On comprend que le diable profite de conditions aussi favorables à

l’exercice de son pouvoir pour multiplier ses attaques contre les âmes

qui s’efforcent de vivre en Dieu et de persévérer dans l’oraison malgré

l’ambiance adverse. Sitôt qu’il a vérifié qu’elles se maintiennent en

état de grâce, sitôt qu’il a constaté que les tentations les plus

violentes ne les inclineront pas au péché mortel, il entre en rage.

Incapable de les pervertir, il se venge en employant toutes ses

ressources à les bouleverser par des tempêtes d’ordures et d’épouvantes.

Auprès de certaines, il va jusqu’aux sévices physiques, comme ce fut le

cas pour le Bienheureux curé d’Ars. Mais le plus souvent, son dépit

s’exerce par un afflux de pensées abominables dans l’esprit de ceux

qu’il obsède. Ne pouvant rien contre leur volonté, il projette des

tombereaux d’immondices dans leur imagination.

Les vies des Saints fournissent des milliers d’exemples de ces horribles

manigances. Mais combien d’âmes qui, sans être arrivées à la sainteté,

essaient de progresser dans la vertu, les subissent également!

Je mentionnerai quelques cas de ces assauts démoniaques d’après des

relations dont je ne puis suspecter l’exactitude.

Quelqu’un raconte:--Un jour, après la messe, j’étais occupé à réciter

les litanies de la Sainte Vierge et je puis affirmer que je m’y adonnais

de tout mon cœur. Je venais de communier; j’avais fait une action de

grâces des plus ferventes. Rien donc ne pouvait me laisser soupçonner

l’étrange tribulation qui allait fondre sur moi.

Je formulais lentement et avec une joie pensive chacune des invocations.

Je me baignais dans les louanges de la Bonne Mère comme dans une eau

tiède et bleue dont le miroitement m’emplissait l’âme d’une paix

lumineuse.

J’en étais arrivé à: _Mater castissima ora pro nobis_, quand, soudain,

une voix croassante s’éleva en moi, avec une rapidité inouïe; elle

criait ces mots ignobles: «C’est une gueuse...»

Qu’on excuse la précision avec laquelle je rapporte cette horreur. Elle

est nécessaire pour marquer le contraste brutal entre mon état d’esprit

à ce moment et ce que j’étais forcé d’ouïr.

L’ordure fut articulée d’une façon si nette que je dus m’interrompre et

que je regardai, tout effaré, autour de moi, car il me semblait

impossible que mes voisins n’eussent pas entendu. Mais personne n’avait

levé la tête. Je crus à une illusion de ma part d’autant que je n’avais

jamais rien ressenti de pareil. Quoique fort ému je repris ma

récitation.

Alors la chose affreuse recommença: toutes les invocations furent

_doublées_, pour ainsi dire, d’insultes effroyables à l’adresse de la

Sainte Vierge. Cela s’enroulait autour des litanies comme du houblon

autour d’une perche. L’obsession devint bientôt tellement despotique que

malgré le dégoût qui me faisait frémir jusqu’au fond de l’âme, il me

fallut prêter l’oreille à une enfilade d’outrages indicibles lancés,

comme des paquets de boue, à la face de l’Immaculée. Cela dura

longtemps. Puis l’attaque se termina par un sombre éclat de rire dont

les échos répercutés me déchiraient le cœur.

Tout tremblant, je sortis de l’église. Je ne savais à quoi attribuer

cette éruption de fange. J’avais le sentiment absolu que je n’y avais

consenti en rien et je ne parvenais pas à comprendre comment une telle

vomissure d’égout avait pu souiller l’autel que j’ai élevé dans mon âme

à ma Mère tendrement aimée: la Madone.--Heureusement l’idée me vint

d’aller trouver mon directeur qui m’expliqua la chose et me rassura...

Une autre personne écrit:--On venait de sortir le Saint Sacrement du

tabernacle; l’ostensoir était exposé sur l’autel. Je m’unissais, plein

d’adoration et d’amour, au chant du _Tantum ergo_ lorsque, tout à coup,

je ne sais qui en moi--mais ce n’était pas moi-même--se mit à proférer

des railleries atroces qui se dardaient, avec des grincements de haine,

vers l’hostie. En même temps, mon âme était soulevée et comme projetée

en avant et il me fallait toute ma volonté pour retenir un flot de

blasphèmes qui montaient à mes lèvres des profondeurs les plus obscures

de mon être. L’impulsion était si violente que je dus me bâillonner la

bouche avec les deux mains. J’aurais mieux aimé mourir que d’émettre les

saletés innommables qui m’emplissaient la pensée et pourtant je ne

pouvais les empêcher de fuser dans mon cerveau comme les engins d’un feu

d’artifices diabolique.

L’abominable prestige dura jusqu’à la fin du chant et de l’oraison qui

le suit. C’est seulement quand le prêtre donna la bénédiction qu’il

s’évanouit soudainement comme il était venu.

--Il faut, me dis-je alors, compenser cette vilenie dont je ne puis être

responsable. Et ce fut avec la foi la plus ardente que je m’unis aux

invocations pour la réparation des outrages faits au Saint Sacrement qui

terminaient l’office. Ensuite je demeurai longtemps à genoux et je

multipliai les actes d’adoration jusqu’à ce que mon âme se trouvât un

peu consolée...

Un troisième récit est d’un ordre un peu différent. Il provient d’une

personne assez avancée dans la vie spirituelle et qui, ayant eu à

supporter beaucoup d’attaques démoniaques, apprit à leur tenir tête sans

se troubler.

--Cette nuit-là, dit-elle, je m’étais endormi tout de suite après avoir

dit mes prières du soir. Je note que ma santé était excellente et que

nulle préoccupation grave ne m’agitait l’esprit. Je reposais enseveli

dans un de ces bons sommeils sans rêves qui réparent si merveilleusement

les forces. Brusquement, je fus réveillé en sursaut par des coups brefs,

frappés dans le mur tout près de ma tête. Je me mis sur mon séant. Après

quelques secondes occupées à me frotter les yeux et à reprendre

conscience du réel, je me demandai ce qui arrivait. Je crus d’abord

qu’on avait heurté à ma porte et je criai d’entrer. Nulle réponse.

J’allais me réétendre en récitant un _Ave Maria_ pour les âmes du

Purgatoire, comme c’est ma coutume quand je me réveille la nuit. Mais

les coups recommencèrent, nombreux et plus précipités. Je ne pouvais m’y

tromper: c’était bien dans le mur qu’ils étaient frappés.

Alors il ne fut plus question de dormir. Très lucide et très calme, car

je sentais s’approcher la Malice qui toujours veille, je me prémunis

d’un large signe de croix et j’attendis. Je me rappelle que la pleine

lune répandait une lumière éclatante dans la chambre. Il faisait si

clair que je distinguais les aiguilles de ma montre posée sur la table

de nuit, à côté de moi. Je vis qu’elles marquaient deux heures.

Cependant les coups avaient cessé. Rien ne bougeait dans la maison.

J’attendais en priant, lorsque je découvris que la chambre s’emplissait

peu à peu de formes vagues, comme brumeuses, qui se rangèrent en

demi-cercle autour de mon lit. Elles prirent bientôt une apparence plus

précise. Je vis alors des figures farouches, aux traits humains mais

d’expression bestiale, qui se penchaient vers moi. Je ne sais quelles

lueurs rougeâtres scintillaient sourdement dans leurs prunelles. Elles

marmottaient des paroles vagues et confuses et d’abord si embrouillées

que je ne pus en saisir le sens. Puis cela devint plus net et j’entendis

alors, parmi des blasphèmes et des injures, d’effroyables menaces. Ceci,

entre autres:--Cochon baptisé, tu as beau te gaver de ton Jésus, nous

t’arracherons les tripes!...

J’étais fixé: d’autres fois, et dans des circonstances analogues,

j’avais reçu des visites du même genre. Je savais qu’il n’y avait qu’à

me tenir ferme dans la prière pour finir par déconcerter mes

assaillants.

Les regards fixés sur mon crucifix, je murmurai la conjuration de saint

Ambroise:

_Procul recedant somnia

Et noctium phantasmata,

Hostemque nostrum comprime

Ne polluantur corpora..._

Alors le courroux des larves s’enflamma davantage. D’autres démons, d’un

aspect plus affreux encore, surgirent dans la clarté lunaire. Ce fut au

point que la chambre en était littéralement bondée. Tous hurlaient,

crachaient, sifflaient. Ils faisaient un tel vacarme que je me dis:

Sûrement, ils vont réveiller tout le monde...

Mais le silence et le sommeil continuaient de régner sur la maison. Je

compris que tout ce tapage était pour moi seul.

Voyant qu’elle ne réussissait pas à m’effrayer, la horde infernale se

mit à secouer mon matelas, puis à me rouer de coups... Vous me croirez

si vous voulez: Tandis qu’ils me houspillaient de la sorte, je ne

pouvais m’empêcher de leur rire au nez et de leur dire:--Vous vous

fatiguez sans résultat, sales démons!

En effet, je sentais, d’une façon inexprimable qu’étant en état de grâce

et gardé par la prière, je n’avais rien à craindre. Et puis ce calme

étonnant qui me tenait l’âme si paisible à travers la tourmente, j’avais

l’intuition très nette que je le devais à la sainte Vierge.

Je la _savais_ près de moi et je me rendais compte qu’une panique

irrésistible m’aurait culbuté si j’avais été laissé à mes seules forces.

L’essaim diabolique sentit également sa présence. Il se tut soudain et

me lâcha. Puis je le vis tourbillonner, comme des feuilles sèches, dans

la chambre et enfin, tout disparut.

Il n’y eut plus que le clair de lune et le silence.

J’eus la curiosité de regarder ma montre. Il était quatre heures moins

vingt-cinq. L’attaque avait duré plus d’une heure et demie...

Comme on le remarque, l’attaque démoniaque se distingue nettement de la

tentation. Dans la première, le Mauvais s’applique à nous présenter, de

la façon la plus imprévue, des images et des pensées n’ayant aucun

rapport avec nos habitudes d’esprit. Car quel est le croyant qui serait

capable d’outrager, avec réflexion, le Saint Sacrement ou la Sainte

Vierge? Dans la seconde, au contraire, la partie inférieure de notre âme

entre en jeu. Le diable veut nous induire à pécher et, pour arriver à

ses fins, il dirige son effort sur nos faiblesses et sur les plus

invétérés de nos défauts. Ne fût-ce que pour lui résister nous employons

de la volonté et donc nous portons notre attention sur le point menacé.

Tentés, nous délibérons. Attaqués, nous subissons.

Il semble aussi que l’attaque démoniaque soit, dans l’ordre surnaturel,

la contre-partie des grâces extraordinaires dont Dieu favorise parfois,

à l’improviste, les âmes qu’il a le dessein de perfectionner. De même

que le fidèle, comblé de ces grâces, en est investi d’une façon toute

gratuite, de même c’est aux moments où il est le plus éloigné de méfaire

que le Diable se divertit à l’effrayer par des impulsions dégoûtantes.

Si attristantes, si déconcertantes qu’elles soient, on peut tirer

quelque consolation de ces horreurs, puisqu’elles démontrent à quel

point le Mauvais se trouve désappointé lorsque nous échappons à ses

embûches. Il est alors pareil à un vermineux et rancunier trimardeur

qui, chassé du logis où il espérait faire prospérer sa crasse, se venge

en souillant le seuil de ses ordures et en crachant au nez du

propriétaire.

La conduite à tenir dans ce cas est indiquée, sous une forme charmante,

dans une lettre de saint François de Sales à sainte Chantal qui se

plaignait d’attaques démoniaques: «C’est bon signe, écrit-il, que le

diable fasse tant de bruit et de tempête autour de la volonté; c’est

signe qu’il n’est pas dedans... Laissez courir ce vent et ne prenez pas

le fifrelis des feuilles pour le cliquetis des armes.»

--Et puis, ajoutait celui qui eut à supporter l’attaque nocturne,

relatée ci-dessus, on doit se trouver heureux d’être éprouvé de la

sorte, car c’est encore un moyen de se conformer aux souffrances de

Notre-Seigneur. Lorsqu’au jardin des Oliviers, il voulut ressentir,

selon son humanité, toutes les douleurs que lui infligent nos péchés, le

diable, j’imagine, aggrava son agonie par des représentations cent fois

plus ignobles encore que les sales images dont il nous afflige

quelquefois. Si la plus innocente des victimes a été traitée ainsi,

nous, coupables, de quoi aurions-nous le droit de nous plaindre? Ah!

plutôt, réjouissons-nous et confions-nous dans cette parole de l’Apôtre:

«Nous ne sommes les cohéritiers du Sauveur qu’autant que nous souffrons

avec lui[5]!»

[5] SAINT PAUL, _Ép. aux Romains_, VII, 17.

V

L’ARIDITÉ

Il est, dans la vie intérieure, des périodes où l’âme se sent tout

heureuse. L’oraison, la méditation, l’assistance aux offices, les

sacrements la pénètrent de félicité. La Grâce la soulève et l’emporte

dans des espaces de lumière. Nul acte ne lui coûte qui la rapproche de

Dieu. Ailée, souple, agile, elle vole éperdument vers les sommets, comme

une alouette qu’enivre le renouveau.

Avec quelle ampleur on savoure alors la joie de ne plus toucher terre et

de reconnaître en soi, autour de soi, la présence divine. Les bruits du

monde ne vous parviennent plus que comme de sourdes rumeurs qui

s’étouffent dans du brouillard. C’est en vain que les hommes se démènent

pour le régal de leurs passions, ils apparaissent semblables à des

ombres confuses esquissant de vagues gestes sur un paravent grisâtre. Le

spectacle et la fête sont autre part: au seuil du cœur inondé d’amour de

Jésus-Christ. Et l’âme qui sait qu’elle tombera bientôt dans ce foyer,

comme une comète dans le soleil, s’épanouit d’allégresse radieuse au

seul pressentiment de sa transfiguration auprès de l’adorable Essence.

Ah! si l’on pouvait évoluer toujours dans cette atmosphère brûlante où

surabondent les grâces sensibles!...

Dieu ne le permet pas. Il veut que nous méritions notre salut par la

souffrance. Lorsqu’il nous octroie, de la sorte, un avant-goût de la

béatitude, c’est afin que nous nous donnions entièrement à Lui. C’est

afin que le souvenir de sa Face entrevue nous soit un réservoir

d’énergie où nous puiserons pour le reconquérir lorsqu’il lui plaira de

paraître se dérober.

Éclipse nécessaire mais combien douloureuse! Tout à l’heure, l’âme était

pareille à une futaie par un beau temps de la mi-été! Ses frondaisons de

prières s’imprégnaient d’or fluide. Le ciel bleu riait aux interstices

des feuilles. Des ombres fraîches et veloutées couraient sur le gazon.

La musique câline du vent se mêlait au murmure roucouleur des sources.

Maintenant la futaie s’effrite: il n’y a plus qu’un pauvre arbre

dépouillé enfonçant ses racines maigres dans un sol sec et plein de

silex. Toute clarté meurt au ciel couleur de plomb d’où ne descendent

que des souffles âpres qui tordent, en un cliquetis désolé, les branches

noires et nues. Parce qu’on ne sent plus couler les eaux vives de la

Grâce, l’aridité s’empare de l’âme pour en faire une solitude qu’une

nuit très obscure envahit tout entière...

Quelqu’un qui connaît cet état de sécheresse glacée où il semble que

Dieu nous abandonne totalement décrit ainsi ses souffrances:--J’étais

entré dans une chapelle de Carmélites pour y adorer le Saint-Sacrement.

D’habitude, à peine m’étais-je agenouillé qu’un élan de ferveur

m’emportait vers Jésus. Je me sentais tout de suite en familiarité avec

Lui. Je lui disais ma tendresse. Et aussitôt, un flot d’amour, irradié

du tabernacle, venait à la rencontre de mon âme pour la submerger et

l’emporter dans l’infini du ravissement.

Mais ce jour-là, rien de pareil ne se produisit. Mon âme était inerte,

comme engourdie dans une somnolence invincible. Elle demeura muette. En

même temps, nul réconfort ne me vint de l’autel. On aurait dit que

Notre-Seigneur s’était éloigné, laissant le ciboire vide. Moi qui étais

accoutumé à sa présence, je me sentis soudain affreusement seul et je

compris que j’allais pâtir.

Peu après je crus découvrir que Jésus se tenait à une distance inouïe

au-dessus de moi. Entre la hauteur où il s’était retiré et l’habitacle

misérable où je grelottais d’angoisse, il y avait des épaisseurs

accumulées de ténèbres.

Je ne sais comment exprimer cela. L’encre gèlerait dans la plume avant

qu’on trouve les mots pour rendre cette sensation d’être séparé de Dieu

par un abîme dont aucun calcul ne pourrait chiffrer l’étendue. Supposez

un homme descendu au fond d’un puits creusé à plusieurs centaines de

mètres sous la terre. Il n’a pas d’espoir de remonter jamais à la

surface. Tout ce qu’il découvre, en levant les yeux vers l’orifice,

c’est une petite étoile piquée, comme une tête d’épingle, au plus noir

du ciel horriblement lointain. Et son scintillement presque

imperceptible va en diminuant à mesure qu’il la dévore du regard.

Bien que trop faible, cette image peut donner une idée approximative de

mon isolement et de ma détresse quand j’eus acquis la conviction que

Jésus m’avait quitté.

Durant les semaines qui suivirent, ce sentiment d’abandon s’aggrava de

peines presque intolérables. Mon âme restait sèche, froide, immobile

comme le lit d’une rivière tarie en décembre. Elle était, pour ainsi

dire, la _terra invia et inaquosa_ du Psalmiste. J’éprouvais de la

fatigue et de l’ennui à prier. Formuler des actes de foi, d’espérance,

de charité, de contrition m’était insipide. A la messe quotidienne, je

ne m’unissais que d’une façon toute machinale aux demandes et aux

oblations du Sacrifice. Du commencement à la fin, je me répétais: «O

Dieu, puisque tu es ma force, pourquoi m’as-tu repoussé?» Puis je

pleurais, la figure enfouie dans mes mains. Quand je communiais, mon

cœur, naguère plein d’effusion reconnaissante au contact de son Sauveur,

restait plus pétrifié qu’un coquillage fossile dans un bloc de grès. Mon

âme gisait, presque morte. Était-ce donc que je n’aimais plus Dieu?

J’étais sûr du contraire, car je distinguais bien que c’était seulement

à cause de son absence de moi que je souffrais si fort. Aussi, je

passais les heures dans l’attente anxieuse de quelque chose qui aurait

dû arriver et qui n’arrivait pas. En proie à une langueur fébrile, je me

répétais:

--Est-ce pour toujours, ô mon Dieu, que vous m’avez abandonné?

A la longue, je finis par me répondre:

--Après tout, il est le Maître. Qu’il ne m’aime plus, c’est son droit,

mais il ne m’empêchera pas de l’aimer quand même.

A force de me le redire, l’idée me naquit que cette constance dans

l’abnégation et cette volonté d’amour désintéressé, c’était justement ce

que Dieu exigeait de moi. Une lumière me vint également par cette phrase

de l’_Imitation_: «Plus un homme avance dans la vie spirituelle, plus il

se trouve surchargé de croix parce que l’amour lui fait sentir la peine

de son exil.»

Méditant sur ce texte et mettant en parallèle mes joies d’hier avec mes

afflictions d’aujourd’hui, je compris enfin ceci: Au début de nos

progrès dans la voie étroite, Dieu nous prodigue des consolations

manifestes, des grâces presque palpables pour nous stimuler à la vertu.

Il nous soutient sous les aisselles comme un père qui apprend à marcher

son enfant. Quand il nous juge assez forts pour avancer d’un pas plus

assuré, il retire sa main et se cache. Mais son regard plein de

sollicitude ne cesse de nous suivre. Nous croyons qu’il est parti très

loin et jamais il n’a été aussi près de nous. Seulement, nous n’en avons

plus conscience, et de là, notre désolation.

Pour moi, dès que j’eus saisi que cette épreuve marquait le passage

entre deux degrés de la vie spirituelle, celui qui se présentait étant

plus élevé que celui dont je m’attardais à regretter l’assise, je

résolus d’attendre avec patience, le bon plaisir de Dieu. J’en fus

largement récompensé par la suite car à cette nuit des sens que je

venais de traverser succéda une aurore où je reçus des grâces d’ordre

intellectuel qui me rendirent toujours plus amoureux de la Croix...

On ne saurait ajouter grand’chose à cette description si précise de

l’état d’aridité, de ses causes et de ses effets. Je soulignerai

seulement que lorsqu’il le produit en nous, Dieu nous fait une grande

faveur, puisqu’il manifeste par là son dessein de nous hausser de

l’enfance spirituelle à l’âge viril de la foi.

Que nous continuions à prier, à communier à obéir aux commandements de

Dieu et de sa sainte Église, pendant toute la durée de l’épreuve, sans

retirer aucun fruit sensible de notre fidélité, c’est un grand signe que

nous ne sommes pas abandonnés. Je sais bien que cette péripétie est

affreusement pénible à supporter. On aime tant Notre-Seigneur; on s’est

fait une si suave habitude de le voir nous tendre ses mains percées par

les clous pour que nous les couvrions de baisers sanglotants et de

larmes.

Or, voici qu’il les retire et que nos lèvres s’écorchent sur les

aspérités d’un mur de granit!

Mais patience: l’épreuve victorieusement subie, on entre dans des

régions de haute lumière auprès desquelles les pays qu’on traversa jadis

et qu’on trouvait si beaux ne nous apparaissent plus que comme des

brumes polaires.

Et, au surplus, pauvres boiteux, qui clopinons sur les routes

inférieures, n’avons-nous pas l’exemple des Saints qui marchent, à

grands pas héroïques, dans les voies les plus élevées de la sécheresse

et de la déréliction?

Au début de sa vocation, la Bienheureuse Marguerite-Marie subit une

épreuve de ce genre. Mais elle obéit à sa maîtresse des novices qui lui

disait: «Tenez-vous devant Dieu comme une toile d’attente devant un

peintre.»

Efforçons-nous donc de l’imiter.

Ou encore appliquons-nous ces paroles de saint François de Sales.

Évoquant l’exemple de sainte Madeleine qui pleure au pied de la croix,

tandis que les ténèbres couvrent la terre, il dit: «Oh! qu’elle devait

être mortifiée de ne plus voir son cher Seigneur! Elle se relevait sur

ses pieds, fichait ardemment ses yeux sur lui, mais elle ne voyait

qu’une certaine blancheur pâle et confuse. Elle était néanmoins aussi

près de lui qu’auparavant...»

Ainsi, attendons l’heure de Dieu: elle finit toujours par sonner. Et

enfin n’oublions pas qu’il se tient sans cesse à côté de nous, même et

_surtout_ lorsque, perdus dans la nuit _nécessaire_ à quiconque

progresse vers Lui, nous ne sentons plus son adorable présence.

NOTES

On pourrait multiplier les textes où l’état d’aridité fut décrit, bien

mieux que je ne saurais le faire, avec toutes ses souffrances et ses

angoisses. Saint Jean de la Croix dans son livre: _la Nuit obscure_ et

dans sa _Montée du Carmel_ l’analyse en des termes d’une puissance

merveilleuse.

Sainte Catherine de Gênes en parle également dans son _Traité du

Purgatoire_, d’après son expérience personnelle. En voici un passage des

plus caractéristiques: «Dieu forme autour de mon intérieur comme un

siège qui le sépare et l’isole de tout, en sorte que toutes les choses

qui jadis procuraient quelque rafraîchissement à ma vie spirituelle

m’ont été peu à peu enlevées. Maintenant que j’en suis privée, je

reconnais que j’y avais cherché une pâture et un soutien trop

naturels... En même temps, la peine que me fait éprouver le retard de

mon union avec Dieu devient de plus en plus intolérable.»

Sainte Angèle de Foligno, dans le livre de ses _Visions et

Instructions_, précise combien l’âme se trouve près de Dieu durant les

heures même où elle se croit le plus délaissée. Elle dit: «Un père qui

aime beaucoup son fils lui donne avec mesure les aliments. Il mêle de

l’eau à son vin. Ainsi de Dieu: il mêle les tribulations aux joies et

dans la tribulation, c’est encore lui qui nous tient. S’il ne la tenait

pas, l’âme s’abandonnerait et tomberait en défaillance. Au moment où

elle se croit abandonnée, elle est aimée plus qu’à l’ordinaire.»

Sainte Térèse recommande l’espoir et la patience: «Cette peine est très

grande, je l’avoue; mais si nous supplions avec humilité Notre-Seigneur

de la faire cesser, croyez qu’il exaucera nos vœux. Dans sa bonté

infinie, il ne pourra se résoudre à nous laisser ainsi seuls et il

voudra nous tenir compagnie. Si nous ne pouvons obtenir ce bonheur _en

un an_, travaillons pendant plusieurs et ne regrettons pas un temps si

bien employé. Point d’obstacle invincible dans une si sainte entreprise.

Ainsi, courage, je le répète.» _Chemin de la Perfection_, ch. XXVII.

Sous l'Étoile du Matin · 第 4 / 7 段