Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;
et Titlis, et Scrops, et Dronte,
Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,
Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion.
(_Ibid._, Le Titan, t. I, p. 86, 87.)
Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans le
fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en est,
semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à plaisir,
celui de _Jérimadeth_, par exemple, qu’on lit dans _Booz endormi_.
«Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (_Racine et Victor
Hugo_, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à fabriquer des
noms propres de lieux et d’hommes qui n’ont jamais existé. Ce beau
vers harmonieux de _Booz endormi_:
Tout reposait dans Ur et dans _Jérimadeth_,
a enrichi la géographie biblique d’une ville entièrement inconnue de
tous les hébraïsants.»
Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin
d’une rime à _demandait_:
... et Ruth se demandait,
avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à det», et que
ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis la bourde,
introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», dans le vers
précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. (Renseignement verbal.)
Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables,
— que Victor Hugo manque rarement de faire rimer _hommes_ autrement
qu’avec _nous sommes_, _ombre_ autrement qu’avec _sombre_ ou
_nombre_, _abîme_ autrement qu’avec _sublime_ ou _cime_; _nue_
rime presque toujours avec _venue_ ou _inconnue_, _ténèbres_ avec
_funèbres_, _âme_ avec _flamme_, _horrible_ avec _terrible_,
_insondable_ avec _formidable_, etc.; et ces mots: _hommes_, _ombre_,
_sombre_, _abîme_, _sublime_, etc., coulent sans cesse de sa plume.
Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:
L’ombre était _nuptiale_, auguste et solennelle,
(_La Légende des siècles_, Booz endormi, t. I, p. 53.)
Son lit fut _formidable_...
(_Ibid._, Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)
Dans _Booz endormi_ encore (_Ibid._, t. I, p. 52), Victor Hugo nous
représente la terre, à cette époque,
... encor mouillée et molle du déluge.
Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant
Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf.
BOUILLET, _Atlas universel d’histoire et de géographie_, Tables
chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor DURUY, _Histoire sainte_,
chap. I, p. 6; Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien
longtemps à sécher.
Dans la _Première Rencontre du Christ avec le tombeau_ (Ibid., t. I,
p. 58), Victor Hugo dit:
Or, de Jérusalem, où _Salomon_ mit l’arche,
Pour gagner Béthanie, il faut _trois jours de marche_.
«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules
Hoche (_Revue bleue_, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous
apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à
Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de
Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un
pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui
est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de
Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M.
Jean Sigaux, dans _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_ (20
septembre 1911, col. 771).
Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés:
Ils auront des _souliers de feu_ dont la chaleur
Fera _bouillir leur tête_ ainsi qu’une chaudière.
(_La Légende des siècles_, L’An neuf de l’hégire,
t. I, p. 200.)
Tu rêves, dit le roi, comme _un clerc en Sorbonne_.
(_Ibid._, Aymerillot. t. I, p. 229.)
Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la Sorbonne
n’a été fondée qu’en 1253.
Le vide s’est fait _spectre_ et rien s’est fait _géant_.
(_Ibid._, Eviradnus, t. II, p. 70.)
Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée jadis
par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. _La Gazette anecdotique_,
15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages de haut».
On s’est amusé (_Le Cri de Paris_, 10 octobre 1909, p. 11) à faire
ressortir la singulière amphibologie de ce passage:
Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied
_Sent le mou_ de la fange en marchant sur leurs nuques.
(_Ibid._, Zim-Zim, t. II, p. 100.)
Dans _Les Quatre Jours d’Elciis_ (IV, _ibid._, t. II, p. 250), nous
trouvons ce vers:
Les yeux _sous les sourcils_, l’empereur très clément...
N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les
sourcils?
... L’hiver _se tenait les côtes_ sur le pôle,
nous dit le poète (_Ouvrage cité_, Le Satyre, t. III, p. 10), qui a
toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et calembours.
Ce vers de _La Rose de l’Infante_ (Ibid., t. III, p. 43):
Dont chaque _ovige_ semble au soleil une mitre,
a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple coquille: lisez
_ogive_ et non _ovige_. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, 1re série, p.
183.)
Dans _Le Lapidé_ (Ibid., t. III, p. 180), on lit:
Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit,
Qui le tua _vivant_ et mort l’ensevelit.
Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène Scribe se
glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, «le _tuer
vivant_».
_La Vision de Dante_ (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore un
des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient sortis de
la toute-puissante imagination de Victor Hugo:
... L’ombre hideuse, ignorée, insondable,
De l’invisible Rien vision formidable,
Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,
Où dans l’obscurité l’obscurité se fond,
Etc, etc.
C’est dans _Les Chansons des rues et des bois_ qu’apparaît peut-être
le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, cette aisance et
cette souplesse acquises en partie à force de travail et de pratique,
cette FORCE, cette PUISSANCE, qui est sa caractéristique.
Lamartine ignorant qui ne sait que son âme,
Hugo _puissant et fort_, Vigny, soigneux et fier,
a très exactement dit Sainte-Beuve (_Poésies complètes_, Pensées
d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, 1890).
C’est aussi dans _Les Chansons des rues et des bois_ que notre poète
s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de mots,
les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de Dante
et de Turlupin.
... j’irai
Faire expliquer aux hochequeues
Le latin du _Dies Iræ_?
(_Les Chansons des rues et des bois_, p. 39;
Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
On entendait Dieu dès l’aurore
Dire: As-tu déjeuné, _Jacob_?
(_Ibid._, p. 57.)
Saint Roch, et son chien saint _Roquet_.
(_Ouvrage cité_, p. 100.)
Je m’appelle _Bouteille à l’encre_;
Je suis métaphysicien.
(_Ibid._, p. 115.)
Toute la nef, d’aube baignée,
Palpitait d’extase et d’émoi.
— Ami, me dit une araignée,
La grande rosace est de moi.
(_Ibid._, p. 202.)
Le mouton disait: Notre Père,
Que votre sainfoin soit béni!
(_Ibid._, p. 202.)