VICTOR HUGO. Ses erreurs, inadvertances, réminiscences,
énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots,
drôleries, etc. Caractéristique de Victor Hugo: force,
puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge
de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse.
Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc.
On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration,
sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses
inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs
le précepte d’Horace (_Art poétique_, 351): _Ubi plura nitent in
carmine_...
VICTOR HUGO (1802-1885), dans son ode _Sur le rétablissement de la
statue de Henri IV_ (Odes et Ballades, I, 6, p. 51; Hachette, 1859),
confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec Ivry-sur-Seine, près de Paris,
«faute énorme», qu’il reconnaît d’ailleurs avec bonne grâce à la fin
du volume (p. 376).
Dans _Le Dernier Chant_ et _Le Génie_ (Ibid., II, 10, et IV, 6,
p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et
malsonnants:
Fait _par_ler le _par_don _par_ la voix des douleurs,
et
Au sén_at parla par ta_ voix.
Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.
Rapprochons ce vers de la même ode _Le Dernier Chant_ (p. 124):
L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,
de ce passage de _Namouna_ d’Alfred de Musset (I, 48; _Premières
Poésies_, p. 346; Charpentier, 1861):
Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire
Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre
Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.
Dans _Le Sacre de Charles X_ (Odes et Ballades, III, 4, p. 144)
figure le mot hébreu _Sabaoth_, qui signifie «des armées» (Cf.
LITTRÉ), et que le poète emploie ainsi:
Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.
c’est-à-dire: «Vous êtes des _armées_», ce qui ne s’explique guère.
La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus
mauvaise, se trouve dans _Les Châtiments_ (I, 6, _Le Te Deum_... p.
28; Hetzel, s. d.):
... _Te Deum_! nous vous louons, Dieu fort,
Sabaoth des armées!
Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun sens.
Dans _Le Sacre de Charles X_ encore (_Odes et Ballades_, même page),
le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:
Montjoye _et_ Saint-Denis!
qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction _et_, chez
plusieurs de nos poètes:
Montjoie _et_ Saint-Denis! Dunois, à nous les chances!
(Casimir DELAVIGNE, _Louis XI_, III, 13.)
Montjoie _et_ Saint-Denis! Charles à la rescousse!
(Alexandre DUMAS, _Charles VII_, IV, 4.)
Voir aussi François COPPÉE et Armand D’ARTOIS, _La Guerre de cent
ans_, prologue, sc. 10, et II, 8.
Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare Littré.
Le vrai cri de guerre de nos pères était _Mont-joie_, ou bien
_Mont-joie Saint-Denis_. «_La Mont-joie Saint-Denis_, ou, simplement,
_la Mont-joie_, était le nom de la colline près Paris où saint Denis
subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre était un
lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La _Mont-joie
Saint-Denis_ signifie la _Mont-joie de saint Denis_, selon l’ancienne
règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» Etc. (LITTRÉ,
art. Mont-joie). Ce sont les nécessités de notre prosodie, l’élision
de l’_e_ final de Mont-joie, qui a contraint les poètes à vicier
cette locution et à en faire un non-sens.
En parlant de Napoléon, dans _Les Deux Iles_ (Odes et Ballades, III,
6, p. 154), le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition,
que Dieu a fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,
Afin qu’il pût venir au monde
Sans qu’une secousse profonde
Annonçât son premier moment,
Et que sur son lit militaire,
Enfin sans remuer la terre,
Il pût expirer doucement.
Ce vers:
Naître, vivre et mourir dans le champ paternel
(_Odes et Ballades_, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. 240),
fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve (_Poésies_, Les
Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; Charpentier, 1890):
Naître, vivre et mourir dans la même maison.
Mon esprit de Pathmos connut le saint délire
(_Odes et Ballades_, V, 14, Actions de grâces, p. 264).
D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur Victor Hugo:
«C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile FAGUET, _Études littéraires
sur le dix-neuvième siècle_, p. 165.)
Dans les jolis vers du _Pas d’armes du roi Jean_ (Odes et Ballades,
ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je te
baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros frère
ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère indiquer
quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de son.
Dans les _Odes et Ballades_ encore (Ballade XIII, _La Légende de la
nonne_, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne
aima le brigand»,
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des _sangliers_.
Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil accouplement.
Passons aux _Orientales_.
Dans _Le Feu du ciel_ (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo
décrit un îlot qui fond et s’efface
Comme un glaçon _froid_.
Un glaçon est-il jamais chaud?
Dans _Canaris_ (II, p. 23), le terme de marine _ancre_ est employé au
masculin et avec le sens de _grappin_, ce qui est doublement étrange:
... Son ancre _noir_ s’abat
Sur la nef qu’_il_ foudroie.
Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on
lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition
Hetzel-Quantin.
Dans _La Bataille perdue_ (XVI, p. 78); «ce champ _meurtrier_» (au
singulier) rime avec les _étriers_ (au pluriel), faute qui n’a
été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de
l’Imprimerie Nationale, où on lit:
... ces champs meurtriers.
Plus loin (XIX, _Sara la Baigneuse_, p. 83), le poète nous peint Sara
battant
... d’un pied timide
L’onde _humide_,
comme si l’onde n’était pas toujours humide.
Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, _Grenade_, p. 114), il
dit qu’
Alicante aux clochers mêle les minarets,
lorsque, observe le Guide Joanne (_Espagne et Portugal_, 1909, p.
295), il n’y a aucun minaret à Alicante.
Dans _Navarin_ (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de bateaux
sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, tartanes,
sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, caravelles,
dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,
Galéasses énormes,
Vaisseaux de toutes formes,
Vaisseaux de tous climats,
yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, chaloupes, lanches,
bombardes, caraques, gabarres, etc.
J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, mais on sait
combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes techniques.
On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment dans _La
Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et suiv.;
Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où, entre autres listes de mots
rares, on voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les
frégatons, felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.
La pièce _Les Djinns_ (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) est
un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers
chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord _crescendo_, puis
_decrescendo_. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a
deux syllabes seulement:
Murs, ville
Et port,
Asile
De mort,
. . . . .
Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:
Dans la plaine
Naît un bruit,
C’est l’haleine
De la nuit.
. . . . . .
Puis quatre syllabes:
La voix plus haute
Semble un grelot.
. . . . . . .
Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une de
sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: une
strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois
et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.
La pièce _Lazzara_ (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée
dans le roman de Louis Reybaud, _Jérôme Paturot à la recherche de la
meilleure des Républiques_ (chap. 28, _Les Infortunes d’une Égérie_,
p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de
Muse du romantisme.
Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:
Comme elle court! Voyez...
Elle est grande, elle est svelte...
Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir
Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir,
Car la pauvreté l’accompagne;
Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,
Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis
La liberté sur la montagne.
Et dans Louis Reybaud:
Voyez comme elle engraisse...
Elle est ample, elle est vaste...
Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs
Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours;
Car la pauvreté l’accompagne.
Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits,
Une blouse percée aux deux coudes, et puis
Quelques amis sur la Montagne.
Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans
_La Prière pour tous_ (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123;
Hachette, 1861)?
O myrrhe! ô cinname!
Nard cher aux époux!
Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien bibliothécaire
de Rouen, répond à cette question dans sa _Vie des fleurs_ (LXXI, p.
203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, écrit-il, n’a pas connu de
plante plus précieuse que la valériane: de quelle maladie n’a-t-elle
pas guéri?... De ses racines on tirait autrefois le _nard_, tant
célébré par les poètes...»
Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor Hugo,
qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur,
dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet
amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans
_Les Feuilles d’automne_ (38, _Pan_, p. 130):
Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;
dans _Les Chants du Crépuscule_ (XXVI, à Mlle J..., p. 233; Hachette,
1861):
Et la haine monte à mon œuvre
Comme un bouc au cytise en fleur;
vers qui rappellent plusieurs passages des _Bucoliques_ (I, 79; II,
63):
... capellæ,
Florentem cytisum et salices carpetis amaras...
Florentem cytisum sequitur lasciva capella.
O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!
s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des _Voix intérieures_
(VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.
Et plus loin (_Ouvrage cité_, XVIII, p. 80):
Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange,
Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres»,
déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de _Les
Rayons et les Ombres_ (p. 145; Hachette, 1859).
Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!...
Lisez mon doux Virgile...
(_Ibid._, VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)
La fin de cette même pièce VIII (p. 184):
Car les temps sont venus qu’a prédits le poète!
Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette,
Parfois le laboureur, sur le sillon courbé,
Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé,
Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille,
Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille,
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
n’est que la traduction d’un célèbre passage des _Géorgiques_ (I, 493
et suiv.):
Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis
Agricola, incurvo terram molitus aratro,
Exesa inveniet scabra robigine pila,
. . . . . . . . . . . . . . . .
Et «les chiens obscènes» mentionnés dans _Luna_ des _Châtiments_ (VI,
7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la traduction des
_obscenæque_ (ou _obscenique_) _canes_ des _Géorgiques_ (I, 470).
Ces vers des _Chants du crépuscule_ (V, p. 173; Hachette, 1861):
Vous pouvez, ô mon capitaine,
Barrer la Tamise hautaine,
rappellent ceux de Lebrun-Pindare (_Odes_: Qu’il est un légitime
orgueil..., p. 511; Didot, 1858):
En vain la Tamise hautaine
Croit voir aux fastes de la Seine...
Dans _Les Rayons et les Ombres_ (XIX, Ce qui se passait aux
Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):
Nous sommes la nature et la source éternelle
Où toute soif _s’épanche_.
Ou _s’étanche_?
L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi _s’épanche_.
Et de sa petitesse étalant l’ironie,
Son pied charmant semblait _rire_ à côté du mien!
(_Les Rayons et les Ombres_, XXXIV, Tristesse
d’Olympio, p. 253.)
Théodore de Banville (_Odes Funambulesques_, La Tristesse d’Oscar, p.
98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:
Et qu’enfin ses souliers...
Laissant à chaque pas des morceaux de talon,
Poussaient de _grands éclats de rire_.
Et Émile Zola, dans ses _Contes à Ninon_ (Le Carnet de danse, p. 52;
Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui _riait_ dans un rayon
de soleil.»
Ses petits pieds semblaient _chuchoter_ avec l’herbe,
écrit ailleurs Victor Hugo (_Les Contemplations_, t. I, x, Amour, p.
219; Hachette, 1882).
Toutes les passions _s’éloignent_ avec l’âge,
lit-on dans _Tristesse d’Olympio_ (Les Rayons et les Ombres, XXXIV,
p. 256).
Toutes les passions _s’éteignent_ avec l’âge,
a dit Voltaire (_Stances et quatrains pour tenir lieu de ceux de
Pibrac_; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal _Le
Siècle_).
La pièce XXXV de _Les Rayons et les Ombres_, Que la Musique date du
seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains jugent
discutable ou énigmatique:
La musique montait, cette _lune de l’art_!