VII

=Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.= — PAUL

VERLAINE. — RENÉ GHIL. — STÉPHANE MALLARMÉ. — JEAN MORÉAS.

— JULES LAFORGUE. Suppression de la ponctuation. «Le commun

des hommes admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.)

ARTHUR RIMBAUD et son _Sonnet des voyelles_. Riposte de

René Ghil. — Le _clavecin oculaire_ du Père Castel.

Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de

l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées

aux prénoms féminins. — Le chevalier de Piis et son

_Harmonie imitative_. — Auguste Barthélemy. — Victor Hugo

et sa description des lettres de l’alphabet.

_Curiosités poétiques._

Dans un sonnet de PAUL VERLAINE (1844-1896) il est parlé, au début

(_Poèmes saturniens_, Vœu, dans le _Choix de poésies_, p. 9;

Charpentier, 1891), des «premières maîtresses», de l’une d’entre

elles, et de

L’_or_ des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs;

puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la même? — nous est

représentée

Douce, pensive et _brune_, et jamais étonnée!

De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange:

Prince et princesses, allez, élus,

En triomphe, par la route _où je_

Trime d’ornières en talus.

Mais, moi, je vois la vie en _rouge_.

Comme si l’on prononçait _où j’_. (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes

Observations sur l’art de versifier_, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.)

Et ce calembour:

Le _bonneteau_ fleurit «dessur» la berge;

La _bonne tôt_ s’y déprave, tant pis

Pour elle...

(Paul VERLAINE, dans Clair TISSEUR, _ibid._, p. 276.)

Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits

symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il

y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme

singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que

le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse

étude sur Paul Verlaine (_Revue bleue_, 7 janvier 1888, p. 2-14),

ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot

n’existerait pas».

Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste

(RENÉ GHIL [1862-....], _Écrits pour l’art_, 7 février 1887, p. 20):

En ta dentelle où n’est notoire

Mon doux évanouissement,

Taisons pour l’âtre sans histoire

Tel vœu de lèvres résumant.

Toute ombre hors d’un territoire

Se teinte itérativement

A la lueur exhalatoire

Des pétales de remuement.

Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio.

La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble avoir

été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa _Lettre sur les

occupations de l’Académie française_ (V, p. 38-39; édit. Despois):

«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle au

public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en épargner

à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui seul, et

tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut être lu.

Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il n’y a

que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un sens

enveloppé.»

«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de son côté,

proclamé Voltaire. (_Dictionnaire philosophique_, art. Langues; et

cf. Paul STAPFER, _Récréations grammaticales_, p. 85.)

Et Victor Hugo (_Odes et Ballades_, Préface de 1826, p. 23; Hachette,

1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est comme le

cristal; sa pureté fait son éclat».

Diderot (_Salons_, J.-J. Bachelier; dans LAROUSSE, art. Charité

romaine) pensait sans doute à nos futurs décadents et symbolistes,

lorsqu’il émettait cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le

caractère de la médiocrité».

Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres

incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie

professée par Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, _Histoires

extraordinaires_, p. 11) que «l’étrangeté est une des parties

intégrantes du beau».

Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (_Œuvres complètes_, trad.

Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...), philosophe et

critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on considère comme un

ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre n’en est que plus

laide, quand elle n’a pour tout mérite que son étrangeté».

* * *

A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades et énigmes

d’un des chefs de l’École dite «décadente», de STÉPHANE MALLARMÉ

(1842-1898), M. Adolphe Brisson conte, dans une de ses chroniques

(Cf. _La République française_, 13 septembre 1898), l’anecdote

suivante:

«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage à

Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la douceur

et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina tout

naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités et

accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album

que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant:

Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant

La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse

Même du blanc habit de pourpre, le délace

Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant.

Oui, sans ces crises de rosée et gentiment

Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe

Jalouse d’apporter je ne sais quel espace

Au simple jour le jour très vrai du sentiment

Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année

Dont sur ton front renaît la grâce spontanée

Suffise selon quelque apparence et pour moi

Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne

A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi

Toute notre native amitié monotone.

(Textuellement reproduit d’après _La République française_

du 13 septembre 1898; — voir aussi la _Revue

encyclopédique_, 1896, p. 189.)

«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta ce

chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il _crut_ y découvrir

des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance

insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes,

il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école,

imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun

d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la

signification précise.

«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson. J’obtins

trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut impossible

de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en personne,

au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas risquer une

démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.»

Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il rédigeait

_en vers_ les adresses de certaines de ses lettres, — et quels

vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe, comme chacun

de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue Boccador, 6,

Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain qui servait

de suscription à la missive, et devait diantrement déconcerter le

facteur de la poste:

Adieu l’orme et le châtaignier!

Malgré ce que leur cime a d’or,

S’en revient Henri de Régnier

Rue, au 6 même, Boccador.

(Cf. _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 20-30 décembre

1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces

quatrains postaux.)

Voici le début du recueil de JEAN MORÉAS (1856-1910), _Le Pèlerin

passionné_ (Agnès, p. 3):

Il y avait des arcs où passaient des escortes

Avec des bannières de deuil et du fer

Lacé (?), des potentats de toutes sortes

— Il y avait — dans la cité au bord de la mer.

Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes,

Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver

La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches,

Etc., etc.

On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni

aucune de nos règles de prosodie.

Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas

renia les décadents et ses dieux, et s’assagit.

De JULES LAFORGUE (1860-1887), qui s’écriait:

Ah! que la vie est quotidienne!

nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes, extraites de son

poème (?) _Pan et la Syrinx_:

O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette

[matinée et la circulation de la vie.

Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout!

(Cf. Max NORDAU, _Dégénérescence_, t. I, p. 237.)

Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu

mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson

(_Le Temps_, 6 août 1913), de _supprimer la ponctuation_.

Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours.

Un autre...

«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on

veut être regardé,» a observé Voltaire. (_Dialogues et Entretiens

philosophiques_, XI, M. l’intendant des menus... _Œuvres complètes_,

t. VI, p. 76; édit. du journal _Le Siècle_.)

* * *

Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs, des

«fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment

attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils

n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou

remarques de nombre de philosophes ou de moralistes:

«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses disciples

un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content d’eux que lorsqu’il

ne comprenait rien à leurs compositions». (Cf. DUSSAULT, dans Gustave

MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. III, p.

61.)

«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par

l’obscurité.» (MONTAIGNE, _Essais_, III, 9; t. IV, p. 135, édit.

Louandre.)

«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils

n’entendent pas.» (Cardinal DE RETZ, _Mémoires_, t. II, p. 522; édit.

des Grands Écrivains.)

«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (LA BRUYÈRE,

_Caractères_, De la chaire, p. 404; édit. Hémardinquer[33].)

[33] Voir ci-dessus (p. 25) Corneille disant, à propos de

certains de ses vers peu intelligibles: «Tel qui ne les entendra

pas les admirera»; — et (p. 94) Théophile Gautier à qui l’on

attribue cette sentence: «Il faut que, dans chaque page, il y ait

une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas». C’était

aussi, comme nous le verrons plus loin (p. 181), l’opinion de

Balzac.

«Quand je lis quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis

toujours dans l’admiration.» (DESTOUCHES, _La Fausse Agnès_, I, 2.)

«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et

beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer

que les lire.» (Alexandre DUMAS FILS, _La Vie à vingt ans_, p. 65; M.

Lévy, 1856.)

Etc., etc.

Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents,

évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (_Défense

du christianisme_, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est

des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions

une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs

talents.»

Mais la ruse a été vite éventée.

Jules Tellier (_Nos Poètes_, p. 230-231) traite à peu près tout

crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens

autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour

l’esprit.»

Paul Stapfer (_Des Réputations littéraires_, t. I, p. 157) déclare

que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront

pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour

nous,» etc.

«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou du

charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (_Dégénérescence_, t.

I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du

symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité,

ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière

où il y a écrit: _Réclame!_»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs

productions de pures fumisteries de collégiens.» (_Ibid._, p. 210.)

Et Edmond de Goncourt (_Journal_, année 1889, t. VIII, p. 16):

«Après la génération des simples, des gens naturels, qui est

bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des

romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre

dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une

génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de

bourgeois».

L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646:

_Œuvres de François de Maynard_, t. III, p. 139; Lemerre, 1888):

Si ton esprit veut cacher

Les belles choses qu’il pense,

Dis-moi, qui peut t’empêcher

De te servir du silence?

convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et symbolistes.

* * *

L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime

compagnon de Verlaine, ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), a composé un

sonnet resté célèbre, _Le Sonnet des voyelles_ (dans le recueil

intitulé _Reliquaire_, p. 108; Genonceaux, 1891), sonnet très

irrégulier, dont voici le texte littéralement et scrupuleusement

reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide:

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes.

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides

Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges:

— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M. René

Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et

n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est

rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et

Rimbaud _n’est qu’un âne_ (sic) ayant voulu peindre U en vert.»

Un troisième, au contraire, déclare qu’_il voit_ A blanc, U bleu ou

vert, E brun, O rouge, etc.

Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même façon,

et qu’il n’est pas facile de s’entendre.

Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des associations

ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui rappelait les

orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; U, les

flûtes». (Cf. _La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 306-308;

et 1er avril 1918, p. 119-122: très intéressants articles; — et la

_Revue encyclopédique_, 1892, p. 7-10.)

Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se rappelle

le _Clavecin oculaire_, à la construction duquel le Père Castel

(1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide de cet

instrument, nommé aussi _Clavecin chromatique_, l’ingénieux et savant

jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter l’organe de la

vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, affecte l’organe

de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en d’autres termes,

le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une symphonie de

Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une succession et

combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé du Père

Castel et du Clavecin oculaire (Cf. _Lettre sur les sourds et muets_,

Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le _Rêve de

d’Alembert_, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. Picard,

s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son invention

dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie II, livre 7; t.

V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans _Le Livre du promeneur_, de

Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, dans

_La Chronique médicale_, 1er avril 1919, p. 120-124, article du Dr

Foveau de Courmelles.

Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son _Monde des

oiseaux_ (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots

des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est

symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle

argentin annonce un essor faussé d’affective (_sic_).»

Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des couleurs à

des sentiments et autres choses abstraites — ne sont pas absolument

rares. On connaît la _Symphonie en blanc majeur_ de Théophile Gautier

(elle se trouve dans le volume _Émaux et Camées_, p. 33; Charpentier,

1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur ce même sujet, une page

caractéristique (reproduite dans la revue _Le Penseur_, janvier 1913,

p. 25): «_Comme je suis un peu fou_, j’ai toujours rapporté, je ne

sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations

diverses que j’éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu tendre; la

résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est

café-au-lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée-de-tabac,

la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l’ennui

est chocolat. La pensée pénible d’avoir un billet à payer est

mine-de-plomb, l’argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin.

Le jour du terme est couleur de Sienne, — vilaine couleur! Aller à un

premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé.

Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas!»

Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé par

l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):

«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie,

Iseult.

«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette,

Madeleine, Gilberte.

«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.

«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise.

«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca.

«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude,

Léocadie.»

Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est _gris-perle_,

et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être rangées dans la

catégorie des prénoms qui rappelle _un semis de fleurs sur une étoffe

blanche_!» (_La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 307.)

* * *

Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions

tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve une

longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de Piis

(1755-1832), _Harmonie imitative de la langue française_, dont le

premier chant est consacré à chacun de nos caractères alphabétiques:

A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla,

Ce fut apparemment l’A qu’il articula.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile

Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile;

Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint,

Et d’un _b_o_b_o, s’il _b_oude, on est sûr qu’il se plaint.

Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée

Par le _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée.

Le _C_, rival de l’_S_ avec une cédille,

Sans elle, au lieu du _Q_, dans tous nos mots fourmille.

De tous les objets _c_reux il commence le nom;

Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon,

Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière,

Une _c_averne, enfin, le trouvent nécessaire.

Partout en demi-cercle il _c_ourt demi-_c_ourbé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le reste.

Vous trouverez de nombreux fragments du très original poème du

chevalier de Piis dans le _Grand Dictionnaire_ de Larousse, au début

de chaque lettre. (Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles

Harmonie et Piis; — Eugène MULLER, _Curiosités historiques et

littéraires_, p. 93; — Etc.)

Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi composé

des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet.

Dans un chapitre de son volume _Voyages_ (p. 65-67; Charpentier,

1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et

en fait une très pittoresque description:

«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans

l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les

sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et

cela doit être. L’alphabet est une source.

«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, _arx_; ou

c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la

main;

«D, c’est, le dos;

«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse;

«C, c’est le croissant, c’est la lune;

«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave,

l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre;

«F, c’est la potence, la fourche, _furca_;

«G, c’est le cor;

«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours;

«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile;

«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance;

«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des

clefs de la géométrie;

«L, c’est la jambe et le pied;

«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées;

«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale;

«O, c’est le soleil;

«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos;

«Q, c’est la croupe avec la queue;

«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton;

«S, c’est le serpent;

«T, c’est le marteau;

«U, c’est l’urne;

«V, c’est le vase (de là vient que l’_u_ et le _v_ se confondent

souvent);

«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le

vainqueur? on l’ignore; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le

signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu;

«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le

confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf;

c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un

suppliant qui lève les bras au ciel;

«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.»

* * *

Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de sa

grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans rire

aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses _Souvenirs_ (p. 160).

Elle débute ainsi:

Madame,

Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme,

Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome,

Votre cœur vous dit-il, etc.

Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques

anonymes (Cf. _Le Figaro_, 9 décembre 1881; — _L’Intermédiaire des

chercheurs et curieux_, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul STAPFER,

_Racine et Victor Hugo_, p. 310, note 1, qui attribue les deux

premiers de ces distiques à Marc Monnier), distiques fantaisistes, à

la rime somptueuse, dont le second vers reproduit le premier sous une

forme différente, et qui offrent ou résument en quelque sorte trois

poèmes, — et quels poèmes!

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,

Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme.

Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis;

Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis!

Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses,

Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses!

C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne pas,

etc.

Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais

(1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à

son ami Adhémar de Kelke:

De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie

De quelque préfet rond, Cora Laparcerie.

(Cf. _L’Opinion_, 1er juin 1912.)

Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle les

dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si

Pluton le permet:

Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée!

Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée.

(Cf. _Le Journal_, 30 juin 1912.)

Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé

à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début

probablement ainsi conçu:

O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse.

Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre

romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal assurée:

O vous dont le _nom bril_... le _nom bril_...

Et elle hésitait, ânonnait.

«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous

n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf.

Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de versifier_, p.

134, note.)

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 25 / 56 题