Toute fécondation n'est sans doute qu'un rajeunissement; ain

PHYSIQUE DE L'AMOUR

Essai sur l'instinct sexuel

Par

REMY DE GOURMONT

PARIS

MERCURE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMIII

CHAPITRE PREMIER

MATIÈRE D'UNE IDÉE

La psychologie générale de l'amour.--L'amour selon les lois

naturelles.--La sélection sexuelle.--Place de l'homme dans

la nature.--Identité de la psychologie humaine et de la

psychologie animale.--Caractère animal de l'amour.

Ce livre, qui n'est qu'un essai, parce que la matière de son idée est

immense, représente pourtant une ambition: on voudrait agrandir la

psychologie générale de l'amour, la faire commencer au commencement

même de l'activité mâle et femelle, situer la vie sexuelle de l'homme

dans le plan unique de la sexualité universelle.

Sans doute, quelques moralistes ont prétendu parler de l'amour selon

les lois naturelles. Mais ces lois naturelles, ils les ignoraient

profondément: tel Sénancour, dont le livre, entaché d'idéologie,

reste cependant ce qu'on a écrit de plus hardi sur un sujet que rien,

puisqu'il est essentiel, ne peut banaliser. Si Sénancour avait été au

courant de la science de son temps, s'il avait lu seulement Réaumur et

Bonnet, Buffon et Lamarck, s'il avait osé intégrer l'une dans l'autre

l'idée d'homme et celle d'animal, il aurait pu, étant un esprit sans

préjugés irréductibles, ordonner une œuvre qu'on lirait encore. Le

moment eût été heureux. On commençait à connaître les mœurs exactes

des animaux; Bonnet avait établi d'audacieux rapprochements entre la

génération charnelle et la génération végétale; l'essentiel de la

physiologie était trouvé; la science de la vie était claire, étant

brève: une théorie pouvait se tenter de limité psychologique dans la

série animale.

Une telle œuvre eût évité bien des sottises au siècle qui commençait.

On se serait accoutumé à ne considérer l'amour humain que comme une

des formes innombrables, et peut-être pas la plus curieuse, que revêt

l'instinct universel de reproduction, et ses anomalies apparentes

auraient rencontré une explication normale dans les extravagances mêmes

de la nature. Darwin est venu, et il a inauguré une méthode utile,

mais ses vues sont trop systématiques, son but trop explicatif, son

échelle des êtres, avec l'homme en haut, somme de l'effort universel,

d'une simplicité trop théologique. L'homme n'est pas au sommet de la

nature; il est dans la nature, l'une des unités de la vie, et rien de

plus. Il est le produit d'une évolution partielle et non le produit

de l'évolution totale; la branche où il fleurit part, ainsi que des

milliers d'autres branches, d'un tronc commun. D'ailleurs, Darwin,

soumis à la pudibonderie religieuse de sa race, a presque entièrement

négligé les faits sexuels stricts, et cela rend incompréhensible sa

théorie de la sélection sexuelle comme principe de changement. Mais

eût-il fait état du mécanisme de l'amour, ses conclusions, peut-être

plus logiques, n'en auraient pas moins été inexactes, car si la

sélection sexuelle a un but, il ne peut être que conservateur. La

fécondation est une réintégration d'éléments différenciés en un élément

unique; c'est un retour perpétuel à l'unité.

Il n'y a pas un grand intérêt à considérer les actes humains comme

les fruits de l'évolution, puisque sur des branches animales aussi

nettement séparées, aussi éloignées que les insectes et les mammifères,

on trouve des actes sexuels et des mœurs sociales très sensiblement

analogues, sinon identiques en beaucoup de points. Insectes et

mammifères, s'ils ont un ancêtre commun autre que la gelée primordiale,

que de possibilités différentes ne devait-il pas contenir en ses

contours amorphes pour s'être résolu, ici en une abeille, et là dans

une girafe! L'évolution qui aboutit à des résultats si divers n'a plus

que la valeur d'une idée métaphysique; la psychologie n'y cueillera

presque aucun fait valable.

Il faut donc laisser de côté la vieille échelle dont les

évolutionnistes gravissent si péniblement les échelons. Nous

imaginerons, métaphoriquement, un centre de vie d'où rayonnent les

multiples vies divergentes, sans tenir compte, passée la première étape

unicellulaire, des subordinations hypothétiques. On ne veut pas, et

bien au contraire, nier ni l'évolution générale, ni les évolutions

particulières; mais les généalogies sont trop incertaines et le fil qui

les relie se casse trop souvent: quelle est, par exemple, l'origine

des oiseaux, ces organismes qui semblent à la fois en progrès et en

régression sur les mammifères? Tout bien réfléchi, on considérera les

différents mécanismes de l'amour en tous les êtres dioïques comme

parallèles et contemporains.

L'homme se trouvera donc situé dans la foule, à la place indistincte

qui est la sienne, à côté des singes, des rongeurs et des

chauves-souris. Psychologiquement, il faudra le conférer très souvent

avec les insectes, cette autre floraison merveilleuse de la vie.

Quelle clarté, alors, que de lumières venant de tous les côtés! Cette

coquetterie de la femme, sa fuite devant le mâle, son retour, son

jeu de oui et non, cette attitude incertaine qui semble si cruelle à

l'amoureux, n'est-ce donc point particulier à la femelle de l'homme?

Nullement. Célimène est de toutes les espèces et des plus hétéroclites:

elle est araignée et elle est taupe; elle est moinelle et cantharide;

elle est grillonne et couleuvre. Un célèbre auteur dramatique, en une

pièce intitulée, je pense, La Fille Sauvage, représentait l'amour

féminin comme naturellement agressif. C'est une erreur. La femelle

attaquée par le mâle songe toujours à se dérober, et elle n'attaque

jamais, sauf en quelques espèces qui semblent très anciennes et qui ne

se sont peut-être perpétuées jusqu'à nos jours que par des prodiges

d'équilibre. Et encore faut-il faire cette réserve de principe, quand

on voit la femelle agressive, que c'est la seconde ou la quatrième

phase du jeu, peut-être, et non la première. La femelle dort jusqu'au

moment où le mâle la réveille; alors elle cède, joue ou se dérobe. La

réserve de la vierge devant l'homme est d'une pudeur bien modérée si on

la compare à la fuite éperdue de la jeune taupe!

Mais ceci n'est qu'un fait entre mille. Il n'est pas un mode d'agir

de l'homme instinctif qui ne se retrouve en telle espèce animale: et

cela se comprend sans peine, puisque l'homme est un animal, soumis aux

mêmes instincts essentiels qui gouvernent toute l'animalité, puisque

partout c'est la même matière qu'anime le même désir: vivre, perpétuer

la vie. La supériorité de l'homme, c'est la diversité immense de ses

aptitudes. Alors que les animaux sont réduits à une série de gestes

toujours pareils, l'homme varie à l'infini sa mimique; pourtant, le but

est le même et le résultat est le même: la copulation, la fécondation,

la ponte.

De la diversité des aptitudes humaines, du pouvoir que possède l'homme

de gagner par toutes sortes de chemins différents le terme nécessaire

de son activité, ou d'éluder ce terme et de suicider en lui l'espèce

dont il porte l'avenir, est née la croyance à la liberté. C'est une

illusion qu'il est difficile de ne pas avoir, et une idée qu'il faut

écarter si l'on veut penser d'une manière qui ne soit pas tout à

fait déraisonnable; mais il est certain qu'en fait la multiplicité

des activités possibles équivaut presque à la liberté. Sans doute,

c'est toujours le motif le plus fort qui l'emporte; mais le plus fort

aujourd'hui sera le plus faible demain: de là une variété dans les

allures humaines qui simule la liberté et, pratiquement, a des effets à

peu près pareils. Le libre arbitre n'est pas autre chose que la faculté

d'être déterminé successivement par un nombre très grand de motifs

et très différents. Dès que le choix est possible, il y a liberté,

encore que l'acte choisi soit rigoureusement déterminé et qu'il soit

impossible qu'il n'ait pas eu lieu. Les animaux ont une liberté

moindre, et d'autant plus restreinte que leurs aptitudes sont plus

limitées; mais dès qu'il y a vie, il y a liberté. La distinction, à ce

point de vue, entre l'homme et les animaux est de quantité, et non de

qualité. Il ne faut pas se laisser duper par la distinction scolastique

entre l'instinct et l'intelligence: l'homme est tout aussi chargé

d'instincts que l'insecte le plus visiblement instinctif: il y obéit

par des méthodes plus diverses, voilà tout.

S'il est clair que l'homme est un animal, il l'est donc aussi que c'est

un animal d'une complexité extrême. On retrouve en lui la plupart des

aptitudes à l'état d'unité chez les animaux. Il n'est guère une de

ses habitudes, une de ses vertus, un de ses vices (pour employer les

mots usuels), qu'on ne constate ici ou là chez un insecte, un oiseau

ou un autre mammifère: la monogamie et l'adultère, sa conséquence;

la polygamie, la polyandrie; la lascivité, la paresse, l'activité,

la cruauté, le courage, le dévouement, tout cela est commun chez

les animaux, mais alors cela qualifie l'espèce entière. A l'état de

différenciation où sont arrivés les individus des espèces humaines

supérieures et cultivées, chaque individu forme certainement une

variété séparée que détermine ce qu'on appelle d'un mot abstrait,

le caractère. Cette différenciation individuelle, très marquée dans

l'humanité, est moindre dans les autres espèces animales. Cependant,

nous observons des caractères très différents dans les chiens, les

chevaux et même les oiseaux d'une même race. Il est très probable que

les abeilles n'ont pas toutes le même caractère, puisque toutes ne sont

pas aussi promptes, par exemple, à faire usage de leur aiguillon dans

des circonstances analogues. Là encore la dissemblance n'est que de

degré entre l'homme et ses frères en vie et en sensibilité.

La solidarité, vaine idéologie, si on la restreint aux espèces

humaines! Il n'y a point d'abîme entre l'homme et l'animal; les deux

domaines sont séparés par un tout petit ruisseau qu'enjamberait un

enfant. Nous sommes des animaux; nous vivons des animaux et des animaux

vivent de nous. Nous sommes parasités et nous sommes parasites. Nous

sommes prédateurs et nous sommes la proie vivante des prédateurs.

Et quand nous faisons l'amour, c'est bien, selon l'expression des

théologiens, more bestiarum. L'amour est profondément animal: c'est sa

beauté.

CHAPITRE II

BUT DE LA VIE

Importance de l'acte sexuel.--Son caractère inéluctable.

--Animaux qui ne vivent que pour se reproduire.--Lutte

pour l'amour et lutte pour la mort.--Femelles fécondées

à la minute même de leur naissance.--Le maintien de la vie.

Quel est le but de la vie? Le maintien de la vie.

Mais l'idée même de but est une illusion humaine. Il n'y a ni

commencement, ni milieu, ni fin dans la série des causes. Ce qui est

a été causé par ce qui fut, et ce qui sera a pour cause ce qui est.

On ne peut concevoir ni un point de repos, ni un point de début. Née

de la vie, la vie engendrera éternellement la vie. Elle le doit et

elle le veut. Or, la vie est caractérisée sur la terre par l'existence

d'individus groupés en espèces, c'est-à-dire ayant le pouvoir, un

mâle s'étant uni à une femelle, de reproduire leur semblable. Qu'il

s'agisse de la conjugaison interne des protozoaires, de la fécondation

hermaphrodite, de la copulation des insectes ou des mammifères, l'acte

est le même: il est commun à tout ce qui vit, et non pas seulement à

l'animal, mais à la plante et peut-être aux minéraux limités par une

forme constante. Entre tous les actes possibles, dans la possibilité

que nous pouvons connaître ou imaginer, l'acte sexuel est donc le plus

important de tous les actes. Sans lui, la vie s'arrêterait: mais il est

absurde de supposer son absence puisque, dans ce cas, c'est la pensée

même qui disparaît.

La révolte est inutile contre une nécessité si évidente. Nos

délicatesses protestent vainement: l'homme et le plus dégoûtant de ses

parasites sont des produits d'un identique mécanisme sexuel. Ce que

nous avons jeté de fleurs sur l'amour peut le masquer comme un piège

à fauves: toutes nos activités évoluent autour de ce précipice et y

tombent les unes après les autres; le but de la vie humaine est le

maintien de la vie humaine.

L'homme ne se soustrait qu'en apparence à cette obligation de nature.

Il s'y soustrait comme individu et s'y soumet comme espèce. L'abus de

la pensée, les préjugés religieux, les vices, stérilisent une partie

de l'humanité; mais cette réserve est de pur intérêt sociologique:

qu'il soit chaste ou voluptueux, avare ou prodigue de sa chair, l'homme

n'en est pas moins, en tout état, soumis à la tyrannie sexuelle. Tous

les hommes ne se reproduisent pas; ni tous les animaux; non plus:

les faibles et les tard-venus, parmi les insectes, meurent avec leur

robe d'innocence et beaucoup de nids laborieusement peuplés par de

courageuses mères sont dévastés par des pirates ou par l'inclémence du

ciel. Que l'ascète ne vienne pas se vanter d'avoir soustrait son sang

à la pression du désir: l'importance même qu'il donne à sa victoire

affirme la puissance même de la volonté de vivre.

Une jeune fille l'avoue naïvement, avant tout amour, quand elle est

saine. Elle veut: «Se marier pour avoir des enfants.» Cette formule si

simple est la légende de la nature. Ce que l'animal poursuit, ce n'est

pas sa propre vie, c'est la reproduction. Sans doute beaucoup d'animaux

ne semblent avoir, dans une existence relativement longue, que de

brèves périodes sexuelles, mais il faut tenir compte du temps de la

gestation. En principe, la seule occupation de l'être est de rénover,

par l'acte sexuel, la forme dont il est revêtu. C'est pour cela qu'il

mange, pour cela qu'il construit. Cet acte est si bien le but unique et

précis qu'il constitue toute la vie d'un très grand nombre d'animaux,

cependant merveilleusement complexes.

L'éphémère naît le soir, s'accouple; la femelle pond pendant la nuit:

tous deux sont morts au matin, sans même avoir vu le soleil. Ces

petites bêtes sont si peu destinées à autre chose qu'à l'amour qu'elles

n'ont pas de bouche. Elles ne mangent ni ne boivent. On les voit

voleter en nuages au-dessus de l'eau, parmi les roseaux. Les mâles,

bien plus nombreux que les femelles, font un multiple office et tombent

épuisés. La pureté d'une telle vie s'admire chez beaucoup de papillons:

ceux du ver à soie, lourds et gauches, battent des ailes un instant,

quand ils naissent, puis s'accouplent et meurent. Le grand paon ou

bombyx du chêne, bien plus gros, ne mange pas davantage: et nous le

verrons cependant franchir des lieues de pays à la recherche de sa

femelle. Il n'a qu'une trompe rudimentaire et un semblant d'appareil

digestif. Ainsi une existence de deux ou trois jours s'écoule sans

avoir donné naissance à aucun acte égoïste. La lutte pour la vie,

fameux principe, est ici la lutte pour donner la vie, la lutte pour

mourir, car s'ils peuvent vivre trois jours en quêtant les femelles,

ils périssent dès que la fécondation est accomplie.

Chez toutes les abeilles solitaires, scolies, maçonnes, sphex, bembex,

anthophores, les mâles, premiers nés, rôdent autour des nids,

attendant la naissance des femelles. Sitôt parues, elles sont prises

et fécondées, connaissant ainsi, dans un même frisson, la lumière et

l'amour. Les femelles osmies, autres abeilles, sont ardemment guettées

par les mâles, qui les happent et les chevauchent dès leur sortie du

tube natal, la tige creusée de la ronce, s'envolent aussitôt avec elles

dans l'air où s'achèvent les noces. Et cependant que le mâle va errer

quelque temps avant de mourir, ivre de son œuvre, la femelle creuse

avec fièvre la demeure de sa progéniture, la cloisonne, y entasse le

miel des larves, pond, tourbillonne un instant et périt. L'an suivant,

les mêmes gestes se verront autour des mêmes ronces sectionnées par

le fagoteux, et ainsi de suite, sans que l'insecte se permette jamais

aucun dessein que la conservation d'une forme fragile, brève apparition

au-dessus des fleurs.

Le sitaris est un coléoptère parasite des nids de l'anthophore.

L'accouplement a lieu dès l'éclosion. Fabre a vu une femelle encore

dans les langes qu'un mâle, déjà libéré, accostait déjà, l'aidant à se

dévêtir, guettant l'apparition de l'extrémité de l'abdomen pour s'y

ruer aussitôt. L'amour des sitaris dure une minute, longue saison dans

une vie si courte: le mâle languit deux jours avant de s'éteindre; la

femelle, qui pond sur place dès qu'elle a été fécondée, meurt sans

avoir rien connu de la vie que la fonction maternelle, sur le lieu même

de sa naissance.

Il y a une espèce de papillon, les palingenia, dont on n'a jamais

vu la femelle. C'est qu'elle est fécondée avant même d'avoir pu se

débarrasser de son corset de nymphe, et qu'elle meurt, les yeux encore

fermés, mère à la fois et poupon au maillot.

Les moralistes aiment les abeilles, dont ils tirent des exemples et des

aphorismes. Elles nous conseillent le travail, l'ordre, l'économie, la

prévoyance, l'obéissance et plusieurs autres vertus. Adonnez-vous au

labeur, courageusement: la nature le veut. La nature veut tout. Elle

est complaisante à toutes les activités et ne refuse aucune analogie

à aucune de nos imaginations. Elle veut les constructions sociales

de l'abeille: elle veut aussi la vie toute d'amour du grand paon, de

l'osmie et du sitaris. Elle veut que les formes qu'elle a créées se

conservent indéfiniment et pour cela tous les moyens lui sont bons.

Mais si elle nous donne l'exemple laborieux de l'abeille, elle ne

nous cache pas l'exemple polyandrique de la mante et de ses cruelles

amours. Il n'y a pas dans la volonté de vivre la moindre trace de

notre pauvre petite morale humaine. Si l'on veut une morale unique,

c'est-à-dire un commandement universel, tel que toutes les espèces le

puissent écouter, tel que, en fait, elles le suivent selon l'esprit et

selon la lettre, si l'on veut, en d'autres termes, déterminer quel est

le but de la vie et le devoir des êtres vivants, il faut évidemment

trouver une formule qui totalise les contradictions, les brise et les

transforme en une affirmation. Il n'y en a qu'une et on la répétera,

sans craindre et sans permettre aucune objection: le but de la vie est

le maintien de la vie.

CHAPITRE III

ÉCHELLE DES SEXES

La reproduction asexuée.--Formation de la colonie animale.

--Limites de la reproduction asexuée.--La conjugaison.--

Naissance des sexes.--Hermaphrodisme et parthénogenèse.--

La fécondation chimique.--Universalité de la parthénogenèse.

Le mode primitif de reproduction des êtres est la reproduction asexuée,

ou que l'on considère comme telle, provisoirement, par comparaison avec

un mécanisme plus complexe. Il n'y a dans les premières formes vivantes

ni organes sexuels, ni éléments sexuels différenciés. L'animal se

reproduit par scissiparité ou par bourgeonnement. L'individu se divise

en deux, ou bien une protubérance se développe, forme un nouvel être

qui alors se détache.

La scissiparité, assez mal qualifiée, car, la division étant

transversale, la parité des deux parties est loin d'exister, se

rencontre chez les protozoaires, et au delà, chez des vers, des

astéries, des polypes.

Le bourgeonnement est commun aux protozoaires, aux infusoires, aux

cœlentérés, aux polypes d'eau douce, et à presque tous les végétaux. Un

troisième mode primitif, appelé sporulation, consiste en la production

dans l'organisme de cellules particulières, spores, qui se séparent,

deviennent des individus; on le trouve dans quelques protozoaires aussi

bien que dans les fougères, les algues, les champignons.

Les deux premiers modes, division et bourgeonnement, servent aussi à

la formation des colonies animales, quand l'individu nouveau conserve

un point d'attache avec l'individu générateur. C'est par cette notion

de colonie que l'on explique les êtres complexes, et même les animaux

supérieurs, en les considérant comme des réunions primitives d'êtres

simples qui se seraient différenciés en restant solidaires, se

partageant le travail physiologique. Les colonies de protozoaires sont

formées d'individus à fonctions identiques, vivant en égalité parfaite,

malgré la hiérarchie de position; les colonies de métazoaires sont

composées de membres spécialisés et dont la séparation peut être une

cause de mort pour l'individu total. Il y a donc, dans ce dernier cas,

un être nouveau composé d'éléments distincts, mais devenus, tout en

gardant une certaine autonomie essentielle, les organes d'une entité.

Les premiers organismes vivants se hiérarchisent donc ainsi: individu

unicellulaire, ou plastide; groupe de plastides, ou méride. Les

mérides, comme les protozoaires, peuvent se reproduire par voie

asexuée, division, bourgeonnement. Ils se séparent entièrement ou

restent unis au générateur S'ils restent unis, on a gravi un nouvel

échelon et l'on a atteint le zoïde. Ensuite, par colonies de zoïdes,

on aura ces individus encore plus complexes auxquels on donne le nom

de dèmes. Tous ces mots n'ont guère, naturellement, qu'une valeur

mnémotechnique. La nomenclature s'arrête, et la progression aussi, à

un certain moment, car l'évolution a un terme, une finalité, le milieu

même où évolue la vie. On dirait que, surgies de l'obscur centre

vital, les nouvelles tiges animées grandissent jusqu'à ce qu'elles

viennent frapper de la tête une voûte idéale qui s'oppose à toute

croissance. C'est alors la mort de l'espèce; et la nature, abandonnant

avec dédain son œuvre, recommence à pétrir, pour en tirer une nouvelle

forme, le limon initial. Le rêve d'une transformation indéfinie des

espèces actuelles est une pure chimère; elles disparaîtront une à une,

selon leur ordre d'ancienneté, selon aussi leur faculté d'adaptation

au milieu changeant, et l'on peut prévoir, si la terre dure, des

temps lointains où une faune inimaginable aura remplacé la faune

d'aujourd'hui, et l'homme même.

L'homme est un métazoaire, c'est-à-dire un animal à pluricellules

différenciées, comme l'éponge, comme le rotifère, comme l'annélide.

Il appartient à la série des artizoaires: une tête, un ventre, un

dos, symétrie bilatérale; à l'embranchement des vertébrés: squelette

interne, cartilagineux ou osseux; à la classe des mammifères, à la

sous-classe des placentaires, au groupe des primates, non loin des

chiroptères et des rongeurs.

Au point de vue du mécanisme de la transmission de la vie, les animaux

se divisent un peu différemment. D'une part, le bourgeonnement et la

division, ou scissiparité, se prolongent assez loin dans la série

des métazoaires, concurremment avec la reproduction sexuée; d'autre

part, il y a chez les protozoaires des phénomènes de conjugaison, une

union de cellules, qui ressemble à la fécondation véritable et en

joue le rôle: sans la régénération nucléaire qui en est le but et la

conséquence, la segmentation ni le bourgeonnement ne sauraient avoir

lieu, du moins indéfiniment.

En somme, la reproduction des êtres est toujours sexuelle; seulement

elle se produit dans un cas, les protozoaires, avec des éléments

non différenciés, et dans l'autre, les métazoaires, avec des

éléments différenciés, l'un mâle, l'autre femelle. Si l'on coupe

en morceaux une éponge, une hydre, on obtient autant d'individus

nouveaux. Ces individus ayant accompli leur croissance, on peut les

couper encore avec le même succès, et cela très longtemps, mais

non à l'infini. A un moment variable, après un certain nombre de

générations par fragmentation, il se produit une sénescence dans les

individus ainsi obtenus: coupés, les morceaux restent inertes. Ainsi

cette sorte de parthénogenèse artificielle a une limite comme la

parthénogenèse normale: pour que les individus retrouvent leur force

parthénogénétique, il faut leur laisser le temps de régénérer leurs

cellules par la conjugaison qui les féconde.

Toute fécondation n'est sans doute qu'un rajeunissement; ainsi

considérée, elle est uniforme dans toute la série animale et même

végétale. On devrait faire des expériences sur le bouturage et chercher

à quel moment la bouture de bouture commence à diminuer de vitalité.

Conjugaison et fécondation ont un même résultat: il faut que les

cellules A s'unissent aux cellules B (macro-nucléus et micro-nucléus

des protozoaires; ovule et spermatozoïde des métazoaires), pour que

l'organisme ait le pouvoir d'extérioriser utilement une partie de

sa substance. Quand l'organisme, trop complexe, a perdu la faculté

primitive de la segmentation, il se sert directement, pour se

reproduire, de certaines cellules différenciées dans ce but: ce sont

elles qui, mises en un tout, se réintègrent et donnent naissance à un

double de l'individu ou des individus générateurs. Du haut en bas de

l'échelle sexuelle, l'être nouveau sort invariablement d'une dualité.

La multiplication n'a lieu que dans l'espace. Dans le temps, ce qui se

produit, c'est un resserrement: deux donnent un.

La scissiparité est compatible avec l'existence même de sexes séparés,

comme dans l'étoile de mer. Cet animal fantastique, sans autre

instrument que ses ventouses, ouvre les huîtres, les enveloppe de son

estomac qu'elle dévagine (qu'elle vomit), les dévore. Il n'est pas

moins curieux par la variété de ses modes de reproduction, soit qu'il

se serve de son appareil sexuel, soit qu'il bourgeonne, soit qu'il se

sépare de l'un de ses bras, matière d'un nouvel être. Le classement

des animaux d'après leur mode de reproduction serait fort difficile:

on serait encore arrêté par l'hermaphrodisme. Ce mode, sans doute,

est primitif, puisque son type est la conjugaison des protozoaires;

mais il se complique singulièrement, quand il persiste, au moment,

par exemple, où il s'épanouit dans la série des mollusques, ces êtres

dont quelques-uns sont si luxurieusement organisés pour l'amour. Sa

forme simple, qui est des plus naïves, le sperme et les œufs produits

simultanément à l'intérieur d'un même individu, ne se rencontre qu'en

des organismes encore inférieurs. La parthénogenèse normale appartient

également à des animaux sommaires et à des animaux compliqués, aux,

rotifères et aux abeilles. Chez les arthropodes, c'est-à-dire les

insectes en général, les sexes sont toujours séparés, sauf chez

quelques arachnides tardigrades-; mais ce sont eux qui présentent

les plus beaux cas de parthénogenèse, de génération sans le secours

du mâle. Le mot ne doit pas être pris à la lettre. De même qu'il n'y

a pas de scissiparité indéfinie, sans conjugaison, il n'y a pas de

parthénogenèse indéfinie sans fécondation: la femelle est fécondée pour

plusieurs générations qui se transmettent ce même pouvoir; mais vient

un jour où de la femelle qui n'a pas connu le mâle naissent des mâles

et des femelles. Ils s'accouplent et produisent des femelles douées

de la faculté parthénogénétique. Cela a été longtemps un mystère,--et

c'en est encore un, car, à côté de la parthénogenèse normale, il y a

l'irrégulière, il y a les cas où, sans que l'on sache pourquoi, des

œufs non fécondés se comportent exactement comme des œufs fécondés.

Le cycle parthénogénétique des pucerons est célèbre; celui des

rotifères n'est pas moins curieux. Les mâles, plus petits, ne vivent

que deux ou trois jours, s'accouplent, meurent. Les femelles fécondées

pondent des œufs d'où ne naîtront que des femelles si les œufs ne

subissent pas une température supérieure à dix-huit degrés; au-dessus,

les œufs donnent des mâles. Entre les périodes d'accouplement, il y a

de longues parthénogenèses; il ne naît que des femelles produisant des

femelles, jusqu'à ce que la température ait permis enfin l'éclosion

des mâles. En deux ans, le puceron a dix ou douze générations

parthénogénétiques. Au mois de juillet de la deuxième année, on voit

paraître des individus ailés; ce sont encore des femelles, mais de deux

tailles et pondant de deux grosseurs: les moindres produisent des mâles

(le mâle est trois ou quatre fois plus petit que la femelle), les

autres des femelles, l'accouplement a lieu et le cycle recommence.

On crut longtemps que les pucerons étaient de vrais androgynes.

Réaumur et Bonnet, ayant vu des pucerons bien isolés se reproduire,

en étaient convaincus, lorsqu'un homme de génie, Trembley, célèbre

aussi par ses observations sur l'hydre, émit cette idée: Qui sait

si, chez les pucerons, un accouplement ne féconde pas plusieurs

générations? Il avait découvert le principe de la parthénogenèse. Les

faits lui donnèrent raison. Bonnet décrivit le mâle et la femelle, vit

l'accouplement et constata même l'ardeur génitale de ce gluant pou des

feuilles, de cette vache à lait des fourmis.

La parthénogenèse est une indication. Rien ne montre mieux l'importance

du mâle et la précision de sa fonction. La femelle semble tout; sans

le mâle, elle n'est rien. C'est la mécanique qui, pour marcher, doit

être remontée. Mais le mâle n'est qu'une clef. On a essayé d'obtenir la

fécondation à l'aide de fausses clefs. Des œufs d'oursins, d'étoiles

de mer, ont été amenés à l'éclosion par le contact d'excitants

chimiques, acides, alcalins, sucre, sel, alcool, éther, chloroforme,

strychnine, gaz, acide carbonique. On n'a pu cependant mener jusqu'à

l'âge adulte ces larves scientifiques et tout tend à démontrer que,

si on y parvenait, et si ces êtres artificiels étaient capables

de reproduction, ce ne serait que pour une période limitée. Cette

parthénogenèse provoquée n'est ni plus ni moins mystérieuse que

l'autre. Elle est anormale, sans doute, mais la parthénogenèse anormale

est assez fréquente dans la nature: des œufs de bombyx, d'étoiles

de mer, de grenouilles, éclosent parfois sans fécondation et très

probablement parce qu'ils ont rencontré, de cas fortuit, cet excitant

que d'excellents expérimentateurs leur ont prodigué. Que le sperme

agisse comme fécondant ou comme excitant, son action ne sera pas plus

facile à comprendre sous le second terme que sous le premier. La reine

abeille pond des œufs fécondés et des œufs non fécondés; les premiers

donnent des femelles, les seconds ne donnent jamais que des mâles:

ici l'élément mâle serait le produit d'une parthénogenèse, tandis que

l'élément femelle nécessiterait la fécondation préalable. C'est le

contraire chez les pucerons, où se suivent durant près de deux ans

des générations de femelles. Il y a un ordre en ces matières, comme

en tout, mais il n'est pas encore visible: on aperçoit seulement que,

si longue et si variée que soit la période parthénogénétique, elle

est limitée par la nécessité, pour le principe femelle, de s'unir

au principe mâle. Après tout, la fécondation héréditaire n'est pas

plus extraordinaire que la fécondation particulière: c'est un mode de

perpétuer la vie que l'exercice de la raison doit faire considérer

comme parfaitement normal.

Il faut, maintenant, à la fin de ce chapitre sommaire, oser dire que la

fécondation, telle qu'on la comprend vulgairement, est une illusion.

A prendre l'homme et la femme (ou n'importe quel métazoaire dioïque),

l'homme ne féconde pas la femme; ce qui se passe est à la fois plus

mystérieux et plus simple. Du mâle A, du grand mâle, et de la grande

femelle B naissent sans fécondation aucune, spontanément, des petits

mâles _a_ et des petites femelles _b_. Ces petits mâles sont appelés

spermatozoïdes, et ces petites femelles, ovules; c'est entre ces

deux êtres nouveaux, entre ces spores, que se produit la conjugaison

fécondatrice. On voit alors a et b se résoudre en un troisième animal,

_x_, lequel, par accroissement naturel, deviendra, soit A, soit B.

Alors le cycle recommence. L'union qui a lieu entre A et B n'est

qu'une préparation; A et B ne sont que des canaux qui véhiculent _a_

et _b_, et souvent de bien plus loin qu'eux-mêmes. Comme les pucerons

ou les bourdons, les mammifères, et nommément l'homme, sont soumis

à la génération alternée, une parthénogenèse séparant toujours la

conjugaison véritable des éléments différenciés. L'accouplement n'est

pas la fécondation; il n'en est que le mécanisme; son utilité n'est que

de mettre en relation deux produits parthénogénétiques. Cette relation

s'opère dans la femelle, ou hors de la femelle (poissons): le milieu a

une importance de fait, non de principe.

CHAPITRE IV

LE DIMORPHISME SEXUEL

I. _Invertébrés_.--Formation du mâle.--Primitivité de la

femelle.--Mâles minuscules: la bonellie.--Régression du mâle

en organe mâle: les cirripèdes.--Généralité du dimorphisme

sexuel.--Supériorité de la femelle chez la plupart des

insectes.--Exceptions.--Le dimorphisme numérique.--La femelle

chez les hyménoptères.--Multiplicité de ses activités.--Rôle

purement sexuel du mâle.--Dimorphisme des fourmis, des

termites.--Cigales et grillons.--Les araignées.--Les coléoptères.

--Le ver luisant.--Étrangeté du dimorphisme chez la cochenille.

I. _Invertébrés_.-A un moment assez imprécis de l'évolution générale,

l'organe mâle se spécialise en individu mâle. C'est ce qu'aurait

dû figurer le symbolisme religieux. La femelle est primitive. Au

troisième mois, l'embryon humain a des organes uro-génitaux externes

qui ressemblent clairement aux organes féminins. Ils n'ont plus,

pour arriver à l'état féminin parfait, qu'une légère modification à

subir; pour devenir masculins, ils doivent subir une transformation

considérable et très complexe. Les organes génitaux externes de la

femme ne sont donc pas, comme on l'a dit souvent, le produit d'un

arrêt de développement; ce sont au contraire les organes mâles qui

subissent un développement supplémentaire, et d'ailleurs inutile, car

le pénis est un luxe et un danger: tel oiseau, qui s'en passe, n'en est

pas moins luxurieux.

On trouvera une preuve générale de la primitivité de l'état femelle

dans la petitesse extrême de certains mâles d'invertébrés, si

minuscules qu'on ne peut vraiment les considérer que comme des organes

mâles autonomes, ou même comme des spermatozoïdes. Le mâle des syngames

(c'est un parasite interne des oiseaux) est moins un être qu'un

appendice; il demeure en état de contact perpétuel avec les organes

de la femelle, inséré obliquement sur son côté, justifiant le nom de

«ver à deux têtes» qu'on a donné à cette vilaine bestiole double. La

bonellie femelle est un ver marin en forme de sac cornu d'une longueur

de quinze centimètres; le mâle est représenté par un minuscule filament

de un à deux millimètres, c'est-à-dire qu'il est environ mille fois

plus petit. Chaque femelle en nourrit une vingtaine. Ils vivent d'abord

dans son osophage, puis descendent dans l'oviducte où ils fécondent

les œufs. Leur fonction très précisée les sauve seule de l'accusation

de parasitisme; en fait, on les a pris longtemps pour des parasites,

cependant que l'on cherchait en vain le mâle de cette prodigieuse

bonellie.

Parallèlement au mâle, qui n'est qu'un organe sexuel individualisé,

on voit des mâles qui ont perdu à peu près tous leurs organes, sauf

l'organe mâle lui-même. Certains cirripèdes (mollusques attachés

par un pédoncule) hermaphrodites se sont fixés en parasites dans le

manteau d'autres cirripèdes: de là, diminution de volume, régression

des ovaires, abolition des fonctions nutritives, le pédoncule prenant

racine dans un milieu vivant et nourrissant. Mais un organe subsiste

en ces amoindris, l'organe mâle, et il prend même des proportions

énormes, absorbant l'animal tout entier. Il s'en faut donc de peu que

la transformation du mâle en pur organe sexuel ne soit entièrement

accomplie, comme on l'observe, d'ailleurs, chez les hydraires. Redevenu

partie intégrante d'un organisme dont il s'est antérieurement séparé

pour devenir un individu, le mâle ne fait que retourner à ses origines,

et ainsi les certifie.

La bonellie, qui est un des cas les plus accusés de dimorphisme,

est aussi un exemple de ce féminisme particulier que l'on rencontre

normalement dans la nature.

Car le féminisme règne dans la nature, surtout dans les espèces

inférieures et parmi les insectes. Ce n'est guère que dans la série

des mammifères et dans certains groupes d'oiseaux que le mâle est égal

ou supérieur à la femelle. On dirait qu'il a conquis lentement une

première place que la nature ne lui destinait pas. Il est possible que,

soulagé de tout souci, la fécondation terminée, il ait eu, plus que

la femelle, le loisir de cultiver sa force. Il est possible aussi, et

plus probable, que ces états extrêmement divers de ressemblance et de

dissemblance soient dus à des causes trop nombreuses et trop variées

pour que nous puissions en saisir l'enchaînement logique. Les faits

sont évidents: le mâle et la femelle diffèrent presque toujours et

très souvent diffèrent profondément. Que d'insectes pris vulgairement

pour des espèces diverses ne sont autre chose que des mâles et des

femelles se cherchant pour la pariade! Et ne faut-il pas une certaine

connaissance des oiseaux pour réunir en un couple ces deux merles,

l'un, le mâle, tout noir, l'autre, la femelle, dos brun, gorge grise et

ventre roux?

Tandis que l'hermaphrodisme exige nécessairement la similitude parfaite

des individus--sauf au cas, comme dans les cirripèdes, d'un mâle

parasite supplémentaire,--la séparation des sexes entraîne en principe

le dimorphisme, le rôle du mâle, ses modes d'activité, différant de

ceux de la femelle. Cette différence se rencontre aussi bien parmi les

plantes dioïques. L'exemple du chanvre est connu, quoique à rebours,

car les pieds que les paysans appellent mâles, et qui sont les plus

hauts, représentent précisément les femelles. La petite ortie, celle

qui aime les jardins, a les deux sexes sur le même pied; la grande,

celle qui préfère les terres incultes, est dioïque: le pied mâle a les

feuilles très longues, qui retombent, ainsi que les grappes de ses

fleurs, le long de la tige; les feuilles et les fleurs du pied femelle

sont courtes et se dressent presque droites. Ici le dimorphisme n'est

pas en faveur de la femelle, il est indifférent.

Chez les insectes, la femelle est presque toujours l'individu

supérieur. Ce n'est pas ce petit animal merveilleux, roi divergent et

minuscule de la nature, qui donnerait le spectacle de cette douve,

la bilhargie, dont la femelle, médiocre lame, vit, telle une épée au

fourreau, dans le ventre creusé du mâle! Cette vie lâche, ces amours

perpétuelles, feraient horreur à ces courageuses femelles scarabées, à

ces adroites chalicodomes, à ces lycoses sages et froides, à ces fières

et terribles guerrières, les mantes. Dans le monde de l'insecte, le

mâle est le sexe élégant et frêle, le sexe doux et sobre, sans autre

industrie que de plaire et d'aimer. C'est à la femelle que reviennent

les rudes travaux du puisatier et du maçon, les dangers de la chasse et

de la guerre.

Il y a des exceptions, mais on les rencontrerait surtout parmi les

parasites, ces dégradés; tel le xénos, qui vit indistinctement sur les

guêpes, les coléoptères et les névroptères. Le mâle est pourvu de deux

larges ailes; la femelle n'a ni ailes, ni pattes, ni yeux, ni antennes:

c'est un petit ver. Après la métamorphose, le mâle sort, vole quelque

peu, puis revient vers la femelle restée à l'intérieur de l'enveloppe

nymphale, et la féconde dans ses langes.

D'autres exceptions, celles-ci normales, sont fournies par les

papillons, c'est-à-dire par un genre d'insectes fort placides et qui,

sous cette forme, du moins, ne se livrent ni à la chasse, ni à aucun

métier. On appelle psyché un très petit papillon qui volette le matin

assez gauchement: c'est le mâle. La femelle est un ver énorme, quinze

fois plus long, dix fois plus gros. Les amants sont dans la proportion

d'un coq et d'une vache. Ici, le féminisme est dérisoire. Même

disproportion chez le bombyx du mûrier dont la femelle, beaucoup plus

lourde que le mâle, ne vole qu'avec peine, bête passive qui supporte

un accouplement de plusieurs heures; chez un papillon d'automne, la

cheimatobia, dont le mâle a deux paires de belles ailes sur un corps

en fuseau, dont la femelle est un tonnelet gros et gras aux ailes

rudimentaires, incapable de voler, grimpant péniblement aux arbres où

sa chenille se nourrit de bourgeons; chez un autre papillon encore,

celui que l'on nomme si absurdement orgye, dont le mâle a tous les

caractères du lépidoptère, cependant que la femelle, sans presque

d'ailes sur un corps renflé et lourd, simule l'aspect gracieux, d'un

monstrueux cloporte; chez le grêle, agile et fin liparis que le dessin

de ses ailes a fait nommer le zigzag et qui méconnaîtrait, sans la

puissance de l'instinct, sa femelle dans cette bête blanchâtre au lourd

abdomen, qui rumine immobile sur l'écorce des arbres. Des espèces

voisines, le moine, le cul-brun, le cul-doré, ne présentent que fort

peu de différences sexuelles.

Après le dimorphisme de masse, le dimorphisme numérique; un papillon

des îles Marquises forme une famille ainsi composée: un mâle et cinq

femelles toutes différentes, tellement diverses qu'on les a crues

longtemps espèces distinctes.

Ici l'avantage est clairement pour le mâle, seigneur d'un merveilleux

harem. La nature, profondément ignorante de nos mesquines idées de

justice et d'égalité, gâte infiniment certaines espèces animales, au

même moment qu'elle se prouve envers d'autres indifférente ou dure;

et tantôt, c'est le mâle qu'elle veut privilégié, et tantôt c'est la

femelle, en qui elle accumule toutes les supériorités et aussi toutes

les cruautés et tous les dédains.

Les hyménoptères comprennent les abeilles et les bourdons, les guêpes,

les scolies, les fourmis, les maçonnes, les sphex, les bembex, les

osmies, etc. Ce sont parmi les insectes ce que représentent, au

milieu des mammifères, les primates et même les humains. Mais, tandis

que la femme, sans être animalement inférieure à son mâle, reste

au-dessous de lui en presque toutes les activités intellectuelles,

chez les hyménoptères, la femelle est à la fois le cerveau et l'outil,

l'ingénieur, le manœuvre, l'amante, la mère et la nourrice, à moins

que, comme l'abeille, elle n'ait rejeté sur un troisième sexe tous

les soins qui ne sont pas uniquement sexuels. Les mâles font l'amour.

Le mâle du tachyte, sorte de guêpe voisine du sphex, est environ huit

fois plus petit que la femelle, mais c'est un petit amant très ardent

et outillé à merveille pour la quête amoureuse: ce diadème couleur de

citron, ce sont des yeux, une ceinture d'yeux, énormes, un phare d'où

il explore l'horizon, prêt à tomber comme une flèche sur la femelle qui

rôde. Fécondée, la tachyte se fait un nid cellulaire où elle entasse la

terrible mante, dont elle est l'ennemie toujours victorieuse: sachant

d'avance, intuition incompréhensible, si l'œuf qu'elle va pondre est

mâle ou femelle, elle augmente ou diminue, selon le sexe futur, les

provisions dont se nourrira la larve: le minuscule mâle est servi d'une

portion naine.

Le mâle du frelon est notablement plus petit que la femelle; le frelon

neutre est moindre encore. Le lophyre du pin est noir, la femelle est

jaune. Chez la chalicodome ou abeille maçonne, le mâle est roux; la

femelle, bien plus belle, est d'un beau noir velouté avec les ailes

violet sombre. Pendant que le mâle flâne et bourdonne, la femelle

construit avec un art patient le nid de mortier ingénieusement couvert

d'un large dôme où vivra, à l'état larvaire, sa progéniture. Cette

abeille vit en colonies, mais où le travail est individuel, chacun

achevant son labeur sans s'occuper de son voisin, si ce n'est parfois

pour le piller et le frustrer de son œuvre, type d'une civilisation

qui ne nous est pas inconnue. La femelle maçonne est armée, quoique

nullement agressive.

Chez beaucoup d'hyménoptères, la femelle porte seule l'épée; telle la

guêpe dorée, dorée sur fond bleu ou rouge, qui peut faire saillir de

son abdomen un long aiguillon; telle la femelle du philanthe, qui est

carnivore cependant que le mâle, inerme et puéril, se nourrit du pollen

des fleurs. Sans dédaigner ce dessert naturel, la philanthe, pourvue

d'un dard puissant, poignarde l'abeille chargée de nectar et lui pompe

le jabot. On voit la féroce petite bête pétrir, durant près d'une

demi-heure, l'abeille morte, la pressurer comme un citron, y boire

comme à une gourde. Mœurs charmantes, candeur de ces topazes ailées qui

bruissent autour des fleurs! Fabre a trouvé une excuse à cette sadique

gourmandise: la philanthe tue les abeilles pour en nourrir ses larves,

lesquelles ont une si grande répugnance pour le miel qu'elles périssent

à son contact; et c'est par dévouement maternel qu'elles s'enivrent de

ce poison! Tout est possible dans la nature. Mais il ne serait pas,

semble-t-il, déraisonnable de dire que si les larves de la philanthe

exècrent le miel, c'est parce que leur mère, qui l'aime beaucoup, ne

leur en a jamais donné une goutte.

Un des rares hyménoptères dont la femelle paraisse inférieure est la

mutille, fourmi-araignée. Le mâle est le plus gros, il a des ailes et

vit sur les fleurs. La femelle est aptère, mais pourvue d'un appareil

stridulant par lequel elle attire l'attention du mâle. Le mâle d'un

des cynips des galles du chêne, le cynips terminal, a le corps fauve,

avec de grandes ailes diaphanes; la femelle, brune et noire, n'a pas

d'ailes. Les deux sexes du cimbex jaune diffèrent tant de forme et de

couleur, le mâle svelte et brun avec une tache jaune, la femelle ronde,

abdomen jaune, tête noire, qu'on les a longtemps crus deux espèces

différentes.

Les fourmis, on le sait, de même que tous les hyménoptères sociaux,

se divisent en trois sexes: des femelles et des mâles également ailés

et des neutres sans ailes. La fécondation se fait dans les airs; les

amants montent, se joignent, retombent enlacés, nuage d'or que la mort

des mâles va dissoudre, cependant que les femelles, perdant leurs

ailes, rentrent au logis pour la ponte. Les ouvrières, ou neutres,

sont généralement plus petites; cela est sensible chez les grosses

rouges des bois qui se creusent des abris dans les souches. Les

fourmis blanches ou termites[1] montrent un dimorphisme très accentué:

la femelle, ou reine, sa tête ayant à peu près la grosseur d'une

tête d'abeille, exhibe un ventre de la grosseur du doigt et long en

proportion, qui arrive à être quinze cents fois plus gros que le reste

du corps. Ce tonneau sexuel pond continuellement, sans relâche aucune,

à la vitesse d'un ouf par seconde. Le mâle, et c'est la vision même de

la géante de Baudelaire, vit à l'ombre de cette femelle formidable,

montagne de force et de luxure. Il y a chez les termites, non un

quatrième sexe, mais une quatrième manière d'être asexué. A côté

des ouvriers, sont les soldats; ils en diffèrent par de puissantes

mandibules plantées sur une tête énorme. Tout est extraordinaire chez

les termites: leurs nids en cônes atteignent, relativement à l'homme et

à ses maisons, une hauteur de cinq à six cents mètres.

Physique de l'Amour: Essai sur l'instinct sexuel · 第 1 / 14 段