VOLTAIRE. Son théâtre: anecdotes diverses. Georges Avenel
et son édition des œuvres de Voltaire. La petite-nièce de
Corneille. Abus des mots _horreur_, _fatal_, _affreux_. Les
tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo. Orthographe
de Voltaire.
L’ABBÉ D’ALLAINVAL. — SAURIN. — ALEXANDRE DE MOISSY. Une
pièce pour sages-femmes.
SEDAINE. Ses répétitions de mots. Ses incorrections. —
LEMIERRE. Le vers du siècle.
BEAUMARCHAIS. L’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle.
Termes de prédilection.
DORAT. — CHAMFORT. _La Charité romaine._ — DESFORGES.
Phrases inachevées. — FLORIAN.
VOLTAIRE (1694-1778) — «Le Français suprême, l’écrivain qui a été
le plus en harmonie avec sa nation... Voltaire, c’est le plus grand
homme en littérature de tous les temps; c’est la création la plus
étonnante de l’Auteur de la nature,» a proclamé Gœthe (_Conversations
avec Eckermann_, t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité
dans VOLTAIRE, _Œuvres complètes_, t. VIII, p. 1126, édit. du journal
_Le Siècle_); «Le vrai représentant de l’esprit français dans ce que
j’appelle un congrès européen serait Voltaire,» déclare, de son côté,
Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. XV, p. 210, note 1) — Voltaire
confond, dans une de ses tragédies, _L’Orphelin de la Chine_ (I, 3),
_alfange_ (sorte de cimeterre) avec _phalange_ (troupe d’infanterie),
et il écrit:
De nos honteux soldats les _alfanges_ errantes,
A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes.
Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis
_phalanges_ à la place d’_alfanges_.
Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier:
Où _mon front_ avili n’osa _lever les yeux_.
On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (_Rome sauvée_, I, 7):
Faisons notre devoir: les dieux feront le reste,
de ce vers de Corneille (_Horace_, II, 8):
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux...
Ce vers:
Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,
se trouve à la fois et mot pour mot dans l’_Œdipe_ de Corneille
(I, 3) et dans l’_Œdipe_ de Voltaire (I, 1), où nous rencontrons
également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe:
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.
Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme de
Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire:
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!
(_Tancrède_, III, 1.)
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux;
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.
(_Mérope_, I, 3.)
Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance,
C’est la seule vertu qui fait leur différence.
(_Mahomet_, I, 4.)
Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de
_Mahomet_, l’esclave SÉIDE, a laissé son nom dans la langue pour
signifier un sectateur fanatique.
Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.
(_La Mort de César_ II, 1.)
... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers.
(_Ibid_.)
Etc., etc.
Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire des
œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal _Le
Siècle_, 1867-1870, 8 vol. in-4)[21], a eu le soin d’imprimer en
italique tous ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres.
[21] Le nom d’Émile de la Bédollière figure bien dans le titre
de l’ouvrage, au moins sur les quatre premiers tomes de cette
édition; mais à peu près pour la forme uniquement, et en raison
de l’importante situation que La Bédollière occupait alors au
journal _Le Siècle_.
Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un vers:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,
a été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de
la préface de _L’Enfant prodigue_, comédie en cinq actes (t. III, p.
286, édit. du journal _Le Siècle_).
_La Mort de César_ est, assure-t-on, la première pièce de théâtre,
«parmi celles qui méritent d’être connues», où aucune femme ne figure
parmi les personnages. Elle réalise ainsi le vœu du prédicateur
Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait retrancher des tragédies
«tout ce qui est amour». (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des
classiques_, Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.)
Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et
à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, p. 22), survint
à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’_Adélaïde du
Guesclin_, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche:
Es-tu content, Coucy?
«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce qui,
comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre. (Cf.
Georges AVENEL, _ouvrage cité_, t. III, p. 215 et 229.)
Dans _Zaïre_, «la plus touchante de toutes les tragédies qui
existent» (LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, t. III, 1re
partie, p. 222; Verdière, 1817), un autre hémistiche:
... Soutiens-moi, Chatillon,
(II, 3),
a été et est souvent encore employé par plaisanterie, burlesquement.
De même, à la première représentation de _Mariamne_, dans le moment
où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène, prenait
la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La reine
boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin de
la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis la
chute de la pièce. (Cf. Georges AVENEL, _ibid._, p. 112.)
C’est dans _Zaïre_, où une croix fait reconnaître à Lusignan
sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois cet
accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a tant abusé
depuis. (Cf. _Zaïre_, II, 3; — et Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_,
Théâtre de Voltaire, p. 100.)
Pendant qu’on répétait _Mérope_, Voltaire accablait les acteurs de
corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa
pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui remit
une correction à porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran
Polyphonte. «Mais, à cette heure, tout le monde dort, monsieur,
objecte le domestique. Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin.
— Va, cours! répond gravement Voltaire. _Les tyrans ne dorment
jamais_.» (Cf. Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, p. 193, note 1.)
Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec ses
incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui ferma un
jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des rectifications
par le trou de la serrure, elle boucha ce trou. Alors Voltaire
s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle Desmares donnait
un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un superbe pâté de
perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on découvrit douze
perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où étaient inscrits
les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le rôle de Mlle
Desmares. (Cf. Lucien PEREY et Gaston MAUGRAS, _La Vie intime de
Voltaire aux Délices et à Ferney_, p. 252, note 2; — et Émile
DESCHANEL, _ibid._, p. 235.)
Deux vers de la tragédie de _Mahomet_ (II, 5) ont été employés, dans
une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent
Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince
de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel
droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui
répondre aussitôt majestueusement et fièrement:
«Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins
A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.
— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le garde-chasse
tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à terre. (Cf. _La
Semaine des familles_, 22 septembre 1860, p. 820; — et LAROUSSE, art.
Droit, p. 1276, col. 4.)
A propos de ce vers de Corneille (_Cinna_, III, 4):
Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie,
on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan, datée de
Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais très
probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce de
Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à
signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec
le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût.
Dans une notice de Voltaire sur _L’Encyclopédie_ (1774; _Œuvres
complètes de Voltaire_, t. VI, p. 381; édit. du journal _le Siècle_),
on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt
et un volumes in-folio (de _L’Encyclopédie_) qu’on trouvait sur la
toilette de toutes les dames...»
_Vingt et un_ volumes in-folio sur une table de toilette! Il fallait
que ces toilettes fussent à la fois très grandes et remarquablement
solides.
Laharpe (_Ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 153, 183 et 363)
constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop les mots
_horreur_, _fatal_, _affreux_ surtout. Voir, par exemple, la tragédie
d’_Œdipe_, acte IV, scène 1, où l’épithète _affreux_ se trouve
répétée sept fois:
Sur mes destins _affreux_ ne soit trop éclairé...
Et que tous deux unis par ces liens _affreux_...
Etc., etc.
Et dans _Mérope_ (II, 2):
Celle de qui la gloire et l’infortune _affreuse_...
On rencontre aussi dans _Mérope_ (IV, 2) ce vers peu harmonieux:
Quoi! de pitié pour moi tous vos _sens sont saisis_?
Nous avons signalé plus haut (p. 22) la fameuse dissonance, rectifiée
depuis:
_Non, il n’est_ rien que _Nanine n’honore_.
Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne peut
s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo (_Actes
et Paroles_, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin, s. d.): «Je
range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes
que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence draconienne,
ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le démontre Émile
Deschanel (_Ouvrage cité_, p. 212, 228, 311, 356: «Tancrède, le héros
amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?» etc.), le théâtre
de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui de Voltaire.
L’auteur d’_Hernani_, nous le verrons plus loin, dans le chapitre qui
lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même opinion sur
Voltaire et ses tragédies.
L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les écrivains
de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs, est
très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement
de sa main, et signée: VOLTAIRE, _chambelan_ du _roy_ de Prusse, il
écrit ainsi les mots: _nouvau_, _touttes_, _nourit_, _souhaitté_,
_baucoup_, _ramaux_, le _fonds_ de mon cœur, _andidote_, _crétien_,
etc., etc. (Cf. G.-A. CRAPELET, _Études pratiques et littéraires sur
la typographie_, p. 345, note).
Et dans sa tragédie de _Tancrède_ (IV, 2), on lit:
Oui, j’ai tout fait pour elle...
Et l’eussé-je _aimé_ moins, comment l’abandonner?
(_aimé_ pour _aimée_).
On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (_Lettres_, t. II, p. 281;
édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à
enseigner l’orthographe à Voltaire».
* * *
L’ABBÉ D’ALLAINVAL ou SOULAS D’ALLAINVAL (1700-1753), qui, au
milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant
dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, —
et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une
singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême
indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur _L’Embarras
des richesses_? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages...
pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt».
(_Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques_, t. III, Notice sur
d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme
l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. _Le Mariage de
Figaro_, V, 3; et le _Dictionnaire philosophique_, article Argent),
qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner»,
et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir».
Dans une pièce de SAURIN (1706-1781), _Les Mœurs du temps_, nous
voyons, à la scène deuxième, un des personnages, Julie, arriver
«tenant un livre ouvert», ce qui n’empêche pas une autre dame,
Cidalise, qui n’est cependant pas aveugle, de s’exclamer presque
aussitôt: «Je vous dirais bien, moi, de quoi ce livre vous aurait
entretenue, _si vous l’aviez ouvert_».
Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie
_Blanche et Guiscard_, qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces
beaux vers fréquemment cités:
Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!...
Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer...
La loi permet souvent ce que défend l’honneur...
(Cf. Notice sur Saurin, _Chefs-d’œuvre tragiques_,
t. I, p. 270; Didot, 1869.)
Comme exemple des ridicules indications de personnages dans certains
mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’ALEXANDRE DE
MOISSY (1712-1777), — qui en a écrit bien d’autres, plus ou moins
grotesques, — _La Vraie Mère_, «drame didacti-comique en trois
actes». Voici cette distribution textuelle (Cf. l’_Almanach de la
Littérature, du Théâtre et des Beaux-Arts_, 1867, p. 93):
«MME FÉLIBIEN, accouchée depuis sept mois et nourrissant son enfant.
«M. FÉLIBIEN, son mari, négociant.
«MME DE VILLEPREUX, sa sœur, femme enceinte et presque à terme.
«M. DE VILLEPREUX, son mari.
«MME DES AULNES, femme d’un marchand de drap, relevée de couches
depuis neuf mois et demi.
«L’ENFANT de Mme Félibien, âgé de sept mois.
«L’ENFANT de Mme des Aulnes, âgé de dix mois.
«MME LONDAIS, sage-femme.
«MME LÉVEILLÉ, garde de femmes en couches.»
* * *
SEDAINE (1719-1797) a une manie, un tic, pour ainsi parler: c’est de
redoubler les locutions qu’il emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!»
«Conte-moi ça, conte-moi ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?»
Ce redoublement lui semblait donner plus de naturel au dialogue, et
aussi plus de force, équivaloir à un superlatif. C’est du reste la
remarque de François Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t.
I, p. 42): «La manière primitive et la plus naturelle de former un
superlatif c’est de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas;
ils vous diront _Un grand, grand, grand homme_! — _Il était petit,
petit_! C’est l’origine du _bonbon_ et du _bobo_.»
Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine:
«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (_Le Philosophe sans le savoir_, IV,
7.)
«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (_Ouvrage cité_, IV, 9.)
«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (_Ibid._)
«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (_Ibid._, V, 2.)
«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (_Ibid._, V, 4.)
«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (_Ibid._)
«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je n’hésite
pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un instant.»
(_La Gageure imprévue_, sc. 23.)
«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (_Ibid._)
«Madame, madame, j’en suis charmé.» (_Ibid._)
«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (_Ibid._, sc. 25.)
«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre: c’est...»
(_Rose et Colas_, sc. 8.)
«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (_Ibid._)
«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (_Ibid._)
«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus
d’aveugles que de clairvoyants.» (_Ibid._, sc. 15.)
«Folle! folle! je vais te faire voir...» (_Ibid._)
«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (_Ibid._, sc. 16.)
Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont innombrables dans
le théâtre de Sedaine, on dirait des _doublons_ typographiques.
Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment développé»,
dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une impression médiocre;
et quand on trouvait des longueurs dans ses ouvrages, il était rare
qu’il ne répondît pas: «J’allongerai». (Notice sur Sedaine, _Chefs
d’œuvre des auteurs comiques_, t. VII, p. 2; Didot, 1861.)
Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est souvent
négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête _sur son
estomac_» (_Le Déserteur_, I, 6), — et l’on raconte, à ce sujet,
l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité:
«... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui
en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception
d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du
récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt
ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.»
(_Curiosités littéraires_, Académies, p. 299; Paulin, 1845.)
* * *
LEMIERRE (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si connu et qualifié
«le vers du siècle»:
Le trident de Neptune est le sceptre du monde,
qui se trouve dans son poème _Le Commerce_, a, dans sa première
tragédie, _Hypermnestre_, marié en un seul jour cinquante filles d’un
même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est une intrigue
empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des Danaïdes,
mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale. (Cf.
LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 596.)
«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme _sensible_», dit un
des personnages de _La Mère coupable_ (III, 2) de BEAUMARCHAIS
(1732-1799).
Ce qualificatif _sensible_ et le substantif _sensibilité_, nous les
retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes ou prosateurs,
du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau notamment, chez
Florian: «Il ne me reste qu’un cœur _sensible_» (_Gonzalve de
Cordoue_, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139, 162, 164,
168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.[22].
[22] Sur l’abus de l’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle,
voir MICHELET, _Histoire de France_, tome XIX, p. 287 (Marpon et
Flammarion, 1879): «C’était (la seconde moitié du dix-huitième
siècle) un temps ému et de larmes faciles. La langue en
témoignait. A chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_.»
Etc. Et Edmond et Jules DE GONCOURT, _La Femme au dix-huitième
siècle_, p. 439 (Charpentier, 1890): «Sensible, c’est cela seul
que la femme veut être; c’est la seule louange qu’elle envie (à
cette époque)...»
«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui
traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était
le mot _sensibilité_», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (_Racine
et Victor Hugo_, p. 64).
Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque écrivain
a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son dictionnaire et sa
manière», selon la sentence de Joubert (_Pensées_, Du style, t. II,
p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également: «Chaque écrivain,
a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient fréquemment dans
le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui qui l’emploie,
un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles MONSELET, le journal _La
Vie littéraire_, 9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une
de ces «locutions favorites», — qui ne trahissent pas toujours et
inévitablement un vœu ou un faible, — et nous continuerons, chemin
faisant et à l’occasion, d’en mentionner.
Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de _Tarare_, chœur que
Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps
comme un chef-d’œuvre de ridicule»:
Notre amour est pour la pâture,
Et tous nos soins
Sont pour nos foins.
(Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais,
_Théâtre de Beaumarchais_, p. xx; Didot, 1863.)
Et cette indication scénique dans _La Mère coupable_ (II, 2):
«Bégearss... se mord le doigt _avec mystère_».
Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (_Mémoires_, Addition
au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux juges sa liste
d’une main, et faisant la révérence _de l’autre_, Mme Goëzman a
dit...»
Une jolie locution, empruntée à ces mêmes _Mémoires_ (p. 111):
«Courir _comme chat sur braise_».
Pour dire que des danseurs qui représentaient les vents et jouaient
mal ont été hués et chassés de la scène par les spectateurs du
parterre, DORAT (1734-1780) écrit:
Et le parterre enfin renvoie, avec justice,
Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse.
(Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 100.)
«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés.
CHAMFORT (1741-1794), dans une strophe où il rappelait la fameuse
scène baptisée _La Charité romaine_, fréquemment représentée en
peinture, et qui nous montre une jeune femme allaitant un vieillard,
— l’aventure de Péra et de son père Cimon, que l’on confond parfois
avec Éponine et son mari Sabinus, — s’exprime en ces termes
drolatiques:
De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père
Elle devient la mère!
(Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 2e partie, p. 445; —
et LAROUSSE, art. Charité romaine.)
La comédie de DESFORGES (Choudard-Desforges: 1746-1806), _Le Sourd ou
l’Auberge pleine_, qui eut jadis tant de succès, est certainement
une des plus incorrectes, des plus négligemment écrites qui aient
paru.
«Oui, je m’_en_ rappelle!» dit un des personnages. (III, 3.)
Et un autre, D’Oliban, comme l’action se passe en 1793, n’ose
prononcer le mot _tyran_, et s’arrête juste au milieu du mot:
«... Donner ma fille au plus ridicule des maris, et de père devenir
tyr... Je n’ose achever.» (III, 5.)
Déjà le vieux poète Jacques DE LA TAILLE (1543-1562) avait usé du
même procédé dans sa tragédie de _Daire_ (Darius), où, dans la
dernière scène, les suprêmes paroles que Darius adresse de loin à
Alexandre en expirant sont ainsi rapportées:
O Alexandre...
Ma mère et mes enfants aye en recommanda... (_tion_)
Il ne put achever, car la mort l’en garda (_l’empêcha_).
(Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au
seizième siècle_, p. 207.)
Ce même genre de réticence, ce même _truc_, se retrouve chez FLORIAN
(1755-1794). Dans son roman _Gonzalve de Cordoue_ (livre X, t. II,
p. 180; édit. de la Bibliothèque nationale), très belle épopée en
prose qui mérite d’être relue, un personnage, Alamar, ennemi furieux
de Gonzalve, s’écrie, en s’armant pour aller le combattre: «Je cours
punir, exterminer le «détestable...» Il ne peut achever, sa colère
ne lui permet pas de prononcer le nom qu’il abhorre.»
Ailleurs (livre IV, t. II, p. 36), c’est, comme tout à l’heure,
pour le Darius de Jacques de la Taille, la mort qui coupe la parole
à l’orateur: «Que le Dieu du ciel me pardonne! et que les Zegris,
profitant du terrible exemple...» Il n’achève pas; l’impitoyable mort
le saisit.»