Ce que Malherbe écrit dure éternellement

(Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe_, t. II, p. 184), le

culte de la littérature et la connaissance de l’histoire ne devaient

pas nous inspirer plus de bon sens, plus de raison, et surtout plus

de modestie[27]! Comme si l’amour des Lettres ne suffisait pas à nous

donner par lui-même la plus certaine et la meilleure des récompenses!

Si le nom des Goncourt surnage quelque temps encore, c’est grâce,

non pas à leurs écrits, qu’on ne lit déjà plus guère, mais à leur

fortune, qui leur a permis de fonder une Académie gentiment rétribuée.

[27] Voir, par exemple, ce que dit Cicéron dans _Le Songe de

Scipion_, livre VI, chap. XIV, XV et XVIII, sur la gloire

humaine: «... Quelle gloire digne de tes vœux peux-tu acquérir

parmi les hommes? Tu vois quelles rares et étroites contrées ils

occupent sur le globe terrestre... Retranche toutes les contrées

où ta gloire ne pénétrera pas, et vois dans quelles étroites

limites», etc.

Et Salluste (_Catilina_, VIII): «De faire que les actions (et

les œuvres) soient connues, c’est le pur ouvrage du hasard

(_fortuna_); c’est lui, c’est son caprice qui nous dispense ou la

gloire, ou l’oubli...»

Et Montesquieu (_Pensées diverses_: Œuvres complètes, t. II, p.

433; Hachette, 1866): «A quoi bon faire des livres pour cette

petite terre, qui n’est guère plus grande qu’un point?»

Et Benjamin Constant (dans SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_,

t. III, p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant

de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume

des mains, toutes les fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus

de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire

ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une

promenade ou une partie de whist.»

Alfred de Vigny (_Journal d’un poète_, p. 183; Charpentier,

1882) a très justement comparé le sort d’un livre à celui d’une

bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape qui

peut!»

«Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches) avait raison quand

il démontrait presque géométriquement quelle vanité et quelle

extravagance c’est de croire qu’il y a une réputation qui nous

appartienne après notre mort!» (SAINTE-BEUVE, _Causeries du

lundi_, t. II, p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite

de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres,

pour périr eux-mêmes l’instant d’après.» (ID., _Portraits

littéraires_, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus

tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau.

L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (ID.,

_Nouvelle Correspondance_, p. 157.)

Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir, dans le

_Mercure de France_ de novembre 1900, un article abondamment

documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont.

V

LAMARTINE. Ses étourderies et incohérences. _La phrase du

chapeau_, de l’académicien Patin, et autres phrases de

longue haleine. Toujours de l’à peu près chez Lamartine. Le

_Lac_. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de Lamartine

sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert.

ALFRED DE VIGNY. — AUGUSTE BARBIER. Le substantif

_Centaure_. — GÉRARD DE NERVAL.

ALFRED DE MUSSET. — THÉOPHILE GAUTIER. Bizarreries et

inadvertances. Emploi des termes techniques.

LECONTE DE LISLE. — THÉODORE DE BANVILLE.. — HENRI DE

BORNIER. — SULLY PRUDHOMME. — FRANÇOIS COPPÉE. — CATULLE

MENDÈS. — CLOVIS HUGUES.

LAMARTINE (1790-1869) a pris avec la grammaire des licences aussi

fréquentes qu’exagérées. Il écrit, par exemple, _vêtissait_, au lieu

de _vêtait_, non seulement dans ses vers, où il pouvait être gêné par

le rythme, mais en prose: «Le soleil qui le vêtissait de son auréole

de rayons.» (_Le Tailleur de pierres de Saint-Point_, III, p. 24;

Hachette, 1899.)

Il a des inadvertances de ce genre:

Ah! qu’il pleure, celui dont _les mains_ acharnées,

S’attachant comme un lierre aux débris des années,

_Voit_ avec l’avenir...

(_Nouvelles Méditations_, V, p. 44; Hachette, 1858.)

Pour fournir une rime à _lune_, il crée l’incohérente locution _l’une

après l’une_ (au lieu de _l’une après l’autre_):

Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune,

D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une

Murmurer et mourir.

(_Ibid._, XXIV, p. 152.)

Ou bien il fait rimer _ténèbres_ avec _cèdres_:

Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-_ténèbres_,

Étaient venus planer sur les cimes des _cèdres_.

(_La Chute d’un ange_, 1re vision, p. 47; Gosselin, 1849.)

Ou encore _jour_ avec _amours_:

Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos _jours_

Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’_amour_.

(_Ouvrage cité_, p. 55.)

Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis _amours_ au pluriel, ce qui

donne à la phrase un sens bizarre et grotesque.

Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot _orbite_ du

masculin:

Ces astres suspendus dans le vide des _airs_

Croisant, sans se heurter, leurs orbites _divers_.

(_Nouvelles Méditations_, Réflexion, p. 228; —

et _Recueillements_, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.)

... Jeune ami dont la lèvre,

Que le fiel a _touché_, de sourire se sèvre.

(_Recueillements_, XI, A M. Guillemardet, p. 46.)

Pour _touchée_.

Il dit à une femme (_Nouvelles Méditations_, XXIV, p. 158):

Souviens-toi de l’heure bénie

Où les dieux, d’une tendre main,

Te _répandirent_ sur ma vie

Comme l’ombre sur le chemin.

Comme si l’on pouvait _répandre_ quelqu’un.

Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous décrit en

ces termes «un lugubre silence»:

... Et sur la foule immense

Plane, avec la terreur, un lugubre silence:

On n’entend que _le bruit de cent mille soldats_

Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas,

Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent,

Les ordres répétés qui dans l’air retentissent,

Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents...

... Des sons discords que _rendent_ chaque sens.

(_La Mort de Socrate_, p. 333; Hachette, 1860.)

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 16 / 56 题