Que je fus heureux dès le trajet dans la carriole qui m’emportait vers

Arbonne-des-grands-bois! Il filait d’une allure rapide, le petit cheval

qui la tirait, et cependant j’aurais voulu tripler sa vitesse. Pour

prendre patience, je ne quittais pas du regard les collines familières

que l’énorme forêt couvrait d’un manteau de velours bleuâtre où

luisaient çà et là les premiers ors d’un superbe automne. Le parfum des

feuillages et de la résine venait, par bouffées, jusqu’à la route,

imprégnait tout mon être et en balayait le relent des boues parisiennes.

Quand j’aperçus la tour chenue qui désigne la vieille église délabrée du

village, quand je vis les toits de tuile brune se profiler au bord de la

futaie, je poussai un cri de joie tel que mon hôte, assis à côté de moi,

faillit en lâcher les guides.

Ah! c’est que mon âme, à jamais sylvestre, retrouvait sa patrie...

La nuit suivante, couché dans ma petite chambre paysanne, je fus

réveillé plusieurs fois par le murmure du vent dans les arbres.

J’écoutais cette voix profonde s’enfler puis décroître comme l’haleine

d’un orgue immense. Cet hymne solennel de la forêt, à travers l’ombre,

suscitait en moi de merveilleux échos. Je me disais:--Elle est là, tout

alentour; elle chante pour m’accueillir; et demain, je la posséderai de

nouveau dans toute sa beauté.

Et frissonnant de bonheur, je me rendormais en récitant un _Ave Maria_

et en remerciant Dieu de m’avoir ramené parmi ces ramures dont les

cadences harmonieuses se mêleraient à mes prières et me feraient oublier

le vain babil des hommes.

Dès le lendemain, je m’organisai une existence de travail et de

recueillement. Le matin, j’écrivais, peu à peu, le récit de ma

conversion. L’après-midi, après un bref repas, pris en société des

bûcherons, j’allais méditer et faire oraison au cœur de la forêt.

Cette année, novembre fut d’une splendeur exceptionnelle. Le soleil

magnifia les feuillages empourprés des chênes, cuivrés des hêtres,

ambrés des bouleaux. Cette féerie de couleurs qu’avivait encore les

teintes sombres des plantations de pins, me maintenait l’âme heureuse.

Le charme était si puissant qu’il persista quand l’hiver fut venu. Sous

les ciels gris des jours de pluie, sous les ciels d’acier clair des

jours de gelée, par les temps de brume où la forêt devenait pareille à

un songe, je suivais les sentiers tout bruissants de feuilles mortes.

J’admirais les palmes roussies des fougères, les filigranes d’ébène que

dessinaient les branches dépouillées des arbres, le pelage d’hermine

dont le givre enveloppait l’ossature revêche des rochers. Nulle

intempérie ne me retint au logis. Il m’arriva de monter au sommet de

Cornebiche, ayant de la neige jusqu’à mi-jambe. Même en été, cette

escalade n’est pas commode. Mais rien ne m’arrêtait, car je savais que,

là-haut, je trouverais ma Bonne Mère, que son sourire me récompenserait

et qu’Elle m’inspirerait les meilleures pages de mon livre.

Rien ne me troubla pendant les cinq mois que dura cette retraite.

Taciturnes, voire un peu farouches, parce que leur caractère fut formé,

depuis des générations par la sévérité du terroir, les gens d’Arbonne

s’accommodaient de mon humeur concentrée. De sorte que je pus, comme je

le souhaitais, passer des journées entières sans prononcer dix paroles.

Aussi, je ne me souviens pas d’avoir été plus heureux sauf, peut-être,

au cours des longues randonnées solitaires de mon pèlerinage à pied vers

Lourdes.

Moi qui, jusqu’à ma conversion, aurait pu m’écrier avec le pauvre Jules

Laforgue:

J’ai trop passé ma vie à m’embarquer

Dans de bien étranges histoires,

je connaissais cette paix infinie que Jésus prodigue à l’âme qui Le

cherche pour L’aimer de toutes ses forces. Car je le retrouvais partout

le doux Maître: dans les clairières où le soleil luit comme un nimbe,

dans les fourrés où le vent palpite comme les ailes d’un ange, dans les

ravins où les rocs moussus semblent de vieux ermites en prière. Il était

là, tout autour de moi; je sentais sa présence m’envelopper comme une

vaste caresse et je débordais d’adoration.

D’autre part, j’allais fort souvent communier au village de

Saint-Martin-en-Bierre qui forme binage avec Arbonne et où résidait le

curé: l’excellent abbé Belbenoît.

Je partais avant le jour. Il me fallait parcourir trois kilomètres dans

la plaine pour arriver à l’heure de la messe. Chemin faisant, j’égrenais

mon chapelet. Et c’est encore un de mes plus radieux souvenirs cette

traversée des labours sous les étoiles pâlissantes--parfois aussi sous

la pluie.

L’eucharistie reçue, comme je revenais joyeux à Arbonne, portant mon

Dieu dans ma poitrine! Comme, dès lors, je comprenais à quel point cette

nourriture nous est nécessaire pour ne pas buter contre les obstacles

dont se parsème la voie étroite!...

On m’excusera si je me suis laissé entraîner à décrire cette période de

mon existence. C’est que j’ai voulu montrer, par un exemple personnel,

les vertus sanctifiantes de la solitude et du silence...

Or, notre âme est un lac dont il dépend de nous d’agiter ou d’apaiser

les eaux. Si nous la livrons au souffle des passions mondaines, elle se

couvre d’écume et de détritus; troublée et tourbillonnante, elle se

ternit de la vase que nos péchés déposèrent en son tréfonds. Si nous la

tenons hors de l’atteinte des cyclones qui voudraient la bouleverser,

elle se purifie; elle devient, peu à peu, l’onde transparente et

tranquille où les rayons du ciel aiment à se refléter.

C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Saint Esprit

nous parle et qu’il allume en nous le feu de son Amour. C’est seulement

dans la solitude et dans le silence que le Fils daigne nous permettre de

panser ses plaies. C’est seulement dans la solitude et dans le silence

que le Père nous laisse parfois entrevoir la majesté de sa Face. C’est

enfin dans le silence et dans la solitude que la Sainte Vierge nous

abrite le plus volontiers sous les chastes plis de son voile.

_O beata solitudo, o sola beatitudo_ s’écriait saint Bernard. Avec lui

nous nous écrierons:--Heureuse solitude, seule béatitude!

Et nous ajouterons:--Mon Dieu, faites que dans la forêt des jours, nous

découvrions la solitude, ignorée des hommes, où nous croîtrons, comme de

jeunes bouleaux, sous la rosée de votre Grâce. Faites que nos prières,

entendues de Vous seul, y soupirent comme les ramiers sauvages. Faites

que toutes les puissances de notre âme s’y épanouissent à votre gloire

comme ces campanules d’avril qui étoilent le sol des futaies ombreuses

où les branchages des vieux chênes s’inclinent pour vous adorer--en

silence.

VIII

LA COMMUNION

_Sumit unus, sumunt mille:

Quantum isti, tantum ille:

Nec sumptus consumitur._

Séquence de la Messe du Saint-Sacrement.

La seule chose qui importe dans la vie, c’est d’aimer toujours davantage

Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Comment arriver à cette progression d’amour? Ce n’est point notre pauvre

nature qui, laissée à elle-même, pourrait y réussir. Si grande que soit

sa bonne volonté, elle demeure versatile, elle a besoin d’un soutien

surnaturel qui la maintiendra dans la voie étroite, loin des illusions

de la chair et des prestiges du péché. Ce réconfort, ce surcroît de

zèle, l’Eucharistie seule nous les procure.

--_Pour que tu vives en moi_, nous dit Jésus, _il faut d’abord que je

vive en toi_.

Du jour où nous avons fait le nécessaire pour que cette parole germe et

fructifie dans notre âme, il nous devient très difficile de ne pas

demeurer en état de grâce ou, du moins, de ne pas y rentrer au plus vite

lorsque nous nous en sommes écartés. Par suite, il nous devient presque

impossible de ne pas communier souvent.

Alors, le surnaturel,--par qui nous ne cessons d’apprendre le sens exact

des choses de la terre et du ciel--nous sollicite sans trêve. Il corrige

notre myopie à l’égard de Dieu. Il nous découvre les embûches de ce

mauvais songe que les hommes qui méconnaissent la Grâce s’imaginent être

la réalité.

Afin d’obtenir de si grands bienfaits, il est logique que nous nous

mettions à même d’ouvrir notre âme toujours plus largement aux influx de

ce surnaturel vivifiant.

Or, il n’y a qu’un moyen: l’assistance quotidienne à la messe et la

communion également quotidienne...

Ah! je sais bien, pour beaucoup, l’Église est une maman qu’on aime et

qu’on respecte, mais qu’on néglige volontiers. Aussi se trouve-t-il des

chrétiens--incontestables--qui tiennent cette pratique pour trop

assujettissante.

Employer une demi-heure tous les matins à prier en commun et à recevoir

Jésus leur semble excessif. Divers prétextes leur sont suggérés pour

qu’ils s’en dispensent. Et la tentation se formule par des objections où

la Malice se prélasse.

Par exemple, au réveil, ces âmes, baignées de tiédeur, se racontent

ceci:

--Je suis mal disposé. Mes affaires me préoccupent. A coup sûr, je

ferais bien d’aller à la messe, mais j’y manquerais de recueillement. Il

vaut donc mieux m’en abstenir.

Ou bien:

--J’aurais tort de me tracasser car enfin l’Église ne nous en fait pas

un devoir rigoureux.

Parfois aussi, le respect humain leur sifflote des conseils d’orgueil:

--Je passe pour un homme pondéré. Si l’on s’aperçoit que je vais tous

les jours à la messe, on dira que j’exagère et cela ébranlera ma

situation... Je vois déjà Untel, mon concurrent auprès de l’opinion

publique, entrer en campagne. Il me tient pour intelligent quoique

catholique... Je devine son sourire s’il constate mon assiduité à la

messe... Or, je ne veux pas qu’il me considère comme un sot...

Mon bon ami, j’estime que tu ferais bien de te rappeler la parole de

saint Paul. Il disait, avec louange, aux fidèles qui pratiquaient

ostensiblement leur foi parmi les tumultes hostiles de la société

païenne:

--_Nous sommes des sots à cause de Jésus-Christ._

Voilà de ces phrases comme Dieu en inspirait à l’Apôtre. Elles résument,

en beauté, tout un état d’âme. Elles repoussent l’orgueil dans les

ténèbres; elles entr’ouvrent une fenêtre sur le ciel...

Si donc tu te pénètres de cette sottise, comme il sied,--tu iras à la

messe et tu communieras on ne peut plus fréquemment. Car tu auras

compris qu’être un sot aux yeux du monde c’est avoir de l’esprit devant

Dieu.

Quant à l’objection que tes affaires absorbantes te feraient manquer au

recueillement, ne crois-tu pas que de les soumettre à Dieu, avant d’y

vaquer, te rendrait sûr de ne commettre aucun acte, de ne prononcer

aucune parole qui puisse appesantir ta conscience?

Il est fort probable qu’après cette communion, si tu dis oui, ce sera

oui, si tu dis non, ce sera non, ainsi que le commande Notre-Seigneur

Jésus-Christ.

A plus forte raison, tu seras armé contre les tentations de lucre, de

luxure et de vanité dont le monde va t’assaillir.

Pour l’Église, dont tu te glorifies d’être membre, tu peux être assuré

que tu la soutiendras mieux, que tu la consoleras davantage par des

communions fréquentes que par tant de démarches et de discours où tu

essaies périlleusement de concilier ce que tu nommes «les obligations

mondaines» et les préceptes de l’Évangile.

Songe encore qu’en t’unissant, par l’Eucharistie, à la Passion du

Sauveur, tu étanches un peu le sang de ses plaies, et alors tu

n’hésiteras pas à t’augmenter de Jésus comme il s’est augmenté de toi...

Et enfin, on se trouve si bien de suivre cette petite messe de l’aurore

à laquelle n’assistèrent guère que des âmes vraiment intérieures! Il se

forme, de ces prières faites en commun, dans le calme du premier matin,

de cet humble banquet à la Sainte Table, une atmosphère de grâces qui

rend l’esprit paisible et joyeux pour toute la journée.

L’union de ces quelques âmes, à la première messe, les rend plus

allègres à servir Jésus! Tout seul pour prier, l’on défaillerait

peut-être, surtout lorsque notre faiblesse nous incline aux

distractions. Dix ou douze, on s’étaie--on se relaie pour aider le

Seigneur à porter sa croix...

Ne pensait-il pas à des messes de ce genre, saint Jean Chrysostôme quand

il disait:

«La foi est semblable au feu. Plusieurs lampes jointes ensemble font une

grande lumière; et plusieurs fidèles réunis ensemble font une foi plus

vive et plus éclairée. Un chrétien seul, parmi des gens qui n’ont point

de foi, est semblable à une lampe solitaire parmi les ténèbres; mais

lorsque nous nous trouvons dans la compagnie de nos frères, nous sentons

une joie et une consolation ineffables...[6]»

[6] Troisième sermon sur l’_Épître aux Romains_.

Parce que les lampes brillent toutes ensemble.

Chrétien, tu avoueras, tout de même, qu’un tel bénéfice à obtenir vaut

bien qu’on lui consacre trente-cinq minutes chaque matin?

Il est, d’ailleurs, à remarquer que si l’on a pris l’habitude de la

communion fréquente, elle nous devient si nécessaire qu’on se trouve mal

à l’aise, même physiquement, quand, par cas fortuit, on fut obligé de

s’abstenir. Alors on se répète en soupirant le verset du psaume 101:

«Je suis comme l’herbe foulée; mon cœur se dessèche parce que j’ai

négligé de manger mon Pain.»

Et comme la hâte vous vient d’être au lendemain pour absorber de nouveau

cette nourriture essentielle!

Huysmans me disait une fois:

--Si je suis quelque temps sans communier, je me sens tout mal fichu...

Que d’autres en pourraient dire autant!

Remarquons encore que la messe n’est, en somme, qu’une préparation à

communier et que si nous ne le faisons, les effets du Saint-Sacrifice

sur notre âme demeurent incomplets. Car l’Eucharistie agit sur nous

comme le soleil au printemps sur les plantes engourdies par un long

hiver. Elle ressuscite, elle stimule la sève des vertus capitales; elle

développe, comme un délicat feuillage, nos bonnes pensées; elle fait

éclore ces fleurs dont nous ne nous doutions pas auparavant: les roses

de l’Amour; elle éclaire et réchauffe la région la plus secrète de notre

âme; celle où la Grâce s’enracine: le subconscient.

Surtout, l’Eucharistie nous donne la paix du Christ, la paix divine qui

doit nous rendre à son Image, _doux et humbles de cœur_ à travers les

angoisses, les souffrances et les dégoûts dont le monde abreuve les

amoureux de Jésus.

Tous les mots de la messe portent une auréole. Mais il n’en est pas qui

brillent d’un éclat plus suave et plus impérieux à la fois que ceux par

lesquels nous demandons la paix du Seigneur.

C’est qu’ils expriment, d’une façon décisive, le besoin que nous

ressentons d’arracher leurs armes à ces hordes tumultueuses de péchés

qui, sans la prière, sans l’aide de la Vierge et des Saints,

perpétueraient la guerre civile dans le royaume de notre âme.

Je retiens, plus particulièrement, l’adorable oraison qu’on ne peut

guère réciter, en union avec le célébrant, sans que les larmes vous

viennent aux yeux:

Seigneur Jésus-Christ, toi qui as dit à tes Apôtres: «Je vous laisse

ma paix, je vous donne ma paix», ne regarde pas mes péchés mais la foi

de ton Église; elle-même, daigne la pacifier et l’unir selon ta sainte

volonté.

Réversion splendide: Tu pries pour que l’Église te soutienne, l’Église

prie pour que tu obtiennes d’être digne de la soutenir. En même temps,

la Sainte Vierge et les Saints prient pour que Jésus accorde à l’Église

et à ton âme la grâce de la paix vivifiante.

Ensuite, tu n’as plus qu’à attendre, en t’humiliant et en adorant, que

ton Dieu descende en toi...

Maintenant tu as communié dans la paix et tu commences ton action de

grâces.

Passé le moment de crainte où tu as reçu ton Dieu, quoique tellement

indigne, un élan de toute ton âme l’emporte vers l’adoration et l’amour.

Un bon prêtre, à qui je servais quelquefois la messe au Carmel de

Lourdes, me dit un jour, spontanément:--Quand vous avez communié, prenez

le mot latin: ARDOR et bâtissez votre action de grâces autour de la

sorte: A, adoration; R, remerciement; D, demandes; O, offrande; R,

résolutions.

J’ai appliqué la méthode; et voici ce qu’elle m’a valu.

L’acte d’adoration, c’est comme si l’on se voyait tout petit et tout

obscur en présence d’une incommensurable lumière. Peu à peu, à mesure

qu’on lui soumet son néant, elle se rapproche, vous environne, vous

pénètre et dépose en vous une flamme qui ne s’éteindra plus.

L’acte de remerciement, c’est, d’abord, une source jaillissant, en un

jet mince, d’un orifice étroit. Puis, sous la poussée de la

reconnaissance, elle grossit sans cesse et finit par déborder en une

large nappe qui submerge les rives. Et maintenant, elle est un fleuve

qui s’étale, qui hâte ses flots et qui miroite sous le soleil de la

Grâce. Le courant devient si fort qu’on n’a pas le temps de formuler de

longues phrases. Les exclamations jaculatoires s’échappent

impétueusement de notre bouche et notre âme entière s’y déverse.

L’acte de demandes: on suit Jésus, on prend un pli de son manteau pour y

imprimer un respectueux baiser, afin que la vertu qui émane du Maître

entre en vous par ce contact. On Lui dit:--Seigneur, je ne puis rien par

moi-même et j’ai tellement besoin de ton secours! Accorde-le-moi,

maintenant que je te touche. Octroie-le-moi pour le bien de mon âme,

pour le soulagement de ce malade, pour le salut de cette âme en péril,

pour le repos éternel de ce défunt à l’intention de qui, j’ai communié.

Dis seulement une parole et toutes les Malices s’enfuiront qui

cherchaient à m’égarer loin de Toi... Si toutefois il n’entre pas dans

tes desseins de m’exaucer aujourd’hui, fais que j’accepte cette épreuve

comme un gage de ta tendresse.

L’acte d’offrande:--Seigneur, voici mes pieds: fais qu’ils ne marchent

que dans tes voies. Voici mes mains: fais qu’elles n’œuvrent que pour te

bâtir des chapelles. Voici mes lèvres: fais qu’elles s’usent à proférer

tes louanges. Voici mes sens, mon intelligence, mon imagination, ma

volonté... Imprègne-les de Toi seul. Voici tout mon être: rends-le

pareil au peuplier qui darde sa pointe vers le ciel et qui n’a qu’une

fonction: Te chanter, de tout son frémissant feuillage, sous les

souffles mystérieux que tu lui envoies.

L’acte de résolutions:--Moyennant ta Sainte Grâce, j’extirperai de mon

âme les vices que j’y laissais pulluler comme les chardons dans un

jardin que l’on néglige. Je peinerai surtout pour arracher la mauvaise

herbe d’orgueil. Car c’est elle qui menace toujours d’étouffer les

belles fleurs d’humilité que tu veux faire éclore en moi. C’est elle qui

enlace ses racines griffues aux racines fragiles des vertus dont ta

sollicitude m’ensemença; c’est elle dont l’odeur impure tente de me

combler les narines pour que je ne puisse plus respirer le parfum des

chastes roses que cultive ta Mère. Ah! Seigneur, pourvu que tu m’aides,

je tuerai mon orgueil...

L’action de grâces faite à peu près de cette façon, _l’ardeur_ souhaitée

en résulte. Comme le recommandait le Psalmiste, on a commencé par la

crainte du Seigneur--et maintenant l’Amour lui succède en toute sa

plénitude. Pendant quelques minutes--parfois pendant quelques

heures--nous vivons en Jésus, comme Jésus vit en nous. Nous réalisons la

splendide et redoutable parole de saint Paul: _Totus christianus

Christus est._ Cette faveur inouïe nous transforme à ce point que nous

nous oublions nous-mêmes. Nous ne demandons plus rien; nous ne

connaissons plus rien des choses de la terre: nous goûtons, parmi une

paix immense, la pure joie de fondre dans le cœur de Jésus, comme une

parcelle de métal dans une fournaise inextinguible dont les flammes

absorbent et consument suavement notre âme.

Sans doute, ensuite, on retombe: la vie quotidienne ressuscite avec ses

inquiétudes, ses tentations et ses difformités.

Mais sache que si tu prends l’habitude de la communion fréquente, ce don

splendide de la fusion en Jésus pourra t’être octroyé de nouveau et

qu’il te fortifiera indiciblement pour la résistance au mal. Il ne

dépendra que de toi de le conquérir en progressant, selon ton

libre-arbitre et selon ta docilité à la Grâce, dans le chemin de la

vertu. Il dépendra de toi de mériter l’Amour.

Saint Augustin disait: «Mon amour, c’est ce que je pèse devant Dieu.»

Ami lecteur, tâchons de peser beaucoup.

IX

UNE JOURNÉE D’ORAISON

_Jucundus homo qui miseretur et commodat, disponet sermones suos

in judicio: quia in aeternum non commovebitur._

_Psaume 111_.

Ceci est un reportage. J’eus naguère la bonne fortune de rencontrer à

Lourdes un homme qui, outre qu’il communiait tous les jours, passait

environ seize heures sur vingt-quatre à prier.

Il portait une cinquantaine d’années. Il était fort laid: brèche-dents,

de grosses lèvres violettes, un nez camus, une barbe en broussaille d’un

gris sale, un teint jaune et criblé, par surcroît, de taches de

rousseur, de petits yeux obliques, assez pareils à des pépins de pomme,

de grosses mains rouges, les membres mal équarris, le dos voûté.

Or, dès qu’on lui avait parlé, cet ensemble malgracieux, on ne le voyait

plus. On était charmé par l’éclat très doux des prunelles où veillait

une âme d’une indicible pureté: c’était le regard d’un enfant pieux

après sa première communion. Sa voix calme, aux intonations musicales,

pacifiait, comme un dictame, les esprits troublés. Il était bien

difficile à quiconque causait un peu longuement avec lui de ne pas se

sentir excité à une dévotion plus fervente que celle dont il avait

coutume.

De petites rentes, administrées avec économie, lui permettaient des

séjours prolongés auprès des différents sanctuaires où la Sainte Vierge

se manifeste par des miracles, car il professait pour Elle un culte

spécial. Tantôt il résidait à Lourdes, tantôt à Lorette, tantôt à

Pontmain. Il avait gravi cinq fois la montagne de la Salette. Il avait

visité une fois la Terre Sainte.

D’habitude, il demeurait fort silencieux. Mais lorsqu’il lui fallait

dialoguer, il le faisait avec enjouement et mesure. Jamais personne ne

lui entendit articuler une phrase qui impliquât la moindre critique du

prochain.

Sans doute parce qu’il devinait en moi une âme encline à la tiédeur, aux

imaginations turbulentes et aux bavardages superflus,--quand il me

rencontrait, il ne manquait pas de m’adresser quelques mots dont le

sens, parfois mystérieux, prenait, à la réflexion, des profondeurs

extraordinaires.

Encouragé par cette bienveillance et désireux d’apprendre comment il

faisait pour vivre dans l’oraison perpétuelle, je lui demandai, à l’une

de nos entrevues, de vouloir bien me détailler l’emploi d’une de ses

journées.

Tout d’abord il s’en défendit. Il me répétait, avec une expression

d’humilité que je ne saurais oublier:--_Vermis sum, vermis sum!..._

J’insistai si fort, en lui représentant que le pauvre caillou brisé

avait besoin de cet enseignement comme d’une aumône, qu’il finit par y

consentir.

Son discours me fit tant de bien que je décidai de l’écrire sitôt rentré

chez moi. Ce sont donc ses propres dires, notés aussi exactement que

possible, qu’on lira ci-dessous.

Si, par hasard, ce livre lui tombe sous les yeux, j’espère qu’il me

pardonnera mon indiscrétion en considérant que, sans trahir l’incognito

où il s’efface, j’ai voulu édifier--par répercussion--quelques âmes

éprises de vie intérieure.

--Du jour, me dit-il, où mon bon ange m’inspira la pensée de vivre pour

Dieu, je résolus de régler ma vie de façon à ce que la plus grande

partie de mon temps fût employée à l’oraison.

La chose m’était facile: je n’ai point d’occupations astreignantes. En

outre, prier, constitue pour moi un véritable besoin. Et voyez, comme

Dieu est bon: me vérifiant inapte aux œuvres pratiques, il n’a pas voulu

que je fusse le serviteur qui enfouit le talent confié par le maître. Il

m’a dirigé dans la voie où je pouvais le servir selon mes pauvres

facultés. Gloire à Lui seul!

Voici donc mon «tableau de travail» puisque vous croyez qu’il peut vous

être utile de le connaître. Mais ne vous attendez à rien

d’extraordinaire. Je prévois que vous serez désappointé et que vous

estimerez qu’il y a beaucoup d’âmes enclines à l’oraison pour faire

mieux que moi.

Je pensais différemment; mais je me gardai de le lui dire, crainte

d’effaroucher son humilité.

Il se recueillit quelques instants puis continua:--Ce que je fais tout

d’abord, en me réveillant, mes prières du matin une fois dites, c’est de

méditer sur la charité à l’égard d’autrui.

Sous l'Étoile du Matin · 第 6 / 7 段