... tous, _même les morts_, ont fui jusqu’au dernier.
Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave Aimard (_Les Rois
de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891): «Ils se trouvèrent
à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un était _plein de
vie_.»
* * *
FRANÇOIS COPPÉE (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les
souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et pour
ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son _Petit
Épicier_ (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s. d., in-12) est
célèbre par son prosaïsme:
C’était un tout petit épicier de Montrouge,
Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,
Exhalait une odeur fade sur le trottoir.
. . . . . . . . . . des tonneaux
De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il partage le lit d’une femme insensible,
Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . Il trouve
La colle et le fromage ignobles à toucher.
. . . . . . . . . . il oublie,
Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.
Et ailleurs:
Le dimanche, ils allaient souvent se promener
Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes,
Et revenaient.
(_Un Fils_, Poésies, t. II, p. 22.)
Ils songent à l’avance aux lessives futures,
Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.
(_Petits Bourgeois_, ibid., p. 33.)
Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée,
Et la gendarmerie est en pantalon blanc.
(_Au bord de la Marne_, ibid., p. 164.)
Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal,
Et sur un banc, devant le public trivial,
Je vis un ouvrier avec sa connaissance
Qui se tenaient les mains...
(_En bateau-mouche_, ibid., p. 195.)
Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même
tome II de ses _Poésies_ (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée
fait cette déclaration:
... J’ai l’horreur du banal.
Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot «banal».
Dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21 février 1900, je rencontre cette
phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux filles,
deux jumelles âgées _l’une et l’autre_ de dix-huit ans».
* * *
Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire _l’une après
l’une_, au lieu de _l’une après l’autre_, et pour obtenir une rime à
_lune_ (Cf. ci-dessus, p. 81), CATULLE MENDÈS (1843 ou 1841-1909)
crée la locution _l’autre et l’une_, au lieu de _l’une et l’autre_:
Et tandis que, claire lacune,
S’ouvre en la nuit brune la lune,
Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une.
(Catulle MENDÈS, Poésies, L’hymnaire des amants,
t. III, p. 256; Charpentier, 1892.)
Elle a parfois de terribles exigences, la rime!
CLOVIS HUGUES (1851-1907), qui était de Marseille, il est vrai, a
découvert un jour qu’il y avait _trois moitiés_ dans un tout:
Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant,
_Moitié_ tigre, _moitié_ chacal, _moitié_ serpent.
(Cf. _L’Écho de la semaine_, 24 octobre 1897, article
signé LE CHERCHEUR.)
La même découverte a été faite par le romancier François de
Nion, dans un feuilleton intitulé _Pendant la guerre_ (dans _Le
Journal_, 17 mai 1915, _in fine_): «Moitié plâtre, moitié briques,
moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers
d’Aix-la-Chapelle.»