II. — ROMANCIERS

I

SCARRON. — CHARLES PERRAULT. — LESAGE. — J.-J. ROUSSEAU.

Encore l’adjectif _sensible_. — FLORIAN. — STERNE. —

CHARLES DICKENS. — MARMONTEL. Suppression des incidentes

_dit-il_, _dit-elle_. — PIGAULT-LEBRUN. — DUCRAY-DUMINIL. —

CHARLES NODIER. Tirage à la ligne. — STENDHAL. — HENRI DE

LATOUCHE. — PAUL DE KOCK. — MÉRY. — TOPFFER. Mots détournés

de leur signification.

SCARRON (1610-1660), qui écrit avec tant d’esprit et en un bon style,

plein de naturel et d’aisance, abondant en expressions originales et

idiotismes de terroir, annonce, dans son _Roman comique_ (chap. 15,

p. 103; Garnier, s. d.), qu’après certaine sérénade, «on entendit la

voix de quelqu’un _qui parlait bas le plus haut qu’il pouvait_».

De même, dans les _Contes_ de Charles Perrault (p. 106, édit. André

Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne «_criait tout

bas_: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Remarquons que ce titre: _Roman comique_ ne signifie pas, comme on le

croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman relatif

à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce n’est que

par extension que l’adjectif _comique_ a pris le sens de _plaisant_,

_qui fait rire_.

On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des transitions».

Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi brusque que

plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des aventures de

ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante il n’y a pas

loin: _car nous y voilà_». (Dans LA FONTAINE, _Œuvres_, t. III, p.

252, note 23; édit. des Grands Écrivains.)

L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés

par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son

_Virgile travesti_, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il

tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur

extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir

d’un nuage, fait, de saisissement, le signe de la croix; quand elle

commence par dire son _Benedicite_ en se mettant à table; quand

Pygmalion tue, d’un coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de

réciter son bréviaire; Mézence, _contemptor divum_, ne va jamais à

confesse, etc. (Cf. SCARRON, _Virgile travesti_, p. XXXVI et passim,

édit. Victor Fournel.)

Les _Contes_ de CHARLES PERRAULT (1628-1703), que nous citions il y

a un instant, ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en

lecture à la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des

plus scabreux, _Peau d’Ane_, par exemple, où il est question d’un

inceste, d’un père amoureux de sa fille:

Votre père, il est vrai, _voudrait vous épouser_...

Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne,

Pour rendre vos désirs contents,

Avant qu’à _son amour votre cœur s’abandonne_,

Une robe qui soit, etc.

Notez que _Peau d’Ane_, malgré cette scandaleuse passion qui forme

le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles,

durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison

du _Malade imaginaire_ (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous

dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de _Peau d’Ane_.»

Et ce début du _Petit Poucet_, le trouvez-vous très édifiant? «Il

était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient _sept_

enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que _dix ans_, et le plus jeune

n’en avait que _sept_. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant

d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en

besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.»

Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons des

«petites oies blanches»?

LESAGE (1668-1747), qui, lui aussi, possède une excellente langue, a

singulièrement abusé du passé défini au début du chapitre deuxième

du livre VI de _Gil Blas_ (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous

_allâmes_ toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous

_trouvâmes_, au lever de l’aurore... nous _quittâmes_ volontiers le

grand chemin... nous _aperçûmes_ au pied d’une colline... nous ne

_jugeâmes_ pas à propos... nous _trouvâmes_ que ces saules... nous

_résolûmes_... nous _mîmes_... nous _débridâmes_ nos chevaux...

nous nous _couchâmes_ sur l’herbe... nous nous y _reposâmes_... nous

_achevâmes_... Nous nous _amusâmes_...» Tout cela dans l’espace de

quatorze lignes.

En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé

indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux

font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.

Nous rencontrons chez Lesage, dans son _Diable boiteux_ (t. II, p.

110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui

n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des

discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il

a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il

trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.

* * *

De J.-J. ROUSSEAU (1712-1778), dans _La Nouvelle Héloïse_ (Partie I,

lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. 238; Hachette, 1856): «Jamais

les larmes de mon amie _n’arroseront le nœud_ qui doit nous unir»,

écrit Claire à M. d’Orbe.

«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la _main_ nous

_embrasse_, et que le cœur nous repousse!» (_Ibid._, III, 18; p. 366.)

Dans _Les Confessions_ (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit,

en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous

deux, _nés tendres et sensibles_, n’attendaient que le moment de

trouver _dans un autre_ la même disposition; ou plutôt ce moment les

attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur _dans le premier_

qui s’ouvrit pour le recevoir».

Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on dit,

et où nous rencontrons, en outre, cette locution, _nés tendres et

sensibles_, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous

l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et

_sensible_ lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu,

à un _écorché_, emploie plus que personne.

«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement

_moins de vanité que moi_», déclare Jean-Jacques un peu plus loin

(p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du livre (p.

313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: «Rassemble

autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent

mes confessions... et puis qu’_un seul te dise_, s’il l’ose: _Je

fus meilleur que cet homme-là_». Ailleurs, dans une lettre à M. de

Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout

crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les

hommes que j’ai connus en ma vie, _aucun ne fut meilleur que moi_».

«Je partirais avec défiance, _si je connaissais un homme meilleur

que moi_», dit-il encore, dans une lettre du 1er août 1763 (p. 378).

Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins de

vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que moi?

Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé

le féminin, généralement évité, du mot _amateur_: «Cette capitale

(Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’_amatrices_.» (_Émile_,

livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)

Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges de

son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos

feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut

prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se

mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le

plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies

pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler

des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble

qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui

s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité

publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux

génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (J.-J.

ROUSSEAU, _La Nouvelle Héloïse_, VI, 13, note finale; t. III, p. 640.)

Tout le monde connaît _Le Vœu_ ou _Rêve de bonheur_ si admirablement

décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes les

anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien

ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche

avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin,

et pour parc un joli verger», etc. (_Émile_, IV; t. II, p. 144;

Hachette, 1863). FLORIAN (1755-1794), — dont nous avons déjà parlé

dans un des chapitres consacrés aux poètes, — a formé le même

souhait et presque dans les mêmes termes: «Quand pourrai-je vivre au

village? Quand serai-je le possesseur d’une petite maison entourée de

cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et

des ruches; un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire;

et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau.» Etc. (_Galatée_,

II; Fables et autres œuvres, p. 229; Didot, 1858.)

De Florian encore ces singulières phrases:

«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne

crois pas _le lui avoir rendu_.» (_Galatée_, I, p. 224.)

«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais dans

mon sein _le gage de notre union_, que cet enfant était le sien, et

qu’_il lui demandait_, par ma voix, _la permission de naître_ pour

l’aimer.» (_Le Bon Ménage_, scène 18, p. 434.)

* * *

Nous lisons, dans _La Vie et les Opinions de Tristram Shandy_

de STERNE (1713-1768) (t. III, p. 60; édit. de la Bibliothèque

nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) — que nous citons ici

exceptionnellement, comme le suivant, puisque nous ne nous occupons

que des écrivains français: «... Que serait son livre?... Un recueil

d’impertinences des (_sic_) vieilles femmes _des deux sexes_.» La

même inadvertance se trouve dans un autre auteur anglais, CHARLES

DICKENS (1812-1870), _La Petite Dorrit_ (t. I, p. 202, chap. 17;

Hachette 1869; trad. P. Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames

_des deux sexes_».

C’est à MARMONTEL (1723-1799) qu’on doit la suppression des

incidentes _dit-il_ et _dit-elle_ dans les conversations écrites. A

la fin de la préface de ses _Contes moraux_ (t. I, p. x; La Haye,

s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite de cette innovation: «Je

proposai, il y a quelques années, dans l’article _Dialogue_ de

l’Encyclopédie, de supprimer les _dit-il_ et _dit-elle_ du dialogue

vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces Contes, et il me semble

qu’il a réussi. Cette manière de rendre le récit plus rapide n’est

pénible qu’au premier instant; dès qu’on y est accoutumé, elle fait

briller le talent de bien lire.»

«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages de

l’abbé Dulaurens, dans l’_Arretin_ (sic) _moderne_ (t. II, p. 76;

Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) se

cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la

placer à la porte de l’Académie avec cette inscription[37]:

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 30 / 56 题