... que rendent _chaques_ sens.
(Cf. LITTRÉ, _Dictionnaire_, art. Chaque.)
Il écrit dans _Jocelyn_ (Prologue, p. 30; Hachette, 1858):
Comme luttent entre _eux_, dans la sainte agonie,
L’immortelle espérance et la nuit de la vie.
Plus loin (_Jocelyn_, 1re époque, p. 46):
Des présents de l’époux les fragiles merveilles
_Etalés_ sur le lit...
Au lieu d’_étalées_, qui gênait le vers.
Dans _Jocelyn_ encore (4e époque, p. 158):
Que m’importe...
Ton travail en ce monde, et le pain dont tu _vive_,
pour rimer avec _suive_.
Dans _Jocelyn_ toujours (9e époque, p. 334), il use de cette
singulière périphrase:
Le sol boit au hasard _la moelle de nos yeux_.
C’est-à-dire nos larmes.
Il parle de la _presque_ éternité des astres:
Astres, rois de l’immensité!
Insultez, écrasez mon âme
Par votre presque éternité!
(_Harmonies_, II, 20, p. 205; Hachette, 1856),
sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du tout, qu’ici
il n’y a pas de milieu ni de _presque_.
L’enfance et la vieillesse
Sont _amis_ du Seigneur,
(_Ibid._, XIII, La Retraite, p. 287),
au lieu d’_amies_.
Dans _Toussaint Louverture_, «tragédie nègre qui parut, en 1843, dans
la _Revue des Deux-Mondes_» (Cf. _Le Journal_, 12 février 1899), nous
trouvons cet étrange distique:
Vous, semblables en tout à ce que fait la bête,
Reptiles dont je suis et _la main_ et la tête.
«Une larme m’était montée _au cœur_», écrit Lamartine dans
_Graziella_ (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que
montent les larmes.
Dans _Raphaël_ (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase qu’on pourrait
rapprocher de la fameuse _phrase du chapeau_[28], de l’académicien
Patin: «C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace
que l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le
ressort d’une énergique résolution».
[28] Parmi les curiosités ou les monstruosités littéraires,
la _phrase du chapeau_, de l’académicien Patin (1793-1876),
est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert de Bonnières
(_Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série p. 88), le plus mémorable
exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette perle:
«Disons-le en passant, ce chapeau fort classique, porté ailleurs
par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont Callimaque a
décrit les larges bords dans des vers conservés, précisément
à l’occasion du passage qui nous occupe, par le scoliaste,
que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur le dos
de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine à
Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, _Études sur les
tragiques grecs_, t. I, p. 114; édit. de 1842.)
«Cette _phrase du chapeau_ était jusqu’à présent réputée comme
typique et inimitable, lit-on dans la _Revue encyclopédique_ du
15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902) l’a de beaucoup
surpassée dans la suivante, qui sert de début à l’un de ses
contes, _Don Peyrè_ (dans le volume de Léon CLADEL, _Urbains et
Ruraux_, p. 107 et suiv.; Ollendorff, 1884):
«A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix sur le
plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à
travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des
Cévennes aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté
grandiose arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible
Béarnais, déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi
troubadour que bien longtemps avant lui l’avait été Richard
Cœur de Lion, alors simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve
encore quelques vestiges des monuments érigés en l’honneur de ce
descendant de Geoffroy, comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun
historien n’a su pourquoi ni comment, ornait en temps de paix sa
toque, en temps de guerre son haubert d’une branche de genêt,
habitude qui lui valut le surnom de Plantagenet, porté plus tard
par toute la famille française à laquelle le trône anglo-saxon,
après la mort d’Étienne de Blois, le dernier héritier de
Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma monture prit peur et
manqua de me désarçonner.»
Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase de quelques
incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute la
_Revue encyclopédique_, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive
qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une
bonne partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un
véritable tour de force.»
Le _Larousse mensuel_ (juin 1913, Petite correspondance, col.
3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière (1849-1907),
digne pendant des précédentes, et dont je me borne à citer le
début: «Il n’en est pas de même des _Mémoires_ de Mme de Caylus,
ni des _Lettres_ de cette bonne Mme de Sévigné, dont on aurait
pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre
nous inspirer une entière confiance, étant donné d’une part,
en ce _qui_ concerne Mme de Sévigné, _que_ nous avons affaire
à une femme _dont_ il est vrai de dire _qu_’encore _que_ ses
lettres, _qui_ sont d’un de nos bons écrivains, contiennent de
précieux renseignements sur les événements de la cour de Louis
XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été plus légers dans leurs
informations, plus superficiels dans leurs jugements, et plus
médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le plus vif plaisir
de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de Rabutin, et de
sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je m’arrête,
n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase.
Dans _Raphaël_ encore (p. 6) et dans _Les Confidences_ (p. 169 et
221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain aux
hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires
d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement
insectivores».
Dans son _Histoire des Girondins_, Lamartine, par une
singulière inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de
Sainte-Menehould, et du général Drouet d’Erlon, un seul et même
personnage. (Cf. Ernest BEAUGUITTE, _L’Ame meusienne_, p. 248, note
1)[29].
[29] C’est à propos de l’_Histoire des Girondins_ qu’Alexandre
Dumas père disait de Lamartine: «Il a élevé l’histoire à
la hauteur du roman». C’est bien le même Dumas qui disait:
«Qu’est-ce que l’histoire? C’est un clou auquel j’accroche mes
tableaux». (SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. XI, p. 463.)
Dans son _Histoire de la Restauration_ (t. IV, livre 34), il assure
que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité du
jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa
fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize
jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf.
_Le Flambeau_, 18 décembre 1915, p. 874.)
A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph
Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des
écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc.
(Cf. SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. IV, p. 406-407.)
«Il se glisse de _l’à-peu-près_ dans tout ce que fait M. de
Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (_Ibid._, p. 397 et suiv.) «...
Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et
spécieux _à-peu-près_...»
Et cette phrase, extraite de la _Préface générale des œuvres
complètes de Lamartine_, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort
belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je
n’y chercherais pas le bonheur, _parce que je sais qu’il n’y est
pas_, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence,
ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil _des heureux_»;
— comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre,
comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du
bonheur?
Le célèbre hémistiche du _Lac_, qui est dans toutes les mémoires:
O temps, suspends ton vol!
forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas (1732-1785):
O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse...
(Cf. LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_,
t. III, 2e partie, p. 443.)
Qui se douterait que le chaste chantre du _Lac_ et de _Jocelyn_ a
été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, p. 33), accusé d’indécence,
disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand
nous apprenons par sa _Correspondance_ (de Lamartine) que la critique
de 1823 accusa l’auteur des _Nouvelles Méditations_ d’être à lui tout
seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit
Ferdinand Brunetière (_Histoire et Littérature_, t. III, p. 251)...
Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste,
et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation,
combien tout est relatif ici-bas.
Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment
cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le
sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il
ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses
appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans
un article très soigné et amplement documenté paru dans la _Revue
bleue_ (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un
pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués,
inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur
philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce
Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel
que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est
«un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est
pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de
Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard
«parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme,
que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été
lettres closes pour le chantre du _Lac_.
A maint endroit de sa _Correspondance_, Flaubert se montre très dur
pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p. 93-95;
Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang» (t. II, p.
221); «... Lamartine est _un robinet_» (t. II, p. 319); etc.
Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de
telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort
de Laurence, dans _Jocelyn_, il eut des larmes d’émotion et demanda:
«De qui sont ces beaux vers?» (_Mémorial de la librairie française_,
3 avril 1913, p. 211.)
Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de la
première représentation de sa comédie _Le Florentin_: «Quel est donc
le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, p. 49).
* * *
ALFRED DE VIGNY (1797-1863), tout comme Jacques Delille, cultive
parfois volontiers la périphrase. Dans son poème _Dolorida_ (Poésies
complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il nous parle de la chemise
de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait rapprocher de ceux de
Racine, dans _Britannicus_ (II, 2: «dans le simple appareil d’une
beauté,» etc.):
Dolorida n’a plus que ce voile incertain,
Le premier que revêt le pudique matin,
Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre,
L’Amour ose enlever d’une main idolâtre.
Et plus loin (_Le Bal_, p. 156), à propos d’un piano:
Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire,
Vos mains auront perdu la touche blanche et noire.
Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité,
J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois
(_Le Cor_, p. 149),
se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo, dans _Hernani_
(V, 3), prononcé par Dona Sol:
Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois!
Dans _Stello_ (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre une
charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette... chargée de
plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés
l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous les âges...»
Dans ses _Iambes_ (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882; et LAROUSSE,
art. Iambes et Poèmes), AUGUSTE BARBIER (1805-1882); détournant
de son acception originaire le mot _centaure_ (monstre fabuleux,
moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon
cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos
de Bonaparte:
O Corse à cheveux plats! que ta France était belle
Au grand soleil de messidor!
C’était une cavale indomptable et rebelle,
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
_Centaure_ impétueux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot, ne
peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier fit-il
plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son vers:
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.
Le même sens abusif du mot _centaure_ se retrouve dans les _Mémoires_
d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces Numides, cavaliers
terribles, _centaures_ maigres et ardents comme leurs _coursiers_...»
Et Gustave Chadeuil, dans _Le Siècle_ (Cf. LAROUSSE, art. Bévue,
p. 663, col. 2): «L’hippodrome a repris son rang dans la série des
plaisirs parisiens. Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent
et polkent, _montés par des centaures_».
Et Timothée Trimm, dans _Le Petit Journal_ (même source): «Rigolo
(un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans
l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se
couche au besoin. _Un centaure y perdrait ses éperons_».
Un centaure avec des éperons!
«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes, et
si les hommes _étaient des centaures_, ça n’en vaudrait que mieux,»
estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (_La Mare
d’Auteuil_, p. 79; Rouff, s. d., in-4).
Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un _centaure_,
l’appelle _un homme à cheval sur lui-même_». (J.-J. BARTHÉLEMY,
_Voyage du jeune Anarcharsis_, t. IV, chap. 58, p. 478; Didot, an
XII.)
Un article du _Figaro_ (9 décembre 1874) nous apprend que nombre des
devises figurant autrefois sur les mirlitons:
Je vous aime ardemment,
C’est ce qui fait mon tourment;
Etc., etc.,
sont de GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), qui en livra un jour cinq cents
pour 50 francs.
* * *
ALFRED DE MUSSET (1810-1857), dans _Les Marrons du feu_ (Premières
Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous montre un poisson qui
_regarde en silence_, comme si les poissons avaient coutume de
regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole:
L’esturgeon monstrueux soulève de son dos
Le manteau bleu des mers, et _regarde en silence_
Passer l’astre des nuits...
Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste
Saint-Amant (1594-1661):
Les poissons ébahis les _regardent_ passer.
(Cf. Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 180;
M. Lévy, 1859.)
Plus loin (_L’Andalouse_, p. 87), Musset nous demande si nous ayons
vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne,
Une Andalouse au sein bruni.
Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la Catalogne;
mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay, dans la
première de ses _Conférences sur Alfred de Musset_ (p. 3; édit. des
_Lectures pour tous_), «une Andalouse dans Barcelone, c’est, pour
fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se trouver, mais
on préférerait en Avignon».
Dans _Venise_ (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord
écrit:
Dans Venise la rouge
Pas un cheval qui bouge.
Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son
intempestif cheval par un bateau:
Pas un bateau qui bouge.
«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de
Tortoni.» (Maurice DONNAY, _ibid._)
Dans sa _Nuit de mai_ (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier, 1864),
Musset prétend que
_La bouche_ garde le silence
Pour _écouter parler_ le cœur,
et que (_Ibid._, p. 49)
... le vent d’automne
... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau...