Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que

... la bergeronnette, en attendant l’aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser;

oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur les pierres,

sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule cultivé en

têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons, surtout

quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts». (Cf.

BREHM, _L’Homme et les Animaux_, Les Oiseaux, t. III, p. 750-752.)

... Si je doute des larmes

C’est que je t’ai _vu_ pleurer,

écrit Musset dans _La Nuit d’octobre_ (Poésies nouvelles, p. 70), en

s’adressant:

... à toi qui la première

M’as appris la trahison.

_Vu_ pour _vue_.

Ces vers de _Rolla_ (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés

incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. _L’Intermédiaire des

chercheurs et curieux_, 10 septembre 1901, col. 335):

Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.

L’habitude, qui fait de la vie un proverbe,

Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux,

Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux

L’audace et la fierté, qui sont _ses_ sœurs aînées.

Les sœurs aînées de qui?

Dans _Namouna_ (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve un vers

de treize syllabes:

Jamais _confessionnal_ ne vit de chapelet

Comparable en longueur...

L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même poème

(II, 25, p. 340):

Pensif comme l’amour, beau comme le génie,

a été employée par Mirabeau dans son portrait de Frédéric II:

«Brillant de toutes les qualités physiques et morales, fort comme

sa volonté, beau comme le génie...» (MIRABEAU, _De la monarchie

prussienne_; Œuvres, t. II, p. 12; édit. Vermorel.)

Dans ce même poème de _Namouna_ (II, 35, p. 343), ce vers:

Rend haine contre haine, et dédain pour dédain,

existe dans Corneille (_Pertharite_, II, 1):

Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain.

Enfin l’idée exprimée par ces vers de _Rolla_ (V, Poésies nouvelles,

p. 20):

Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans

Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance!

Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux!

Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!

se retrouve dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie I,

livre I; _Œuvres complètes_, t. V, p. 318; Hachette, 1864): «... Je

me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant

ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y en a un

surtout qui m’est bien revenu», etc.

* * *

THÉOPHILE GAUTIER (1811-1873) avait d’abord mis au début de la

strophe LXV de son poème _Albertus_ (Poésies, p. 28; Charpentier,

1858):

Le papier que la belle, avec un air d’angoisse,

Dès la strophe 36 de ce poème froisse...

36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que

_trente-six_ a trois syllabes:

«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que j’ai

exprimé le nombre par des chiffres».

Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers:

Dans sa petite main aux ongles roses froisse.

(Cf. _La République française_, 2 juillet 1898.)

Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve cette

grossière faute (p. 29, même édition):

... l’écriture et le tour

Ont _quelque chose_ en soi qui _trahissent_ la femme.

Pour _trahisse_.

Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI):

Le papier se tor_dit_ comme un _da_mné _du Da_nte

En _dardant_...

_Du_ Dante, pour _de_ Dante, puisqu’on ne doit pas dire _Le_ Dante,

l’article, en italien, se mettant devant le nom (l’Alighieri) et non

devant le prénom (Dante pour Durante): cf. LAROUSSE.

Dans le même recueil (_Paysages_, VIII, p. 81), le martinet est

confondu avec l’hirondelle:

Le martinet, sentant l’orage, près du sol,

Afin de l’éviter, rabat son léger vol.

C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le

martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de

quitter la région orageuse.

Page 210 du même recueil (_Les Vendeurs du temple_, III) se trouve un

verbe des plus rares, le verbe _retuer_, tuer une seconde fois:

Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs

[deux mains de squelette,

Mais tu les _retuais_, sans plus sentir d’effroi

Que pour guillotiner un véritable roi.

Voltaire, dans _Candide_ (Cf. LITTRÉ) a aussi employé _retuer_: «Je

te _retuerais_ si j’en croyais ma colère!»

Plus loin (p. 334, _Sérénade_), un amant demande à sa maîtresse, qui

se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne, dénouer

ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en servir

comme d’échelle et aller la rejoindre:

... Défais ton peigne,

Penche sur moi tes cheveux longs,

. . . . . . . . . . . .

Aidé par cette échelle étrange,

Légèrement je gravirai,

Etc., etc.

Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas sans

faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire

choir à terre.

Et ces amusantes phrases, dans _Mademoiselle de Maupin_:

«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous les

nôtres de peupliers; _elle en portait des bottes sous ses bras_,

comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27;

Charpentier, 1866).

«Le rubis _rougirait de plaisir_ de briller au bout vermeil de son

oreille délicate» (p. 101).

«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville. Les

maisons commençaient à _mettre le nez aux fenêtres_» (p. 343).

Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son goût

qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de vers

(poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs

efforts pour _mettre le nez à la fenêtre_.» (_Les Jeunes-France_, p.

132; Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir _mettant le nez_ hors de sa

poche...» (_Ibid._, p. 180.)

Et cette affirmation que _Le Cri de Paris_ (27 septembre 1908, p. 11)

dit avoir rencontrée aussi dans _Mademoiselle de Maupin_: «Il faut

avoir un pavé _dans le ventre_, au lieu de cœur».

Dans _Mademoiselle de Maupin_ encore, un des personnages s’écrie (p.

207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean dans

le ventre de _sainte Anne_, lorsqu’elle fut visitée par la Vierge».

Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est, non pas

sainte Anne, mais sainte Élisabeth.

Dans _Les Jeunes-France_ (p. 127), il est question de l’écriture

anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire:

la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche.

Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous le titre

de _Les Grotesques_ (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de nombreuses

inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie, dans un de ses

articles (_Portraits contemporains_, t. V, p. 125 et suiv.), et que

l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on les retrouve dans

l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M. Théophile Gautier nous

dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de Sévigné et sa coterie

étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans doute Mme des Houlières

qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t. I, p. 156) comme le plus

charmant endroit et comme le plus _adorable_ morceau de Théophile une

page de prose qui devient parfaitement inintelligible telle qu’il la

transcrit, et dans laquelle des lignes indispensables au sens (ligne

16, p. 57) ont été omises. Dans l’histoire abrégée du sonnet qu’il

retrace d’après Colletet (t. II, p. 43), nous croirions, d’après

lui, que Pontus de Thiard a eu pour maîtresse poétique _Panthée_,

tandis que c’est _Pasithée_ qu’il faut lire; Olivier de Magny n’a pas

célébré non plus _Eustyanire_, mais bien _Castianire_; de même aussi

que, tout à côté de là (p. 31), les _Isis nuagères_ ne sauraient être

que des _Iris_. Mais, continue Sainte-Beuve, par quel bouleversement

de chiffres Chapelain a-t-il pu naître, selon notre auteur, en 1569,

c’est-à-dire en plein seizième siècle?» Etc.

A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile

Faguet, dans ses _Études littéraires sur le dix-neuvième siècle_ (p.

323), a émis les très judicieuses considérations suivantes:

«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible.

L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est que

le scrupule du terme propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut

pas en abuser jusqu’à rendre l’usage du dictionnaire indispensable à

un lecteur lettré. Le style d’un bon auteur est avant tout le style

d’une conversation entre «honnêtes gens» convenablement instruits.

Il y a affectation à nous parler dans un roman la langue d’un traité

d’architecture. Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut,

dans chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend

pas. C’est ce qui relève pour lui la saveur du morceau?[30]» J’ai

peur qu’il n’ait un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est

pas sans charlatanisme, de piquer l’attention.

[30] Théophile Gautier se plaisait à la lecture des dictionnaires

(Cf. _Les Jeunes-France_, préface, p. 11), et emmagasinait

quantité de termes techniques, rarissimes et incompréhensibles

«aux bourgeois» et à tout le monde, et les glissait dans

ses écrits. Voir, par exemple, son roman _Partie carrée_

(Charpentier, 1889), dont plusieurs épisodes se déroulent, il

est vrai, dans les Indes: surmé, gorotchana, siricha (p. 187);

— apsara, malica, amra (p. 198); — tchampara, kesara, ketoca,

bilva, cokila, tchavatraka (p. 199), etc. Dans _Mademoiselle de

Maupin_ (Charpentier, 1866): stymphalide (p. 32); smorfia (p.

150); une robe de byssus (p. 200); nagassaris, angsoka (p. 246),

etc.

«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le

but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser

dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément

parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En

introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le

contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les

faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet

de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre

d’être clair.»

* * *

LECONTE DE LISLE (1820-1894) n’a cessé d’hésiter sur l’orthographe du

nom de Caïn, le meurtrier d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté.

Dans la première édition de ses _Poèmes barbares_, «il avait écrit

avec un K, Kaïn, le nom du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la

réédition de ces poèmes, il modifia cette orthographe parce qu’on

lui fit observer que le premier-né selon la Genèse avait été nommé

par Ève «Celui qui est acquis». Du verbe hébraïque _qoûn_, acquérir,

serait dérivé _qaïn_[31]. Mais je ne sais quel savant entreprit de

lui démontrer que la forme consacrée par tant de siècles, la forme

Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand CALMETTES, _Leconte de

Lisle et ses amis_, p. 328.)

[31] Comparer cette orthographe _Qaïn_ à celle d’_Yaqoub_, un des

personnages du drame de _Charles VII_ d’Alexandre Dumas père,

qui écrit toujours _Yaqoub_ et non Yacoub. (Cf. _Théâtre complet

d’Alexandre Dumas_, t. II, p. 231 et suiv., Michel Lévy, 1873.)

La belle strophe qui termine le _Dies iræ_ des _Poèmes antiques_ de

Leconte de Lisle (fin du recueil):

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,

Accueille tes enfants dans ton sein étoilé,

Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,

Et rends-nous le repos que la vie a troublé,

forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa traduction de

Lucrèce: Cette nature, par qui tout être,

Dans son premier asile à sa voix rappelé,

Retrouve le repos que la vie a troublé.

(PONGERVILLE, _Notice sur Millevoye_, en tête des

_Poésies de Millevoye_, p. 18; Charpentier, 1851.)

THÉODORE DE BANVILLE (1823-1891) écrit, dans ses _Odes

funambulesques_ (Une vieille lune, p. 69; Charpentier, 1883):

Un _corset_ un peu juste, une étroite chaussure

Ont-ils égratigné d’une rose blessure

Tes beaux _pieds_ frissonnants...

Un corset qui égratigne des pieds?

Dans ses _Idylles prussiennes_ (Sabbat, p. 415, même volume),

Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie:

Germania mène la danse,

Plus folle qu’un cheval sans mors

Ou qu’une _urne qui n’a plus d’anse_,

Sur la colline où sont les morts.

Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à l’Académie, HENRI

DE BORNIER (1825-1901) composa une pièce de vers qui fut imprimée la

veille de la cérémonie et distribuée aux journaux. Dans cet éloge

funèbre, le poète, s’adressant à l’auteur d’_Agnès de Méranie_,

s’écriait:

Tu mourus en pleine lumière,

Et la victoire coutumière

T’accompagna jusqu’au tombeau.

Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en lisant

le lendemain, dans un grand journal:

Tu mourus en pleine lumière,

Et Victoire, _ta couturière_,

T’accompagna jusqu’au tombeau!

(Cf. _L’Avenir de la Meuse_, 22 mars 1885.)

On lit, dans _La Fille de Roland_ (I, 4) du même poète:

... Chrétienne,

_Ma générosité doit répondre à la tienne_.

Et dans Corneille, _Le Cid_ (III, 4), le même vers:

De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,

_Ma générosité doit répondre à la tienne_.

Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture que de

poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru renommé, et

«était plus fier peut-être de son vin que de ses vers».

«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des _Corbeaux_, le féroce

Henry Becque. (Cf. _Le Journal_, 9 août 1898.)

Le grand poète et profond penseur SULLY PRUDHOMME (1839-1907) estime

que

Le vrai de l’amitié, c’est _de sentir ensemble_.

(_Les Vaines Tendresses_, p. 5.)

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 18 / 56 题