Le diable démasqué n’a plus qu’à battre en retraite pour aller ourdir de

nouvelles trames: un simple signe de croix suivi d’un _Credo_ dissipa

ses prestiges...

Voici le fidèle rassuré. Métaphysiques et sciences, systèmes et

doctrines menés par un démon, au nez juif, aux pieds de bouc, danseront

autour de son âme une incohérente sarabande, sans parvenir à

l’entraîner; le siècle, ivre de sa fausse gloire hurlera, en titubant,

des outrages à la Croix: il ne l’écoutera pas; les _comment_ et les

_pourquoi_ de l’inquiétude humaine lui darderont leurs javelots

émoussés: ils ne parviendront pas à rayer le poli de la loyale armure

dont le revêtit la foi.

De plus en plus il s’absorbe en cet amour de Dieu dont les premières

touches l’ont déterminé à cultiver le renoncement, le repliement sur

soi-même et l’oraison. Il cherche beaucoup moins à creuser la théologie

qu’à entretenir et à fortifier cette petite flamme de l’amour divin

allumée dans son cœur par la Grâce sanctifiante. Il pressent que s’il la

nourrit d’humbles prières et du corps de Notre-Seigneur, elle

s’accroîtra bientôt jusqu’à devenir un splendide incendie. Aussi se

répète-t-il avec saint Ignace: «Ce n’est pas l’abondance du savoir qui

alimente l’âme et la rassasie. C’est le sentiment et le goût intérieur

des vérités qu’elle médite.»

Aux offices, il tend à se concentrer, à écarter toute préoccupation de

vie courante, afin que Dieu trouve la place nette pour agir sur l’âme

qui l’implore et pour lui infuser des lumières en récompense de sa bonne

volonté.

Parfois il y arrive sans trop de peine. Parfois aussi une lancinante

épreuve vient à la traverse; et voici comment elle opère.

On se croyait tout à fait recueilli; on ne se connaissait nul sujet de

préoccupation: on s’était placé en présence de Dieu avec le seul désir

de l’adorer longuement et l’on se préparait à recevoir, d’un esprit

tendrement attentif, l’or pur de ses enseignements. Or, tout à coup,

l’âme qui commençait à gravir les premiers degrés de l’oraison se sent

ramenée au bas de l’échelle comme si une griffe la tirait en arrière. Le

recueillement fléchit, l’attention baisse, pareille à une eau bue par un

sable aride, et l’imagination se met à vagabonder, semblable à un marmot

en école buissonnière.

On s’efforce de la ramener. Feuilletant son paroissien, on essaie de

l’aiguiller sur le rail d’un texte habituel ou encore on tâche de la

contenir entre un _Pater_ et un _Ave_. Subterfuges impuissants: la folle

s’échappe sans cesse. Elle voltige du profil d’un voisin incliné sur son

prie-Dieu aux broderies de la nappe d’autel, du reflet d’un tableau

accroché au mur à l’ombre du feuillage d’un arbre sur le vitrail. A

moins qu’elle ne retourne à la maison pour s’occuper d’une porte non

fermée, de la place d’un livre dans la bibliothèque, d’une jatte de lait

pour le chat ou de toute autre fadaise.

C’est en vain qu’on veut la rattraper pour l’enfermer dans la prière.

Plus on la pourchasse, plus elle se dérobe. Les distractions succèdent

aux distractions. Elles se multiplient, elles tourbillonnent, elles

remplissent l’âme d’un bourdonnement continu. A les subir, on devient

semblable à un chef d’orchestre qui brandirait désespérément son bâton

sur la tête de musiciens toqués. Les uns raclent une valse, les autres

trombonnent une marche héroïque, tandis que les camarades pépient une

berceuse nonchalante dans leurs flûtes et que la grosse caisse déchaîne

sur le tout son tonnerre absurde, ponctué par le rire aigre des

cymbales.

On s’entête à obtenir le silence ou à donner à cette cacophonie

l’unisson d’un hymne grégorien.--On n’arrive qu’à augmenter le

tumulte...

Je connais très intimement quelqu’un qui, naguère, s’exaspérait lorsque

les distractions bouleversaient de la sorte son âme éprise d’oraison.

Il s’agitait, s’énervait, se reprochait son manque de ferveur puis se

courrouçait et contre lui-même et contre l’ambiance qui, croyait-il, le

faisait divaguer d’une manière aussi ridicule. Aussitôt le diable

intervenait pour augmenter son désordre intérieur puis se frottait les

mains, heureux de l’avoir fait manquer à la vertu de patience et de

l’empêcher de prier.

Il alla conter sa peine à un bon moine qui lui répondit:--Du moment que

vous vous affligez de ce défaut de recueillement, vous ne péchez pas

puisque votre volonté n’y entre pour rien. Où la faute commence c’est

lorsque vous vous en irritez. D’ailleurs, outre que vous faites ainsi le

jeu de l’Adversaire, vous remarquerez que plus vous vous tracassez à

cause de ces distractions, plus elles augmentent. Offrez-les à Dieu

comme une tribulation et priez-le, _avec calme_, de vous en délivrer.

Enfin n’oubliez pas que tout le monde souffre des distractions, même les

Saints. Vous savez que Sainte Térèse rapporte qu’il lui advint de passer

tout un office sans pouvoir fixer une minute son attention[2]. Elle

ajoute qu’elle ne connaît pas de remède immédiat et qu’on doit se

résigner à cette épreuve en attendant que Dieu vous l’enlève. Si vous

persistiez à recourir aux moyens violents pour écarter les distractions,

vous vous fatigueriez l’esprit et vous courriez le risque de tomber dans

le découragement. Donc, de la douceur. Répétez-vous cette phrase de

l’Évangile: «_Apprenez de moi_, dit Jésus, _que je suis doux et humble

de cœur et vous trouverez le repos dans vos âmes_. Et allez en paix en

méditant ce précepte.

[2] «Pendant plusieurs années, j’ai souffert de ne pouvoir fixer mon

esprit durant le temps de l’oraison.» Sainte Térèse: _Chemin de la

perfection_, ch. XXVIII.

Le bouillonnant individu comprit la leçon. Aujourd’hui, quand le

tintamarre des distractions s’élève en lui, il applique le conseil du

moine. Il y a gagné que la tentation d’impatience est devenue beaucoup

moins fréquente[3]...

[3] Voici un texte de Tauler où la conduite à tenir vis-à-vis des

distractions est également indiquée sous une image frappante: «Quand

cet orage s’élève dans notre âme, conduisons-nous comme on le fait

quand il pleut à verse ou qu’il grêle. On se réfugie vite sous un

toit jusqu’à ce que la tempête ait passé. De même si nous sentons

que nous ne désirons que Dieu et que pourtant l’angoisse nous

saisisse, supportons-nous avec patience dans l’attente calme de

Dieu. Restons tranquillement sous le toit du bon plaisir divin...

(_Sermon pour la fête de la Pentecôte_).

Au surplus, quand on y réfléchit, on découvre que Dieu ne nous demande

qu’un effort sincère. Une oraison pleine de distractions involontaires

présente à ses regards tout autant de mérite qu’une oraison très

recueillie. Puis l’âme peut profiter de cette épreuve pour y apprendre

sa fragilité, pour y apprendre aussi à persévérer dans la prière même

lorsque l’imagination refuse de se plier au devoir. Car c’est un axiome

fondamental de la mystique que l’imagination forme le défilé favori du

diable. Neuf fois sur dix, c’est par elle qu’il débouche dans notre âme.

En d’autres occasions, le Mauvais, n’ayant pas réussi à nous troubler

par des attaques directes, tente un mouvement tournant. Sachant combien

nous sommes portés à nous juger d’une façon favorable dès que nous avons

fait quelque effort pour vivre en Dieu, il nous insinue que nous sommes

devenus des espèces de saints qui, par leur zèle et leur exactitude dans

les pratiques de la religion, acquièrent le droit de se relâcher un peu

et de recenser, avec complaisance, les mérites dont ils s’imaginent être

désormais nantis.

Tentation sournoise et d’autant plus dangereuse qu’elle flatte notre

amour-propre. Ah! comme nous prenons alors plaisir à passer en revue les

soi-disant perfections de notre âme, comme nous nous attribuons le bien

que Dieu fit en nous, comme nous arrosons, d’une main prodigue, la fleur

luxuriante de notre orgueil! Bientôt, pareils à l’âne chargé de reliques

de la fable, nous nous pavanons parmi les fidèles et nous toisons, avec

une pitié dédaigneuse, ces pauvres dévots dont l’humble prière nous

semble un balbutiement informe si nous le comparons au degré d’oraison

sublime où nous nous croyons parvenus.

Ce stupide contentement de nous-mêmes et la fausse sécurité qui en

résulte nous mèneraient vite à l’oubli des grâces reçues et à la

négligence de nos devoirs religieux. Nous ne tarderions pas à nous

dire:--A quoi bon l’assistance quotidienne à la messe, la communion

fréquente, les longues prières du soir et du matin? Cette discipline

pouvait me servir au temps où j’avais besoin de lutter contre les

tentations vulgaires. Mais maintenant que je suis sûr de moi, pourquoi

ne pas réduire et simplifier mes exercices? La satisfaction intime que

j’éprouve me démontre que Dieu ne me demande plus qu’une déférence

tacite qu’il m’est superflu de manifester par des actes.

Le Diable frétillerait de joie si l’on en arrivait à ce point de

suffisance vaniteuse, car il aurait obtenu un double résultat: nous

écarter de Notre-Seigneur par l’inconstance à l’égard de la Sainte

Eucharistie et, en corollaire, nous aveugler sur le péril de cette

tentation d’orgueil dont il nous empoisonna l’esprit.

Mais Dieu veille. Avant que cette crise de pharisaïsme ait totalement

boursouflé notre âme, Il nous envoie quelque épreuve cinglante qui nous

éclaire en nous montrant le néant que nous serions sous sa miséricorde.

C’est une maladie qui nous oblige de recourir à la charité de ce

prochain dont nous nous croyions hier le supérieur. Remède encore plus

efficace, c’est quelque lourde humiliation qui tombe sur nous comme un

coup de trique et qui nous fait choir dans la posture convenable: le nez

à terre et l’âme en sang.

Alors la lèpre d’orgueil se détache et tombe en écailles autour de nous.

On comprend le peu qu’on valait. On déteste sa présomption. Tout meurtri

de la tribulation salutaire dont on vient d’être favorisé, on s’efforce

de regagner le terrain perdu pendant qu’on se plaisait à soi-même. On

aspire à mériter, de nouveau, l’amour de Notre Seigneur et, pour

commencer, on file, quatre à quatre, au confessionnal.

En effet, nous confesser, c’est le seul moyen que nous possédions de

nous nettoyer l’âme des épluchures que les tentations y projettent. Même

si l’on n’y a pas consenti formellement, même si l’on n’a guère mis de

complaisance à les envisager, il est bon d’effacer le plus tôt possible

les taches dont elles nous maculèrent.

C’est que lorsqu’on eut l’imagination et la volonté longuement

sollicitées par la tentation, on devient semblable au chauffeur qui

arrive à l’étape après une course de plusieurs centaines de kilomètres

en auto. Les poussières et les fanges des pays qu’il traversa le

couvrent d’un enduit bariolé dont une douche copieuse parviendra seule à

le délivrer. Il se sent mal à l’aise; il respire avec peine tant que de

larges ablutions ne l’ont point rendu net. Ainsi de la confession: elle

débarbouille notre âme des corpuscules diaboliques dont la tentation

l’encombra pour paralyser en elle les mouvements de la grâce.

Mais parfois, et surtout lorsque nous sommes encore mal guéris de notre

orgueil, on se résout difficilement à user du remède. Afin de maintenir

son emprise, le Diable nous suggère toute une kyrielle de sophismes.

En veut-on quelques-uns? Voici.

--Après tout, se dit-on, maintenant que les choses sont allées aussi

loin, pourquoi ne pas céder à la tentation? Quand je lui aurai obéi, les

images dont elle m’obsède s’effaceront et j’aurai la paix. D’ailleurs,

en esprit, je me suis complu à caresser leurs séductions. Et donc l’acte

n’ajoutera pas grand’chose à mon péché.

Ou bien:--Mon confesseur est très occupé. J’aurais honte de le déranger

pour de telles vétilles sur l’importance desquelles il se peut que je

m’abuse. Je vais l’ennuyer sans motif. Et à quoi servirait de lui

soumettre ces piètres rêveries?

Ou encore:--J’ai bien le temps; il n’y a pas de raison pour ne pas

attendre le jour où j’ai l’habitude de me confesser.

Dans le premier cas, c’est une malice très virulente qui nous incite à

la chute puisque nous savons, par expérience, que si nous cédons à la

tentation, notre penchant à mal faire, loin de s’apaiser, se fortifiera

par notre défaillance et que bientôt, il réclamera, de façon plus

impérieuse, des satisfactions nouvelles. En outre, c’est nous mentir à

nous-mêmes que de prétendre qu’il n’est guère plus grave d’accomplir une

faute que de penser à la commettre. En effet, nous n’ignorons pas qu’il

y a une certaine différence centre le fait d’avoir envie de se vautrer

dans la crotte et celui de s’y rouler réellement.

Dans les deux autres cas, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire notre

ennemi le plus intime qui nous leurre. Toutes les échappatoires, tous

les subterfuges lui sont bons pour retarder le moment de s’humilier par

un aveu. Or, nous ne savons si ces hantises tentatrices que nous

considérons comme des vétilles ne sont pas, au contraire, les indices

d’un état d’âme fort inquiétant. Il n’y a que le confesseur qui ait

grâce d’état pour en décider. Quant à l’objection qu’on ne veut pas le

déranger, elle ne tient pas debout. Un prêtre, conscient de son devoir,

se gardera bien d’invoquer ses occupations pour refuser son assistance

au pénitent qui vient lui confier son trouble.

Quant à la ruse dilatoire qui consiste à se dire:--J’ai bien le temps,

elle est des plus piteuses. Pour reprendre la comparaison posée plus

haut, c’est comme si le chauffeur, plein de poussière, déclarait

ceci:--Il est vrai que je suis fort sale; mais comme c’est aujourd’hui

lundi et que j’ai l’habitude de prendre un bain le samedi, j’attendrai

jusqu’à la fin de la semaine pour me nettoyer.

Si l’on demeurait de sang-froid, de telles réfutations des sophismes du

Mauvais s’imposeraient d’elles-mêmes. Nous n’hésiterions pas à recourir,

sans tergiverser davantage, au médecin de l’âme. Mais il arrive que la

persistance de la tentation nous bouleverse si fort que nous ne

parvenons pas à prendre notre parti. Un dialogue effarant s’engage en

nous. Notre bon Ange nous dit:--Hâte-toi de te blanchir. Le Diable nous

souffle:--Reste noir, c’est bien plus commode...

Quand on en vient au paroxysme de ce conflit, il n’y a qu’une ressource:

se réfugier éperdument dans la prière, et dans la prière à la Sainte

Vierge. Elle sait si bien la Bonne Mère que, sans son aide

toute-puissante, nous ne parviendrions jamais à nous tirer du marécage

où nous barbotons. Il faut lui crier avec une confiance toute

enfantine:--Maman, au secours, Maman j’ai mal et je péris si vous ne me

tendez la main!

Aussitôt, Elle nous désembourbe et Elle met en fuite le vieux serpent

qui retourne se tapir, en grinçant des crocs, dans ses ténèbres.

Alors l’esprit se calme et rentre dans la voie saine de l’humilité et de

la vraie contrition. Les velléités de révolte s’effacent comme les

fantômes de la nuit au lever de l’aurore. On n’a plus qu’un désir: se

purifier. Et tandis que s’aplanissent les dernières houles de la

tempête, on se résout à se confesser en se récitant les beaux vers de

Verlaine:

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées:

L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,

Douceur de cœur avec sévérité d’esprit

Et cette vigilance et le calme prescrit

Et toutes! Mais encor lentes, bien éveillées,

Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées

A peine du lourd rêve et de la tiède nuit[4]...

[4] _Sagesse_. Il faut recommander ce livre de foi brûlante, ne fut-ce

que pour l’opposer aux rhapsodies, empruntées à d’impardonnables

mirlitons, qui encombrent de leurs réclames la presse catholique.

Certes, le bien-être moral, _et même physique_, qui résulte d’une bonne

confession vaudrait à lui seul qu’on n’hésite pas à recourir, dès le

pressentiment d’un péril, au sacrement de pénitence. Mais la joie de se

remettre en état de grâce se double si l’on prend conscience que par là,

on redevient le coopérateur de Jésus-Christ.

Oui, le coopérateur: car ne formons-nous pas, nous chrétiens, le corps

mystique dont le Sauveur est la tête? C’est, je crois, dans ce sens

qu’on peut entendre le verset de saint Paul: «Comme le corps n’est

qu’un, quoiqu’il ait plusieurs membres, et que tous les membres de ce

seul corps, quoiqu’ils soient plusieurs, ne forment qu’un corps, il en

est de même de Jésus-Christ.»

Si donc, en pensée, en parole ou en action, nous avons manqué à l’Esprit

que ce Chef adorable fait circuler en nous, par sa Grâce, comme un arbre

fait circuler la sève dans ses branches, nos œuvres ne nous sanctifient

plus. C’est en vain que nous multiplions les élans de notre foi, notre

prière ne s’élève pas vers le ciel. Nous voudrions qu’elle monte comme

une alouette au zénith accueillant et voici qu’elle rampe dans les

sillons comme un ver de terre.

On ne saurait demeurer dans un pareil état d’inertie vagissante, car on

se désole trop de sentir l’harmonie rompue entre le Sauveur et nous. Du

jour où la notion nous est acquise qu’en enfreignant, ne fut-ce que par

la pensée, les préceptes de Notre-Seigneur, nous le faisons souffrir

comme le corps souffre de la blessure qui lèse un de ses membres, nous

ne pouvons plus supporter une aussi énorme iniquité. Nous avons hâte de

récupérer, par l’absolution et la pénitence, notre intégrité afin de

revêtir de nouveau la robe blanche des serviteurs zélés qui obéissent à

Jésus avec le même empressement que chez un homme sain, les organes

mettent à obéir au cerveau qui les dirige. Ah! sentir, d’une façon

vivante et permanente, cette communion entre notre Rédempteur et nous,

comprendre qu’en gardant la souillure du moindre péché nous le blessons

dans son amour, c’est la plus grande grâce qui puisse nous être

accordée...

C’est pourquoi le pauvre converti que les tentations tourmentent fera

bien de ne pas les laisser s’engraver dans son âme. Sans ergoter avec

son amour-propre, sans écouter le démon qui lui souffle des conseils de

négligence et d’atermoiement, il ira au confesseur afin d’être délivré

des voix insidieuses qui le poussent à méfaire. Et, chemin faisant, il

rendra témoignage à la vérité en s’excitant à la contrition par quelque

prière de ce genre:

Seigneur, au jardin des Olives, tandis que tu agonisais et que tu

suais du sang pour mes péchés, mes yeux, plein de paresse, se sont

clos et j’ai dormi plutôt que de prier avec toi.

Seigneur, pendant que les verges te meurtrissaient, mes mains

cueillaient, dans la forêt ardente de la luxure, des baguettes

flexibles pour remplacer celles que tes bourreaux avaient brisées sur

toi.

Seigneur, à la minute même où l’on te couronnait d’épines, mes pieds

me portaient au temple de la vaine gloire pour que mon orgueil y

quémandât un diadème d’or et de pierreries.

Seigneur, pendant que tu ployais sous ta croix dans le chemin du

Calvaire, je détournais lâchement la tête pour ne pas m’apitoyer sur

ta souffrance et je prêtais une oreille complaisante aux sarcasmes de

la populace qui t’outrageait.

Seigneur, quand on t’a crucifié, j’ai fourni le marteau pour enfoncer

les clous, j’ai mis du fiel sur l’éponge, j’ai appuyé sur la hampe de

la lance pour qu’elle te perçât le cœur de part en part; comme tu

mettais trop longtemps à mourir, l’impatience me dessécha la bouche et

j’ai bu le vin de la colère dans une coupe tachée de ton sang; comme

l’odeur de tes plaies et de ta fièvre incommodait mes narines, j’ai

reniflé des parfums rares dans des fioles de cristal.

Je t’ai renié par tous mes sens, par toutes mes pensées, par tous mes

désirs, par tous mes actes... et maintenant que tu ruisselles de

larmes et d’ordures à cause de mes fautes, je comprends que je ne puis

vivre qu’en toi, et je suis infiniment misérable.

Au nom de ta Mère immaculée, au nom de l’Archange flamboyant, au nom

de ton Précurseur, au nom de tous les Saints qui t’aiment et

t’assistent durant la Passion perpétuelle que mes péchés t’infligent,

aie pitié de moi. Pardonne-moi, car je me repens, purifie-moi, car je

suis couvert de taches. Rends-moi ta Grâce afin que, désormais, je

veille avec toi sous les oliviers, afin que je dompte, sous les verges

qui te frappent, ma sensualité, afin que je lacère mon orgueil aux

épines de ta couronne, afin que je t’aide à porter ta croix comme tu

m’aideras à porter la mienne, afin que je meure d’amour à ta droite et

que j’entre au paradis avec le bon Larron.

Ah! cette oraison si elle est dite d’un cœur qui _ne veut plus_ faire

souffrir Jésus-Christ, prépare merveilleusement à la confession.

L’absolution reçue, la vertu du Sacrement est telle qu’on se sent l’âme

semblable à un champ de roses après une de ces pluies tièdes de

printemps que le soleil léger nuance d’arc-en-ciel.

Le cœur dégagé, les regards limpides et rajeunis, alerte en sa vigueur

nouvelle et lavé à fond, le chauffeur remonte dans l’auto de la vie

quotidienne. Armé contre les tentations futures par la Grâce reconquise,

il ne court pas trop de risques à se lancer, en quatrième vitesse, sur

la route de son salut.

IV

LES ATTAQUES DÉMONIAQUES

A l’époque actuelle, il semble que les cas de possession diabolique se

manifestant par des actes extérieurs tels que cris, blasphèmes,

contorsions au contact ou à l’approche d’un bon prêtre ou d’un objet

sacré se soient faits plus rares. Une des raisons de cette dérobade

apparente du Mauvais a été indiquée par Benson dans son chef-d’œuvre:

_la Lumière invisible_. Je cite: «On dirait vraiment que la Grâce divine

possède un certain pouvoir, s’accumulant à travers les générations, un

pouvoir de saturer de soi jusqu’aux objets matériels. L’énorme quantité

de sacrifices et de prières, au cours des âges, semble avoir réussi à

contenir Satan et à empêcher ses manifestations les plus formidables.

Malgré la diffusion de l’apostasie, malgré un véritable culte

publiquement offert à l’Esprit des Ténèbres, l’air n’en reste pas moins

tout imprégné de grâce et il est rare qu’un prêtre ait à s’occuper d’un

cas de possession--encore que l’on doive bien se garder de croire les

cas de ce genre tout à fait disparus... Ceux-mêmes qui ont renoncé à la

faveur de Dieu se trouvent admis à participer de sa grâce dans chaque

moment de leur vie. Ils ont autour d’eux des églises, des couvents, des

personnes pieuses et saintes dont, à leur insu, ils recueillent les

bienfaits. Les murs mêmes de nos églises et de nos maisons sont pénétrés

par la prière.»

Dans les contrées depuis longtemps catholiques, cette saturation du

milieu par la Grâce est incontestable. Il est certain qu’en France, par

exemple, la masse de prières et de grâces reçues va s’accroissant et que

continuant à s’irradier, d’un foyer tel que Lourdes, elle préserve le

pays de certaines catastrophes formelles qui, sans cela, seraient

suscitées par le Mauvais et par ses adeptes, plus ou moins conscients,

de la Maçonnerie et de la Libre Pensée.

Mais il faut admettre aussi que, vu les progrès de l’impiété, le Diable

possède un grand nombre d’âmes dès le berceau. C’est pourquoi il

s’abstient de se manifester par les hurlements et les convulsions de

ceux qu’il habite. Ce lui était un moyen efficace de tourmenter et

d’effrayer les fidèles aux époques de foi générale. Aujourd’hui que la

foi se raréfie et qu’il a réussi à faire nier, ou presque, sa puissance,

voire son existence même par des esprits qui se croient religieux, il

n’a pas besoin de se donner tant de peine. Le seul fait que, sous son

inspiration, l’on ait appelé «siècle des lumières» le temps de ténèbres

où nous sommes condamnés à faire notre salut prouve combien son action

latente s’exerce aisément sur la majorité de nos contemporains. Il y a

toujours des sataniques pour outrager avec ostentation l’Église de Dieu,

mais il y a surtout des indifférents pour s’enliser et s’assoupir dans

la vase d’une existence dénuée de toute croyance religieuse. Il est à

craindre que ceux-ci ne soient aussi dangereusement possédés que

ceux-là. N’usant jamais des Sacrements, ces âmes inertes finissent par

pourrir. Ainsi se développe l’atmosphère de corruption qui flotte autour

de nous et qui donne aux fidèles l’impression de circuler parmi des

cadavres ambulants.

Sous l'Étoile du Matin · 第 3 / 7 段