Pour Delille, le cochon est

... l’animal qui s’engraisse de glands.

(_Les Géorgiques_, III; Œuvres, t. II, p. 353;

Lefèvre, 1844.)

Et Victor Hugo de riposter (_Les Contemplations_, I, 7, Réponse à un

acte d’accusation, t. I, p. 30; Hachette, 1882):

Je nommai le cochon par son nom: pourquoi pas?

Guichardin a nommé le Borgia...

Les diamants sont, pour Delille:

... Ces cailloux brillants que Golconde nous donne.

(_L’Imagination_, I; t. I, p. 457.)

L’araignée:

Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles

Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles.

(_Ibid._, VI; t. I, p. 466.)

Les baleines:

Ces monstres qui, de loin, semblent un vaste écueil.

(_L’Homme des champs_, II; t. I, p. 169.)

La cigogne:

L’ennemi des serpents vient, après les frimas,

Retrouver les beaux jours dans nos riants climats.

(_Les Géorgiques_, II; t. II, p. 332.)

Le taon:

... insecte affreux, que Junon autrefois,

Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois.

(_Ibid._, III; t. II, p. 343.)

Le chat:

L’animal traître et doux, des souris destructeur.

(Dans Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 262.)

Le paon:

L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’Argus.

(_Ibid._)

L’oie:

L’aquatique animal, sauveur du Capitole.

(_Ibid._)

La poule:

Cet oiseau diligent dont le chant entendu

Annonce au laboureur le fruit qu’il a pondu.

(_Ibid._)

Delille n’a pas manqué de nous décrire de même, au milieu

d’ingénieuses circonlocutions, le cidre, la bière, le vin de

Champagne, la vigne, le thé, le café, etc.; et l’imprimerie,

l’horlogerie, la gravure, les tapisseries... tout ce qu’on peut

imaginer.

Comme on ne prête qu’aux riches, on lui a même attribué plus d’une

périphrase qu’on chercherait en vain dans son œuvre, cette définition

de la seringue, par exemple:

Ce tube tortueux d’où jaillit la santé,

que je rencontre dans _La Chronique médicale_ (1er février 1913, p.

77).

Encore une drolatique périphrase: elle est de Marmontel, celle-là,

et je la trouve dans la _Correspondance_ de Gustave Flaubert (t. II,

p. 99-100; Charpentier, 1889): «Nous lisions quelquefois, pour nous

faire rire, des tragédies de Marmontel, et ça a été une excellente

étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre...

Que dis-tu de ceci... pour dire noblement qu’une femme gravée de la

petite vérole ressemble à une écumoire:

D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,

Horrible désormais, nous présenter l’image

De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,

Dont se sert la matrone, en son zèle empressé,

Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante

Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante?»

Et Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, baptisant le brochet

«l’Attila des mers», et le cochon «l’animal encyclopédique par

excellence». (_Le Temps_, 23 mai 1912.)

Etc., etc.

(Voir d’autres exemples de curieuses périphrases dans la _Revue

bleue_, 31 octobre 1885, p. 568-569; — Gustave MERLET, _Tableau de la

littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 510; — etc.)

Dans sa préface de _Cromwell_ (p. 34; Hachette, 1862), Victor

Hugo assure que «l’homme de la description et de la périphrase,

ce Delille, dit-on, vers sa fin, se vantait, à la manière des

dénombrements d’Homère, d’avoir _fait_ douze chameaux, quatre chiens,

trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un

jeu d’échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers,

beaucoup d’étés, force printemps, cinquante couchers de soleil et

tant d’aurores qu’il se perdait à les compter».

Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit dans

le _Discours préliminaire_ de sa traduction des _Géorgiques_ (t.

II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les grands

du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots

comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles

et des termes roturiers[23]. Une délicatesse superbe a donc rejeté

une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus

décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné

au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les

termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer

des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des

périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le

destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes

ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»

[23] Remarquons que Victor Hugo n’a pas dit autre chose dans sa

_Réponse à un acte d’accusation_, déjà citée par nous tout à

l’heure, à propos de «l’animal qui s’engraisse de glands»:

un mot

Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud.

Mais la conclusion diffère: Delille s’incline et se soumet, Hugo

s’insurge:

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!

Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes

et très justes considérations (_Portraits contemporains_, Lebrun,

t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la périphrase; on n’oublie

qu’une chose: en 1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre

pour les objets familiers était tout simplement une impossibilité;

il ne devint une difficulté que quelques années plus tard. Cinq

ans après, dans _Le Cid d’Andalousie_ (de Pierre-Antoine Lebrun:

1785-1873), le mot _chambre_ excitait des murmures à la première

représentation; _Le Globe_ (5 mars 1825, article de M. Trognon) était

obligé de remémorer aux ultra-classiques le vers d’Athalie:

De princes égorgés la _chambre_ était remplie.

«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte de

cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant 1830,

chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»

Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le

verbe _embellir_:

Ma muse des jardins _embellit_ le séjour.

(_Les Jardins_, III; Œuvres, t. I, p. 75.)

Quel charme _embellira_ vos douces promenades?

(_L’Homme des champs_, II; ibid., p. 148.)

... Multiplie, agrandit, _embellit_ la nature.

(_L’Imagination_, I; ibid., p. 333.)

Tout ce que la nature _embellit_ de sa main.

(_Ibid._, III; ibid., p. 369.)

Un air d’aisance encore _embellit_ la déesse.

(_Ibid._, III; ibid., p. 371.)

Oh! que l’homme sait bien _embellir_ l’univers!

(_Ibid._, IV; ibid., p. 392.)

Etc., etc.

«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (_Portraits

littéraires_, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000

exemplaires pour la première édition. L’_Énéide_, par exception,

se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000

francs d’abord, bien grande somme pour le temps.»

Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, Mme Woillez conte que,

revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut «poursuivi par deux

forbans, Delille donna, dans cette circonstance, des marques de

sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes parlèrent dans

le temps: «Ces coquins-là, dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme

que je ferai contre eux». (Notice, _Œuvres de J. Delille_, t. I, p.

7; Lefèvre, 1844.)

Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire prodigieuse,

et il serait mort emportant dans sa tête un long poème entièrement

composé: «... Ce poème contenait au moins six mille vers, et quels

vers! (s’exclamait un jour la veuve du poète). Il n’avait jamais rien

fait de si beau. Mais vous savez son indolence... Je lui disais

tous les jours: «Monsieur Delille, ne vous fiez pas à votre mémoire,

dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire pour qu’ils ne soient pas

perdus.» Eh bien, monsieur, il ne m’a pas écoutée, il est mort, il

a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m’étais déjà arrangée

avec un libraire, qui m’en donnait un prix considérable; mais voilà

M. Delille _ad patres_, et l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs

qu’il m’enlève, monsieur, dix mille francs!» (Charles BRIFAUT,

_Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul_, dans Charles ROZAN,

_Petites Ignorances historiques et littéraires_, p. 371, note 1.)

Mais l’anecdote paraît très suspecte: cf. SAINTE-BEUVE, _Portraits

littéraires_, Delille, t. II, p. 103 et suiv.

* * *

CHATEAUBRIAND (1768-1848) avait, rapporte Henri de Latouche (dans

Henri MONNIER, _Mémoires de M. Joseph Prudhomme_, t. II, p. 92;

Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des vers et de les

préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute Latouche, qu’il

y ait d’autre poète en France que lui, dont personne cependant ne

parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans la présente

étude, de classer l’auteur d’_Atala_ et des _Martyrs_ parmi les

poètes.

«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune

Victor Hugo, _l’enfant sublime_. C’est la littérature d’en haut...

Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers,

et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que

ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que

je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de

_Moïse_. (_Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_, 1818-1821,

p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit et repolit

pendant vingt ans son _Moïse_. Il préférait ce faux chef-d’œuvre

à toutes ses œuvres.» (Adolphe BRISSON, _Le Temps_, 26 mai 1913,

Chronique théâtrale.)

De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» sa

_Théorie des couleurs_, «que les savants refusaient de prendre au

sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son plus

mauvais. (Cf. Édouard ROD, _Essai sur Gœthe_, p. 14; Perrin, 1898.)

De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si ternes

et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études critiques;

et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses poésies et

de les savourer avec lui.

De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand

vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un

de ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et

dites-vous que vous venez de voir le premier financier du monde».

(Ernest LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, t. IV, p. 199; Hetzel,

s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas Lamartine, continue

Legouvé; mais le titre de premier viticulteur de France, accordé à

M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un amateur, disait-il; moi,

je suis un cep de nos collines.» Enfin, à Saint-Point, montrant avec

complaisance à un visiteur un petit portique affreux, enluminé d’un

coloris criard, et formé de deux colonnes appartenant à tous les

ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans cinquante ans, on viendra ici en

pèlerinage; mes vers seront oubliés, mais on dira: «Il faut avouer

que ce gaillard-là bâtissait bien!» (Ernest LEGOUVÉ, _ibid._; — et

Louis ULBACH, _La Vie de Victor Hugo_, p. 111-112; Émile Testard,

1886.)

Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, et ayant un faible

pour la couronne tragique». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_,

t. II, p. 55; nouvelle édit, Garnier, s. d.)

Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique

et de son _Devin du village_ (Cf. ID., _ibid._, t. II, p. 125),

et préférant son _Lévite d’Éphraïm_ à tous ses ouvrages (_Les

Confessions_, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, 1864).

L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste des

philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait humilié

quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. MARMONTEL, _Mémoires_,

livre VI; t. II, p. 103; Jouaust, 1891; — et Antoine GUILLOIS, _Le

Salon de Mme Helvétius_, p. 28; C. Lévy, 1894.)

Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne sont pas sans

mérite) à ses dessins et à ses tableaux (SAINTE-BEUVE, _ibid._);

Alfieri se piquait d’être fort en grec (ID., _ibid._);

Byron d’être le premier nageur du Bosphore (ID., _ibid._);

Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre

(SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. II, p. 125).

Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et ses

tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule», il

les préférait à ses superbes marbres. (_Revue Napoléonienne_, avril

1911, p. 108.)

Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre;

Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa

musique (Cf. Ernest CHESNEAU, _L’Art et les Artistes modernes_, p.

61; Didier, 1864);

Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce qui

était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le

journal _Le Voleur_, 1864, p. 349; et 1865, p. 462);

Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait la passion

des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement, et «voulait

refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste et bouleverser les

lois de la pesanteur». (Eugène FORGUES, _Les Artistes célèbres_,

Gavarni, p. 49, 54, 58; Rouam, s. d.)

Etc., etc.

* * *

Revenons à Chateaubriand.

Voici un singulier jugement porté par lui sur le général Bonaparte:

«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en

effet, un grand gagneur de batailles; mais, _hors de là_, le moindre

général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné

l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers

l’enfance de l’art.» (CHATEAUBRIAND, _De Bonaparte et des Bourbons_,

dans le volume _Mélanges politiques et littéraires_, p. 183; Didot,

1868.)

Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses

_Mémoires d’outre-tombe_ (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles

gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille.

En exceptant mon vieux roi, _je voudrais qu’on noyât_ quiconque n’est

plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze

amis ont-ils été consultés?

Dans les mêmes _Mémoires_, pour s’excuser de ses nombreuses

citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV,

p. 437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces

récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages,

et qu’ensuite _je ne t’entends plus_; je dors dans la terre que tu

foules; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que

mes os».

Et ces phrases hyperboliques et étranges:

«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite

de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours,

m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (_Ouvrage cité_,

t. I, p. 64.)

«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand):

l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a

pleuré sa mort.» (_Ibid._, t. I, p. 180.)

Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la

loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette

inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie.

Ferme la porte, s’il _vous_ plaît.» (_Ibid._, t. II, p. 238.)

Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du

conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut

annoncée en ces termes par le journal _La Mode_: «M. _Persil_ est

mort pour avoir mangé du perroquet».

On demande souvent quel est l’auteur de la locution _tuer le

mandarin_; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau:

c’est l’opinion de Balzac (_Le Père Goriot_, p. 150; Librairie

nouvelle, 1859), du _Grand Dictionnaire Larousse_, etc. On la trouve,

ainsi formulée, dans _Le Génie du christianisme_ (livre VI, chap.

2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O

conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur

des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question:

Si tu pouvais, par un seul désir, _tuer un homme à la Chine_ et

hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle

qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?»

Etc.

Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries

littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand,

dont, selon le mot de Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. I, p.

434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un

tic».

«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses

_Mémoires d’outre-tombe_ (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il

eu quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce

siècle?»[24].

[24] Ce que Sainte-Beuve a traduit en ces termes: «Mes écrits de

moins dans le siècle, qu’aurait-il été sans moi?» (_Causeries

du lundi_, t. I, p. 450.) Peut-être était-ce là d’ailleurs une

première version lue par Sainte-Beuve dans lesdits mémoires.

Le poète et romancier danois ANDERSEN (1805-1875) nous offre

aussi un des plus frappants exemples de la vanité humaine. «Il

est vrai que je suis le plus grand homme de lettres actuellement

vivant, disait-il, mais ce n’est pas moi qu’il faut louer, c’est

Dieu, qui m’a fait ainsi.» (_Revue bleue_, 20 septembre 1879, p.

273.)

«Ce que le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon

esprit.» (_Ouvrage cité_, t. VI, p. 226.)

«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec

moi.» (_Ibid._, t. III, p. 3.)

«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses

geôliers, il l’avait faite avec moi.» (_Ibid._, t. IV, p. 115.)

«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point de

mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé

l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur

avoué de l’opinion...» (_Ibid._, t. IV, p. 342.)

«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui pullulent

à cette heure démontrent qu’_il y a duperie à ne pas proclamer

soi-même son immortalité_.» (_Ibid._, t. IV, p. 207)[25].

[25] «La gloire veut qu’on l’aide auprès des hommes; elle n’aime

pas les modestes.» (Edgar QUINET, _La Révolution_, t. II, p. 343,

Librairie internationale, 1869; in-18.)

C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec

une bien enfantine et comique naïveté, dans son _Journal_ (année

1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir,

peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir

dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature

que dans l’espérance d’une gloire _à perpétuité_. Une gloire de dix

mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le

mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?»

Etc.[26].

[26] Ailleurs (_La Faustin_, p. 287), Edmond de Goncourt, mieux

inspiré, dit ou fait dire à l’un de ses personnages: «Au fond, la

gloire, ça pourrait bien être tout simplement des bêtises: une

exploitation de notre bonheur par une vanité imbécile». Et encore

(_Journal des Goncourt_, année 1883, t. VI, p. 269): «C’est chez

moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me

survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. A

quoi sert?»

C’est le cas de rappeler la judicieuse réflexion de Montaigne

(_Essais_, I, 46; t. II, p. 8-9, édit. Louandre): «O la

courageuse faculté que l’espérance, qui, en un subject mortel, et

en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’éternité, et

remplissant l’indigence de son maistre de la possession de toutes

les choses qu’il peult imaginer et désirer, autant qu’elle veult!

Nature nous a là donné un plaisant jouet!»

Comme si, en dépit du _Musa vetat mori_, et de la fière attestation

de Malherbe:

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 15 / 56 题