des faveurs de l’ordre le plus élevé. Dans son livre si substantiel:
_Les Grâces d’oraison_, le Père Poulain cite ce cas: «On a un exemple
remarquable des lenteurs de Dieu dans la vie d’une carmélite française,
morte au commencement du siècle actuel. Elle entra en religion à l’âge
de trente ans, et pendant quarante-deux ans ne fit que se débattre
contre les épreuves intérieures les plus dures, luttant sans trêve, sans
aucun adoucissement, vivant de la foi aveugle et nue. Soudain, à
soixante-douze ans, elle fut élevée à des grâces extraordinaires. Elle
trouva le ciel sur la terre et disait:--Je ne crois plus, je vois. Il en
fut ainsi jusqu’à sa mort, arrivée onze ans plus tard.»
Voici une petite paraphrase du psaume 62. Je la composai pour me la
réciter pendant les jours d’aridité. Elle ne vaut pas grand’chose. Mais
enfin j’y trouvai un peu de consolation; et j’espère qu’elle pourra en
procurer à quelques-uns.
O Seigneur, Seigneur Jésus, voici une nouvelle aurore qui se lève, et
mon âme demeure altérée de toi. Mon corps aussi a soif de sentir ta
divine présence lorsque je reçois ton Eucharistie.
Mais tu te caches. C’est pourquoi, privé de toi, j’erre dans une lande
aride où il n’y a pas de route qui mène au palais de tes consolations,
où il n’y a pas de source pour offrir à ma langueur les flots étoilés
de ton amour.
Le cœur pesant, l’âme pareille à cette solitude pierreuse, j’entre
dans ton temple et je m’agenouille, plus faible et plus morne qu’un
infirme. Et tu ne viens pas!...
Or, je donnerais cent fois ma vie pour sentir de nouveau ta présence
miséricordieuse, car ta miséricorde vaut mieux que toutes les vies.
Reviens, Seigneur, afin que l’eau fraîche de ta grâce les ayant
humectées, mes lèvres soient infatigables à te louer, pour que mes
mains se joignent et s’élèvent en signe d’allégresse, spontanément,
dès qu’on prononcera ton Nom.
Reviens Seigneur, sois le pain vivifiant de mon âme pour que mes
lèvres et tout moi ne soyons qu’un frémissement d’adoration.
Reviens, Seigneur, fais que, même la nuit, quand je veille, anxieux,
sur ma couche d’insomnie, ta présence me soit toujours évidente. Fais
que, dès le jour levant, j’éprouve de l’allégresse à méditer tes
splendeurs et tes bienfaits.
Souviens-toi que, par ton ordre, mon Ange gardien m’a défendu contre
le prince de malice qui voulait attirer mon âme dans ses ténèbres
perpétuelles.
Souviens-toi que dans le désert torride où tu m’abandonnes, je me suis
abrité à l’ombre des ailes de mon Ange et que, pour me rapprocher, de
toi, je l’ai suivi pas à pas.
Alors mon âme était accablée de tristesse; mais elle se tenait dans
l’espérance de te retrouver un jour.
Souvent, parce que j’ai cru en Toi seul, tu m’as souri à la minute
même où je m’estimais le plus délaissé. Il me semblait que tu étais
très loin et voici que tu étais tout près et que ton souffle me
caressait soudain le front.
Eh bien, Seigneur, rappelle-toi tes bontés et daigne, par cette
mémoire, abréger mon épreuve.
Ou, s’il est dans les desseins de ta sagesse, qu’elle se prolonge, ne
permets pas que le découragement m’assaille. Ne laisse pas l’esprit
d’amertume profiter de ma faiblesse pour m’endurcir à son image.
Qu’il échoue contre ma prière, qu’il prenne la fuite comme une poule
traquée par un renard. Ou que ton Archange saint Michel l’écarte d’un
flamboiement de son glaive. Et que le vent de l’épée lui ferme la
bouche quand il voudra le maudire.
Mais plutôt, Seigneur, reviens bien vite. Fais de mon âme desséchée un
jardin où sous la pluie suave de ta Grâce, les bonnes pensées
fleurissent, odorantes comme des résédas, éclatantes comme des
capucines, tressaillantes de ton amour, comme le feuillage des saules.
Et que la Sainte Vierge, douce jardinière, daigne cultiver les pauvres
fleurs que je t’offrirai pour que tu les enlaces à ta couronne
d’épines.
Ainsi-soit-il.
VI
LE MONDE
_Nolite conformari huic sæculo_, dit saint Paul. La sagesse mondaine
répond aussitôt: «Il faut être de son temps.»
Au XXe siècle, être de son temps, cela consiste à tenir l’Évangile et
ses préceptes pour un recueil de dictons surannés que tout homme
convaincu de son droit au bonheur toise avec un sourire de mépris au
coin des lèvres. C’est opposer à Dieu, à l’Église, aux vies de Saints,
les machines à vapeur, le cinématographe et l’aéroplane. C’est surtout
croire au progrès.
Chaque époque agite sa marotte. Celle des neuf-dixièmes de nos
contemporains, c’est de se figurer que, grâce aux applications de la
Science, nous connaissons et nous connaîtrons toujours d’avantage des
félicités dont nos ancêtres ne possédaient même pas le soupçon.
Interrogez-les, ces affolés du progrès. Demandez-leur s’ils sont
heureux. Sincères, ils vous répondront:--Nous ne le sommes pas, mais
nous le serons sans faute demain...
Ah! ce demain, qui ne vient jamais!
Car s’il existe une chimère décevante entre toutes c’est bien celle du
progrès. Pour qui étudie, d’un esprit sans illusions, l’histoire du
passé et la compare à celle du présent, pour qui observe que la nature
humaine reste imperturbablement pareille à elle-même, à travers toutes
les circonstances de temps et de lieu, l’évidence s’impose que, depuis
la chute, les fils d’Adam ont tenté, de toutes les façons possibles, la
conquête du bonheur terrestre. Il n’est pas de système qui n’ait été
essayé, pas de doctrine qui n’ait été appliquée. Mille fois, l’on a cru
qu’on avait trouvé le remède au mal de vivre. De siècle en siècle, on a
réédifié la Tour de Babel. Toujours, une chiquenaude ironique de Dieu la
fit choir dans la poussière. Et toujours l’homme s’est retrouvé
identique à ce qu’il était la veille: avide, inquiet, déçu, en proie aux
sept péchés capitaux.
C’est en vain qu’il tente d’échapper à cette inéluctable loi de la
souffrance qui régit l’univers. C’est en vain qu’il torture la matière
pour rassasier sa faim de jouissances sans efforts. C’est en vain qu’il
voudrait enfanter dans la joie. La douleur, refoulée sur un point de son
domaine, ne tarde pas à surgir sur un autre et à l’humilier comme
auparavant.
Un axiome que rien ne saurait abroger, c’est celui-ci: _Les désirs
croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne._ Je
l’écrivais naguère, je ne puis que le répéter. J’ajouterai: tout désir
qui n’est pas le désir du ciel n’apporte, une fois contenté, que
désillusion, dégoût, aspiration vers quelque chose de mieux. C’est la
pomme éternellement offerte par le Prince de ce monde. Mordez-y, elle
vous laissera la bouche pleine de cendre et d’amertume. Plus vous
reviendrez à ce fruit de malédiction, plus votre inquiétude s’accroîtra,
plus vous vous éloignerez de cette paix promise par Notre Seigneur
Jésus-Christ aux hommes de bonne volonté qui consentent à souffrir avec
Lui.
Qu’elle est difficile à garder cette paix intérieure où l’amour de Dieu
se renforce d’éloignement pour un monde qui le méconnaît ou le nie! Qui
s’efforce de l’acquérir et de la cultiver ne cesse d’être bousculé par
une foule en fièvre dont toutes les facultés s’agrippent aux clinquants
et aux piles d’écus, se fondent dans les soûleries de la débauche ou de
la vanité. Comme ils se démènent, en hurlant, ces frénétiques, comme ils
se hâtent, se coudoient, écrasent les faibles, comme ils tendent les
mains vers un mirage démoniaque qui recule à mesure qu’ils galopent plus
vite pour le saisir!
Le cœur se recroqueville d’effroi quand on considère tant d’insensés
qui, oublieux de leur âme immortelle, brûlent l’existence comme une auto
de course brûle la route, pour arriver plus rapidement à la fosse où
leur corps se reposera enfin dans la pourriture. Le spectacle de cette
agitation furieuse, de cette vaine recherche d’un bonheur qui n’existe
pas épouvante et fait souffrir les amoureux de la Croix. Parmi les
ronces du chemin qui monte à Dieu, ils n’en rencontrent pas qui les
déchirent d’épines plus barbelées.
Car toute passion est une idolatrie; mais on n’en connaît pas qui voue
plus sûrement le monde au Mauvais que celle de l’or. C’est ce fragment
durci du feu de l’enfer qui suscite, par-dessus tout, l’adoration de la
plupart des hommes. Pour eux, il constitue l’essence de soleil qu’ils
voudraient respirer, boire, manger, absorber par tous leurs orifices. Et
pourtant quel sombre avertissement, celui donné par son origine.
Vaporisé au centre de la terre par la chaleur des fournaises infernales,
l’or fut projeté vers la surface par une explosion analogue à celle
d’une chaudière: et c’était un peu de son haleine que Satan nous
envoyait de la sorte. La vapeur maudite, rencontrant une couche de
quartz, pénétra dans toutes les fissures de la roche et s’y figea. Puis
elle affleura çà et là sur le globe, en veines brillantes dont le seul
aspect fit tomber en démence quiconque les découvrit.
On se trompe, on se vole, on s’égorge pour la possession des pépites. Le
métal manipulé, monnayé circule, comme une épidémie, à travers les
continents et les îles. Des effluves s’en dégagent qui empoisonnent et
déforment les âmes. Les riches en deviennent plus durs et les pauvres
plus envieux. L’amour de l’or, la préoccupation d’une masse d’or à
conquérir ou à augmenter donnent à leurs regards quelque chose de glacé,
de fixe et de cruel. L’appât d’un gain monstrueux, l’espoir de
participer aux rapines de la finance fait trembler leurs lèvres et leur
dessèche le palais. Devant un lingot leur cœur bat plus vite. Et c’est
comme s’ils entendaient au fond d’eux-mêmes des tintements d’écus tout
neufs.
Marionnette lugubre dont le diable tient les fils, l’humanité joue, sans
repos, la farce tragique de l’or. Des scènes se déroulent qui seraient
grotesques si elles ne se terminaient dans les larmes et dans
l’ordure... Laissez-moi vous en montrer quelques-unes.
Voici qu’un Juif fétide, promu baron d’Haceldama, pour avoir sucé le
sang de multitudes faméliques, étale sa ventripotence pailletée sur les
tréteaux. Des buses à blason se prosternent sous ses pieds suintants,
lèchent ses orteils, mendient ses reliefs. L’un lui tend le crachoir et
l’autre le cure-ongles. Celui-ci ruse pour lui vendre son bric-à-brac
ancestral. Celui-là intrigue pour fourrer sa fille--oh! en justes
noces--dans les draps gluants de Shylock. Touchante alliance de l’usure
et de l’imbécillité fêtarde.
Voici un bourgeois. Son rêve essentiel c’est d’accoler sa progéniture,
munie des monnaies acquises par de commerciales manigances, au rejeton
d’un autre bourgeois dont la fortune soit équivalente à la sienne.
Parfois la chaste fiancée se fleurit de scrofules. Parfois le poétique
fiancé laissa les trois-quarts de son appendice nasal dans les maisons
chaudes où il crapula durant ses études. Les enfants qui résulteront de
ces deux malsains fourniront d’excellents spécimens de tératologie aux
musées médicaux. Pour le bourgeois, ce détail n’a pas d’importance
puisque son but est atteint, à savoir: la fusion de deux coffres-forts
en un seul.--Si d’aventure le promis apporte un sac un peu moins mafflu
que celui de la promise, ne vous inquiétez pas.--Il a des espérances,
dit le père en clignant de l’œil et en érigeant un index décisif.
Ce qui signifie que grand-maman, rentière notable et catarrheuse à
souhait, mourra bientôt ou que le dévoiement de l’oncle Polydore, vieux
garçon cossu, le mènera sous peu de la chaise percée au cercueil.
Le noble a _la foi_ que le Juif redorera ses merlettes et ses lambels.
Le bourgeois a _l’espérance_ que ses parents riches et valétudinaires
demeureront lucides le temps d’extirper de leur cerveau les termes d’un
testament juteux. Tous deux ont _la charité_. En effet, l’armorié
judaïsant comme l’enrichi des grands comptoirs protègent
l’Église--pourvu, toutefois, que cela ne les gêne pas trop. Non
seulement ils font à Dieu l’honneur de venir s’ennuyer, vingt minutes,
tous les dimanches, à la messe basse, devant son autel mais encore ils
allongent, sans trop gémir, une pièce de cinq sous à la quête pour le
denier du culte. Quand le curé du village où ils possèdent une terre
reçoit ses collègues pour l’Adoration, ils lui envoient quelques
vieilles poules rendues étiques par l’abus des pontes intensives, une
douzaine de poires véreuses et les grappes, acides à faire danser les
chèvres, d’une treille exposée au nord. Les plus prodigues l’invitent,
pour manger les restes, le lendemain des jours où ils ont festoyé les
gros propriétaires des environs.
Quelquefois aussi, ces bien-pensants demandent à s’édifier. Ils suivent
les sermons d’un Carême. Mais alors il se peut qu’ils subissent des
froissements mal tolérables pour une personne dont le gousset pèse.
Ce déboire advint à M. Prosper Redoublé qui, ayant accumulé des sommes,
dans un commerce de beurre ingénieusement additionné de margarine,
trouvait à propos de faire son salut.
Le prédicateur était un ancien missionnaire. Un long contact avec les
sauvages de la Nouvelle-Guinée l’avait rendu inapte aux périphrases
huilées et aux pommades oratoires.
Cet apôtre bourru parla sur la richesse. Et tout d’abord il fit se
hérisser sur le crâne de M. Prosper quinze cheveux échappés aux soucis
du négoce en émettant la phrase célèbre du Père d’Alzon:--L’argent, ça
pue!...
Puis il développa ce thème insolite, secoua, dans un blutoir sans merci,
les égoïsmes et les avarices, traita comme du fumier les agiotages et
les boursicoteries, et enfin, poussa l’oubli des convenances jusqu’à
glorifier un certain François d’Assise, vagabond sans feu ni lieu, parce
qu’il avait épousé «une grande dame, veuve depuis Jésus-Christ et qui
s’appelait la Pauvreté».
La péroraison acheva de bouleverser M. Redoublé. En effet, le
missionnaire y cita pour le commenter un texte de l’Évangile que
certains prédicateurs laissent d’habitude, dans une ombre prudente.
Vous vous rappelez qu’un jeune homme fort riche s’étant approché de
Jésus lui demanda ce qu’il fallait faire pour gagner la vie éternelle.
«Jésus lui dit:--Tu ne commettras point d’homicide; tu ne seras pas
adultère; tu ne déroberas point; tu ne porteras point de faux
témoignage; honore ton père et ta mère et aime ton prochain comme
toi-même.
«Le jeune homme dit:
--J’ai observé tout cela dès ma jeunesse; que me manque-t-il encore?
«Jésus répondit:
--Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux
pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi...
«Ayant ouï cette parole, le jeune homme s’en alla tout triste--car il
possédait de grands biens.
«Cependant, Jésus dit à ses disciples:
--En vérité, je vous le dis, le riche entrera difficilement dans le
royaume des cieux. Et je vous le dis encore: il est plus aisé à un
chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer
dans le royaume des cieux.» (S. MATH., XIX, 18-24).
M. Prosper n’en écouta point davantage. Repoussant sa chaise avec
fracas, bousculant ses voisins étonnés, il gagna le parvis et sortit de
l’église. Il bouillonnait d’indignation pour avoir entendu ces choses
qu’il n’était pas loin de considérer comme subversives.
Sur les marches extérieures, un malingreux en guenilles lui tendit la
main. A envisager ce minable, son courroux augmenta.
--Quoi, se dit-il, partager ma fortune à des galfâtres de cet acabit! Ce
prédicateur a perdu la tête!...
Sa pensée s’envola vers le coffre-fort où il accumulait ses revenus. Il
passa en revue les titres de rentes et les actions de sociétés prospères
qui en garnissaient les tablettes. Il se remémora les sacs de toile
grise où dormait l’éclat fauve des louis. Un grand élan d’amour lui vint
pour le trésor obtenu par tant d’improbes sueurs.
Comme le mendigot, à le voir immobile, escomptait une aubaine et
risquait de timides objurgations, M. Redoublé, condensant sur lui sa
colère, l’écarta d’un geste furieux:
--Va travailler, fainéant, s’écria-t-il.
Puis il s’éloigna en grommelant:
--Mon argent, mon pauvre cher argent, plus souvent que j’irais le
distribuer à tort et à travers comme m’y invite ce prêtre sermonneur.
Parbleu, il lui est facile d’engager les autres à se dépouiller,
peut-être lui-même ne possède-t-il pas cent sous!... Et d’abord, est-ce
que j’ai besoin d’être parfait, moi? Je paie mes impôts, je ne dois rien
à personne: qu’est-ce qu’on me veut de plus?... Par exemple, je ne me
serais jamais douté que l’Évangile contenait des anecdotes aussi
singulières. Je me figurais qu’on se contentait d’y ordonner la
résignation aux sans-le-sou. Mais qu’on y enseigne le mépris de l’or, de
mon or, de notre or, à nous autres rentiers, ce n’est pas admissible...
Ce missionnaire a dû parler d’après une mauvaise traduction.
Pour s’éclairer sur ce point, il entra dans une librairie religieuse,
qui se trouva sur sa route, et y fit l’emplette d’un Évangile. A peine
eut-il ouvert le livre qu’il tomba sur le passage qui l’inquiétait.
Il relut trois fois les gênants versets. Quand il fut bien persuadé que
nulle équivoque n’était possible, son indignation ne connut plus de
bornes.
--Non, se dit-il, un propriétaire de cinq maisons de rapport, un
vice-président du conseil d’administration des Houilles incombustibles
ne peut pas soutenir une religion qui tolère de semblables doctrines. Ma
conscience me le défend...
Et, en effet, comment aurait-il hésité entre la parole de Notre-Seigneur
réprouvant la richesse mal acquise et cet or où son âme demeurait
collée?
Peu après, l’on apprit qu’il s’était fait recevoir du cercle des Joyeux
Athées. Et, le reste de ses jours, il étonna son chef-lieu par
l’outrance de son anti-cléricalisme...
Je crains, lecteur, que tu ne goûtes pas cet apologue. Peut-être le
jugeras-tu rédigé d’un style par trop dépourvu d’élégance--comme
d’ailleurs les lignes qui le précèdent. Peut-être, aussi, es-tu de ceux
qui estiment «que toute vérité n’est pas bonne à dire» et que: «Dieu
n’en demande pas tant».
Qu’y faire? Je n’ai jamais su mettre en pratique cet autre axiome de la
sagesse bourgeoise: «il faut garder les apparences». Quand sous un voile
de beaux-semblants, je découvre une âme où l’or se coagule en un bloc
compact, c’est comme si j’entendais chanter le _Dies iræ_ sur l’air de
_la Tonkinoise_, et je ne puis m’empêcher de hurler à la dissonnance.
Disposition fâcheuse, je l’avoue, surtout dans un temps où le simulacre
de la charité s’accompagne de sordides calculs, où déjeuner du Bon Dieu
n’empêche pas de souper avec le Diable.
Lecteur, ouvre un peu l’œil à ce spectacle: telles dévotes rentées qui
pullulent autour des confessionnaux comme les blattes dans un fournil,
débordent de propos poisseux d’où l’éloge de la Sainte Pauvreté découle
en flots de mélasse. Il y a aussi des notaires pétrifiés dans les
paraphernaux, les préciputs, les codicilles, et qui fondent _l’Œuvre des
Vieilles Culottes_. Il y a des marguilliers qui distribuent, dans les
faubourgs indigents, des soupes fabriquées avec des jeux de dominos hors
d’usage. Leurs discours, leurs munificences font chevroter d’admiration
les âmes naïves.
Mais essaie, une seule fois, de leur insinuer que ce qu’ils gardent de
leur fortune constitue un poids mort qui les tire vers la Cité dolente.
Tu verras aussitôt leur physionomie papelarde se transformer avec une
rapidité fantastique. Quels yeux jaunes, quelle bouche pincée, quels
doigts contractés soudain comme pour retenir quand même cet or dont on
leur dénonce la malfaisance! C’est alors que se manifeste le vrai fond
des cœurs: cette haine de la pauvreté dont le diable se sert pour se
recruter des adhérents contre le Pauvre absolu que fut Notre-Seigneur
Jésus-Christ.
Pour qui fait cette expérience, le monde apparaît sous l’aspect de
ténébreuse horreur d’une antichambre de l’enfer. C’est un espace morne
et brumeux où flottent des lueurs rougeâtres. C’est un marécage fantômal
où neuf âmes sur dix s’abreuvent en des flaques d’or liquide comme,
selon la Fable, les ombres des trépassés s’abreuvaient dans le sang du
bouc noir immolé par Ulysse aux confins du Hadès...
Du jour où cette vision te sera devenue permanente, tu ne pourras que
fuir vers les solitudes bénies où ne règne que l’or des soleils levants,
où la musique des brises dans les hauts feuillages remplace le tintement
sombre des écus, où, comme le disait saint François d’Assise, «nous
sommes _réellement_ ce que nous sommes devant Dieu.»
DEUXIÈME PARTIE
LES ROSES DU CHEMIN
_Qui diligit me, diligetur a Patre meo: et ego diligam eum et
manifestabo ei meipsum._
Év. selon Saint-Jean: XIV, 21.
VII
LA SOLITUDE ET LE SILENCE
_Ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus._
_Osée_: III, 14.
L’aridité, les attaques démoniaques, les tentations, le spectacle d’un
monde oxydé par l’or, toutes les épreuves de la vie intérieure préparent
le pèlerin de Jésus à goûter les douceurs du Bon Maître quand celui-ci
juge à propos de réconforter l’âme que les ronces du chemin déchirèrent.
Parce qu’elle porta sa croix avec constance, parce que, soutenue de la
Grâce, elle fit abnégation d’elle-même pour suivre le Seigneur en ses
étapes douloureuses, voici qu’elle reçoit la faveur d’entrer dans la
région de la joie illuminative.
La nuit obscure où elle se purifia ne cesse de décroître; déjà les
premières lueurs de l’aube argentent les sommets de la Terre promise.
Parfois son divin Guide se retourne et lui indique les talus qui bordent
la route. L’âme, étonnée et ravie à la fois, découvre que ce ne sont pas
des épines qui les tapissent mais de larges fleurs aux pétales vermeils.
Des roses, encore des roses, plus loin des roses: partout les yeux de
Jésus rayonnent sur des roses, car c’est ici la patrie des roses de
l’Amour.
Si, par une grâce ineffable, Notre-Seigneur t’invite à séjourner dans
cette oasis où l’air s’imprègne d’une odeur de paradis, âme
contemplative, tu devines que c’est pour t’apprendre à Le connaître dans
la solitude et le silence.
Une retraite cœur à cœur avec Lui, c’est ce qu’il te fallait durant
cette phase de ton progrès vers l’Absolu. Admire donc comme Il te
détache de toutes choses afin que tu t’offres à son empreinte comme la
cire enflammée à l’empreinte du cachet.
Le monde grouille et bourdonne, là-bas, derrière toi. Que t’importe? De
par Jésus, tu l’ignores. Ton désir unique, c’est de rester assise aux
pieds de ton Maître tant qu’il lui plaira de te parler. Et la solitude
et le silence sont là qui te prennent pour que tu te pénètres plus à
fond de ce Verbe adorable...
Laisse-moi maintenant te conter comment le pauvre caillou brisé fut
admis, malgré sa stupéfiante insuffisance, à quelques mois de ce
recueillement total auprès de son Sauveur. Ce récit véridique répandra
plus de lumière sur la tendresse de Jésus à notre égard que les
dissertations les plus fouillées.
J’avais été à Paris pour voir mon bon Père M.
Mais avec quelle allégresse je revins vers mes frères les arbres.
Certes, à Paris, je venais de connaître de grandes joies: la communion
fréquente, les longues heures d’oraison dans l’atmosphère, attiédie par
des effluves surnaturels, de Notre-Dame des Victoires, les entretiens
avec le bon prêtre qui m’avait catéchisé, consolé, nettoyé de mes
lèpres.
Oui, mais tout autour de ces délectations, il y avait la Ville et ses
ferments et ses fièvres et ses houles d’orgie. Comme je l’ai rapporté
maintes fois, tout séjour prolongé m’y était interdit sous peine de
subir une dépression d’esprit allant jusqu’au spleen noir. Supposez un
de ces infortunés platanes qui agonisent le long des boulevards.
Rappelez-vous leur feuillage anémique, souillé de poussière et de suie.
Considérez que leurs racines ne pompent, dans le sol maigre que des sucs
délétères. Vous plaindrez ces exilés que guette la mort par asphyxie et
vous aurez une idée de mon état d’âme à Paris.
Ce sentiment d’aversion à l’égard de la Cité bourbeuse avait pris, dès
longtemps, en moi la violence d’un instinct. Mais aujourd’hui, cela se
doublait du désir impérieux de mener à maturité dans la solitude les
germes des grâces semées dans mon âme par la main du Seigneur. Et puis
sous les chênes, sous les bouleaux, sous les pins mélodieux où j’avais
naguère suivi le Grand Pan, je savais que je verrais à l’avenir marcher
Jésus-Christ. Enfin, là-bas, il y avait cette chapelle de Cornebiche
d’où la Mère de Bon-Conseil m’avait aiguillé sur la voie de la pénitence
et de la réparation: y prier le plus souvent possible me serait
salutaire.