blanc, on le retrouve roux; il était

noir, le voici violet; plus tard, il apparaîtra tacheté ou barré dans

les tons les plus divers.

Son tour de cou est un ornement et un bouclier; il le perd, et sa

grappe de raisin, passée l'époque des amours et des combats. Cette

instabilité de plumage concorde d'une façon curieuse avec l'instabilité

du caractère; nul animal n'est plus irritable, plus disputeur. On ne

peut les conserver en captivité que solitaires ou dans l'obscurité.

La femelle, un peu moins turbulente, ne change jamais de robe,

invariablement grise avec, sur le dos, un peu de brun.

Paons et dindons, les mâles seuls peuvent étaler leur queue en

éventail, faire la roue; et seul fait la roue le mâle de l'outarde,

seul pourvu aussi de ses grandes barbes. La femelle du ménure dresse

comme le mâle une lyre de plumes: mais c'est une terne et médiocre

imitation de celle de son maître, qui brille de tous les tons, s'élève

et se courbe avec une grâce si paradoxale.

Chez l'oiseau du paradis, le dimorphisme est encore plus net que chez

les espèces précédentes. La nuque jaune citron, la gorge verte, le

front noir, le dos châtain brûlé, le mâle orne encore sa queue de deux

longues pennes, et ses flancs de deux belles plumes effilées, jaune

orange, ponctuées de rouge, qu'il étale comme des rames ou resserre à

volonté; la femelle, de couleur terne, est dépourvue de tout ornement.

C'est entre l'œil et l'oreille qu'un oiseau voisin des paradisiers,

le sifilet, s'attache deux fines plumes longues comme deux fois son

corps, et qui flottent, quand il marche, banderoles blanches à reflets

bleus. C'est un attirail d'amant, dont la femelle est par conséquent

dépourvue, et que le mâle perd sitôt après l'accouplement.

Les dissemblances du coq et de la poule sont assez précises pour

donner à tout le monde l'idée nette du dimorphisme chez les oiseaux

et montrer, parallèle à la différence des formes, la différence des

caractères.

Encore moins souvent que chez les oiseaux, le dimorphisme des

mammifères est rarement favorable aux femelles. On n'en citera qu'un

exemple, pris chez le tapir d'Amérique, où le mâle est plus petit que

la femelle. Presque toujours, c'est le contraire. Parfois les deux

sexes sont d'apparence identique: couguars, chats, panthères, servals.

S'il y a une règle, elle est difficile à formuler, car, à côté de ces

félins sans dimorphisme sexuel, les tigres, voici les lions où les

sexes déterminent nettement les formes générales.

Il y a, parmi les mammifères, des ressemblances bizarres et des

différences baroques. La taupe mâle et la taupe femelle apparaissent

à première vue identiques jusque dans leurs organes sexuels

extérieurs, le clitoris de la femelle étant, tout ainsi que le pénis

du mâle, perforé pour laisser passer l'urètre. Ici, la ressemblance

morphologique n'implique nullement, comme on le verra plus loin, la

parité des caractères: la femelle taupe est femelle excessivement. Une

différence baroque, c'est celle qui distingue les deux sexes du phoque

casqué, habitant du Groenland et de Terre-Neuve. Le mâle a la faculté

de gonfler la peau de sa tête jusqu'à s'en faire un énorme casque. Dans

quel but? Peut-être pour effrayer de naïfs ennemis. Fidèle à son rôle

de protégée, la femelle ignore cette simulation, propre aussi, par

d'autres moyens, aux guerriers chinois, à quelques insectes, comme la

mante, à des serpents, comme le cobra.

La femelle de l'ours brun, celle du kangourou, sont plus petites que

leurs mâles. Dans toute la série du genre cerf, sauf chez le renne, les

mâles seuls portent du bois, et c'est l'origine, nullement absurde,

d'une très vieille plaisanterie, les biches étant d'ailleurs lascives

et accueillant volontiers plusieurs mâles. Chez le taureau et la

vache, les différences sexuelles sont encore assez marquées; elles

diminuent entre l'étalon et la jument, s'affaiblissent encore du chien

à la chienne, deviennent nulles chez le chat. Dans tous les cas où le

dimorphisme, peu accentué, est la conséquence directe de la possession

d'organes spéciaux, la castration ramène le mâle vers le type

femelle[1]. C'est aussi visible chez les bœufs que chez les eunuques ou

les chevaux hongres. On peut voir dans ce fait une nouvelle preuve de

la primitivité de l'état femelle, puisqu'il suffit de l'ablation des

testicules pour donner au mâle cette mollesse de forme et de caractère

qui signalent les femelles. La masculinité est une augmentation,

une aggravation du type normal représenté par la féminité; c'est un

progrès, en ce sens que c'est un développement. Mais ce raisonnement,

bon pour les mammifères, serait détestable pour les insectes, où

l'accentuation du type est presque toujours fournie par la femelle.

Il n'y a pas de lois générales dans la nature, si ce n'est celles qui

régissent à la fois toute la matière. Avec la naissance de la vie,

la tendance unique diverge aussitôt en lignes multiples. Peut-être

même faudrait-il placer bien plus loin le point de divergence, car un

métal comme le radium semble différer autant des autres métaux qu'un

hyménoptère diffère d'un gastéropode.

[1] Il est vrai que la castration des femelles semble, au moins dans

les espèces humaines, les incliner vers le type mâle. Les effets de la

castration varient nécessairement selon l'âge du sujet.

CHAPITRE VI

LE DIMORPHISME SEXUEL

III. _Vertébrés_ (suite).--_L'homme et la femme_.

--Caractères et limites du dimorphisme humain.--Effets de la

civilisation.--Le dimorphisme psychologique.--Le monde des

insectes et le monde humain.--Le dimorphisme modéré, fondement

du couple.--Solidité du couple humain.--Le dimorphisme et la

polygamie.--Le couple favorise la femelle.--L'esthétique

sexuelle.--Causes de la supériorité de la beauté féminine.

III. _Vertébrés_ (suite).--_L'homme et la femme._--Chez les primates,

le dimorphisme sexuel est peu accentué, surtout quand le mâle et la

femelle vivent la même vie à l'air libre, partagent les mêmes travaux.

Le gorille mâle, plus fort et très entêté, ne fuit aucun ennemi; la

femelle au contraire est presque craintive: surprise avec le mâle, elle

crie, donne l'alarme et disparaît. Cependant, attaquée quand elle est

seule avec son petit, elle tient tête. On distingue facilement l'orang

mâle de la femelle; le mâle est plus grand, pourvu de poils plus longs

et plus touffus, seul orné autour de la face d'une barbe en collier;

les femelles ont les parties glabres de la peau beaucoup moins

calleuses. Mais ce qui différencie grandement les deux sexes orangs et

gorilles, c'est la possession par le mâle de deux énormes sacs vocaux

qui lui descendent sur la poitrine, se prolongent jusque sous les

aisselles.

Grâce à ces réservoirs d'air, à ces poches de biniou, gonflés à

volonté, le mâle est capable de hurler très longtemps et avec une

extrême violence; chez la femelle, ces sacs restent très petits.

D'autres singes, notamment les singes hurleurs, sont pourvus de

ces magasins à air; quelques mammifères aussi, bien connus pour

l'extravagance de leurs cris, putois, porcs. Des oiseaux et des

batraciens ont des organes analogues.

De l'homme à la femme, le dimorphisme varie selon les races, ou plutôt

les espèces. Très faible dans la plupart des variétés rouges ou noires,

il s'accentue chez les Sémites, les Aryens, les Finnois. Mais il faut

distinguer, dans l'homme comme dans tous les animaux à sexes séparés,

le dimorphisme primaire, nécessaire, exigé par la spécialisation des

organes sexuels et de leurs annexes et le dimorphisme secondaire dont

la relation avec le sexe est moins évidente ou tout à fait incertaine.

Limité à ce qui n'est pas sexuel, le dimorphisme humain est des plus

faibles. Quasi nul dans la première enfance, il se développe aux

approches de la puberté, se maintient durant la période génitale,

s'atténue au point de disparaître, parfois, dans la vieillesse. Il

varie individuellement, même aux années de la plus grande activité

reproductrice, chez des êtres ou faiblement sexués, s'il s'agit de

mâles, ou fortement sexués, s'il s'agit de femelles: c'est-à-dire qu'il

y a des hommes et des femmes dont le type se rapproche beaucoup de ce

type humain idéal que l'on formerait par la fusion des deux sexes; ni

les uns ni les autres d'ailleurs n'échappent au dimorphisme radical

imposé par la différenciation des organes génitaux.

Laissées les exceptions, on constate entre l'homme et la femme un

dimorphisme moyen et constant qui s'exprime ainsi, le mâle étant

pris pour type: la femme est de moindre taille et de moindre force

musculaire; elle a les cheveux plus longs et, au contraire, le système

pileux fort peu développé sur le reste du corps, les aisselles et le

pubis exceptés; sans parler des mamelles, du ventre et des hanches,

dont la forme est sexuelle, elle est normalement plus grasse que le

mâle et, ce qui en est la conséquence, de peau plus fine; la capacité

de son crâne est inférieure de 15 p. 100 environ (homme = 100; femme

= 85) et son intelligence, moins spontanée, l'incline en général vers

des activités uniquement pratiques. Dans les espèces humaines très

inférieures, les crânes des deux sexes se différencient difficilement;

c'est le contraire parmi les races civilisées. La civilisation a

certainement accentué le dimorphisme initial de l'homme et de la

femme,--à moins qu'une des conditions mêmes de la civilisation ne soit

précisément une différence notable et morphologique et psychologique

entre les deux sexes. Dans ce cas, la civilisation n'aurait fait

qu'accentuer un dimorphisme originaire. C'est plus probable, car on

ne voit pas comment elle le créerait, s'il n'existait déjà, au moins

à l'état de tendance très forte. Des travaux identiques, une même

utilisation des activités instinctives ont pu réduire beaucoup chez

le chien, par exemple, et le cheval, le dimorphisme des formes; cela

n'a eu aucune influence sur le dimorphisme psychologique. La culture

de l'instinct n'a jamais pu effacer dans les races de chiens les plus

spécialisées cette couleur particulière que l'instinct reçoit du sexe.

Il est improbable que la culture intellectuelle puisse former des

femmes dépouillées de cette couleur caractéristique que leur sexe

donne à leur intelligence.

On se sert des mots instinct et intelligence pour flatter les préjugés.

L'instinct n'est qu'un mode de l'intelligence.

Le dimorphisme est un fait constant dans la série animale. Favorable

au mâle, favorable à la femelle, indifférent, il a toujours pour point

de départ la nécessité sexuelle. Il y a une besogne à accomplir: la

nature la partage également ou non entre le mâle et la femelle. Elle

ignore la justice et l'égalité, soumet les uns aux plus rudes travaux,

à la mutilation même, à la mort précoce, donne aux autres la liberté,

les loisirs, de longues heures de douce vie. Il faut que le couple

reproduise un certain nombre d'êtres pareils aux unités dont il est

lui-même formé: tout moyen est bon qui atteint ce résultat, et qui

l'atteint plus vite et plus sûrement. La nature, qui est impitoyable,

est pressée aussi. Son imagination, toujours active, invente sans

cesse de nouvelles formes qu'elle jette dans la vie, à mesure que les

premières nées achèvent leur cycle. Dans les mammifères supérieurs,

et particulièrement dans les espèces humaines, le moyen employé par

la nature pour assurer la perpétuité des types est la division du

travail. La femelle de l'insecte,--laissés provisoirement de côté

les hyménoptères sociaux--est pourvue à la fois des organes de son

sexe, des outils de son métier, des armes protectrices de la race; la

femelle, de l'homme a cédé au mâle les outils et les armes, ici réunis

en un instrument unique, le muscle. Ou plutôt, conservant elle aussi

la propriété de l'instrument, elle en abandonne l'usage. Elle n'est ni

la guerrière, ni la chasseresse, ni la maçonne, ni la bûcheronne: elle

est la femelle et le mâle est tout le reste. La division du travail

suppose la communauté. Pour que la femelle puisse céder au mâle le

soin de la subsistance et de la défense, il faut que le couple soit

établi et permanent. Le mâle de l'osmie (sorte d'abeille solitaire)

vient au jour avant la femelle; il pourrait préparer le nid, en choisir

l'emplacement tout au moins, y guider la femelle, travailler ou

veiller; mais il appartient à une série animale où les mâles ne sont

que des organes mâles et tout son rôle tient dans les seuls gestes de

la pariade. Le couple n'est pas formé. Quand il se forme, comme dans

un autre genre d'insectes, les scarabées, copris, sisyphes, géotrupes,

le travail se répartit également entre les deux sexes. Ici s'arrête

le parallèle, l'évolution sociale de l'insecte l'ayant conduit à des

différenciations fonctionnelles extrêmement compliquées et, sinon

inconnues, du moins anormales dans l'humanité. La société des abeilles

a pour base la femelle; la société humaine a pour base le couple. Ce

sont des organismes tellement différents qu'aucune comparaison entre

eux n'est possible, ni même utile. On ne peut envier les abeilles qu'en

les ignorant; une communauté d'où les relations sexuelles sont absentes

est réellement sans attrait pour un membre de la communauté humaine. La

ruche n'est pas une société, c'est une pouponnière.

Le couple n'est possible qu'avec un dimorphisme réel, mais modéré.

Il faut une différence, surtout de force, pour qu'il y ait union

vraie, c'est-à-dire subordonnée. Un couple à éléments égaux serait,

comme une société à éléments égaux, en état permanent d'anarchie:

deux êtres suffisent à l'anarchie, comme à la guerre. Un couple à

éléments trop dissemblables se trouverait, par l'écrasement du plus

faible, réduit à l'unité tyrannique. L'homme et la femme représentent

donc assez bien, et il en est de même chez les autres primates et les

carnivores (la plupart des herbivores sont polygames), les deux sexes

faits pour vivre unis et participer conjointement aux soins de leur

progéniture. L'état de couple, qui exige un certain dimorphisme, en

assure par cela même la perpétuité. Quand le couple se dissout, soit

en polygamie, soit en promiscuité, comme cela est arrivé chez les

musulmans et chez les chrétiens (une religion longtemps forte fait

fonction de race et de milieu), le dimorphisme s'accentue, chacun des

éléments échappant, dans une certaine mesure, à l'influence étroite de

l'autre sexe. Et de même si, par suite de l'identité de l'éducation, le

dimorphisme psychologique s'atténue, même légèrement--il ne s'atténue

jamais que légèrement--ou si les jeux physiques réduisent un peu les

différences physiques apparentes, le couple se forme moins facilement

et devient moins stable: de là l'adultère, les divorces, l'excès de

la prostitution. Dans toute société monogame, la prostitution est de

conséquence stricte; elle diminue plus ou moins dans les sociétés

polygames, où la femme libre se raréfie; enfin elle ne s'abolirait que

dans la promiscuité, c'est-à-dire dans la prostitution universelle.

Physique de l'Amour: Essai sur l'instinct sexuel · 第 2 / 14 段