Prit la goutte d’eau qui brilla:
La plus belle _feuille_ du monde
Ne peut donner que ce qu’elle a.
(_Ibid._, p. 205.)
Etc., etc.
Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son amour pour
les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la BONTÉ, en
d’autres termes. Nous trouvons maintes traces de ce sentiment dans
_L’Année terrible_.
Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant.
Je crie: Ayez pitié!
(Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent; je me sens leur frère...
(Page 231.)
Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de la
bonté. Voyez sa célèbre pièce _Le Crapaud_ (dans _La Légende des
siècles_, t. IV, p. 135):
Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour;
Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,
La bonté, qui du monde éclaire le visage,
La bonté, ce regard du matin ingénu,
La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,
Etc., etc.
Et dans _Le Pape_ (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):
La haine est un vent sombre et pestilentiel;
Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères.
J’ai vécu; j’ai penché ma tête
Sur les souffrants, sur les petits.
(_Les Quatre Vents de l’esprit_, t. II, Le Livre
lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a
été bon passe presque avant qui a été grand.» (_Les Misérables_, 4e
partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, 1881.)
«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive
s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive
s’agenouiller, la bonté.» (_Choses vues_, 1877, p. 366, _in fine_;
Charpentier, 1888.)
De _L’Année terrible_, où (p. 244) le général Trochu est qualifié de:
Participe passé du verbe Tropchoir,
rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):
Nous n’avons pas encor fini d’être Français;
Le monde attend la suite et veut d’autres essais;
Nous entendrons encor des ruptures de chaînes,
Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.
Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):
En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois.
On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille.
Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.
Encore des badinages et de plaisantes saillies:
Qui chante là? Le rossignol.
Les chrysalides sont parties.
Le ver de terre a pris son vol
Et jeté le froc aux orties...
Le bourdon, aux excès enclin,
Entre en chiffonnant sa chemise;
Etc., etc.
(_L’Art d’être grand-père_, p. 19; Hetzel-Quantin, s. d.)
... Il vous semble
Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble,
Que l’F et que le B vont se prendre de bec,
Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y,
Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale,
Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale!
(_L’Ane_, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.)
L’homme dans son miroir se fait de grand saluts,
Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure,
Il rit, et sait le fond de l’homme, étant _mercure_.
(_Ibid._, p. 147.)
Dans _Les Quatre Vents de l’esprit_, qui, dans certaines parties,
offrent plus d’une analogie avec _Les Châtiments_, et où nous
revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:
J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile.
(Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement prosaïque,
qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un homme
moribond et amener sa conversion:
Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier
Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier,
D’un rétrécissement du canal de l’urètre,
Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre.
(_Ibid._, p. 132.)
Monsieur, je suis un diable et vous êtes un _ange_;
Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai,
Je rêve que quelqu’un vous a pris votre _g_.
(_Ibid._, p. 158.)
Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes nitouches»:
Leur croupe se recourbe en replis _vertueux_.
(_Ibid._, p. 172.)
_La Fin de Satan_, encore un des livres les plus compliqués, les plus
nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y trouve des vers de ce
genre:
On entendait suinter le néant goutte à goutte.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
... Le visage irrité des décombres,
Le blanchissement vague et difforme des ombres,
Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés,
Tous les renversements en arrière, effrayés,
Se dressaient; etc.
(_Ouvrage cité_, Hors de la terre, III, p. 304, 305,
Charpentier, 1888.)
Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,
Et rit de voir le pal _leur sortir par la bouche_,
écrit Victor Hugo dans _Toute la lyre_ (t. I, p. 22; Charpentier,
1889).
Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le
suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces
énumérations bizarres coutumières à l’auteur.
Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.
(_Ibid._, t. I, p. 34.)
Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se représente
en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à compagnon.
C’est dans _Toute la lyre_ (t. II, p. 57, _Ave, Dea_, et p. 90,
_Roman en trois sonnets_) que se trouvent les seuls sonnets sortis de
la plume de Victor Hugo.
Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème _La
Blanche Aminte_, qui porte cette épigraphe:
— Ça, dit-il, que t’en semble,
Écho? si nous faisions une chanson ensemble?
Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», comme
de précédents livres du maître nous en offrent déjà des modèles, jeux
et tours de force affectionnés par lui:
En chasse! — Le maître en personne
Sonne.
Fuyez! voici les paladins,
Daims.
(_Odes et Ballades_, La Chasse du Burgrave, p. 334.)
Pourquoi fais-tu tant de vacarme,
Carme?
. . . . . . . . . . . . .
Pourquoi fais-tu tant de tapage,
Page?
. . . . . . . . . . . . .
C’est surtout quand la dame abbesse
Baisse
Les yeux, que son regard charmant
Ment.
(_Cromwell_, III, 1, et V, 7.)
* * *
Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.
Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de _Cromwell_,
véritable manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle
de la Bible, qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et
Shakespeare, un de ses livres préférés.
Dans une note relative à l’acte III de ce drame de _Cromwell_ (t.
II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël
qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la _rue
Saint-Honoré_».
Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de
Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de
cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue
du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.»
(SAINTE-BEUVE, _Portraits de femmes_, Mme de Staël, p. 143.)
A propos du premier vers d’_Hernani_ et de cet enjambement souvent
cité:
Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier
Dérobé...
le poète et professeur Andrieux, dans une de ses leçons au Collège de
France, faisait un jour observer à son auditoire que les romantiques
n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe originale», les
«rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux distique:
Enfin dans le palais nous arrivâmes, car
La porte était ouverte et nous passâmes par.
(Cf. MARY-LAFON, _Cinquante ans de vie littéraire_,
p. 40.)
Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, des
rejets ou enjambements non moins hardis.
Lors de la première représentation d’_Hernani_, au moment où Hernani
apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi don
Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):
... Vieillard stupide, il l’aime!
«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure,
entendit: «_Vieil as de pique_, il l’aime!», et, dans sa naïve
indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il,
c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda
Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce
qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit
Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je
dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme
l’est Ruy Gomez de Silva, _vieil as de pique_! — Comment! c’est
trop fort? — Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est
pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani. —
Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient
inventées. Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur
l’académicien... Bravo pour le _vieil as de pique_! bravo, Firmin!
bravo, Hugo!» (Alexandre DUMAS, _Mémoires_, t. VI, p. 17.)
Et cette fin du monologue de don Carlos (_Hernani_, IV, 5) devant le
tombeau de Charlemagne:
Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence?
Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.
«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant
qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le
nom de cette dame Clémence.
On rencontre dans _Lucrèce Borgia_ (I, 3) certaine apostrophe de
dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois
cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.
Ce vers de _Ruy Blas_ (I, 2):
Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,
se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, _Les Catacombes de Paris_:
Assis, la tête à l’ombre
Et les pieds au soleil.
(Cf. SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. VI, p. 134.)
Et fut-il descendu d’Annibal _qui prit Rome_.
(_Ruy Blas_, IV, 3.)
Annibal n’a jamais pris Rome.
Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis
relevé (dans _Le Gaulois_, février 1872; article reproduit dans _Le
Voleur_, 1er mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre d’erreurs
et de bévues commises par Victor Hugo dans son _Ruy Blas_. Comme ces
critiques sont très spéciales et relatives seulement à la vie et aux
usages ibériens, je me borne à signaler cet article, rédigé sous
forme de lettre à l’_insigne maestro_.
Dans _Les Burgraves_ (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric
Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:
Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant,
Faisait _trois fois le tour_ de la table de pierre.
C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses _Burgraves_
ce drolatique hémistiche:
... Il sortit de la vie
_Comme un vieillard en sort_.
Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, quand
elle survenait, ne manquait jamais de riposter:
Tout en faisant des vers _comme un vieillard en f’rait_.
C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus.
(Renseignement verbal.)
Dans le _Théâtre en liberté_ (La Forêt mouillée, scène 4), nous
rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:
J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor...
— Le _pied_ qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Des _vieux_ que nous servons connais la différence,
dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme Antioche «actrice à
Bobino»;
Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé.
Je vais avoir salon, cocher et canapé.
Etc., etc.
* * *
Dans le roman _Han d’Islande_ (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, s.
d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — chose
fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:
«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table,
prêt à défendre le prêtre, _le_ rompit le premier.»
Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent),
j’imagine.
«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les
sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_
(Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, 1858).
Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime que
«vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» (Livre
VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à Reims,
de trouver quelque peu exagéré.
«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin au soir,
avec un homme de génie _qui est moi_, et c’est fort agréable», nous
déclare plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le
poète Pierre Gringoire.
Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de
la critique», «le plus grand des critiques» (_Causeries du lundi_,
t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et
qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir _Notre-Dame de
Paris_. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les
tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple
Eckermann (_Conversations de Gœthe_, t. II, p. 303; Charpentier,
1863). _C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit._»
Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop
différent d’Homère et des anciens.
Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer aussi peu
mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il rangeait les
tragédies «parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait
jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins injustement, chargé
de la réplique. Mais il convient d’ajouter que Victor Hugo a plus
d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même sur les tragédies de
Voltaire: voir notamment, dans _Littérature et Philosophie mêlées_,
l’étude _Sur Voltaire_, datée de décembre 1823, où on lit (p. 294,
édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, où il se montre
réellement grand poète, où il trouve souvent le trait du caractère,
le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», etc.
«Il _se leva debout_», lit-on dans _Les Misérables_ (1re partie, II,
10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, s. d., in-16).
Dans le même admirable ouvrage (2e partie, III, 4; t. II, p. 119; et
6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se célèbre ou semble
se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le jour même de Noël:
«Dans l’après-midi de _cette même journée_ de Noël...»
La locution bien connue, _le nombril du monde_, employée par Victor
Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout se perd,
et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril
de la mer» (_Les Misérables_, 2e partie, V, 10; t. II, p. 240), et
qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous lisons dans _La Légende
du beau Pécopin_ (Chap. 11, dans le volume _Le Rhin_, t. II, p. 84;
Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre Maelstron (_sic_), qui est
le Tartare des anciens et le nombril de la mer», — a originairement
servi à Eschyle, qui l’a appliquée au temple de Delphes, «qui est le
nombril de la terre... le nombril du monde». (_Théâtre_, L’Orestie,
Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. 293; traduction Pierron.)
Dans la quatrième partie des _Misérables_ (XV, 2; t. II, p. 482),
je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le
grand monde, où il y a des _lions_ qui envoient des _poulets_ à des
_chameaux_».
Encore dans _Les Misérables_ (5e partie, I, 22; t. V, p. 113):
«Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du vieillard
Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. C’étaient
_les deux seuls baisers_ qu’il eût donnés dans sa vie.»
Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin de
sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce
sujet (_Correspondance_, 1862, t. III, p. 228).
Dans _Les Travailleurs de la mer_ (1re partie, V, 1; t. I, p. 184;
Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux capitaine au long cours)
décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il
tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: Montre-moi ta langue.
C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague», etc.
«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui
recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même
ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).
«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui
n’existait plus, ni Weston, _qui n’existait pas encore_.» (_Ibid._,
2e partie, II, 3; t. II, p. 67.)
[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient.
Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi la chandelle.»
(_Ibid._, 2e partie, III, 6; t. II, p. 129.)
Dans _Quatre-vingt-treize_ (2e partie, III, 1; t. I, p. 172;
Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, traité de
_scélérat_ par un journaliste, l’invita à dîner en disant: «Je sais
que _scélérat_ veut simplement dire l’homme qui ne pense pas comme
nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier (2e lettre
particulière; _Œuvres_, p. 92; Didot, 1865, in-18): «Il m’appelle
jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire,
etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend que lui et moi sommes
d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»
Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman (3e partie,
III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de l’âme humaine sur les
lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus d’une pensée qui n’est
encore qu’un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la
justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil
avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette ignorance
souriant à l’infini compromet toute la création dans le sort qui sera
fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il arrive, sera un
abus de confiance.»
A divers endroits de son ouvrage _Littérature et Philosophie mêlées_
(p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un écrivain du
nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de sa «langue
admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La Fontaine», et
le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau et Corneille.
On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce Pierre Mathieu
— ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux éloges sont
décernés.
D’après un passage du _William Shakespeare_ de Victor Hugo (p. 88;
Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve
(1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut
accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans
une citrouille».
Dans _Napoléon le Petit_ (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), le
6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 janvier: «Le
lendemain 10, un second décret...»
Une jolie anecdote dans l’_Histoire d’un crime_ (t. II, p. 34;
Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était
l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait:
«Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle _Amable_, Randon
(qui était très craintif) s’appelle _César_, et Canrobert s’appelle
_Certain_.»
Un jeu de mot ou quiproquo (_Ibid._, t. II, p. 72): «... Espinasse
répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire
_jusqu’aux boues_.»
Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe
déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à
Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive.
L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée,
parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances,
c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.»
Etc.
Dans le volume sur _Paris_ (p. 110-111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16)
et aussi dans _Les Misérables_ (3e partie, I, 7; t. III, p. 14;
Hachette, 1884), Victor Hugo réclame la paternité du mot _gamin_, qui
«fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire
dans la langue littéraire en 1834. C’est dans un opuscule intitulé
_Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le
mot a passé.»
Dans _Le Rhin_ (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, s. d.,
in-16), encore des calembours:
«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle)
en me disant avec gravité: — Voici les places des _chamoines_. — Ne
pensez-vous pas que cela doive s’écrire _chats-moines_?»
«... Quant au capitaine _Lasoupe_, je lui suppose quelque parenté avec
le duc de _Bouillon_.» (_Ibid._)
«... L’excellent vin de _Moselle_ qu’un Français appelait du vin _de
demoiselle_.» (_Ibid._, t. I, p. 111, lettre 10.)
«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec un gros
rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait
_en vins_ (en vain).» (_Ibid._, t. III, p. 81-82, lettre 32.)
Dans divers endroits de son ouvrage _Le Rhin_, Victor Hugo se déclare
l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce pied de
Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le _mètre_,
sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et la langue
à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six
mille ans et qu’on appelle _système décimal_.» (_Ibid._, t. I, p. 93;
lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)
Dans _La Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, p. 43-107; lettre
21), déjà mentionnée par nous (p. 102), nous retrouvons plusieurs de
ces longues énumérations de termes rares et bizarres, chères à Victor
Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, le râle-noir, le solendguse,
les garagians semblables à des aigles de mer, les queues de jonc,»
etc. (_Ibid._, t. II, p. 70); — énumération de chiens (_Ibid._,
t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de boissons: arack,
pamplis, pechmez, etc. (_Ibid._, t. II. p. 90.)
Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite
ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et _deux_ belles
tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une
seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.
«La cathédrale de Bâle... _badigeonnée_ en gros rouge (_sic_), non
seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur,
ce qui est infâme.» (_Ibid._, t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à
remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et
Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (_Guide Joanne_, Les
Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur naturelle.
«Il y avait... les _trois_ îles Baléares.» (_Ibid._, t. III, p. 157,
Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au moins:
Majorque, Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.
Et cette conclusion du _Rhin_ (XVII, t. III, p. 234): «La paix
perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin
de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant.
Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à
présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux
pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la
consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats,
avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de
la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès
n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante
et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas
toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.
Dans un de ses récits de _Voyages_ (Pyrénées, Autour de Pasages
[Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois
jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une
d’elles, continue-t-il, est _une vieille femme_. Les deux autres...»,
etc.
Dans son volume _Choses vues_ (p. 10; Charpentier, 1888), Victor Hugo
nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il passait
devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume des
_Mémoires_ du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange et,
peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme _un
saint-simonien_, et j’ai failli être massacré.»
* * *
Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait
sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire
par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et
lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur emphase.
«... Après avoir _bu_ jusqu’à la lie toutes _les agonies_ de la
proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à
Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (_Actes et Paroles_, Pendant
l’exil, 1853-1861, p. 60.)
«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État _a dans sa poche_
le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» (_Ibid._,
Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)
Tel que l’exécuteur frappant à votre porte,
Le tonnerre _demande à parler_ à quelqu’un.
(_Actes et Paroles_, Pendant l’exil, 1862-1870,
Mentana, p. 125.)
«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes de
Cuba en 1870 (_Ibid._, p. 191-192); vous n’avez plus que votre voix,
et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne avertit.
Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà
tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous
sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La
conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» etc.
Et aux marins de la Manche (_Ibid._, p. 214): «... L’océan est
inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous
n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,»
etc.
Aux rédacteurs du journal _La Renaissance_ (1872) (_Actes et
Paroles_, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez.
Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences;
vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de
fermes cœurs.»
Aux obsèques de George Sand (1876) (_Ibid._, p. 151): «Je pleure une
morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je
l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la mort, je la
contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand, et
je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» Etc.
Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (_Ibid._, 1881-1885, p. 27):
«Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes
doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer,
c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde.
Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il
éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.
Au banquet du 81e anniversaire de la naissance de Victor Hugo
(_Ibid._, p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers confrères. Et
dans le mot _confrères_ il y a _frères_.»
C’est au banquet du Cinquantenaire d’_Hernani_ que Victor Hugo fut,
pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel).
C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (_Ibid._, 1876-1880,
p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand
poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo:
«... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française
le Maître, la Société des gens de lettres le Père.» (_Actes et
Paroles_, Depuis l’exil, 1881-1885, p. 119.)
«J’applaudis _des deux mains_,» lit-on dans une lettre de Victor
Hugo, mentionnée dans _Le Voleur_ du 28 février 1879 (p. 141). «Je
voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal,
comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule main.»
«Vous ne vous nommez pas _Bataille_, mais _Victoire_!» écrit notre
grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille
(1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce _L’Usurier de
Village_. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste
pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui
se nomme Victoire.» (Jules LEVALLOIS, _Mémoires d’un critique_, p.
200; — et Lucien RIGAUD, _Dictionnaire des lieux communs_, p. 325.)
En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi,
Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une
mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil,
ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le
grand patriote, séchons les larmes. _Il est bien où il est_. S’il y a
un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc.
(_Le Voleur_, 9 juin 1882, p. 366-367.)
Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La
Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs:
c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (_Revue bleue_, 24
février 1883, p. 249.)
Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): «...
Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien;
et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor DELZANT, _Paul de
Saint-Victor_, p. 115.)
Au même, plus loin (p. 118):
«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un
mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je
vous dis: «Merci!»
A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis son
volume _Grains de sable_, publié en 1840 et composé de pitoyables
vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité
et de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez
de tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant.
Imprimez vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils
sont nobles, on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira
parce qu’ils sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à
la fortune de votre livre, madame. Et puis, après tout, _que vous
importe le succès_? Je refuse aux poètes le droit de se plaindre
quand les hommes leur font défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu?
Hé! madame, il y aura au printemps prochain des fleurs, des feuilles,
des prés verts, des ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui
frissonneront et des oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil.
Que vous importe le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous
pas la poésie[32]? Que vous fait le misérable sou vert-de-grisé, sans
effigie et sans empreinte? N’avez-vous pas le sequin d’or?» (_Le
Voleur_, 10 juillet 1840, p. 28.)
[32] Je rencontre les mêmes pensées ou des pensées analogues
dans une très belle lettre de M. Edmond Haraucourt adressée à
M. Julien Larroche, le 30 novembre 1907, en tête du recueil de
vers _Les Voix du tombeau_, par Julien Larroche (Lemerre, 1908):
«... Ni dithyrambes ni réclames ne valent cette paix sereine qui
se devine au fond de vous. Gardez-la comme le trésor unique, et
n’enviez personne, même si le silence des critiques accueille
vos poèmes: vos poèmes vous ont réjoui ou consolé, n’attendez
rien de plus, et dites-vous qu’au temps où nous sommes les poètes
dont on redit le nom et ceux dont on ne parle pas sont, en dépit
des apparences, confondus fraternellement dans le même dédain
des foules, car on ne lit les vers ni des uns ni des autres.»
N’empêche que poètes et poétesses, tout comme leurs confrères en
prose d’ailleurs, ne se montrent pas, d’ordinaire, si philosophes
et ne se désintéressent pas aussi facilement du succès et de la
célébrité.
A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor
Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette
fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes
admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même
temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous
êtes Muse et Déesse: _ne craignez pas d’aller nue_... Vous faites
l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de
lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi...
Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le _Larousse mensuel_,
octobre 1913, p. 848.)
Dans son roman _L’Insurgé_ (p. 91; Charpentier, 1885), Jules Vallès
a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, à qui
il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue lettre
relative au chapitre sur Cambronne des _Misérables_: «Frère, l’Idéal
est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme vers le
sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements en haut,
borborygmes en bas, — sublimité partout!»
* * *
Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment employées
par Victor Hugo, les mots _hommes, sommes_; _ombre, sombre, nombre_;
_ténèbres, funèbres_; _âme, flamme_; _abîme, sublime_, etc. Il est
une locution qui revient sans cesse sous sa plume, principalement
dans ses préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque
jamais, d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf.
_Cromwell_, préface, p. 38 et 40; — _Le Dernier jour d’un condamné
et Littérature et Philosophie mêlées_ [un même volume: Hachette,
1859], p. 10, 141, 352, 354, 396...; — _Histoire d’un crime_, t. I,
p. 24, 100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou
bien encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. _Les Orientales_, préface,
p. 4 et 5; — _Les Feuilles d’automne_, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette,
1861]; etc.)
Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor
Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus
tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à
son talent...» (_Odes et Ballades_, préface de 1824, p. 8; Hachette,
1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre
eux (de ces poètes).» (_Marion Delorme_, préface, p. 102; Hachette,
1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage
et de l’auteur dont il est ici question...» (_Le Roi s’amuse_,
préface, p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif
poète... sent combien il est peu de chose...» (_Lucrèce Borgia_,
préface, p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...»
(_La Esmeralda_, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur
se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...»
(_Les Burgraves_, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce
livre, si peu de chose qu’il soit...» (_William Shakespeare_, p. 239;
Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc.
N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité
comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes
s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?
En terminant, nous rappellerons sommairement les règles
orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la
seconde partie de sa vie, — sa _marche_ typographique.
Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales minuscules
ou _bas de casse_ les noms des peuples, les français, les anglais,
les chinois, les parisiens, etc. (Cf. _Les Misérables_, t. IV, p.
435, et _passim_; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, 1881;
etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, slaves,
européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (_Actes et
Paroles_, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel-Quantin, s. d.) Ce
qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer _Francs_
(peuple) de _francs_ (monnaie)?
Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_.
(Cf. ci-dessus, p. 21.)
«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (_L’Homme qui rit_,
t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au lieu de Sa
Majesté) (_Ibid._, p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au lieu de
l’Olympe) (_Ibid._ p. 195); — «Je ferai observer à votre honneur...»
(au lieu de Votre Honneur) (_Ibid._, t. III, p. 79). Etc., etc.
Enfin, Victor Hugo écrit toujours _quatrevingts_ en un mot sans
trait d’union (Cf. _L’Homme qui rit_, t. I, p. 172; — et le roman
_Quatrevingt-treize_).