IV

_Le culte de la périphrase._ Périphrases courantes. —

ÉCOUCHARD LEBRUN et le «périphrastique». — DELILLE.

Locution favorite de Delille. Ses succès. Sa mémoire

prodigieuse.

CHATEAUBRIAND. Il préférait ses vers à sa prose. Sa

tragédie de _Moïse_. — _Prédilections particulières de

certains écrivains et artistes_: «Le violon d’Ingres». —

Singuliers jugements et vœux de Chateaubriand. «Tuer le

mandarin». — _La gloire littéraire._

«Rien n’est si beau que de ne pas appeler les choses par leur nom»,

déclare Voltaire, dans ses _Conseils à Helvétius_ (Œuvres complètes,

t. IV, p. 601, note _r_; édit. du journal _Le Siècle_).

Et Buffon, de son côté, recommande «de ne nommer les choses que par

les termes les plus généraux»; c’est ce qui fait le _style noble_.

(Cf. EUGÈNE DESPOIS, _Dialogues sur l’éloquence_ par Fénelon, p. 212,

note 1.)

D’accord avec ces principes, proclamés vers le milieu du dix-huitième

siècle, l’emploi de la périphrase s’étend de plus en plus à partir de

cette époque jusqu’à la Restauration.

Nombre de périphrases sont même devenues de véritables lieux communs.

«J’ai voulu me jeter aux pieds des _auteurs de mes jours_», écrit

à Saint-Preux la Julie de Rousseau. (_La Nouvelle Héloïse_, I, 4;

Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, t. III, p. 139; Hachette, 1856.)

«Quoi! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré

et les chers _gages de sa tendresse_!» écrit encore la même héroïne.

(_Ibid._, II, 4; t. III, p. 253.)

«Je porte dans mon sein un _gage de mon amour... le gage de notre

union_.» (FLORIAN, _Le Bon Ménage_, sc. 3 et 18, Fables et autres

œuvres, p. 423 et 434; Didot, 1858.)

Et si ce tour vieilli peut peindre _un jeune objet_...

Églé sera longtemps comparée à la rose.

(DELILLE, _L’Imagination_, I; Œuvres, t. I, p. 336;

Lefèvre, 1844.)

_Les auteurs de mes jours, les gages de ma tendresse, un gage de

mon amour, un jeune objet_ (pour dire une jeune fille ou une jeune

femme) sont ou ont été des périphrases des plus courantes.

ÉCOUCHARD LEBRUN dit LEBRUN-PINDARE (1729-1807), et surtout JACQUES

DELILLE (1738-1813), le «périphrastique» Delille, comme on l’a

baptisé, ont particulièrement cultivé la périphrase.

Ce sont très souvent de véritables énigmes que Lebrun donne à

déchiffrer à ses lecteurs. Voyez cette strophe de l’ode sur _Le

Triomphe de nos paysages_ (Dans le volume MALHERBE, J.-B. ROUSSEAU,

É. LEBRUN, _Œuvres_, p. 514; Didot, 1858):

La colline qui, vers le pôle,

Borne nos fertiles marais,

Occupe les enfants d’Éole

A broyer les dons de Cérès.

Vanvres, qu’habite Galatée,

Sait du lait d’Io, d’Amalthée,

Épaissir les flots écumeux;

Et Sèvres, d’une pure argile,

Compose l’albâtre fragile

Où Moka nous verse ses feux.

«Tout cela, note Sainte-Beuve (_Portraits littéraires_, t. I, p. 152,

note 1), pour dire: «Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins

à vent_; de l’autre côté, Vanvres (Vanves), son _beurre_ et ses

_fromages_; et _la porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait

Ginguené au rédacteur du journal _Le Modérateur_ (22 janvier 1790),

que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette strophe.»

Et Andrieux, l’Aristarque, n’en disconvenait pas; il avouait que

si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les armes.

Aujourd’hui, conclut Sainte-Beuve, il n’est pas un écolier qui n’en

rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines

bizarres.»

Ailleurs, dans l’ode _Mes Souvenirs ou les Deux Rives de la Seine_

(Œuvres, même édition., p. 526), Lebrun nous décrit ses jeux au

collège, et ce sont encore autant d’énigmes:

Là, dans sa vitesse immobile,

Le buis semblait dormir, agité par mon bras;

Là, je triplais le cercle agile

Du chanvre envolé sous mes pas.

Là, frêle émule de Dédale,

Un liège, sous mes coups, se plut à voltiger;

Là, dans une course rivale,

J’étais Achille au pied léger.

Là, j’élevais jusqu’à la nue

Ce long fantôme ailé, qu’un fil dirige encor

A travers la route inconnue

Qu’Éole ouvre à son vague essor.

Ce qui signifie qu’au collège il jouait à la _toupie_, à la _corde_,

au _volant_, à la _course_ ou aux _barres_, et au _cerf-volant_.

Et Jacques Delille, qui a joui, de son vivant, d’une renommée

sans égale, d’une gloire comparable à celle de Victor Hugo, que

de railleries lui ont été et lui sont encore décochées pour ses

innombrables périphrases! Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui paraît

incroyable, c’est que c’était malgré lui, en quelque sorte, et

uniquement pour se conformer au goût du jour, qu’il les employait;

personnellement et par principes, il y était opposé: nous le verrons

tout à l’heure.

Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. · 第 14 / 56 题