nouvelles trames: un simple signe de croix suivi d’un _Credo_ dissipa
ses prestiges...
Voici le fidèle rassuré. Métaphysiques et sciences, systèmes et
doctrines menés par un démon, au nez juif, aux pieds de bouc, danseront
autour de son âme une incohérente sarabande, sans parvenir à
l’entraîner; le siècle, ivre de sa fausse gloire hurlera, en titubant,
des outrages à la Croix: il ne l’écoutera pas; les _comment_ et les
_pourquoi_ de l’inquiétude humaine lui darderont leurs javelots
émoussés: ils ne parviendront pas à rayer le poli de la loyale armure
dont le revêtit la foi.
De plus en plus il s’absorbe en cet amour de Dieu dont les premières
touches l’ont déterminé à cultiver le renoncement, le repliement sur
soi-même et l’oraison. Il cherche beaucoup moins à creuser la théologie
qu’à entretenir et à fortifier cette petite flamme de l’amour divin
allumée dans son cœur par la Grâce sanctifiante. Il pressent que s’il la
nourrit d’humbles prières et du corps de Notre-Seigneur, elle
s’accroîtra bientôt jusqu’à devenir un splendide incendie. Aussi se
répète-t-il avec saint Ignace: «Ce n’est pas l’abondance du savoir qui
alimente l’âme et la rassasie. C’est le sentiment et le goût intérieur
des vérités qu’elle médite.»
Aux offices, il tend à se concentrer, à écarter toute préoccupation de
vie courante, afin que Dieu trouve la place nette pour agir sur l’âme
qui l’implore et pour lui infuser des lumières en récompense de sa bonne
volonté.
Parfois il y arrive sans trop de peine. Parfois aussi une lancinante
épreuve vient à la traverse; et voici comment elle opère.
On se croyait tout à fait recueilli; on ne se connaissait nul sujet de
préoccupation: on s’était placé en présence de Dieu avec le seul désir
de l’adorer longuement et l’on se préparait à recevoir, d’un esprit
tendrement attentif, l’or pur de ses enseignements. Or, tout à coup,
l’âme qui commençait à gravir les premiers degrés de l’oraison se sent
ramenée au bas de l’échelle comme si une griffe la tirait en arrière. Le
recueillement fléchit, l’attention baisse, pareille à une eau bue par un
sable aride, et l’imagination se met à vagabonder, semblable à un marmot
en école buissonnière.
On s’efforce de la ramener. Feuilletant son paroissien, on essaie de
l’aiguiller sur le rail d’un texte habituel ou encore on tâche de la
contenir entre un _Pater_ et un _Ave_. Subterfuges impuissants: la folle
s’échappe sans cesse. Elle voltige du profil d’un voisin incliné sur son
prie-Dieu aux broderies de la nappe d’autel, du reflet d’un tableau
accroché au mur à l’ombre du feuillage d’un arbre sur le vitrail. A
moins qu’elle ne retourne à la maison pour s’occuper d’une porte non
fermée, de la place d’un livre dans la bibliothèque, d’une jatte de lait
pour le chat ou de toute autre fadaise.
C’est en vain qu’on veut la rattraper pour l’enfermer dans la prière.
Plus on la pourchasse, plus elle se dérobe. Les distractions succèdent
aux distractions. Elles se multiplient, elles tourbillonnent, elles
remplissent l’âme d’un bourdonnement continu. A les subir, on devient
semblable à un chef d’orchestre qui brandirait désespérément son bâton
sur la tête de musiciens toqués. Les uns raclent une valse, les autres
trombonnent une marche héroïque, tandis que les camarades pépient une
berceuse nonchalante dans leurs flûtes et que la grosse caisse déchaîne
sur le tout son tonnerre absurde, ponctué par le rire aigre des
cymbales.
On s’entête à obtenir le silence ou à donner à cette cacophonie
l’unisson d’un hymne grégorien.--On n’arrive qu’à augmenter le
tumulte...
Je connais très intimement quelqu’un qui, naguère, s’exaspérait lorsque
les distractions bouleversaient de la sorte son âme éprise d’oraison.
Il s’agitait, s’énervait, se reprochait son manque de ferveur puis se
courrouçait et contre lui-même et contre l’ambiance qui, croyait-il, le
faisait divaguer d’une manière aussi ridicule. Aussitôt le diable
intervenait pour augmenter son désordre intérieur puis se frottait les
mains, heureux de l’avoir fait manquer à la vertu de patience et de
l’empêcher de prier.
Il alla conter sa peine à un bon moine qui lui répondit:--Du moment que
vous vous affligez de ce défaut de recueillement, vous ne péchez pas
puisque votre volonté n’y entre pour rien. Où la faute commence c’est
lorsque vous vous en irritez. D’ailleurs, outre que vous faites ainsi le
jeu de l’Adversaire, vous remarquerez que plus vous vous tracassez à
cause de ces distractions, plus elles augmentent. Offrez-les à Dieu
comme une tribulation et priez-le, _avec calme_, de vous en délivrer.
Enfin n’oubliez pas que tout le monde souffre des distractions, même les
Saints. Vous savez que Sainte Térèse rapporte qu’il lui advint de passer
tout un office sans pouvoir fixer une minute son attention[2]. Elle
ajoute qu’elle ne connaît pas de remède immédiat et qu’on doit se
résigner à cette épreuve en attendant que Dieu vous l’enlève. Si vous
persistiez à recourir aux moyens violents pour écarter les distractions,
vous vous fatigueriez l’esprit et vous courriez le risque de tomber dans
le découragement. Donc, de la douceur. Répétez-vous cette phrase de
l’Évangile: «_Apprenez de moi_, dit Jésus, _que je suis doux et humble
de cœur et vous trouverez le repos dans vos âmes_. Et allez en paix en
méditant ce précepte.
[2] «Pendant plusieurs années, j’ai souffert de ne pouvoir fixer mon
esprit durant le temps de l’oraison.» Sainte Térèse: _Chemin de la
perfection_, ch. XXVIII.
Le bouillonnant individu comprit la leçon. Aujourd’hui, quand le
tintamarre des distractions s’élève en lui, il applique le conseil du
moine. Il y a gagné que la tentation d’impatience est devenue beaucoup
moins fréquente[3]...
[3] Voici un texte de Tauler où la conduite à tenir vis-à-vis des
distractions est également indiquée sous une image frappante: «Quand
cet orage s’élève dans notre âme, conduisons-nous comme on le fait
quand il pleut à verse ou qu’il grêle. On se réfugie vite sous un
toit jusqu’à ce que la tempête ait passé. De même si nous sentons
que nous ne désirons que Dieu et que pourtant l’angoisse nous
saisisse, supportons-nous avec patience dans l’attente calme de
Dieu. Restons tranquillement sous le toit du bon plaisir divin...
(_Sermon pour la fête de la Pentecôte_).
Au surplus, quand on y réfléchit, on découvre que Dieu ne nous demande
qu’un effort sincère. Une oraison pleine de distractions involontaires
présente à ses regards tout autant de mérite qu’une oraison très
recueillie. Puis l’âme peut profiter de cette épreuve pour y apprendre
sa fragilité, pour y apprendre aussi à persévérer dans la prière même
lorsque l’imagination refuse de se plier au devoir. Car c’est un axiome
fondamental de la mystique que l’imagination forme le défilé favori du
diable. Neuf fois sur dix, c’est par elle qu’il débouche dans notre âme.
En d’autres occasions, le Mauvais, n’ayant pas réussi à nous troubler
par des attaques directes, tente un mouvement tournant. Sachant combien
nous sommes portés à nous juger d’une façon favorable dès que nous avons
fait quelque effort pour vivre en Dieu, il nous insinue que nous sommes
devenus des espèces de saints qui, par leur zèle et leur exactitude dans
les pratiques de la religion, acquièrent le droit de se relâcher un peu
et de recenser, avec complaisance, les mérites dont ils s’imaginent être
désormais nantis.
Tentation sournoise et d’autant plus dangereuse qu’elle flatte notre
amour-propre. Ah! comme nous prenons alors plaisir à passer en revue les
soi-disant perfections de notre âme, comme nous nous attribuons le bien
que Dieu fit en nous, comme nous arrosons, d’une main prodigue, la fleur
luxuriante de notre orgueil! Bientôt, pareils à l’âne chargé de reliques
de la fable, nous nous pavanons parmi les fidèles et nous toisons, avec
une pitié dédaigneuse, ces pauvres dévots dont l’humble prière nous
semble un balbutiement informe si nous le comparons au degré d’oraison
sublime où nous nous croyons parvenus.
Ce stupide contentement de nous-mêmes et la fausse sécurité qui en
résulte nous mèneraient vite à l’oubli des grâces reçues et à la
négligence de nos devoirs religieux. Nous ne tarderions pas à nous
dire:--A quoi bon l’assistance quotidienne à la messe, la communion
fréquente, les longues prières du soir et du matin? Cette discipline
pouvait me servir au temps où j’avais besoin de lutter contre les
tentations vulgaires. Mais maintenant que je suis sûr de moi, pourquoi
ne pas réduire et simplifier mes exercices? La satisfaction intime que
j’éprouve me démontre que Dieu ne me demande plus qu’une déférence
tacite qu’il m’est superflu de manifester par des actes.
Le Diable frétillerait de joie si l’on en arrivait à ce point de
suffisance vaniteuse, car il aurait obtenu un double résultat: nous
écarter de Notre-Seigneur par l’inconstance à l’égard de la Sainte
Eucharistie et, en corollaire, nous aveugler sur le péril de cette
tentation d’orgueil dont il nous empoisonna l’esprit.
Mais Dieu veille. Avant que cette crise de pharisaïsme ait totalement
boursouflé notre âme, Il nous envoie quelque épreuve cinglante qui nous
éclaire en nous montrant le néant que nous serions sous sa miséricorde.
C’est une maladie qui nous oblige de recourir à la charité de ce
prochain dont nous nous croyions hier le supérieur. Remède encore plus
efficace, c’est quelque lourde humiliation qui tombe sur nous comme un
coup de trique et qui nous fait choir dans la posture convenable: le nez
à terre et l’âme en sang.
Alors la lèpre d’orgueil se détache et tombe en écailles autour de nous.
On comprend le peu qu’on valait. On déteste sa présomption. Tout meurtri
de la tribulation salutaire dont on vient d’être favorisé, on s’efforce
de regagner le terrain perdu pendant qu’on se plaisait à soi-même. On
aspire à mériter, de nouveau, l’amour de Notre Seigneur et, pour
commencer, on file, quatre à quatre, au confessionnal.
En effet, nous confesser, c’est le seul moyen que nous possédions de
nous nettoyer l’âme des épluchures que les tentations y projettent. Même
si l’on n’y a pas consenti formellement, même si l’on n’a guère mis de
complaisance à les envisager, il est bon d’effacer le plus tôt possible
les taches dont elles nous maculèrent.
C’est que lorsqu’on eut l’imagination et la volonté longuement
sollicitées par la tentation, on devient semblable au chauffeur qui
arrive à l’étape après une course de plusieurs centaines de kilomètres
en auto. Les poussières et les fanges des pays qu’il traversa le
couvrent d’un enduit bariolé dont une douche copieuse parviendra seule à
le délivrer. Il se sent mal à l’aise; il respire avec peine tant que de
larges ablutions ne l’ont point rendu net. Ainsi de la confession: elle
débarbouille notre âme des corpuscules diaboliques dont la tentation
l’encombra pour paralyser en elle les mouvements de la grâce.
Mais parfois, et surtout lorsque nous sommes encore mal guéris de notre
orgueil, on se résout difficilement à user du remède. Afin de maintenir
son emprise, le Diable nous suggère toute une kyrielle de sophismes.
En veut-on quelques-uns? Voici.
--Après tout, se dit-on, maintenant que les choses sont allées aussi
loin, pourquoi ne pas céder à la tentation? Quand je lui aurai obéi, les
images dont elle m’obsède s’effaceront et j’aurai la paix. D’ailleurs,
en esprit, je me suis complu à caresser leurs séductions. Et donc l’acte
n’ajoutera pas grand’chose à mon péché.
Ou bien:--Mon confesseur est très occupé. J’aurais honte de le déranger
pour de telles vétilles sur l’importance desquelles il se peut que je
m’abuse. Je vais l’ennuyer sans motif. Et à quoi servirait de lui
soumettre ces piètres rêveries?
Ou encore:--J’ai bien le temps; il n’y a pas de raison pour ne pas
attendre le jour où j’ai l’habitude de me confesser.
Dans le premier cas, c’est une malice très virulente qui nous incite à
la chute puisque nous savons, par expérience, que si nous cédons à la
tentation, notre penchant à mal faire, loin de s’apaiser, se fortifiera
par notre défaillance et que bientôt, il réclamera, de façon plus
impérieuse, des satisfactions nouvelles. En outre, c’est nous mentir à
nous-mêmes que de prétendre qu’il n’est guère plus grave d’accomplir une
faute que de penser à la commettre. En effet, nous n’ignorons pas qu’il
y a une certaine différence centre le fait d’avoir envie de se vautrer
dans la crotte et celui de s’y rouler réellement.
Dans les deux autres cas, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire notre
ennemi le plus intime qui nous leurre. Toutes les échappatoires, tous
les subterfuges lui sont bons pour retarder le moment de s’humilier par
un aveu. Or, nous ne savons si ces hantises tentatrices que nous
considérons comme des vétilles ne sont pas, au contraire, les indices
d’un état d’âme fort inquiétant. Il n’y a que le confesseur qui ait
grâce d’état pour en décider. Quant à l’objection qu’on ne veut pas le
déranger, elle ne tient pas debout. Un prêtre, conscient de son devoir,
se gardera bien d’invoquer ses occupations pour refuser son assistance
au pénitent qui vient lui confier son trouble.
Quant à la ruse dilatoire qui consiste à se dire:--J’ai bien le temps,
elle est des plus piteuses. Pour reprendre la comparaison posée plus
haut, c’est comme si le chauffeur, plein de poussière, déclarait
ceci:--Il est vrai que je suis fort sale; mais comme c’est aujourd’hui
lundi et que j’ai l’habitude de prendre un bain le samedi, j’attendrai
jusqu’à la fin de la semaine pour me nettoyer.
Si l’on demeurait de sang-froid, de telles réfutations des sophismes du
Mauvais s’imposeraient d’elles-mêmes. Nous n’hésiterions pas à recourir,
sans tergiverser davantage, au médecin de l’âme. Mais il arrive que la
persistance de la tentation nous bouleverse si fort que nous ne
parvenons pas à prendre notre parti. Un dialogue effarant s’engage en
nous. Notre bon Ange nous dit:--Hâte-toi de te blanchir. Le Diable nous
souffle:--Reste noir, c’est bien plus commode...
Quand on en vient au paroxysme de ce conflit, il n’y a qu’une ressource:
se réfugier éperdument dans la prière, et dans la prière à la Sainte
Vierge. Elle sait si bien la Bonne Mère que, sans son aide
toute-puissante, nous ne parviendrions jamais à nous tirer du marécage
où nous barbotons. Il faut lui crier avec une confiance toute
enfantine:--Maman, au secours, Maman j’ai mal et je péris si vous ne me
tendez la main!
Aussitôt, Elle nous désembourbe et Elle met en fuite le vieux serpent
qui retourne se tapir, en grinçant des crocs, dans ses ténèbres.
Alors l’esprit se calme et rentre dans la voie saine de l’humilité et de
la vraie contrition. Les velléités de révolte s’effacent comme les
fantômes de la nuit au lever de l’aurore. On n’a plus qu’un désir: se
purifier. Et tandis que s’aplanissent les dernières houles de la
tempête, on se résout à se confesser en se récitant les beaux vers de
Verlaine:
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées:
L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées,
Douceur de cœur avec sévérité d’esprit
Et cette vigilance et le calme prescrit
Et toutes! Mais encor lentes, bien éveillées,
Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées
A peine du lourd rêve et de la tiède nuit[4]...
[4] _Sagesse_. Il faut recommander ce livre de foi brûlante, ne fut-ce
que pour l’opposer aux rhapsodies, empruntées à d’impardonnables
mirlitons, qui encombrent de leurs réclames la presse catholique.
Certes, le bien-être moral, _et même physique_, qui résulte d’une bonne
confession vaudrait à lui seul qu’on n’hésite pas à recourir, dès le
pressentiment d’un péril, au sacrement de pénitence. Mais la joie de se
remettre en état de grâce se double si l’on prend conscience que par là,
on redevient le coopérateur de Jésus-Christ.
Oui, le coopérateur: car ne formons-nous pas, nous chrétiens, le corps
mystique dont le Sauveur est la tête? C’est, je crois, dans ce sens
qu’on peut entendre le verset de saint Paul: «Comme le corps n’est
qu’un, quoiqu’il ait plusieurs membres, et que tous les membres de ce
seul corps, quoiqu’ils soient plusieurs, ne forment qu’un corps, il en
est de même de Jésus-Christ.»
Si donc, en pensée, en parole ou en action, nous avons manqué à l’Esprit
que ce Chef adorable fait circuler en nous, par sa Grâce, comme un arbre
fait circuler la sève dans ses branches, nos œuvres ne nous sanctifient
plus. C’est en vain que nous multiplions les élans de notre foi, notre
prière ne s’élève pas vers le ciel. Nous voudrions qu’elle monte comme
une alouette au zénith accueillant et voici qu’elle rampe dans les
sillons comme un ver de terre.
On ne saurait demeurer dans un pareil état d’inertie vagissante, car on
se désole trop de sentir l’harmonie rompue entre le Sauveur et nous. Du
jour où la notion nous est acquise qu’en enfreignant, ne fut-ce que par
la pensée, les préceptes de Notre-Seigneur, nous le faisons souffrir
comme le corps souffre de la blessure qui lèse un de ses membres, nous
ne pouvons plus supporter une aussi énorme iniquité. Nous avons hâte de
récupérer, par l’absolution et la pénitence, notre intégrité afin de
revêtir de nouveau la robe blanche des serviteurs zélés qui obéissent à
Jésus avec le même empressement que chez un homme sain, les organes
mettent à obéir au cerveau qui les dirige. Ah! sentir, d’une façon
vivante et permanente, cette communion entre notre Rédempteur et nous,
comprendre qu’en gardant la souillure du moindre péché nous le blessons
dans son amour, c’est la plus grande grâce qui puisse nous être
accordée...
C’est pourquoi le pauvre converti que les tentations tourmentent fera
bien de ne pas les laisser s’engraver dans son âme. Sans ergoter avec
son amour-propre, sans écouter le démon qui lui souffle des conseils de
négligence et d’atermoiement, il ira au confesseur afin d’être délivré
des voix insidieuses qui le poussent à méfaire. Et, chemin faisant, il
rendra témoignage à la vérité en s’excitant à la contrition par quelque
prière de ce genre:
Seigneur, au jardin des Olives, tandis que tu agonisais et que tu
suais du sang pour mes péchés, mes yeux, plein de paresse, se sont
clos et j’ai dormi plutôt que de prier avec toi.
Seigneur, pendant que les verges te meurtrissaient, mes mains
cueillaient, dans la forêt ardente de la luxure, des baguettes
flexibles pour remplacer celles que tes bourreaux avaient brisées sur
toi.
Seigneur, à la minute même où l’on te couronnait d’épines, mes pieds
me portaient au temple de la vaine gloire pour que mon orgueil y
quémandât un diadème d’or et de pierreries.
Seigneur, pendant que tu ployais sous ta croix dans le chemin du
Calvaire, je détournais lâchement la tête pour ne pas m’apitoyer sur
ta souffrance et je prêtais une oreille complaisante aux sarcasmes de
la populace qui t’outrageait.
Seigneur, quand on t’a crucifié, j’ai fourni le marteau pour enfoncer
les clous, j’ai mis du fiel sur l’éponge, j’ai appuyé sur la hampe de
la lance pour qu’elle te perçât le cœur de part en part; comme tu
mettais trop longtemps à mourir, l’impatience me dessécha la bouche et
j’ai bu le vin de la colère dans une coupe tachée de ton sang; comme
l’odeur de tes plaies et de ta fièvre incommodait mes narines, j’ai
reniflé des parfums rares dans des fioles de cristal.
Je t’ai renié par tous mes sens, par toutes mes pensées, par tous mes
désirs, par tous mes actes... et maintenant que tu ruisselles de
larmes et d’ordures à cause de mes fautes, je comprends que je ne puis
vivre qu’en toi, et je suis infiniment misérable.
Au nom de ta Mère immaculée, au nom de l’Archange flamboyant, au nom
de ton Précurseur, au nom de tous les Saints qui t’aiment et
t’assistent durant la Passion perpétuelle que mes péchés t’infligent,
aie pitié de moi. Pardonne-moi, car je me repens, purifie-moi, car je
suis couvert de taches. Rends-moi ta Grâce afin que, désormais, je
veille avec toi sous les oliviers, afin que je dompte, sous les verges
qui te frappent, ma sensualité, afin que je lacère mon orgueil aux
épines de ta couronne, afin que je t’aide à porter ta croix comme tu
m’aideras à porter la mienne, afin que je meure d’amour à ta droite et
que j’entre au paradis avec le bon Larron.
Ah! cette oraison si elle est dite d’un cœur qui _ne veut plus_ faire
souffrir Jésus-Christ, prépare merveilleusement à la confession.
L’absolution reçue, la vertu du Sacrement est telle qu’on se sent l’âme
semblable à un champ de roses après une de ces pluies tièdes de
printemps que le soleil léger nuance d’arc-en-ciel.
Le cœur dégagé, les regards limpides et rajeunis, alerte en sa vigueur
nouvelle et lavé à fond, le chauffeur remonte dans l’auto de la vie
quotidienne. Armé contre les tentations futures par la Grâce reconquise,
il ne court pas trop de risques à se lancer, en quatrième vitesse, sur
la route de son salut.
IV
LES ATTAQUES DÉMONIAQUES
A l’époque actuelle, il semble que les cas de possession diabolique se
manifestant par des actes extérieurs tels que cris, blasphèmes,
contorsions au contact ou à l’approche d’un bon prêtre ou d’un objet
sacré se soient faits plus rares. Une des raisons de cette dérobade
apparente du Mauvais a été indiquée par Benson dans son chef-d’œuvre:
_la Lumière invisible_. Je cite: «On dirait vraiment que la Grâce divine
possède un certain pouvoir, s’accumulant à travers les générations, un
pouvoir de saturer de soi jusqu’aux objets matériels. L’énorme quantité
de sacrifices et de prières, au cours des âges, semble avoir réussi à
contenir Satan et à empêcher ses manifestations les plus formidables.
Malgré la diffusion de l’apostasie, malgré un véritable culte
publiquement offert à l’Esprit des Ténèbres, l’air n’en reste pas moins
tout imprégné de grâce et il est rare qu’un prêtre ait à s’occuper d’un
cas de possession--encore que l’on doive bien se garder de croire les
cas de ce genre tout à fait disparus... Ceux-mêmes qui ont renoncé à la
faveur de Dieu se trouvent admis à participer de sa grâce dans chaque
moment de leur vie. Ils ont autour d’eux des églises, des couvents, des
personnes pieuses et saintes dont, à leur insu, ils recueillent les
bienfaits. Les murs mêmes de nos églises et de nos maisons sont pénétrés
par la prière.»
Dans les contrées depuis longtemps catholiques, cette saturation du
milieu par la Grâce est incontestable. Il est certain qu’en France, par
exemple, la masse de prières et de grâces reçues va s’accroissant et que
continuant à s’irradier, d’un foyer tel que Lourdes, elle préserve le
pays de certaines catastrophes formelles qui, sans cela, seraient
suscitées par le Mauvais et par ses adeptes, plus ou moins conscients,
de la Maçonnerie et de la Libre Pensée.
Mais il faut admettre aussi que, vu les progrès de l’impiété, le Diable
possède un grand nombre d’âmes dès le berceau. C’est pourquoi il
s’abstient de se manifester par les hurlements et les convulsions de
ceux qu’il habite. Ce lui était un moyen efficace de tourmenter et
d’effrayer les fidèles aux époques de foi générale. Aujourd’hui que la
foi se raréfie et qu’il a réussi à faire nier, ou presque, sa puissance,
voire son existence même par des esprits qui se croient religieux, il
n’a pas besoin de se donner tant de peine. Le seul fait que, sous son
inspiration, l’on ait appelé «siècle des lumières» le temps de ténèbres
où nous sommes condamnés à faire notre salut prouve combien son action
latente s’exerce aisément sur la majorité de nos contemporains. Il y a
toujours des sataniques pour outrager avec ostentation l’Église de Dieu,
mais il y a surtout des indifférents pour s’enliser et s’assoupir dans
la vase d’une existence dénuée de toute croyance religieuse. Il est à
craindre que ceux-ci ne soient aussi dangereusement possédés que
ceux-là. N’usant jamais des Sacrements, ces âmes inertes finissent par
pourrir. Ainsi se développe l’atmosphère de corruption qui flotte autour
de nous et qui donne aux fidèles l’impression de circuler parmi des
cadavres ambulants.