[37] Une curieuse et amusante aventure arriva à Marmontel,
précisément comme il briguait les suffrages académiques.
«... Désirant avec ardeur une place à l’Académie, Marmontel
prit le parti de louer, dans sa _Poétique française_, presque
tous les académiciens vivants dont il comptait se concilier la
bienveillance et obtenir la voix pour la première place vacante.
Il se fit presque autant de tracasseries qu’il avait fait
d’éloges; personne ne se trouva assez loué, ni loué à son gré.
Il avait cité de Moncrif un couplet avec les plus grands éloges;
Moncrif prétendit qu’il fallait citer et transcrire la chanson
tout entière ou ne point s’en mêler.» (_Correspondance de Grimm_,
t. I, p. 337-338; Buisson, 1812.)
Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient
ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces _dit-il_
et _dit-elle_. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle
s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant»,
certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes:
«Ah! _bâilla-t-il_.» «Oh! _rougit-elle_...» «Je te maudis!
_s’élança-t-il_.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la
langue française y passent ou y ont passé.
«Que faites-vous ici, monsieur? _brusqua_ Nicole.» (Alexandre DUMAS,
_Joseph Balsamo_, chap. 74.)
«Ah ça! le vieux, _pouilla-t-il_, réjouissons-nous.» (Léon
CLADEL, _Les Va-nu-pieds_, p. 115, Les Auryentys; Lemerre, 1884.)
(_Pouiller_, dire des _pouilles_, des injures.)
«Hé! _rauqua-t-il_, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id.,
_ibid._, p. 205, Un Noctambule.)
Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent,
Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des _Leçons conjugales_,
des _Histoires conjugales_, etc., a particulièrement, dans ce cas,
varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman _Les
Guerres de la Paroisse_ (Lemerre, 1880):
«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, _se redressa_ le petit
musicien avec dignité.» (Page 176.)
«Toi, va te promener avec ton pistolet! _se renfrogna_ le père.»
(Page 211.)
«J’appartiens à la famille, moi! _se campa_ le petit sacripant.»
(Page 211.)
«Tiens, papa, _se retourna_ Lexandrou...» (Page 211.)
«Peuh! _se dandina_ M. Couffignol...» (Page 230.)
«Eh! _sourit_ le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page 261.)
«Oh! papa, _se signa_ Lexandrou...» (Page 349.)
«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, _tremblait_
Antonine...» (Page 349.)
Etc., etc.
* * *
PIGAULT-LEBRUN (1753-1835), qui trace un parallèle des Anglais et des
Français, dans son roman _L’Enfant du Carnaval_ (t. I, p. 67; édit.
de la Bibliothèque nationale), s’exprime en ces termes:
«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses
maîtresses _le trompent_.
— Les Anglais ne _le_ sont-ils jamais?»
Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés?
Les phrases étranges, amphigouriques, grotesques et cocasses,
abondent chez le romancier DUCRAY-DUMINIL (1761-1819), qui a joui
jadis de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et
galimatias, extraits de _Victor ou l’Enfant de la forêt_, qui passe
pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:
«Un pays raboteux, _hérissé_ de vieilles tours, de masures, de
coteaux boisés, _de prairies et de ruisseaux_... Une petite porte,
percée _dans un des créneaux de_ la muraille, et qui donnait
_de plain-pied_ sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10e édit.,
Belin-Leprieur, 1821.)
«Il examine l’enfant, qui entre _dans la carrière tortueuse_ de la
vie.» (Tome I, p. 30.)
«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste _dont
la nature a rendu les femmes dépositaires_, et qui est le premier
aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196[38].)
[38] Cf. Chateaubriand (_Génie du christianisme_, VI, 5; t. I,
p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la mamelle est pleine; la
bouche du jeune convive n’est point armée, de peur de blesser _la
coupe du banquet maternel_.»
«Ce siècle, _comme la trombe foudroyante_ qui, après avoir démâté les
vaisseaux, _s’avance sur le rivage_ pour entraîner dans sa course les
arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de
lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la
délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.»
(Tome II, p. 53.)
«Cette lettre fit sur nous _l’effet de la grêle_ qui détruit l’espoir
du laboureur.» (Tome III, p. 220.)
«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite _à
céder aux pavots_ que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.»
(Tome IV, p. 16.)
«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez
encore votre fille dans vos bras _paternels_!» (Tome IV, p. 63.)
Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, il
s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:
«Je _frémis_, Victor, _moi qui suis ton historien_, et _je tremble
encore_ qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome
III, p. 55.)
«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en
prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) _que je n’aurai
peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs_... Mais que
dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, _je dois avoir celui
de les transporter à l’histoire_...» (Tome III, p. 271.)
Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si
démodé et oublié aujourd’hui!
«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants,
_qu’elle improvise_, ainsi qu’_il est très aisé de le voir_ par le
ton plus simple que poétique qui en fait le charme:
Ce fut dans ce lieu solitaire
Qu’un jour un amant malheureux
Fit à celle qui lui fut chère
Les plus tendres aveux.»
(Tome IV, p. 130.)
Etc., etc.
L’auteur de _Victor ou l’Enfant de la forêt_ abuse des _je frémis,
il frémit_, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme de Staël,
ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et évanouissements.
Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, dans
_Les Petites Affiches_, les comptes rendus des représentations
théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, lorsqu’il
se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il ne manquait
jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: _L’auteur est
un homme d’esprit qui prendra sa revanche_.» (STAAFF, _La Littérature
française_, t. II, p. 1043.)
* * *
CHARLES NODIER (1780-1844), qui s’est plu souvent, dans ses écrits
pseudo-historiques, à mystifier ses lecteurs[39], répondait un jour
à quelqu’un qui lui reprochait les longs adverbes dont il émaillait
sa prose: «Un mot de huit syllabes fait une ligne, et chaque
ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. PROUDHON, _Les Majorats
littéraires_, III, § 8, p. 119.)
[39] Sur les mystifications commises par Charles Nodier, voir
mon ouvrage _Mystifications littéraires et théâtrales_, p. 89 et
suiv. (Fontemoing, 1913).
Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, —
délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme
on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira
prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.
STENDHAL (1783-1842), dans une de ses nouvelles, _Le Philtre_
(Chroniques et Nouvelles, p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856),
vieillit instantanément de dix années un de ses personnages: «J’ai
_trente ans_ de plus que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que
dix-neuf ans et lui cinquante-neuf...» Ce qui fait _quarante ans_.
Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette
déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais
écrire que des œuvres _posthumes à publier après sa mort_.» (_De
l’amour_, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)
On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa haine
pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, pour
lui, c’était le _Code civil_. Il en lisait une page tous les matins.»
(Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 28.)
Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.
Ferdinand Brunetière a crûment qualifié _La Chartreuse de Parme_ de
«chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la _Revue critique des idées
et des livres_, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer que
c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a fait
l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue qu’il
lui cause.
«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes
ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue...
Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (_La
Chartreuse de Parme_, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle,
1855.)
«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes
de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait
Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (_Le Rouge et le
Noir_, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.)
On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et devait
produire sur son public.
HENRI DE LATOUCHE (1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de
la Vallée aux loups, écrit, dans son roman _Fragoletta_ (p. 119; M.
Lévy, 1867), cette phrase, qui se ressent un peu trop de l’influence
romantique: «On eût dit cette espèce de couleur meurtrie,... ces
teintes livides partant en étoile de la lame d’un poignard _quand il
a été laissé trois jours dans les flancs d’un cadavre_.»
* * *
PAUL DE KOCK (1794-1871), dont le nom a jadis été si populaire,
nous montre, dans son roman _Le Petit Isidore_ (p. 96; _Rouff_,
s. d., in-4) une vieille moustache _qui s’essuye les yeux_: «La
vieille moustache lit, en s’arrêtant quelquefois pour s’essuyer les
yeux...» Vous devinez que ladite moustache appartient à un brave
troupier, un vieux grognard. Louis Reybaud, dans son _Jérôme Paturot
à la recherche de la meilleure des républiques_ (chap. 35, p. 350;
M. Lévy, 1862), a fait usage de la même métaphore ou synecdoque:
«Pour supporter d’un œil sec un tableau pareil, il faut être de la
trempe des _vieilles moustaches_ qui firent, avec l’Empereur, le
tour de l’Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez
ou un orteil.» Et Balzac (_Melmoth réconcilié_, dans le volume _La
Recherche de l’absolu_, p. 263; Librairie nouvelle, 1858): «Une
_vieille moustache_ comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!»
«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui tombaient
_de ses yeux_», écrit Paul de Kock, dans _Un jeune homme charmant_
(p. 12; Rouff, s. d.; in-4). En effet, c’est d’ordinaire des yeux que
tombent les larmes.
«Le mélèze aux _larges_ feuilles», dit-il encore dans le même roman
(p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont que des
«aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées» (Gaston
BONNIER, _Les Noms des fleurs_, p. 268, art. 1056).
Ailleurs, dans une nouvelle intitulée _Les Plaisirs de la pêche_
(Paul DE KOCK, _Nouvelles_, p. 45; Rouff, s. d., in-4), il nous
dit que «M. Bertrand, grand amateur de pêche, passait le temps de
sa récréation, soit à guetter le poisson, soit à chercher _dans
la terre_ de l’asticot». Non, ce n’était pas dans la terre que M.
Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la terre, il savait bien
ne trouver que des vers gris ou rouges; les asticots, il se les
procurait autrement.
Dans _L’Amour qui passe et l’Amour qui vient_ (p. 14; Rouff, s. d.,
in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon pratiquant les
amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons, ses voisins, font
concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas
fuir cette maison peuplée de marmitons _qui lui coupent les bonnes
sous le pied_?»
«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes
voisins _en poussen_t aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien
dire.» (_Jean_, p. 10; Rouff, s. d., in-4.)
«Jean pleurait ou trépignait _des pieds_.» (_Ibid._, p. 12.)
«Dès qu’on est _deux_, je forme un _quadrille_.» (_Ibid._, p. 14.)
«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de
son étonnement. _Onze cent mille francs_, c’est une jolie fortune,
sans doute, mais enfin _vous ne serez pas encore millionnaire_.»
(_Monsieur Dupont_, chap. 29, p. 60; Rouff, s. d., in-4.) Que lui
faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire?
«Elle portait _dans son sein un nouveau gage_ de l’amour de son
époux.» (Paul DE KOCK, _L’Homme aux trois culottes_, chap. 14, p.
44; Rouff, s. d., in-4.) «Elle porte _dans son sein un gage_ de sa
faiblesse.» (ID., _Sanscravate_, chap. 30, p. 79; Charlieu, s. d.,
in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de cette très
fréquente périphrase.
Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante anecdote
contée par les Goncourt, dans leur _Journal_ (année 1865, t. II, p.
312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul de Kock,
lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait.
Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné
tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait de Paul de
Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du
reposoir.»
Dans _La Croix de Berny_ (lettre II, p. 17; Librairie nouvelle,
1859), l’un des auteurs, le poète et romancier JOSEPH MÉRY
(1798-1866), sous le pseudonyme de Roger de Monbert, donne «des
épaulettes à ces trois illustres généraux, César, Alexandre et
Annibal».
Le romancier genevois RODOLPHE TOPFFER (1799-1846) fait un usage
fréquent — ce qui se comprend de reste — de certains idiotismes
suisses qui déconcertent et détonnent en français. Non seulement
il emploie, comme son compatriote Jean-Jacques Rousseau, la
mauvaise locution causer à quelqu’un pour causer _avec_ quelqu’un:
«Pendant qu’il _me_ causait... J’aime que vous _me_ causiez...»
(_Le Presbytère_, p. 8 et 52; Hachette, 1907), mais il crée des
mots comme _empléter_ (acheter, faire des emplettes: peut-être
usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève pour _empléter_
des articles» (_Le Presbytère_, p. 449); ou bien, ce qui est plus
grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque de la rendre
incompréhensible, il change l’acception des termes, ou, plus
exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils ont
à Genève. Notre vieux mot _idoine_, qui veut dire apte ou propre
à quelque chose (_idoneus_), a, chez Topffer, le sens d’inepte,
d’idiot: «... Son _idoine_ de mari, qui a plus soif que faim...»
(_Ibid._, p. 149.) _Gabegie_, terme populaire signifiant fraude,
supercherie (Cf. LITTRÉ), devient chez lui le synonyme de tracas,
de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te leurrant de pronostics, de
lourdeurs et de _gabegies_?» (_Ibid._, p. 395.)
N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures de
restaurateurs et de marchands de vin, le mot _asperges_, «asperges
tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de
Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»?