RONSARD. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN. — DU BARTAS. Sa
gloire «sans rivale». — MALHERBE. Une ode qui arrive trop
tard. — SCUDÉRY.
LA FONTAINE. Ses inadvertances. Emploi du mot _femme_.
Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques. Irrégularités
de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime _hommes_ et
_nous sommes_. Orthographe de La Fontaine.
BOILEAU. — REGNARD. Ses emprunts à Molière. — CRÉBILLON
LE TRAGIQUE. La cheville «en ces lieux». — L’ABBÉ
DESFONTAINES. — PIRON. Un acteur qui se poignarde d’un coup
de poing. — LA CHAUSSÉE.
Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra
pas toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder
quelque peu et remonter à RONSARD (1524-1585), qui, comme on
sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait la toux
de _ronge-poumon_, Apollon de _porte-perruque_, Bacchus de
_nourri-vigne_ et _aime-pampre_, etc.
Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième
siècle et même plus tard. «Votre esprit _aime-vers_... Cyprine
_dompte-cœur_...», écrit, dans sa comédie _Le Visionnaire_ (II, 4),
DESMARETS DE SAINT-SORLIN (1595-1676), qui, en plus d’un endroit, a
imité Ronsard.
Dans la préface de son poème _La Franciade_, Ronsard (_Œuvres
complètes_, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer
de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de
prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le
plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les
consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR,
qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et
batterie aux vers.»
Le poète DU BARTAS (1544-1590), qui, de son vivant, a joui de la plus
grande réputation, d’«une gloire sans rivale», dont les œuvres ont
été traduites dans presque toutes les langues de l’Europe (Cf. _La
Grande Encyclopédie_, art. Du Bartas), est peut-être celui qui, après
nos décadents, symbolistes et naturistes, nous fournirait le plus de
vers bizarres et drolatiques. On sait que, pour exprimer le galop du
cheval, il commençait par galoper lui-même dans sa chambre[20]:
Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape
Le vent qui va devant...
[20] «Du Bartas, auparavant que de faire cette belle description
du cheval, s’enfermait quelquefois dans une chambre, et, se
mettant à quatre pattes, soufflait, hennissait, gambadait, tirait
des ruades, allait l’amble, le trot, le galop, à courbette,
et tâchait par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le
cheval.» (Gabriel NAUDÉ, dans SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie
française au seizième siècle_, p. 100, note, et 397; Charpentier,
1869.) A en croire la princesse Palatine (_Correspondance_, t.
I, p. 240; Charpentier, 1869), le cardinal de Richelieu, sans
avoir l’excuse d’une description littéraire, faisait de même: «Il
se figurait quelquefois qu’il était un cheval; il sautait alors
autour d’un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit
pendant une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques;
ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le
faire suer, et, quand il s’éveillait, il n’avait aucun souvenir
de ce qui s’était passé.»
Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au besoin,
certaines syllabes, écrit _pé-pétiller_, _ba-battre_, _flo-flottant_,
au lieu de _pétiller_, _battre_, _flottant_. Le soleil est pour lui
_le duc des chandelles_; les vents sont _les postillons d’Éole_. Sa
muse, comme celle de Ronsard et encore plus, «en français parle grec
et latin»:
Apollon porte-jour; Herme guide-navire;
Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre...
La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs,
Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs.
Etc., etc.
On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son
gazouillement:
La gentille alouette, avec son tire-lire,
Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire
Vers la voûte du ciel, etc.
(Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au
seizième siècle_, p. 99 et passim; et PHILOMNESTE
[Gabriel Peignot], _Le Livre des singularités_, p. 344).
Dans MALHERBE (1555-1628), pourtant si minutieux et si difficile,
nous relevons ces métaphores disparates (_Ode au roi Louis XIII_,
1627):
Prends ta _foudre_, Louis, et va comme _un lion_
Donner le dernier coup à la dernière tête
De la rébellion.
Malherbe écrit à Racan (_Œuvres de Malherbe_, p. 180; Didot, 1858,
in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au monde, les
femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons.
C’est un sentiment que j’ai eu _dès ma naissance_...»
«Dès ma naissance» est sans doute exagéré.
Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand on
avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se
reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier
pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc
de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant
une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le
premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut
terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf.
TALLEMANT DES RÉAUX, _Les Historiettes_, t. I, p. 183; Techener,
1862.)
Entre autres rodomontades et drôleries du poète tragi-comique SCUDÉRY
(1601-1667), on cite ces phrases de sa première comédie _Lygdamon_,
où, pour s’excuser des fautes de style qu’il a pu commettre, il
écrit: «J’ai compté plus d’années parmi les armes que d’heures dans
mon cabinet; j’ai usé plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles,
et sais mieux ranger les soldats que les paroles... Je suis sorti
d’une maison où l’on n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je
veux apprendre à écrire de la main gauche, afin d’employer la droite
plus noblement.» Dans cette pièce de _Lygdamon_, un amoureux dit
tendrement à sa belle:
Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes?
et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres de la
contrée. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I,
p. 144; — et LAROUSSE, art. Scudéry.)
* * *
LA FONTAINE (1621-1695), parlant, dans la _Vie d’Ésope le Phrygien_
qu’il a placée en tête de ses fables, de la _Vie d’Ésope_ écrite par
le moine Planude, dit que cette biographie doit être crue, parce que
Planude était à peu près contemporain d’Ésope: «Planude vivait dans
un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas
être encore éteinte». Or, entre Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et
le moine Planude, qui vivait au quatorzième siècle, on voit qu’il y a
un intervalle de _plus de dix-huit siècles_. (Cf. LA FONTAINE, édit.
des Grands Écrivains, t. I, p. 29.)
Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et sont
entachées d’erreurs.
Dans la première de ces fables, _La Cigale et la Fourmi_ (imitée
d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que
de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, _ni mil,
ni vermisseau_, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe
sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant,
elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne lui
a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en hiver,
et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise soit
venue.» (TOUSSENEL, _Le Monde des oiseaux_, chap. 2, t. I, p. 62;
édit. de 1853.)
A deux reprises (_Le Chat et le Rat_, VIII, 22; et _Les Souris et
le Chat-Huant_, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la
chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau
d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. LA FONTAINE, édit. des
Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13; et t. III, p. 162, note 5.)
Ailleurs (_La Souris métamorphosée en Fille_, IX, 7), le rat devient
_le mari_, le mâle, de la souris.
Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La Fontaine
était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène NOËL, _La Vie des
fleurs_, p. 71; Hetzel, s. d.)
Dans la fable _La Chatte métamorphosée en Femme_ (II, 18), l’auteur
nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant devenue femme,
Les souris ne la craignaient point,
les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui est
manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que ce
soit, au moindre bruit.
Dans _Le Meunier, son Fils et l’Ane_ (III, 1), au lieu d’avoir la
peine de marcher, et
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton sans doute,
et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui devait être
passablement mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas
lui permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller».
_Le Lièvre et la Perdrix_ (V, 17):
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué,
essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir.
La _femme_ du lion mourut,
écrit La Fontaine, dans _Les Obsèques de la Lionne_ (VIII, 14), pour
désigner la femelle du lion, et cette locution apparaît ailleurs
encore sous la plume du grand fabuliste (même fable, plus bas; et II,
2). Et
Deux coqs vivaient en paix...
Il (ce coq) eut _des femmes_ en foule.
(_Les Deux Coqs_, VII, 13.)
La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (_Voyage en
Amérique_, volume intitulé _Atala_, p. 346; Didot, 1871): «Le castor
est jaloux, et tue quelquefois _sa femme_ pour cause ou soupçon
d’infidélité».
Et Mérimée, dans une de ses _Lettres à Panizzi_ (t. II, p. 225):
«Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une
chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête,
qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux
tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la _femme_
du chien de l’empereur!»
De même La Fontaine nous parle des _doigts_ du chat, pour ses griffes
(IX, 17); un rossignol tombe dans les _mains_ d’un milan (IX, 18); le
rat prend l’œuf entre ses _bras_ (X, 1); etc. «Le bonhomme» humanise
ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre tout à
fait la nature animale avec la nature humaine.
_Les Deux Pigeons_ (IX, 2): On peut se demander pourquoi le pigeon,
qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir partir, ne
s’en va pas avec lui, puisque
L’absence est le plus grand des maux,
et que rien ne le retient au logis.
Voltaire (_Dictionnaire philosophique_, art. Calebasse; _Œuvres
complètes_, t. I, p. 208, édit. du journal _Le Siècle_) et Diderot
(_Jacques le Fataliste_, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont montré
tout ce qu’il y avait de faux dans la fable _Le Gland et la
Citrouille_ (IX, 4; imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble
avoir tort de trouver que la citrouille serait mieux pendue
A l’un des chênes que voilà,
aurait eu raison dans les contrées tropicales où d’énormes noix de
coco poussent sur de très grands arbres.
Il ne faut jamais dire aux gens:
«Écoutez un bon mot, oyez une merveille.»
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille?
(_Les Souris et le Chat-huant_, XI, 9.)
Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours
observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de
s’astreindre. Voici...
Une histoire _des plus gentilles_...
(_Testament expliqué par Ésope_, II, 20.)
Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il s’adresse à
eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart des écrivains
de son temps, use et abuse des plus hyperboliques adulations:
«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni
aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors
âgé de _douze ans_: elles se rencontrent toutes dans les présents
que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les
ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître
toutes les règles qui y conviennent.» (_Fables_, livre XII, Dédicace
à Mgr le duc de Bourgogne.)
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu’ayant mille vertus _vous n’avez nul défaut_.
(_Philémon et Baucis_, in fine),
déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique débauché.
Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète
estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (_Fables_,
Daphnis et Alcimadure, XII, 26.)
Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de sa maîtresse
sur la scène; les mêmes libertés de gestes se retrouvent dans le
théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une reprise (_L’Eunuque_, IV,
1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci:
«CHRÉMÈS, lui voulant mettre la main au sein...
«PYTHIE, se retirant, et repoussant sa main...»
Et je vous fais grâce du texte.
Voyez aussi, de La Fontaine, _Clymène_, comédie en un acte (vers
la fin), et _Ragotin ou le Roman comique_, comédie en cinq actes,
où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II, 11;
III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes
farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces
«inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand
siècle.
Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie _Le Florentin_,
que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart des petites
pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on, de demander,
dans la salle même du théâtre, — mais était-ce sérieusement ou en
plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a fait cette rapsodie?»
(Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et
Victor HUGO, _Notre-Dame de Paris_, livre I, chap. 3; t. I, p. 40;
Hachette, 1858.)
Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie
analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans
la fable _Le Vieillard et ses enfants_ (IV, 18), on rencontre,
presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (_enfants_,
_appelait_, _parlait_). Dans la fable _Les Lapins_ (X, 14 ou 15),
_guides_ (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier,
quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La
Fontaine) rime avec _solide_ (au singulier). Dans la fable _Le
Corbeau, la Gazelle, etc._ (XII, 15), quatre rimes masculines se
suivent: _imparfaitement_, _infiniment_, _autrement_, _firmament_; et
un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois
rimes du même genre: _tourmentant_, _instant_ et _comment_.
Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez
Molière:
«... Je suis sourd, _les ans en sont_ la cause.» (_Fables_, VII, 16.)
«... Tous _sont_ de _son_ domaine.» (VIII, 1.)
«... Parcourant _sans cesser ce_ long _cercle_ de peines.» (X, 2.).
«... Ayant _au haut_ cet écrit_eau_.» (X, 14.)
«_Ces soins sont_ superflus.» (XII, 8.)
«Quand il en aurait eu, ç’au_rait été tout un_.» (XII, 12.)
«Là, tout l’Olym_pe en pompe eût_ été vu.» (XII, 15.)
Etc., etc.
Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit
_tartufs_ (tartuffes), _respec_ (respect), _circonspec_ (circonspect)
(IX, 14; — X, 8 et 12); etc.
Dans _L’Abbesse malade_ (_Contes_, IV, 2) se trouve un _e_ muet non
élidé, qui ne compte pas pour une syllabe:
A moins enfin qu’elle n’ait à souhait
Compagni_e_ d’homme. Hippocrate ne fait
Choix de ses mots...
«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque
ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1).
Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs,
Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer _hommes_ avec
_sommes_ (nous _sommes_, dans le siècle où nous _sommes_): quand l’un
de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain
que l’autre ne va pas tarder à se montrer:
Mais ne bougeons d’où nous _sommes_:
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des _hommes_.
(_Fables_, I, 16.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Peut servir de leçon à la plupart des _hommes_.
Parmi ce que de gens sur la terre nous _sommes_.
(II, 13.)
De tout temps les chevaux ne sont nés pour les _hommes_,
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous _sommes_,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(IV, 13.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Souvent pour des sujets même indignes des _hommes_:
Il semble que le ciel sur tous tant que nous _sommes_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(VIII, 5.)
... et, tous tant que nous _sommes_,
. . . . . . . . . . . . . . . .
Et l’on ne peut l’apprendre aux _hommes_.
(VIII, 7.)
Souffrir ce défaut aux _hommes_!
Mais que tous, tant que nous _sommes_,
. . . . . . . . . . . . . .
(IX, 1.)
Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc.
«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans LA FONTAINE,
édit. des Grands Écrivains, t. III, p. 249, note 7), que, dès qu’on
voit le mot _hommes_ à la fin d’un vers, on puisse être sûr de voir
arriver à la fin de l’autre vers, _où nous sommes_ ou bien _tous tant
que nous sommes_. L’habileté de l’écrivain consiste à sauver cette
misère de la langue par le naturel et l’exactitude de la phrase où
ces mots sont employés.»
On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et
suiv.), dans la tragédie d’_Achille_, où l’orthographe de La Fontaine
a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très
fréquemment de la nôtre: _vanger_ (venger), _quiter_ (quitter),
_soufrir_ (souffrir), _rampart_ (rempart), _flater_ (flatter),
_fidelle_ (fidèle), _guarent_ (garant), etc.
* * *
BOILEAU (1636-1711), si rigoureux et sévère, nous parle de _reculer
en arrière_, comme si l’on pouvait _reculer en avant_:
Pégase s’effarouche et recule en arrière.
(Épître IV, _Le Passage du Rhin_.)
Son île escarpée et _sans bords_:
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords
(Satire X, _Les Femmes_.)
lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île qui n’aurait
pas de bords?
Le Français, né malin, forma le vaudeville;
Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,
Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant.
(_L’Art poétique_, chant II.)
Un indiscret qui _passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant_?
Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,
S’éteint à chaque pas faute de nourriture.
(_Ibid._, chant III.)
Un _feu_, dépourvu de _sens_ et de _lecture_, qui s’éteint à chaque
_pas_?
Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du Parnasse.
Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (_A son
esprit_), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin:
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.
Je ne sais plus où j’ai lu que le _Traité du Sublime_ de Longin,
traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à
l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque
toujours reliés — de _Traité du Sublimé_, c’est-à-dire du calomel,
sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie.
* * *
Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans les
comédies de REGNARD (1656-1710), c’est la quantité de vers qu’il
emprunte, plus ou moins textuellement, à Molière. «Tu prenais ton
bien où bon te semblait, eh bien, je fais comme toi, et c’est toi que
je pille,» paraît-il dire à son maître.
Dans vos brusques _humeurs_ je ne puis vous comprendre.
(REGNARD, _Le Distrait_, I, 1.)
Dans vos brusques _chagrins_ je ne puis vous comprendre.
(MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.)
J’étais _fort_ serviteur de monsieur votre père.
(REGNARD, _Le Distrait_, II, 7.)
_Et_ j’étais serviteur de monsieur votre père.
(MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, V, 4.)
A peine _pouvons-nous_ dire comme il se nomme.
(REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 2.)
A peine _pouvez-vous_ dire comme il se nomme.
(MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.)
Et ne me rompez pas la tête _plus longtemps_.
(REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 3.)
Et ne me rompez pas _davantage_ la tête.
(MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, IV, 3.)
Voilà, je _le confesse_, un homme abominable.
(REGNARD, _Les Ménechmes_, V, 5.)
Voilà, je _vous l’avoue_, un abominable homme.
(MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 6.)
_Est-ce à moi_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse?
(REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 8.)
_C’est à vous_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
(MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 2.)
C’est à vous de sortir _et de passer la porte_.
La maison m’appartient...
(REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 2.)
C’est à vous d’en sortir, _vous qui parlez en maître_.
La maison m’appartient...
(MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 7.)
Etc., etc.
Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je vous trouve
plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard:
_Je vous trouve plaisant!_ Au gré de mes souhaits...
(_Le Distrait_, V, 9.)
_Je vous trouve plaisant_ de disposer de moi.
(_Les Ménechmes_, V, 6.)
_Je vous trouve plaisant_ et vous avez raison...
(_Le Légataire universel_, II, 11.)
_Je vous trouve plaisant_ de parler de la sorte.
(_Ibid._, III, 2.)
Etc., etc.
* * *
CRÉBILLON LE TRAGIQUE (1674-1762), dont nous avons cité le mot
(p. 29): «Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne
me restait plus que l’enfer», «a fondé presque toutes ses pièces,
selon la remarque de Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t.
III, 1re partie, p. 563-564; Verdière, 1817), sur le déguisement
des principaux personnages. A commencer par _Rhadamiste_, Zénobie y
paraît sous le nom d’Isménie; dans _Électre_, Oreste est caché sous
celui de Tydée; Pyrrhus, dans la pièce de ce nom, l’est sous celui
d’Hélénus; Ninias, dans _Sémiramis_, sous celui d’Agénor; le fils de
Thyeste, sous celui du fils d’Atrée; Sextus, dans _Le Triumvirat_,
sous celui de Clodomir»; etc.
Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est autre
que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien n’était:
Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur...
Et Ninias de s’écrier, non sans raison:
O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère
D’aussi coupables feux éclater sans mystère?
(Cf. LAHARPE, _ibid._, p. 553-554.)
Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville
«en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers,
dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (_Ibid._, p. 528), c’est
que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à
contre-sens»:
Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux
Signale quelque jour ma fureur _en ces lieux_...
Je ne suis en effet descendu _dans ces lieux_...
Et nous n’avons d’appui que de vous _en ces lieux_...
Quel déplaisir secret vous chasse _de ces lieux_...
Cachez-nous au tyran qui règne _dans ces lieux_...
Je tremble à chaque pas que je fais _en ces lieux_...
Sans appui, sans secours, sans suite _dans ces lieux_...
J’en crains plus du tyran qui règne _dans ces lieux_...
Il doit être déjà de retour _en ces lieux_...
M’accorder un vaisseau pour sortir _de ces lieux_...
Gardes, faites venir l’étranger _en ces lieux_...
Et votre voix, Seigneur, a rempli _tous ces lieux_...
Etc., etc.
Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces
lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie
d’_Oreste_ notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5;
II, 1, 2, 5; etc.):
«... Oreste est _en ces lieux_.» (II, 7.)
«... Qu’osiez-vous faire _en ces lieux_ écartés?» (III, 6.)
Etc., etc.
A la première représentation de cette pièce, à certain endroit, sans
doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait:
«Suivez-moi!
— Où? demandait Clytemnestre.
— _Aux lieux_...», commençait à répondre Oreste.
Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire.
(Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de tout le monde_, 1re série, p. 269.)
Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement.
* * *
L’ABBÉ DESFONTAINES (1685-1745), fameux par ses disputes avec
Voltaire, commet la balourdise, au début de son _Ode à la reine_, de
prendre, non le Pirée pour un homme, mais le Permesse, rivière de
Béotie, où les Muses aimaient à se baigner, pour une montagne, de
confondre, en d’autres termes, _Permesse_ avec _Parnasse_. Piron ne
manqua pas de relever la bévue:
Il croyait le Permesse un mont,
Or c’est un fleuve très profond;
Etc., etc.
Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que PIRON (1689-1773), à
son tour, commet ou semble commettre la même erreur dans _L’Amitié
médecin_, où il demande aux Muses de faire retentir les «échos du
_Permesse_». (Cf. Paul CHAPONNIÈRE, _Piron_, p. 304-305.)
A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible
incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de
_Callisthène_ (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce,
le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en
si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée,
garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que
l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un
poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé
au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son
glaive. (ID., _ibid._, p. 61.)
Ce vers de LA CHAUSSÉE (1692-1754), qui se trouve dans sa comédie _Le
Préjugé à la mode_ (II, 3):
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses,
figure textuellement dans la tragédie d’_Héraclius_ de Corneille (IV,
4).